Campagne : soudain un troisième homme…

Soudain un douzième homme…

Par Lénaïg Bredoux

L’ultime exposition médiatique des onze candidats à l’élection présidentielle ne promettait pas d’entrer dans l’histoire. France 2 n’ayant pas réussi à mettre en place un débat, elle proposait une espèce de compilations de ses « interviews politiques » d’après journal. Il régnait donc une languissante atmosphère de déjà-vu et déjà entendu. Au lieu d’un invité par soir, on les avait invités en même temps, mais à la queue leu leu, chacun étant convié à amener avec lui un objet emblématique, puis disposant d’une carte blanche pour traiter du sujet qu’il choisissait, avant d’être confronté à une photo de sa jeunesse.

Jean-Luc Mélenchon avait ouvert l’émission en insistant sur la mise en place de la Constituante qui « refondera le peuple » et en rappelant sa volonté d’en finir avec « la monarchie présidentielle ».

Nathalie Arthaud avait exprimé son intention de « transformer les salariés en lanceurs d’alerte ».

Marine Le Pen avait amplifié sa campagne sur « le laxisme », « les frontières », « les étrangers » et « le terrorisme » avec son sens habituel de la nuance : « Il n’y a pas de risque zéro, mais ce qui est scandaleux, c’est de laisser le risque à 100 %. »

François Asselineau était arrivé avec un rameau d’olivier à la main.

Benoît Hamon avait brandi sa carte vitale pour symboliser l’un des enjeux de l’élection, puis sa carte d’électeur afin de demander aux Français de voter « en fonction de leurs convictions et pas des stratégies », donc d’oublier le vote utile.

Nicolas Dupont-Aignan avait fait monter la tension en lisant en direct le mail d’un patron de presse qui promettait de ne plus le boycotter s’il retirait sa candidature en faveur de François Fillon.

Philippe Poutou avait brandi le drapeau de la Guyane et regretté que l’absence de débat ne lui permette pas de « redire à Fillon et Le Pen qu’ils sont des voleurs et des menteurs »

C’est à ce moment que David Pujadas a interrompu l’émission pour annoncer les nouvelles qui tombaient sur les smartphones : une fusillade sur les Champs-Élysées, un policier tué, l’agresseur abattu, des complices enfuis peut-être… L’hypothèse d’un attentat.

Dès lors, les entretiens pouvaient continuer, mais l’attention était ailleurs. Emmanuel Macron, invité à montrer l’objet qu’il avait choisi, expliquait que le livre de grammaire que lui avait offert sa grand-mère était resté dans sa loge, car l’heure n’était plus à l’anecdote mais à la gravité. Il rendait hommage aux victimes et aux policiers, promettait de poursuivre les auteurs d’attentats, de les punir et les empêcher de nuire, puis passait en revue les grands thèmes de sa campagne.

Idem pour Jacques Cheminade, et Jean Lassalle, mais pas pour François Fillon. Lui, il balayait d’emblée les questions des journalistes, renvoyant même Léa Salamé à son absence récente, pour cause de maternité. Le seul sujet qui comptait pour lui était « l’attentat », « la lutte contre le terrorisme » qui devait être « la priorité du futur président ». Cinq bonnes minutes d’introduction sur ce seul thème, visage grave et fermé, avec la promesse de déchoir de la nationalité « les jeunes Français partis faire le djihad », « d’interpeller et de juger tous les fichiers S », « d’interdire les mouvements salafistes », et sur le plan diplomatique de s’allier à la Russie et à l’Iran « pour en finir avec le fondamentalisme », en discutant si nécessaire avec Bachar al-Assad.

Arrivait le moment de sa carte blanche, c’est-à-dire du sujet choisi par lui. Et ce fut le même que son entrée en matière. Cinq nouvelles minutes à répéter ce qu’il venait de marteler, en pimentant son propos d’« informations » alarmantes à propos de complices enfuis dans Paris et de tirs dans d’autres quartiers. Des rumeurs sans fondement rapidement démenties dans la soirée. Dans son élan, François Fillon annonçait aussi qu’il arrêtait sa campagne.

C’était le moment des deux minutes de conclusion accordées à chacun. Neuf candidats ont adressé leurs premiers mots aux victimes : Jean-Luc Mélenchon pour inviter « à ne pas nous abaisser à des polémiques inutiles », Benoît Hamon pour souligner que « nous sommes au cœur d’une crise avec des forces qui nous haïssent », Emmanuel Macron pour confier que « le meilleur hommage qu’on puisse rendre aux victimes était d’agir pour vaincre les barbares ». Puis tout le monde est revenu aux autres thèmes de la campagne.

Tous sauf deux, pour qui le seul objet de l’élection s’arrêtait désormais au crime des Champs-Élysées qui renvoyait à la longue liste des assassinats terroristes, de Charlie à l’Hyper Cacher, du Bataclan à Nice… Marine Le Pen, transcendée par l’événement, se lançait dans sa diatribe favorite : « Tout n’est pas fait pour mettre nos compatriotes à l’abri, je veux en finir avec le laxisme. » Et François Fillon condensait son propos au point de l’interrompre : « Il n’y a pas lieu de poursuivre une campagne électorale. »

L’État islamique qui a revendiqué l’attentat venait ainsi de s’inscrire dans le rendez-vous électoral, à la manière d’un douzième homme, pour semer la division. Quels candidats pourraient être avantagés par cette intrusion sanglante ? Impossible de le savoir. Deux d’entre eux ont en tout cas, si l’on ose dire, sauté sur l’occasion. Marine Le Pen, qui espère redonner du tonus à sa campagne en la dopant à la peur, et François Fillon, dans une partition voisine, en interrompant solennellement la sienne au moment où elle s’achève pour tous. Dans la foulée le directeur de la rédaction de Valeurs actuelles et chroniqueur au Figaro Yves de Kerdrel lançait d’ailleurs ce message sur Twitter, à 23 h 22 : «Honte à Macron qui poursuit sa campagne quand les autres candidats la stoppent par respect pour le policier tué. Aucun sens de l’État.»

C’est ce qui s’appelle saisir les balles au bond…

 
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