Projection-débat LDH Sarlat : « Fuocoammare » mercredi 19 avril au Rex 20h15

PROJECTION DU FILM

FUOCOAMMARE, par-delà Lampedusa

Gianfranco Rosi

 

lesinrocks.com

Fuocoammare – Par-delà Lampedusa –

Critique et avis par Les Inrocks

Jean-Baptiste Morain

Récompensé à Venise en 2013 par le Lion d’or pour Sacro GRA, Gianfranco Rosi recevait en février dernier l’Ours d’or à Berlin pour Fuocoammare, devenant ainsi le documentariste le plus primé de l’histoire des grands festivals de cinéma.

Fuocoammare (“mer en feu”) mène deux récits parallèles : d’abord le travail des personnels militaires et médicaux italiens de Lampedusa qui “réceptionnent”, de jour comme de nuit, les coquilles de noix chargées de réfugiés venues d’Afrique, déjà à moitié submergées par les eaux, que les passeurs balancent au milieu de la Méditerranée comme si la mare nostrum était une petite mare. Ensuite, la vie d’un petit garçon de l’île, Samuele, qui aime chasser les oiseaux avec son ami et son lance-pierre. Un jour, on découvre qu’il a un œil faible qu’il va falloir réveiller de sa léthargie.

L’originalité du film de Rosi repose sur l’apposition de ces deux univers, dont on constatera qu’ils ne se mélangent jamais – c’est semble-t-il conforme à la réalité, les esquifs des réfugiés étant désormais interceptés en mer, non seulement pour en sauver les occupants, mais aussi pour que le port ne devienne pas un centre d’attention. Lampedusa, l’île qui symbolise aujourd’hui le drame des migrants, est un lieu où les vivants et les survivants ne se croisent pas, où seule une moitié de sa réalité est visible (idée métaphorisée par l’œil faible de Samuele).

Fuocoammare montre comme jamais comment sont organisés les secours, les diverses étapes des interventions des sauveteurs, très organisées, obéissant toujours aux mêmes ordres, presque au même rituel : les malades d’abord, ensuite les vivants, enfin les morts. Comme jamais parce que Rosi ne filme rien caméra à l’épaule. Sa caméra est posée, les plans sont cadrés. Notre œil, habitué aux images de la télévision, voit alors les choses autrement. Sans dramatisation, sans musique tire-larmes, sans pathos, le cinéaste italien filme simplement des morts, sans aucun voyeurisme, avec un respect admirable.

Et puis il y a ce moment absolument poignant, filmé lui aussi sans effet, où le médecin-chef de Lampedusa confie, tout aussi simplement que la mise en scène du film, avec une grande dignité, sa lassitude, son épuisement, son chagrin sans fin, et l’incapacité qu’il a à se forger une armure et à dormir sans que les images des morts ne viennent le hanter. A la fin du film, comme dans Voyage au bout de l’enfer, Samuele baisse son lance-pierre et laisse l’oiseau qu’il visait s’envoler, libre, vivant.

Fuocoammare – Par-delà Lampedusa documentaire de Gianfranco Rosi (It., Fr., 2016, 1 h 49)

critikat.com

Fuocoammare, par-delà Lampedusa,

un film de Gianfranco Rosi

– critikat.com –

Gianfranco Rosi
Fuocoammare n’est pas sans points communs avec Sacro GRA, le précédent long-métrage de Gianfranco Rosi. Les deux films ont obtenu des récompenses suprêmes prestigieuses: le Lion d’or de la Mostra de Venise 2013 pour le premier, l’Ours d’or de la Berlinale 2016 pour le second, ce qui consacre dorénavant le documentariste italien comme un solide pilier de festival. Surtout, ils affichent des ambitions narratives analogues: raconter des histoires en organisant le réel suivant ce qui ressemble à des motifs géométriques. Dans Sacro GRA, le motif était le cercle. Ici, ce sont deux lignes parallèles, traversant la même zone, mais pas destinées à se rencontrer.La zone est une île à deux visages, Lampedusa, foyer d’une tranquille communauté de pêcheurs, mais aussi rocher européen auquel s’accrochent chaque année des milliers de migrants venus d’Afrique, sous les regards intermittents des médias. Sur cette réalité duelle, Rosi organise par un montage alterné deux récits appelés a priori à ne jamais se croiser. D’un côté, au milieu de scènes quotidiennes de la vie des habitants de l’île, le film suit le parcours du petit Samuele, 12 ans, aux préoccupations divergentes de celles de sa communauté (la mer l’intéresse moins que le tir à la fronde), et qui s’ouvrira peu à peu au réel qui l’entoure à mesure qu’il doit composer avec son handicap passager, un œil rendu «paresseux» par la trop longue pratique de la visée avec l’autre. De l’autre côté, filmées du point de vue des garde-côtes, des images de migrants arrivant ou arrivés, sauvés ou découverts morts, célébrant leur survie ou se laissant aller au désespoir, rappellent l’épreuve qui se joue continuellement sur la Méditerranée. D’un côté, donc, l’histoire d’une évolution, racontée linéairement; de l’autre, le témoignage d’un état de fait qui dure, dont le montage est pensé pour amener le regard jusqu’au caractère le plus tragique.

Un œil paresseux

Entre les deux récits strictement parallèles, un pont, un seul: le médecin de l’île Pietro Bartólo, attaché à soigner les migrants accueillis et à côtoyer leur détresse (dont il témoigne), et que Samuele consulte pour son œil (pour lequel il rend son diagnostic). Présence discrète du film, il n’a que deux scènes (son témoignage et son diagnostic), ce qui suffit à assurer son statut de passerelle, et aussi à insister légèrement sur ce que suggère la mise en vis-à-vis des deux récits: une osmose imperceptible entre eux. Selon cette suggestion, la prise de conscience du monde par Samuele, d’une part, et la présence continue de cette tragédie de l’exil, d’autre part, se répondraient mutuellement. L’idée est séduisante, et accréditée par la présence du motif formel de la mer dans les deux récits: c’est d’ailleurs le traitement de ce motif, avec ce qu’il apporte d’inquiétude au petit garçon comme à la foule de migrants, qui a impressionné ceux d’entre nous qui découvraient le film à la Berlinale. Mais après coup, que reste-t-il de cette osmose que l’on croit deviner, quelle plus-value apporte-t-elle à Fuocoammare? Le film reste la somme de ses deux parties et guère mieux: ballottés par la Méditerranée, l’éveil au monde d’un enfant, et le constat d’un drame humanitaire.

À plusieurs reprises dans le dossier de presse, Rosi s’exclame que s’il avait voulu scénariser l’histoire de Samuele en inventant les situations les plus signifiantes que le réel lui a fournies et qu’il a gardées telles quelles dans son film, «ça n’aurait pas marché!». La déclaration, que l’on croit sans peine, pourrait expliquer la sensation de courte vue que laisse Fuocoammare: trop satisfait de trouver toutes prêtes dans le réel une histoire à raconter et une idée pour guider la forme filmique, le cinéaste semble s’en être contenté et peine à en tirer des choses moins immédiates, avec une portée plus profonde que le constat et l’émotion convenue. Plus regrettable: sa quête d’histoires bute sur le caractère peu linéaire, encore moins scénarisable des récits de sauvetage de migrants, au point que ses efforts pour leur donner une certaine intonation tragique se montrent trop ostensibles, surplombants, un peu indécents. Le point de vue adopté, celui des sauveteurs, dérange quand la caméra révèle lentement le corps du migrant sauvé qui est allongé juste aux pieds du caméraman (il dérange par son surplomb sur le sujet comme par le suspense généré pendant les quelques secondes de la découverte: cet homme vit-il encore ou non?). Quand un autre rescapé laisse couler une larme ensanglantée, le gros plan que le cinéaste choisit alors de faire fraie avec le voyeurisme qu’il se faisait fort d’éviter jusqu’à ce moment. Et la façon qu’a le montage d’organiser la montée de la dimension tragique, avec ce gênant passage où les pleurs des femmes (c’est la seule apparition de femmes migrantes dans tout le film) sont montés ensemble pour constituer un chœur, s’apparente à une grossière façon de reformuler le réel. Le côté le moins sympathique du projet de Rosi dans ces moments, c’est que tandis qu’il érige Samuele en vrai personnage et les autres habitants de l’île en présences secondaires mais affirmées a minima, sa vision des migrants se résume à celle d’un sujet de fait divers dramatique – et de projet filmique. D’où un film qui, comme on l’a dit, ne dépasse guère la somme des deux parties de sa figure de style documentaire: une histoire individuelle prenante et un reportage tristement globalisant.

telerama.fr

Fuocoammare, par-delà Lampedusa

Synopsis

Le quotidien de l’île de Lampedusa, d’une superficie de 20 km2, située à 110 kilomètres de l’Afrique et à 200 kilomètres de la Sicile. Comme tout gamin, Samuele, un garçon débrouillard de 12 ans, va à l’école et joue avec ses amis. Ce fils de marin adore tirer et chasser avec sa fronde, qu’il fabrique lui-même avec une branche d’arbre. Samuele aime les jeux terrestres, même si tout autour de lui parle de la mer et des milliers de migrants qui cherchent à rejoindre sa petite île, au péril de leurs vies. Car des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, originaires d’Afrique ou du Proche-Orient, tentent de traverser le canal de Sicile pour gagner l’Europe…

Critique lors de la sortie en salle le 28/09/2016

Par Frédéric Strauss

Il y a plus de six mois que ce documentaire fait sensation, depuis son Ours d’or au festival de Berlin. En Italie, le chef du gouvernement, Matteo Renzi, en a fait faire des copies DVD pour ses vingt-sept homologues européens. Même le pape a demandé à voir Fuocoammare et à rencontrer Gianfranco Rosi. Un homme de cinéma étonnant qui rejette le principe habituel de l’interview et tout ce qui peut ressembler à du reportage. Au lieu de s’effacer devant la réalité, il impose son style. Pour regarder l’île de Lampedusa, où l’arrivée de migrants génère des situations d’urgence sans fin, il a choisi la patience. Au fil de plans lents, méditatifs, il construit une vision différente, décisive : à un sujet souvent couvert par les télévisions, il réussit à donner une dimension inédite.

A partir de quelques portraits seulement — un médecin, un animateur d’une radio locale et la famille d’un garçon de 12 ans nommé Samuele —, une sorte de récit s’élabore. Quand les chansons s’arrêtent, la radio parle de naufragés, de réfugiés qui ont péri au large. Le médecin les a vus de près, ces morts. Et la grand-mère de Samuele lui raconte comment les hommes, pendant la guerre, avaient peur de s’embarquer la nuit sur une mer rendue rouge par les bombardements. La chanson Fuocoammare, « la mer en feu », date de cette époque. Et au moment où la grand-mère parle à Samuele, le tonnerre surgit à Lampedusa… Gianfranco Rosi établit des résonances subtiles, jamais soulignées. Autour de la mer, des échos très forts se répercutent. La réalité gronde. Et quand le cinéaste part lui-même au large avec les équipes de secours, il filme la mort d’aussi près que le médecin l’a vue. Une expérience terrible dont celui-ci dit : « Ça laisse comme un trou, un vide à l’intérieur. » Ce vide, on le ressent tout au long de Fuocoammare. Car c’est aussi le silence qui trouve un écho à travers ces images que n’accompagne aucun commentaire. Au milieu d’une mer immense, ce film éclaire, comme une fusée de détresse, un désert de réactions. — Frédéric Strauss

 

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