Mélenchon s’est imposé comme le vote «utile» de gauche

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Mélenchon s’est imposé

comme le vote «utile» de gauche

Par christophe Gueugneau

Il y a deux façons de regarder le centre d’un cercle : un point d’où tout part, un point où tout converge. Les détracteurs de Jean-Luc Mélenchon optent pour le premier point de vue, quand le candidat de La France insoumise insiste sur le second, sans non plus renier le premier. Il l’a redit dimanche 16 avril à Toulouse, devant 70 000 personnes, se définissant comme le « porte-parole et artisan d’un rassemblement qu’on disait impossible ». Parti de zéro ou presque en février 2016, La France insoumise et son héraut jouent à présent dans la catégorie des « prétendants au second tour », profitant d’une dynamique croissante, en particulier ces dernières semaines. « On a fait une campagne de longue haleine et c’est ça qui porte ses fruits aujourd’hui », se félicite Manuel Bompard, directeur de campagne, à Toulouse.

Si bien qu’aujourd’hui, à trois jours du premier tour, La France insoumise est parvenue à se hisser dans le carré de tête des finalistes potentiels. Dans cette campagne trouble et insaisissable, où les frontières sont brouillées et les électeurs déboussolés, la carte d’un vote de gauche « utile » se trouve du côté de Jean-Luc Mélenchon, et non plus du côté de Benoît Hamon. Ce dernier, qui a pourtant pu se prévaloir d’un accord avec EELV, n’a pas imposé ses thèmes lors de sa courte campagne, voyant sa dynamique entravée par son propre parti. Quand le candidat de La France insoumise, débarrassé des contingences de cartel, traçait patiemment son sillon : écologie, VIe République et transformation profonde de l’Europe.

Cette évolution s’explique par son porte-parole donc, Jean-Luc Mélenchon, mais elle s’explique aussi par ce que Mélenchon a construit ces quatorze derniers mois : une série de cercles destinés à porter, relayer, assoir sa candidature, permettant de faire remonter les informations du terrain, tout comme de faire descendre les décisions. Le mouvement de La France insoumise se refuse à être un parti – il autorise d’ailleurs la double appartenance –, en particulier par volonté de ne pas reproduire les erreurs du Front de gauche en 2012. À l’époque, le cartel composé notamment par le Parti communiste français, le Parti de gauche et Ensemble avait contraint le candidat Mélenchon, faisant de lui le porte-parole d’un programme commun (L’humain d’abord) aux virgules âprement négociées, et divergeant souvent dans la conduite stratégique et financière de la campagne (financée alors en partie par le PCF), au point de provoquer des tensions qui ont nui à sa dynamique et à sa sérénité d’alors.

Depuis ce premier tour de chauffe conclu à 11,1%, Mélenchon a entrepris de construire une cohérence stratégique rendant incontournable une nouvelle candidature, mais à ses conditions. S’estimant « maltraité » par des alliés politiques ne lui reconnaissant pas une autorité qui lui paraissait légitime, il va « creuser le sillon tribunitien », ainsi qu’il le déclarait à Mediapart en février 2014. Dès septembre 2012, il a théorisé la nécessité d’une « opposition de gauche », puis d’une « ère du peuple » qui passerait hors les partis et au-dessus du clivage gauche/droite. Il y a trois ans, Mélenchon expliquait ainsi comment il voyait son chemin vers 2017 : « En ce moment, à gauche de Hollande, il y a ceux qui ont une stratégie et ceux qui n’en ont pas. » Lui a déroulé la sienne comme un tapis au départ solitaire, mais bien moins encombré que celui menant à une primaire des gauches, à la gauche de Valls et Hollande. Encore en 2014, Mélenchon expliquait déjà : « La démonstration est faite que ce rapprochement ne marche pas. On peut continuer à bavarder, à faire des goûters ou des colloques, il n’y a aucun débouché qui émerge. Tout le monde a un couteau sans lame et agite les bras en disant à Hollande : “Attention, on a un manche de couteau !” » 

Lui a patiemment forgé son épée, mettant en scène son désaccord avec les communistes sur la nécessité d’une indépendance électorale totale du PS très tôt dans le quinquennat Hollande. Certes en donnant le sentiment de parier sur la défaite, Mélenchon réussit aujourd’hui car il a su anticiper la décomposition avancée de la gauche française, et du PS en particulier. Et pour lever son armée, le stratège Mélenchon estime qu’il lui faut constituer un mouvement qui mêlerait une direction resserrée composée de proches fidèles et une « auto-organisation » maximale à la base, le tout profitant d’une structuration s’appuyant le plus possible sur les ressources numériques d’internet. Pour se « faire la main », Mélenchon avait d’ailleurs lancé un éphémère mouvement de la VIe République (M6R), coup d’essai préfigurant La France insoumise.

À la tête d’un édifice mêlant avant-gardisme et savoir-faire organisationnel, façon OCI des années 1970, et implication citoyenne façon Podemos qui réussirait (malgré certains désaccords passés, Pablo Iglesias vient d’ailleurs à Paris en soutien des Insoumis ce vendredi), Mélenchon peut compter autour de lui sur un noyau de très proches, souvent déjà là en 2012, mais cette fois-ci avec les mains libres pour décider de sa campagne.

Ce premier cercle se retrouve, tous les lundis matin, pour une réunion de cadrage. Autour de Jean-Luc Mélenchon, il y a Manuel Bompard, directeur de campagne, Bastien Lachaud, responsable des actions, Sophia Chikirou, directrice de la communication, Christian Marre, secrétaire général de la campagne, Juliette Prados, responsable presse, Marie-Pierre Oprandi, mandataire financière. Sophia Chikirou, qui était déjà directrice de la com’ en 2012, a fait son retour pendant la campagne, après quelques mois passés aux États-Unis, et en Espagne au contact des équipes de Bernie Sanders et de Pablo Iglesias. Manuel Bompard a pris, lui, du galon par rapport à 2012, remplaçant François Delapierre, le plus proche des mélenchonistes, décédé tragiquement en juin 2015. Celui qui avait déjà été directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon lors des européennes dans le Sud-Ouest anime également une seconde réunion le lundi après-midi, alternant une semaine avec les bénévoles de la campagne, une semaine avec les responsables de chaque secteur (groupes d’appui, communication numérique).

Jusqu’en janvier, un comité plus large, dit « comité opérationnel », se réunissait tous les 15 jours environ. Charlotte Girard, chargée du programme de La France insoumise : « On réunissait toutes les personnes qui jouent un rôle par rapport à la menée de la campagne, les porte-parole, le directeur de campagne, la directrice de com’, les community manager, au moins un responsable du développement informatique, ceux qui s’occupent des groupes d’appui, les responsables des législatives, notamment. »

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«S’il y a autant d’exclusion, c’est que notre logiciel ne fonctionne pas»

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Nicolas Hulot:

«S’il y a autant d’exclusion,

c’est que notre logiciel ne fonctionne pas»

Par François Bonnet

Lancé le 23 mars, l’Appel des solidarités regroupe, autour de la fondation Nicolas-Hulot, plus de 130 associations et ONG actives dans la sphère sociale, des droits de l’homme, ou environnementale, sur le territoire français comme à l’international. Destiné à servir d’appui pour les candidats à la présidentielle, l’appel fixe cinq « caps des solidarités », qui devraient « guider toute action et toute décision politique dans le prochain quinquennat ». Trois semaines après ce lancement, Nicolas Hulot, de la fondation du même nom, et Françoise Dumont, présidente de la Ligue des droits de l’homme, en tirent un premier bilan « contrasté » mais sont bien décidés à poursuivre l’expérience.

« Dans cette campagne, on a d’abord tendance à se diviser sur celui ou celle pour qui l’on veut voter, avant de se réunir sur ce pour quoi l’on veut voter, explique Nicolas Hulot. Nous, nous voulons d’abord nous mettre bien d’accord sur l’essentiel et partager une vision, dire tout bêtement où l’on veut aller ensemble et comment on veut y aller. » Entretien.

Trois semaines après le lancement de l’Appel des solidarités, quel premier bilan en tirez-vous ?

Nicolas Hulot :

 Un bilan contrasté en ce qui me concerne. Très encourageant sur la dynamique de convergence du tissu associatif, puisqu’on est partis de 80 associations et qu’on en compte 133 à présent. C’est plutôt bon signe, puisque cela augure de quelque chose de nouveau dans le spectre sociétal. On voit bien qu’il faut qu’on invente quelque chose pour peser plus en profondeur sur la société et je pense qu’il va émerger quelque chose.

De ce point de vue, je trouve cela très rassurant, cette diversité ou, pour employer un mot à la mode, cette réalité augmentée. Ce qui est intéressant, c’est que ce tissu est en prise avec une diversité de réalités très concrètes, dont d’ailleurs le pouvoir politique devrait bien s’inspirer, car ce n’est pas une vision statistique ni une vision bureaucratique, c’est une vision très précise des exclusions, des discriminations, des inégalités. Cela dit, est-ce qu’on a été à mauvaise école avec l’appel qu’avait lancé la fondation en 2012 ? On pensait qu’on aurait une adhésion spontanée beaucoup plus large. Là, on est à 160 000 personnes qui ont soutenu l’appel. Ce n’est pas aussi probant qu’on l’avait imaginé.

En même temps, notre démarche n’est pas spontanément compréhensible, par rapport à une pétition ou un levier comme le pacte écologique, qui disait : si les candidats n’y souscrivent pas, je vais me présenter. Comme c’est une démarche au long cours, je pense que l’adhésion prendra plus de temps. Et comme il n’y a pas la menace d’une candidature, il n’y a pas eu l’écho médiatique habituel. Les grands médias audiovisuels, à l’exception de France Inter, n’ont pas du tout relayé l’appel. À mon avis, parce qu’ils sont surpris d’avoir une diversité qui n’est en confrontation sur rien. Notre démarche ne participe pas aux joutes habituelles. Vous avez toutes ces structures, qui représentent des milliers de personnes, qui se sont retrouvées sur l’essentiel, et ce n’est pas ce dont les médias sont gourmands, et cela les prend au dépourvu. L’idée de rassembler tout ce monde sur un plateau de télévision pour parler d’égalité, de solutions, et non pas pour des joutes verbales, visiblement ce n’est pas ce qui les séduit. Je le dis sans acrimonie.

Mais cette campagne aurait mérité que cette société-là, une société de praticiens de la solidarité et de prescripteurs, apporte un supplément d’âme et un panel de solutions micro ou macro dont ceux à qui on va confier les clés du pouvoir auraient tout intérêt à s’inspirer. Donc pour l’instant, cette connexion ne s’est pas encore opérée.

Françoise Dumont :  Ce qui nous a semblé intéressant à la Ligue et qui a fait qu’on a adhéré très vite au projet, c’est qu’il y avait cette mise en réseau d’associations qui se connaissent bien mais avec la volonté de créer quelque chose. La démarche en elle-même est intéressante. C’était bien de lancer cette initiative pendant la présidentielle, même si ce n’est pas une interpellation directe des candidats, et en même temps, c’est une période où la société et les médias sont très sollicités. Mais ce que nous voulons bien comprendre, c’est que ce n’est pas un « one shot ». C’est quelque chose qui est prévu pour s’étaler sur une durée, pour regarder les maux dont souffre cette société, une réflexion globale et pas seulement sur certaines catégories. C’est cela le message aussi à faire passer.

N. H. : Cela veut devenir une exigence et une vigilance pérennes. Et cela veut aussi suppléer à un déficit : dans cette campagne, on a d’abord tendance à se diviser sur celui ou celle pour qui l’on veut voter, avant de se réunir sur ce pour quoi l’on veut voter. Nous, nous voulons d’abord nous mettre bien d’accord sur l’essentiel et partager une vision, dire tout bêtement où l’on veut aller ensemble et comment on veut y aller. C’est une question centrale, car c’est celle du sens. On sait les uns les autres qu’il y a largement assez de moyens technologiques et économiques pour faire un saut qualitatif. S’il y a autant d’exclusion, c’est qu’il y a quelque chose de fondamental dans notre logiciel qui ne fonctionne pas. C’est à cela qu’il faut qu’on s’attelle ensemble, qu’on soit plus exigeants dans la remise en cause d’un modèle qui participe de, crée et sécrète ces inégalités ou ces exclusions, au lieu de les combler. Encore une fois, force est de constater qu’on produit de plus en plus de richesses, mais cela n’empêche pas que les exclusions se diversifient, et que les inégalités, pas simplement économiques, ne cessent de se creuser.

F. D. : Et ces inégalités ont des conséquences extrêmement lourdes par rapport à d’éventuels choix politiques. Par exemple, les services publics, un des éléments de cette diversité. On voit bien que le Front national se développe dans des lieux de désertification des services publics. Il y a un lien entre ce sentiment d’être abandonné et le fait d’aller voir du côté du FN comment les choses se passent.

N. H. : Cette tentation d’un vote de repli sur soi est la conséquence de ces exclusions, car ces exclusions sont vécues comme une violence et entraînent ou de la peur ou de la colère. On sait bien que la peur et la colère ne sont pas bonnes conseillères. On ne peut s’en prendre qu’à nous s’il y a un tel désarroi qui s’exprime soit par l’abstention, soit par un vote de repli sur soi. C’est ce qu’il faut comprendre : la solidarité, c’est l’antidote à toute forme de violence. Si l’on avait un véritable budget économique mondial solidaire, tous les budgets que l’on dépense, les milliers de milliards dans la défense, on pourrait les basculer progressivement dans l’accès à des besoins élémentaires.

Ce qui fait qu’on est dans un monde tordu, c’est qu’on est dans un monde qui s’est connecté et qui s’est confronté brutalement aux inégalités, ce qui n’était pas le cas avant. Une femme en Afrique sait aujourd’hui que son enfant va mourir d’une maladie dont on a le remède dans les pays développés. Tant qu’elle ne le sait pas, elle met cela sur le compte du destin. Quand elle sait que par une sordide loterie géographique, son enfant est né au mauvais endroit, vous ajoutez à cette exclusion un élément très violent, qui est l’humiliation. C’est aussi le message que nous portons : la solidarité n’est pas simplement une contrainte morale, c’est une contrainte physique, parce que dans ce monde qui est devenu très fluide, très dynamique, vous ne pouvez pas condamner les exclus à être les observateurs passifs des inclus.


Marine Le Pen est tout sauf la candidate du peuple !

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Programme économique et social:

Marine Le Pen est tout

sauf la candidate du peuple !

20 avr. 2017 Par Les Économistes Atterrés

Élaborés dans la perspective d’un second tour opposant la candidate FN à un candidat de droite (François Fillon ou aujourd’hui Emmanuel Macron), les « 144 engagements présidentiels » de Marine Le Pen cherchent à séduire les classes populaires qui ont vu leur situation se dégrader après plus de 30 ans de politiques néolibérales. On y trouve bien des annonces sociales, comme la retraite à 60 ans, destinées à faire apparaître la candidate comme celle du peuple. Une analyse détaillée[1] montre qu’il n’en est rien.

Un programme au service du patronat et des riches

Le programme 2017 de Marine Le Pen est d’abord au service du patronat. Il promet notamment aux PME et TPE de nouvelles baisses de cotisations et un « protectionnisme patriote » au service de leur compétitivité. Le souci de ne pas déplaire au patronat réduit d’ailleurs à presque rien ses ambitions écologiques, qui s’arrêtent là où elles pourraient contraindre les entreprises à produire autrement pour polluer moins.

Ce programme est aussi au service des plus riches. Il entend par exemple permettre « à chaque parent de transmettre sans taxation 100 000 euros tous les cinq ans (au lieu de quinze actuellement) » et d’augmenter « le plafond des donations sans taxation aux petits-enfants à 50 000 euros, également tous les cinq ans ». Qui peut donner tous les cinq ans 100 000 euros à ses enfants et 50 000 euros à ses petits-enfants ? Pas grand monde.

Des propositions défavorables aux salariés, qui s’en prennent aux syndicats

Le Medef et la CGPME en rêvent, le FN le promet ! D’abord, la suppression du compte pénibilité. Ce dernier prévoit des mesures de formation, de prévention et d’aménagement de l’emploi sur la base de critères objectivables de pénibilité. Trop beau pour les salariés ! Le FN propose de remplacer ces droits par une « majoration des annuités de retraite », et les critères de pénibilité par une « évaluation personnalisée » du médecin du travail… qui ne constatera les pathologies que trop tard. Finie la politique de prévention.

Surtout, les syndicats sont dans la ligne de mire. Au nom d’une prétendue « véritable liberté syndicale » et sous couvert de supprimer un « monopole de représentativité » qui n’existe plus, le FN entend affaiblir la représentation des salariés et favoriser le retour des syndicats maison. Souvenons-nous de ces syndicats qui se prétendaient « libres », et qui, loin de défendre les intérêts des salariés, étaient aux ordres des patrons et proches de l’extrême droite. Le FN n’a pas oublié !

Emploi : une politique ouvertement discriminatoire

La « priorité nationale » dans la politique d’emploi du FN s’appuie sur un mythe selon lequel les étrangers prendraient le travail des français ou feraient baisser les salaires… ce qui est démenti par les études empiriques.

La proposition phare est « une taxe additionnelle sur l’embauche de salariés étrangers ». Marine Le Pen affirme qu’elle existe déjà. Pas vraiment : les employeurs ont à s’acquitter d’une taxe forfaitaire (Ofii) lors de la première entrée en France d’un salarié étranger hors Union européenne, ce qui traduit une priorité aux travailleurs présents sur le sol français. La taxe voulue par le FN instaurerait une discrimination directe et permanente contre l’ensemble des travailleurs étrangers. Fixée à 10 % de leur salaire brut mensuel (près de 150 euros par mois pour un Smicard) elle exercerait un effet dissuasif sur les employeurs. Les 1,7 million d’étrangers actifs présents sur le territoire national seraient concernés, dès lors qu’ils passeraient par le chômage ou changeraient d’emploi. En 2012, Marine Le Pen voulait obliger les chômeurs étrangers à « quitter le territoire » après un an de chômage. En 2017, elle entend les empêcher de retrouver un emploi.

Protection sociale : l’exclusion d’un nombre toujours plus grand d’étrangers

Le mythe FN des « pompes aspirantes de l’immigration » fait des immigrés des touristes de la protection sociale. Pourtant, toutes les études montrent qu’ils contribuent davantage au financement de la protection sociale qu’ils ne coûtent en prestations, car ils sont majoritairement d’âge actif.

Les familles étrangères sont les premières visées : le programme 2017 du FN suggère de réserver les allocations familiales aux familles françaises. Cela renvoie aux racines du parti à l’époque où il était dirigé par Le Pen père : familialisme et xénophobie. Les immigrés vieillissants sont une deuxième cible. Le FN prévoit de réserver le minimum vieillesse (Aspa) aux personnes âgées de nationalité française, exigeant des étrangers qu’ils démontrent qu’ils ont résidé légalement vingt ans en France – contre dix ans actuellement. Un durcissement considérable au vu de la précarisation du séjour des étrangers.

En mettant une touche sociale dans son programme, Marie Le Pen voudrait détourner contre les étrangers et les immigrés les difficultés des victimes du capitalisme mondialisé. Elle est tout sauf la candidate du peuple. Ne la laissons pas faire !

Anne Eydoux, Eric Berr, Frédéric Boccara, Mireille Bruyère, Benjamin Coriat, Nathalie Coutinet, Ali Douai, Jean-Marie Harribey, Sabina Issehnane, Esther Jeffers, Dany Lang, Philippe Légé, Jonathan Marie, Dominique Plihon, Thomas Porcher, membres du collectif d’animation des Economistes atterrés.


[1] Voir A. Eydoux et S. Issehnane, « Front national, un programme économique et social incohérent et xénophobe », Note des économistes atterrés, 30 mars 2017.

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Emmanuel Macron, un putsch du CAC 40

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Emmanuel Macron, un putsch du CAC 40

22 avr. 2017 Par Jean Claude MEYER du 18

Article d’Aude Lancelin qui fut journaliste à l’Obs daté du 21 avril 2017, publié sur Agoravox.

« Comment le candidat d’« En marche ! » a été entièrement fabriqué par des médias entre les mains du capital, et pourquoi il est encore temps de résister à ce coup de force.

C’était à la fin de l’été dernier, je venais de rendre le manuscrit du « Monde libre ». Mon regard errait devant les images de BFM TV, dans les vestiges d’une canicule parisienne achevée il y a peu. C’est alors que je compris brutalement que l’année 2017 serait terrible, et que la présidentielle à venir ne ressemblerait à rien de ce que ce pays avait connu jusqu’ici. La première chaîne d’informations en continu du pays, fleuron du groupe Altice-SFR détenu par Patrick Drahi, n’avait pas lésiné sur les moyens en ce 30 août 2016. Le tout pour couvrir un événement considérable, imaginez du peu : la démission du ministère de l’économie d’un jeune baron du hollandisme encore quasi inconnu du public deux ans auparavant. Un scoop d’importance planétaire, on voit ça, qui valait bien la mobilisation générale de toute les équipes de la chaîne détenue par ce milliardaire français issu des télécoms.

L’étrange spectacle qui s’étalait sur les écrans du pays ce jour-là, c’était un chérubin en costume-cravate s’échappant du ministère de Bercy en navette fluviale pour remettre sa démission à l’Elysée, poursuivi par les caméras de BFM TV, le tout dans le style flouté et distant caractéristique de la paparazzade, de l’image arrachée à l’intimité d’une personnalité livrée bien malgré elle à la convoitise des foules. Comme l’Hyppolite de Racine, le futur ex-ministre en question, qui n’était autre qu’Emmanuel Macron, semblait ainsi être saisi par surprise en train de « traîner tous les cœurs après lui  » sur la Seine, dans une étrange séance de ski nautique géant national.

Ce que le téléspectateur ignorait à ce stade, c’est que ce sont les cœurs des patrons du CAC 40 qui battait la chamade pour lui depuis déjà un petit moment, et que tous avaient un plan pour la France : porter à la Présidence de la République le chérubin si compréhensif aux doléances du capital. A ce stade il n’était rien, mais ça n’était pas un problème. Ses Geppetto, les poches pleines de billets et les rédactions pleines de journalistes, étaient prêts à en faire tout.

La scène, totalement surréaliste, m’est toujours restée en mémoire. De même que la surexcitation des commentateurs en plateau, chargés de faire mousser le non-événement, et de faire passer la dérisoire péripétie pour en faire un événement susceptible de casser l’histoire du monde en deux. Ce jour-là, oui, j’eus le pressentiment que nous nous apprêtions à vivre une opération de propagande d’une dimension et d’une nature tout à fait inhabituelles. Une blitzkrieg médiatique à côté de laquelle les éditoriaux érotiques du « Monde » en faveur d’Edouard Balladur en 1995, ou les tribunes culpabilisatrices de « l’Obs » ou de « Libération » pour faire gagner le « Oui » en 2005, ne furent que de dérisoires et fort rudimentaires précurseurs. L’équivalent d’une longue-vue d’amiral de l’armée des Indes par rapport à un satellite d’observation de l’actuelle US army, pour prendre une comparaison d’ordre militaire.

Il est certain en effet que la situation dans les médias s’est spectaculairement dégradée depuis ces années là, jusqu’à faire chuter la France au 45ème rang du classement 2016 de la liberté de la presse établi par « Reporters sans Frontières », quelque part entre le Botswana et la Roumanie. Le tout à cause, contentons-nous de citer l’organisme international sur ce point, « d’une poignée d’hommes d’affaires ayant des intérêts extérieurs au champ des médias qui ont fini par posséder la grande majorité des médias privés à vocation nationale.  » Jamais une situation pareille de mainmise quasi totale sur la presse ne s’était vue en France depuis 1945.

De sinistre mémoire, le quinquennat Hollande restera du reste comme celui de la victoire par KO du capital sur l’indépendance des rédactions. Le candidat PS s’était fait élire aussi sur la promesse de relever les seuils anti-concentration dans ce domaine. La loi naine dont son règne accouchera fin 2016, dite « Loi Bloche », s’empressera d’enterrer la chose au profit de la mise en place de dérisoires « chartes éthiques » censées garantir la liberté des journalistes. Autant fournir de simples casques de chantier pour protéger des salariés travaillant en zone irradiée. A rebours de ses engagements, François Hollande favorisera en 2015 le rachat de titres historiques comme « Libération » et « l’Express » par Patrick Drahi, géant des télécoms, connu pour ses emplettes par effets de levier hautement destructrices d’emplois, et son contorsionnisme invétéré en matière fiscale.

C’est également sous ce quinquennat qu’aura lieu la prise de contrôle du groupe « Canal+ » par Vincent Bolloré avec les conséquences sinistres que l’on sait. Ou encore le rachat en 2015 du « Parisien » par Bernard Arnault, déjà propriétaire des « Echos » et premier annonceur publicitaire de la presse, bien connu également pour son progressisme social, sans parler de sa sympathie pour le populo. Mais aussi, après l’absorption en 2010 du quotidien « le Monde » par un trio d’investisseurs emmené par Xavier Niel, ogre concurrent des télécoms, l’avalement par ce même groupe de la quasi totalité de la presse social-démocrate mainstream, avec le rachat en 2014 de « L’Obs », là encore surveillé comme le lait sur le feu par le président de la République.

Ainsi ce dernier pensait-il encore, début 2016, en dépit de sa popularité exécrable, avoir mis autant d’atouts que possible de son côté pour la reconquête de son fauteuil présidentiel. Las, c’était sans compter sur Emmanuel Macron, le polichinelle que lui avait mis dans le tiroir ses nouveaux amis du CAC 40. Avec son consentement, c’est là toute la perfection de la farce. Il y a quelque chose de biblique dans le châtiment d’un Président qui, après avoir renoncé à faire de la finance son ennemi, confia à celle-ci sa politique économique, et se vit poignardé dans le dos par elle, jusqu’à devoir désormais escorter publiquement ses ambitions élyséennes.

Plus précoce que sa dupe élyséenne, il y a des années que Macron plaçait ses pions auprès des géants des médias. Déjà lorsqu’il était banquier d’affaires chez Rothschild, le protégé d’Alain Minc avait conseillé le groupe Lagardère pour la vente de ses journaux à l’international. Excellentes aussi, les relations entretenues par Macron avec le sulfureux patron de Canal+, Vincent Bolloré, dont on connaît la passion pour les démocrates africains et l’indépendance des rédactions. L’ambitieux ne s’en était nullement caché auprès du journaliste Marc Endeweld, auteur de « L’Ambigu monsieur Macron » (Flammarion). Très étroites également, celles qu’il a avec le fils de ce dernier, Yannick Bolloré, PDG d’Havas, géant de la communication mondiale.

Avec le groupe de Patrick Drahi, c’est carrément la love story à ciel ouvert, même si en période électorale les pudeurs de carmélite s’imposent. Ainsi le Directeur général de BFM TV est-il régulièrement obligé de se défendre de faire une « Télé Macron », sans convaincre grand monde, tant les affinités électives sont en effet avérées entre le candidat à la présidence et l’entité Altice-SFR Presse. Lorsque Martin Bouygues et Patrick Drahi s’affronteront pour le rachat du groupe SFR, c’est Macron lui-même, alors secrétaire général de l’Elysée, qui jouera un rôle décisif en faveur de ce dernier. Et en retour, lorsque celui-ci décidera de se lancer dans la course à la présidentielle fin 2016, on ne tardera pas à voir rejoindre son équipe l’ancien banquier Bernard Mourad, hier encore directeur d’Altice Media Group, à savoir SFR Presse.

C’est du reste « Challenges » qui sortira cette dernière information, le magazine aujourd’hui encore dirigé par Claude Perdriel, autre organe fervent de la macronôlatrie. Un agenouillement public à la fois si étouffant et si peu contestable que même ses rédacteurs, peu soupçonnables de déviances gauchistes, s’en plaindront sous la forme d’un communiqué.

C’est toutefois avec Xavier Niel, à qui le même Perdriel revendit l’Obs en 2014, que les relations avec le candidat Macron sont devenues au fil du temps carrément torrides. Entre capitalistes qui s’assument, désirant pour la France un destin de « start up nation  », peuplée de benêts rêvant de devenir milliardaires, c’est peu de dire que le courant passe. Alors même qu’un reportage diffusé au 20 heures de France 2 annonçait début 2016 que le patron de Free s’apprêtait à financer les ambitions de l’autre, Niel est devenu plus taiseux sur la question. Difficile en effet d’admettre publiquement pour l’homme fort du groupe « Le Monde » son degré de proximité avec le candidat d’En Marche !, alors même que beaucoup accusent déjà le quotidien du soir d’être devenu le bulletin paroissial du macronisme.

Interrogé sur LCP le 16 mars dernier, à peine Niel consentira-t-il à admettre que deux candidats pourraient convenir à ses convictions libérales, à savoir Emmanuel Macron et François Fillon. Un second choix qui ne surprendra que ceux qui ignorent que le candidat LR est l’homme qui lui accorda en 2009 la quatrième licence de téléphonie mobile, dans des conditions toujours restées opaques.

Etrangement, le programme de Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui résonner beaucoup moins favorablement aux oreille de Xavier Niel, qui le comparait même dans une récente interview accordée au « Temps » à celui de Marine Le Pen. Exactement ce que font les éditorialistes du « Monde » à longueur de semaines – simple communion de vues, vous expliqueront les journalistes du quotidien, dont la perspicacité semble hélas souvent peu en rapport avec la fonction revendiquée de vigie démocratique. Une sorte d’« harmonie préétablie » qui arrange décidément tout le monde. Pour le dire avec les mots de Leibniz : la « substance » actionnariale n’affecte qu’elle-même – c’est-à-dire qu’elle ne passe, par exemple, jamais de coups de fils. Et cependant, toutes les « substances » journalistiques qui oeuvrent sous ses ordres semblent interagir causalement avec elle – c’est-à-dire par se mettre comme par enchantement à son exact diapason. N’y a t-il pas là une merveille tout à fait étonnante à étudier pour l’esprit ?

Lui aussi actionnaire du groupe « Le Monde », le milliardaire du luxe Pierre Bergé, n’aura pas réussi à s’abstenir de tweeter sa fougue macronienne pendant la campagne. « J’apporte mon soutien sans la moindre restriction à Emmanuel Macron pour être le président qui nous conduira vers une sociale-démocratie », lira-t-on ainsi le 30 janvier. Là encore, les journalistes du quotidien se sont contentés de détourner le regard. Trop occupés pour certains à scruter les atteintes oligarchiques à la liberté d’expression chez nos voisins. Une imprudence due au grand âge, entend-on mezza voce au « Monde », sans que rien permette de dire hélas que ce jugement soit un simple effet de la terreur subie.

La facilité, et en réalité aussi le bon sens, pousserait à penser que les journalistes, sous le joug de leurs bailleurs de fonds n’osent plus bouger une oreille. La réalité est hélas plus complexe. Certains d’entre eux crèvent de peur, c’est un fait. Beaucoup d’autres en revanche ne sentent même pas le poids de leurs chaînes. Ils pensent réellement qu’entre la finance à face de chérubin et le lepénisme à visage féminin, il n’y a plus rien à choisir, à penser, à tenter. Ils ont du reste souvent été sélectionnés pour cette aptitude-là, cette étonnante faculté à faire sien ce qu’on vous commande de penser, cette soumission anticipée aux desideratas actionnariaux qu’il serait en effet malséant d’avoir ne serait-ce qu’à énoncer.

La presse n’ayant quoiqu’il en soit pas été très empressée à fournir la Carte du Tendre permettant de s’orienter dans les relations entre Macron et les tycoons français, les lecteurs vraiment obstinés auront dû se contenter durant toute cette campagne de rabouter des petits cailloux épars. Une enquête particulièrement bien informée de « Vanity Fair » sur la reine de la presse people, Michèle Marchand dite « Mimi », levait début avril un coin du voile sur les dîners privés organisés entre Xavier Niel et le couple Macron un an avant la présidentielle.

« Quand lors d’un dîner avec les Macron, j’ai entendu Brigitte se plaindre des paparazzis, explique ainsi tranquillement Niel à « Vanity Fair », je lui ai naturellement conseillé Mimi.  » Et la journaliste Sophie des Déserts de préciser que c’est le patron du groupe « Le Monde » qui organisa la rencontre à son domicile. Un hôtel particulier du Ranelagh, où il réside avec la fille de Bernard Arnault, patron de LVMH et autre grand fan du petit prince Macron, dont le CAC 40 voulait faire son loyal gérant élyséen.

Pourquoi aucun grand titre de la presse n’a-t-il trouvé utile d’enquêter sur ce genre de connivences menaçantes ? Pourquoi a-t-on eu au contraire l’impression étrange d’assister pendant toute cette campagne à un putsch démocratique au ralenti, avec un terrible sentiment d’impuissance ? Davantage qu’une intuition, c’est une certitude : si Emmanuel Macron devait être élu à la Présidence de la République, on se réveillerait en mai avec une nouvelle nuit du Fouquet’s, des révélations feuilletonnées sur toutes sortes de grands donateurs, de premiers cercles rappelant les pires heures du sarkozysme, de collusions d’une ampleur inédite entre très gros intérêts industriels, médiatiques et financiers.

Partout l’argent rode autour de cette candidature, tout le monde le sait. Lorsque les conditions concrètes qui ont présidé à cette mise sur orbite sortiront enfin dans la presse, post festum, car elles finiront par sortir, ces choses là finissent toujours par sortir, les Français n’auront alors plus que leurs yeux pour pleurer. Entre temps, l’ISF sur les grands patrimoines financiers aura été supprimé, le code du travail ravagé à coups d’ordonnances, les services publics sévèrement amputés, les dividendes toujours mieux reversés. Un véritable continent oligarchique est là encore à demi-englouti, prêt à surgir sous nos yeux le 8 mai prochain, et personne n’a jugé bon jusqu’ici de le dévoiler aux citoyens. Surtout pas ceux dont c’est en théorie le métier, à savoir les journalistes. Au moment où ces lignes s’écrivent j’aperçois la pétition d’absurdité que celles-ci recèlent : comment la presse entre les mains de ces messieurs pourrait-elle enquêter sur sa propre nocivité et a fortiori sur la leur ?

Un tableau complet de l’ahurissante endogamie macronienne des médias français exige bien sûr pour finir de mentionner la dizaine de couvertures sur Macron réalisées en deux ans et demi par mon ancien journal, « l’Obs », titre historique de la deuxième gauche également tombé dans les mains de Niel et ses associés à la faveur de l’effondrement de la valeur des médias depuis la fin des années 2000. Pendant ce temps, une seule « Une » consacrée à Mélenchon, candidat pourtant surreprésenté chez les jeunes et les intellectuels, dont ce journal aurait eu terriblement besoin pour survivre en cette période, et retrouver un peu de son lustre passé. Une autre à Hamon, candidat pourtant officiel du PS. Un édito sidérant publié à quatre jours du scrutin appellera carrément à voter Macron, en contravention flagrante avec le pluralisme de gauche revendiqué depuis toujours par la direction du journal.

On ne pourra décidément pas dire que le job n’aura pas été fait manu militari pour dégager la route à celui-ci. On ne pourra pas dire que tous les helpers milliardaires de la place ne se seront pas mis en marche, et même en déambulateurs, pour le gandin aux envolées oratoires poussives. On ne pourra pas dire que tous les moguls des télécoms qui entravent désormais la libre circulation des opinions n’auront pas tout tenté pour gonfler la baudruche à grand renfort de panégyriques dans leur presse, et d’enquêtes jamais faites.

Comment se fait-il que dans de grandes rédactions comme « l’Obs » ou « Le Monde », on ne puisse identifier aucun titulaire de carte de presse se réclamant à visage découvert des idées de la « France Insoumise », quand tant de leurs confrères brament sans vergogne leur macronisme sur les réseaux sociaux ? N’est-il pas prodigieux que, dans des journaux se réclamant encore de la gauche, on ne puisse trouver nulle expression, sorti de l’espace dédié aux tribunes extérieures, en faveur d’un ex-sénateur mitterrandiste ne faisant somme toute rien d’autre que de se réclamer des fondamentaux historiques du socialisme ?

Hélas j’en connais les raisons. Ce sont déjà celles que je donnais dans le « Monde libre ». Toutes les idées sont tolérées dans ces rédactions-là où, non sans stupéfaction, j’ai par exemple pu entendre un chef de service défendre le programme économique de François Fillon comme étant le meilleur d’entre tous début 2016. Toutes les idées, oui, sauf celles de la gauche debout contre le néolibéralisme. Toutes les idées, sauf celles aujourd’hui portées par un social-démocrate conséquent comme Jean-Luc Mélenchon, repeint par le Président de la République actuel en dictateur et en ennemi de l’Occident. Il est tout de même ironique que de telles paroles viennent justement de François Hollande, ami autoproclamé du « Monde libre  » comme on appelait il y a peu ledit Occident, qui aura passé tant de temps sous son quinquennat à fréquenter les oligarques de la presse nationale pour tenter d’acheter par avance une élection, à laquelle il n’aura finalement même pas pu prétendre.

Entièrement revenus dans le poing du capital, situation inédite depuis les lendemains de la Libération, les médias auront en moins de deux ans réussi à transformer en possible présidentiable un ex-banquier d’affaires à peine sorti de l’œuf, n’ayant jamais décroché le moindre mandat électif. C’est peu de dire que chez le chérubin de ses messieurs, comme dans la philosophie sartrienne, le passage à l’existence médiatique aura de loin précédé l’essence politique. En faut-il d’ailleurs du mépris pour le peuple français, pour tenter un coup de force pareil.

Macron, ce n’est pas seulement la continuation de politiques usées, celles qui ont lepénisé les classes populaires depuis trois décennies et rétabli un quasi esclavage pour certains peuples européens. Macron, c’est le retour du tâcheronnage sous couvert de modernité. Macron, c’est le 19ème siècle à travers les âges et son indifférence complète à la souffrance populaire, à peine barbouillé de couleurs acidulées et de Silicon Valley. Macron, c’est en réalité ni plus ni moins que le retour du Comité des Forges, et de sa fameuse presse, entièrement asservie par l’argent de la haute finance et celui de la grande industrie, dont les anciens résistants formèrent le rêve de débarrasser le pays à jamais, une fois les « Jours heureux » venus.

Mais me direz-vous, nombre d’« opérations » médiatiques destinées par le passé à peser sur la présidentielle échouèrent finalement. Une percée spectaculaire de Jacques Chirac, au printemps 1995, eut ainsi raison du sacre attendu d’Edouard Balladur, le candidat que la caste s’était choisi. Et il en alla de même en 2005, alors qu’une campagne d’intimidation littéralement terroriste menée par le « cercle de la raison », s’était pourtant abattu sur les partisans du « Non ». Tout ceci est absolument vrai. Au jeu de la pédagogie à coup de matraque, les médias peuvent parfois rater leur coup, même si pour une opération loupée de temps à autres , on pourrait dénombrer tant de leurs réussites passées inaperçues.

C’est la raison pour laquelle l’écriture de ce texte ne m’a pas semblé entièrement vaine, à quelques jours du premier tour d’une présidentielle à nulle autre pareille. Tant que le mal n’est pas fait, tout peut encore être défait. Français, ne vous laissez pas voler cette élection. »

Aude Lancelin

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Etat d’urgence : chronique d’une prorogation annoncée (ou pas)

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Etat d’urgence: chronique d’une prorogation annoncée (ou pas)

21 avr. 2017 Par Paul Cassia

Chacun a pu constater depuis le début de l’année 2017 que François Fillon a un problème avec la vérité (v. cet article de Lucie Delaporte et Ellen Salvi). Il vient à nouveau de le montrer, à 48 heures de l’élection présidentielle, en inventant de toutes pièces des faits de violences qui se seraient produits à Paris en parallèle avec le lâche assassinat d’un policier sur les Champs-Elysées dans la soirée du 20 avril 2017.

M. Fillon, comme Mme Le Pen, est en guerre ; il souhaite nous y entraîner contre un ennemi non-étatique, imprévisible et qui se nourrit de la loi du Talion. Il souhaite que cette guerre soit « propre » selon ses critères, c’est-à-dire qu’elle fasse plier les droits fondamentaux pour assurer le primat d’une sécurité publique absolue – que nul pourtant ne pourra jamais atteindre. Aux droits-de-l’hommistes qui osent encore penser que « la France est un Etat de droit et que le plus sûr moyen de le défendre est d’en respecter, autant que d’en faire respecter, les valeurs et les règles », M. Fillon répond par cet effrayant simplisme à la George W. Bush : « c’est eux ou nous » – alors que, quelque part, « eux » c’est aussi « nous ». M. Fillon n’apprécie les droits fondamentaux que lorsqu’ils peuvent servir ses intérêts, en l’occurrence lorsqu’il s’agit de rappeler la présomption d’innocence dont lui et son épouse bénéficient. M. Fillon entend d’ailleurs faire sortir la France de la Convention européenne des droits de l’homme, ce qui sera plus commode pour poursuivre son entreprise guerrière. Il lui reste quelques heures (ou quelques heures et deux semaines) pour proposer que la Déclaration des droits de l’homme de 1789 ne fasse plus partie des règles constitutionnelles françaises.

M. Fillon veut pérenniser l’état d’urgence, sans même s’interroger sur son efficacité dans la lutte contre le terrorisme islamiste : « Nous sommes en état d’urgence et il ne sera pas levé avant longtemps », assure t-il. Peu importe à M. Fillon que l’état d’urgence soit totalement inefficace dans la lutte contre le terrorisme islamiste, ainsi qu’il est rappelé par exemple dans cet article du New York Times publié le 30 mars 2017, où l’on peut lire que : « Ce spectacle de la puissance de l’Etat peut avoir rassuré la population, mais force est de constater qu’il n’a pas contribué à rendre le pays plus sûr d’une manière supérieure à ce que les procédures [judiciaires et policières] normales permettent », ou ainsi que le souligne un observateur pour qui l’état d’urgence et l’opération Sentinelle « relèvent de la gesticulation et masquent l’absence d’une réelle stratégie et d’une réelle volonté d’agir ». Peu importe à M. Fillon que l’assassinat sur les Champs-Elysées se soit déroulé… sous état d’urgence, et ait été commis par une personne non « fichée S ». Peu lui importe qu’à l’instant où il s’exprime, la revendication de l’attentat des Champs-Elysées par l’EI paraisse pour le moins sujette à caution, alors que le précédent de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016, également revendiqué par l’EI, devrait inciter à la prudence, aucun lien n’ayant à ce jour pu être établi entre le meurtrier niçois et cette organisation terroriste, ainsi qu’il est souligné ici (les précédents récents des attaques du Louvre, de Dortmund et de Londres, précipitamment attribuées à l’EI, devraient également faire réflechir). M. Fillon trouve normal que des milliers de perquisitions administratives soient effectuées dans le cadre de l’état d’urgence à l’égard de personnes qui ne sont soupçonnées d’aucun crime ou délit, alors qu’il est scandalisé et (légitimement) choqué par les perquisitions judiciaires qui ont été menées dans ses domiciles.

M. Fillon entend ne rien céder à l’EI, et pourtant il invente une « vraie-fausse » suspension de la campagne présidentielle, pour cause de terrorisme islamiste et de « solidarité » avec le policier assassiné, tombant ainsi dans le piège tendu par ceux qui se réjouissent de nous faire peur. Du coup, il… poursuit sa campagne, mais depuis son QG parisien plutôt que de marcher à Chamonix comme il était prévu.

M. Fillon, à force de verser dans une surenchère sécuritaire sans limite, sera peut-être contraint de stopper en tout état de cause sa campagne électorale le dimanche 23 avril 2017 à 20 heures. A moins qu’une partie substantielle du peuple français ne cède à la panique qu’à sa manière, M. Fillon contribue à instaurer.

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L’évasion fiscale indiffère la droite

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L’évasion fiscale indiffère la droite

Par Dan Israel

Il y a des silences qui en disent plus que de longs discours. Le chapitre sur l’évasion fiscale dans le programme de François Fillon est de ceux-là : il n’existe pas. Le candidat de droite qui ne cesse de  dénoncer une « France en faillite », de se prononcer en faveur de l’orthodoxie budgétaire, d’annoncer du sang et des larmes au pays, n’a pas un mot contre l’évasion fiscale. Si François Fillon juge important de consacrer un long chapitre sur la chasse, il n’est manifestement pas de ceux qui sont prêts à se lancer dans la chasse aux fraudeurs financiers.

Les études et les rapports ne manquent pourtant pas pour évaluer le coût de l’évasion fiscale en France :

le manque à gagner se situe entre 60 et 80 milliards d’euros par an

, selon les estimations. La Commission européenne elle-même évalue

entre 20 et 30 milliards d’euros par an la fraude à la TVA

en France. Tous ces chiffres ont commencé à être mis en évidence très rapidement après le début de la crise financière. Dès le G7 de 2009, époque où François Fillon était premier ministre, les principaux responsables politiques s’étaient engagés à lutter contre les paradis fiscaux et la fraude fiscale.

Depuis, LukLeaks, les Panama Papers, les multiples révélations des multinationales pratiquant l’optimisation fiscale à un tel degré qu’elles en sont devenues « intaxables » ont montré l’ampleur du phénomène. Le candidat de droite semble cependant juger que ce n’est pas un sujet. Tout juste parle-t-il de sa volonté de « négocier un agenda européen de l’harmonisation fiscale pour limiter les effets de l’optimisation fiscale des géants du numérique ».

Aucun autre candidat à la présidentielle n’a fait une telle impasse. Mais pour certains, cela reste au niveau de la seule déclaration d’intention. Ils sont contre l’évasion fiscale comme d’autres sont contre la grippe. Marine Le Pen comme Nicolas Dupont-Aignan disent vouloir lutter contre, sans donner plus de précisions. La seule mention précise du programme du FN sur le sujet est la création d’« une taxe sur l’activité réalisée en France par les grands groupes et les profits qui auraient été détournés ».

Emmanuel Macron n’est guère plus précis. Dans son programme, il affirme vouloir « alourdir les sanctions contre la fraude fiscale », faire de la lutte contre l’optimisation fiscale « une priorité », imposer « les grands groupes de l’internet sur leur chiffre d’affaires réalisé » en France. Mais cela ne va guère au-delà des intentions. Lors d’un colloque organisé par la plateforme Paradis fiscaux et judiciaires – où se retrouvent notamment Anticor, CCFD-Terre solidaire, Oxfam, Attac et Les Amis de la Terre –, l’ancien juge Éric Halphen, qui a rejoint la campagne d’Emmanuel Macron, reconnaissait lui-même que le programme était très succinct. « Il est voué à évoluer en prenant en compte les préoccupations qui justifient des réponses à un moment donné », avait-il déclaré. Les réponses du candidat d’En Marche! ne sont pas venues pendant dans la campagne.

Ils ne sont finalement que cinq à véritablement aborder le thème de l’évasion fiscale : Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, Jacques Cheminade, Philippe Poutou et François Asselineau. Pour ces deux derniers candidats, la solution paraît assez simple : rétablir un contrôle des capitaux est le moyen le plus sûr et le plus efficace de lutter à la fois contre la fraude et l’évasion fiscales. Ce qui signifie quitter l’Union européenne, puisque les traités interdisent toute mesure coercitive qui ferait barrage à la liberté de mouvement des marchandises et des capitaux.

Seules la coopération entre les pays européens et la coopération internationale peuvent permettre de s’attaquer durablement à l’évasion massive, rétorque Benoît Hamon dans son programme. Celui-ci propose d’établir une liste des paradis fiscaux et d’appliquer des sanctions pour les territoires non coopératifs – il en existe déjà une, élaborée par l’OCDE, mais elle ne comporte que quatre noms (le Liberia, les îles Marshall, le Vanuatu et l’île de Nauru). Le candidat socialiste propose de renforcer les critères, qu’il juge bien trop lâches. Mais son attention se porte principalement sur toutes les pratiques d’optimisation fiscale. Il préconise une « transparence fiscale », matérialisée notamment par un reporting public des entreprises pays par pays. Cette mesure, qui existe déjà pour les banques, avait été adoptée par les députés dans le cadre de la loi de finances 2017. Mais le Conseil constitutionnel l’a censurée au nom de « la liberté d’entreprendre ».

Jean-Luc Mélenchon est sur la même ligne. Lui aussi propose de sanctionner les paradis fiscaux, voire d’organiser « un blocus international » contre eux. Il se dit favorable à un reporting pays par pays pour les grandes entreprises et à une taxation des bénéfices là où ils sont réalisés. Jacques Cheminade détaille encore un peu plus le dispositif en préconisant la suppression de tous les mécanismes fiscaux qui permettent l’optimisation fiscale : cela va de la suppression des règles du bénéfice mondial consolidé – qui permet par exemple à un groupe comme Total de ne payer aucun impôt sur les bénéfices en France – à l’abolition du régime d’intégration – qui permet, par le jeu des prix de transfert, de faire passer les bénéfices d’une filiale à une société mère délocalisée en franchise d’impôt. Il propose aussi la création d’une autorité européenne du numérique, qui serait chargée d’imposer aux multinationales évitant l’impôt les règles fiscales au nom de l’Europe et mènerait des négociations avec les États-Unis pour en finir avec l’évitement fiscal des géants du numérique.

Ces trois candidats affichent la plus grande détermination pour renforcer les moyens réglementaires, financiers, judiciaires et humains en vue de lutter contre la fraude fiscale en France. Tous les trois estiment que les gouvernements successifs ont beaucoup trop baissé les bras dans ce domaine, laissant les administrations de plus en plus démunies face à des phénomènes de fraude qui ne cessent de prendre de l’ampleur et de se diversifier. Il est urgent, insistent les uns et les autres, de renforcer tout le dispositif, que cela soit « le parquet national financier, les brigades financières et les services fiscaux », assure Benoît Hamon. Sans oublier les « douanes », ajoute Jean-Luc Mélenchon. En modifiant les textes, complète Jacques Cheminade. Celui-ci propose notamment d’inverser la charge de la preuve en matière de blanchiment d’argent (aujourd’hui, c’est l’administration qui doit apporter la preuve de l’effraction) ou de permettre à un juge de geler les avoirs en cas de soupçon de fraude à la TVA, comme cela est permis dans les affaires de stupéfiants.

Les trois candidats se retrouvent aussi sur un point déterminant, selon eux : la suppression du « verrou de Bercy ». Aujourd’hui, c’est le ministère des finances qui a la haute main sur les dossiers d’évasion et de fraude fiscales. Même en cas de flagrant délit, Bercy utilise comme il l’entend ce pouvoir discrétionnaire, choisit les contribuables avec lesquels il entend transiger et ceux qui, selon lui, doivent être poursuivis par la justice. Le ministère justifie cette règle au nom de l’efficacité : cela lui permet de convaincre les exilés fiscaux de rapatrier leurs avoirs, en négociant des pénalités allégées. Grâce à ses cellules de « dégrisement », il a ainsi pu récupérer 6,3 milliards d’euros au cours des trois dernières années.

Est-ce un hasard ? À l’exception de Jérôme Cahuzac, les cas de fraude fiscale importants ne se retrouvent pratiquement jamais devant un juge. Sur les 15 000 dossiers d’infraction fiscale instruits chaque année, à peine 1 000 font l’objet de poursuites judiciaires.

Tout cela donne un signal fâcheux sur la volonté réelle de l’État de poursuivre la délinquance financière. Au nom de la séparation des pouvoirs, du respect des lois, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Jacques Cheminade demandent tous d’en finir avec ce pouvoir discrétionnaire. C’est sans doute la mesure contre laquelle le ministère des finances s’opposerait le plus, n’ayant pas du tout l’intention de céder la moindre once de pouvoir, utilisé au bénéfice des plus riches.


Sur les sondages…

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Sur les sondages…

22 avr. 2017 Par henryrecor

Après la victoire de Trump aux USA et, dans une moindre mesure celle de Fillon aux primaires de la droite, la réputation des sondeurs a été passablement malmenée. Il est vrai que la spectaculaire erreur de pronostic sur l’élection de Donald Trump n’est que le dernier événement d’une série inaugurée avec la présence surprise de Jean Marie le Pen au second tour des élections présidentielles françaises en 2002, suivie de la victoire du Non au référendum sur la constitution européenne en 2005 et plus récemment le choix du Brexit par les électeurs britanniques.
Une telle régularité dans l’appréciation des mouvements émergents de rejet de l’establishment interdit de parler ici d’accident ou d’incompétence de tel ou tel. Cette erreur est aujourd’hui si partagée parmi les sondeurs qu’elle semble revêtir un caractère structurel.

On peut y trouver trois types d’explications : la première serait que les sondages sont mal faits, la seconde qu’il recueillent un matériau frelaté, déjà biaisé avant même qu’on l’analyse, la troisième qu’il est des objets qui par principe résistent aux sondages.

Des sondages mal conduits ?

La première explication met en cause les méthodes qui se sont généralisées dans le métier des études au cours de ces dernières années : notamment les techniques d’interrogation en ligne avec leurs échantillons puisés dans ces immenses réservoirs de répondants pré-recrutés et disponibles : les access panels.

On leur reproche de ne pas respecter l’exigence fondamentale de représentativité des échantillons : les panélistes ne représentent pas la population toute entière, mais seulement celle des Internautes ; ils sont plus jeunes, plus diplômés, plus aisés, appartiennent aux catégories sociales les plus élevées. Ils sont également plus ouverts à l’innovation qu’elle soit technique, ou sociale.

Les sondeurs connaissent ces défauts, et ils savent s’en prémunir : une enquête du Crédoc[1] montre qu’un redressement simple des échantillons en ligne sur la base des quotas de l’Insee permet de corriger les principales distorsions des réponses entre les répondants en ligne et les répondants par téléphone ou en face à face.

L’expérience montre effectivement que, quand ils sont bien faits, les sondages en ligne n’ont pas à rougir de leurs résultats devant les études conduites selon des méthodes traditionnelles (interrogation par téléphone). Après les élections américaines de 2012, Nate Silver notait ainsi que les études en ligne avaient pour l’ensemble obtenu un meilleur résultat que les études par téléphone. (pour autant que l’échantillonnage était conduit de manière satisfaisante)[2].

Pour les élections de novembre, 2016, un examen des 92 sondages publiés par le New York Times entre le 1er octobre et le 7 novembre, dont 40 ont été réalisés par téléphone, pendant que 52 l’étaient par questionnaire en ligne, montre que les résultats entre les deux modes d’interrogation sont assez proches.

Enquêtes publiées par le NYT du 1/10 au 7/11

Recueil des données en ligne
(moyenne sur 52 sondages)

Recueil des données par téléphone
(moyenne sur 40 sondages)

Clinton

45,55 %

46,95 %

Trump

40,61 %

41,42%

Le « mensonge » des répondants

Les méthodes des instituts hors de cause, le deuxième suspect dans le manquement des sondages est le répondant lui-même. C’est parce que les répondants leur auraient menti en camouflant leurs véritables intentions de vote que les sondeurs se sont trompés.

Là encore, les sondeurs sont familiers de ces échantillons « menteurs ». Ils les traitent par la méthode éprouvée du redressement qui consiste à corriger le résultat brut des réponses à une question donnée, ou la composition d’un échantillon, en prenant pour base une donnée analogue dont on est assuré par ailleurs. On redressera, par exemple, la composition d’un échantillon dont le rapport d’hommes et de femmes diffère de ce qu’on sait être celui de la population française (grâce aux recensements de l’Insee) en ramenant les poids relatifs des hommes et des femmes au sein de l’échantillon à ce qu’ils sont au sein de la population de référence.

C’est cette même technique que les sondeurs utilisent pour redresser les « mensonges » des personnes interrogées sur leurs intentions de vote. A l’époque déjà lointaine où le vote Front National était honteux les électeurs de ce parti avaient l’habitude de sous-déclarer leurs véritables intentions. Pour déterminer l’ampleur de cette sous-déclaration, il suffisait de demander aux personnes interrogées en complément de leur intention de vote ce qu’avaient été leurs votes passés. En comparant les déclaration des sondés avec la réalité des scrutins on dispose d’un indice, une clé, pour redresser leurs intentions de vote déclarées afin qu’elles correspondent à la réalité.

Si les sondeurs ont su jusqu’ici redresser les déclarations imparfaites des sondés pourquoi ont-ils récemment perdu la main ? Il convient ici d’être nuancé. Les sondeurs n’ont pas complètement perdu leur latin mais seulement une partie de celui-ci. Si l’on compare les mesures des instituts avec la réalité du vote des Américains, on constate que les sondeurs ont correctement anticipé le vote Clinton pendant qu’ils sous-évaluaient régulièrement le vote Trump.

Différence des résultats d’enquêtes d’avec les résultats finauxClintonTrumpRecueil des données en ligne-2,45 %-6,39%Recueil des données par téléphone1,05 %– 5,58 %

Il y a donc quelque chose dans le « mensonge » des sondés qui échappe désormais à l’entendement des sondeurs. Ils mentent toujours, mais certains autrement.

Le mensonge du répondant, ou comment se concilier les bonnes grâces des sondeurs.

Dans le jargon du métier, ce mensonge relève de ce qu’on appelle le « biais enquêteur ». Il provient d’une forme de honte de ses propres opinions, notamment politiques, que le sondé éprouve devant le sondeur. L’enquêté cherche alors à complaire à l’enquêteur en lui offrant ce qu’il pense être une bonne réponse, socialement plus acceptable.

Cette petite veulerie a deux motifs : le premier est que la relation entre l’enquêteur et le répondant est asymétrique ; c’est une relation de domination dans laquelle l’un pose des questions et l’autre ne fait qu’y répondre ; l’un sait pourquoi il interroge, l’autre ne sait pas toujours pourquoi il répond.

Certes, les sondeurs n’aiment pas se dire qu’ils sont un pouvoir. Ils se conçoivent plutôt comme des observateurs neutres et objectifs, tirant leur légitimité de la science et de leur expertise technique et dont la déontologie exige qu’ils se tiennent à l’écart des jeux et des enjeux de pouvoir. Tout cela est peut être vrai. Mais il reste que pour l’opinion, les sondeurs sont du monde des puissants et des institutions

Aussi, en mentant le répondant fait ce que font tous les dominés à l’égard du pouvoir qui les domine, il cherche à en diminuer le poids et en adoucir la possible brutalité : il ment pour ne pas avoir de problème.

Mais ce mensonge des sondés est en même temps un consentement à la domination du sondeur, et au delà à celle de l’institution des sondages ; sans quoi, ils cesseraient de répondre. Quand le répondant dissimule son opinion pour complaire au sondeur sa ruse vise à aménager sa propre domination plutôt qu’à la remettre en cause. Chacun reste poliment à sa place.

La révolte des sondés ?

Si les sondeurs ont aujourd’hui plus de difficulté que d’habitude à redresser les déclarations inexactes des sondés, c’est que ceux-ci ont, pour partie, changé de nature. Le « nouveau répondant », celui qui fait trébucher les instituts, présente en effet un double caractère : il se défie désormais des institutions et des pouvoirs, et sans être expert, il a une petite familiarité avec les sondages.

Les sondages sont aujourd’hui pris dans le même mouvement de réprobation qui vise les institutions de pouvoir (média, entreprises, gouvernement, etc.).

Dans le même temps, à force de lire des sondages dans la presse et d’être soi-même interrogés, les répondants ont acquis une certaine familiarité, sinon une expertise, à l’égard des techniques de sondages. Si certains veulent faire déraper la machine, ils savent comment s’y prendre : en mentant plus encore qu’avant et pour d’autres raisons. Ainsi est-il non seulement légitime de mentir au sondeur, mais plus encore de l’induire en erreur.

Il y a fort à parier que la révolte des électeurs contre l’establishment, commence par une dissimulation de leurs intentions par les sondés ; le mensonge n’est plus une complaisance à l’égard de l’enquêteur, mais une résistance.

Saisir les mouvements émergents de l’opinion ? Vers de nouvelles méthodes.

Ce jeu du sondé à l’égard du sondeur est un comportement nouveau de l’opinion et en cela, il rend encore plus difficile la tâche du sondeur. Car les sondages n’aiment pas la nouveauté ; ils ne sont pas taillés pour cela.

Dans l’élection américaine, comme on l’a vu, les sondeurs ne se sont pas trompés partout, mais essentiellement sur le vote Trump. Leur erreur fut de ne pas avoir prévu l’imprévisible : le nouveau qui ne ressemble à rien de ce que l’on connaît déjà.

L’émergence de nouvelles logiques de l’opinion est un double défi pour les sondeurs. Tout d’abord, les techniques de redressement supposent de comparer les intentions de vote actuelles avec les comportements électoraux passés. Or, quand de nouvelles offres apparaissent et que l’opinion se recompose, la tâche devient pratiquement impossible pour le sondeur de déterminer sur quelle élection passée il convient de se baser pour déterminer les bonnes clés de redressement. A quelle élection les sondeurs américains devaient-ils se référer pour évaluer le vote Trump ?[3] A quelle élection les sondeurs français devront-ils quant à eux se référer pour évaluer, par exemple, le vote Macron et autres objets électoraux mal identifiés ? Le futur proche des sondeurs est un chemin semé d’embuches.

En second lieu, au delà de la question ponctuelle du redressement, il convient de remarquer que les sondages sont par principe peu faits pour identifier des mouvements émergents au sein de l’opinion.

Un sondage ne peut mesurer que des objets qu’il connaît déjà et qu’il sait décrire. Le monde du sondeur est déjà catégorisé, structuré. C’est pourquoi l’éventail des réponses possibles aux questions des sondages est défini avant même que n’ait commencé l’interrogation de l’échantillon. Un sondage ne peut faire plus que mesurer l’importance au sein de l’opinion de chacune des catégories qu’il a prédéfinie. Cela ne signifie pas que les sondages ne mesurent que des artefacts, comme le ressasse la critique bourdivine, mais que la qualité d’un sondage dépend largement de la compréhension que le sondeur a de son objet.

Toutes les règles méthodologiques d’un sondage peuvent bien être respectées (échantillonnage, redressement, organisation du plan d’enquête, etc.) ; si l’objet qu’il se propose de mesurer est mal défini, il sera difficile de parvenir à un résultat satisfaisant.

Les sondages sont faits pour mesurer des évolutions à l’intérieur de cadres stables. Quand les cadres sont en pleine transformation, les sondages touchent nécessairement leurs limites. Il faut donc aux sondeurs d’autres outils, en amont de leurs mesures, pour comprendre la nature des phénomènes d’opinion émergents tels que les nouveaux mouvements anti-establishment.

Des méthodes complémentaires ?

Dans une société toujours plus liquide, dont les opinions sont éminemment instables, l’avenir des sondages se situe probablement ailleurs que dans les sondages eux-mêmes. Il faut qu’aux côtés des méthodes traditionnelles de mesure de l’opinion les sondeurs se dotent d’outils et de méthodes permettant d’observer et de comprendre l’opinion dans la fluidité de son mouvement.

De tels outils sont apparus récemment, notamment avec les techniques d’observation et d’analyse des mouvements d’opinion sur Internet et dans les réseaux sociaux. Ces techniques ne sont plus tout à fait dans leurs balbutiements, mais elles ne sont pas encore parvenues à leur maturité. Leurs méthodes ne sont pas encore définitivement fixés, leurs biais – car toute technique d’observation a les siens – ne sont pas tous identifiés et maîtrisés, mais pour l’ensemble, elles se montrent extrêmement prometteuses pour ce qui concerne l’observation des phénomènes d’opinion émergents.

L’articulation de l’ancien (les sondages), et du nouveau (l’observation de l’Internet), devrait permettre au métier de réparer les récents accrocs faits à sa réputation.

Ce texte a été écrit par Gilles Achache sue le site Blog scan research/le terrain. Scan research est un laboratoire de recherche universitaire, financé sur fonds publics. Il prévoyait le 17 Avril Melenchon en deuxième position devant Marinne LePen.