« Je refuse d’être interdit de territoire »

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« Je refuse d’être interdit de territoire »

Florent a été interdit de Meuse durant l’été 2016, suite à la première occupation du bois Lejuc, à Bure (Meuse), où le projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires rencontre une vive résistance. Après être revenu clandestinement pendant six mois sur place, il décide d’assumer publiquement son geste et de ne plus participer à cette logique répressive qui criminalise les luttes.

Reporterre — Pourquoi as-tu été condamné à être interdit de territoire ?

Florent — J’ai été interpellé lors de la première expulsion du bois Lejuc, le 7 juillet 2016. Depuis trois semaines, nous occupions cette forêt pour empêcher sa destruction et le début des travaux de la poubelle nucléaire Cigéo. Des cabanes avaient été construites un peu partout, on organisait aussi des concerts, des balades botaniques… L’occupation de la forêt a été un formidable moment de rencontre et d’émancipation politique, une étape déterminante dans la lutte à Bure. Mais elle s’est finie brutalement avec l’arrivée de deux cents gendarmes mobiles et mon arrestation. Au milieu des gaz lacrymogène, des tirs de flashball et des vols d’hélicoptère.

J’ai ensuite été jugé au tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, j’ai pris six mois de prison avec sursis et deux ans d’interdiction de territoire du département de la Meuse.


Comment as-tu vécu cette décision ?

Cela a été un choc ! Tu te retrouves, du jour au lendemain, isolé et exclu. L’interdiction de territoire est une arme politique d’une violence inouïe : on te sort subitement du lot, tu es coupé de tes camarades. Tu n’as plus le droit d’aller là où il y a ce qui te meut et te fait vivre. Des gestes simples sont criminalisés, comme fréquenter la Maison de résistance à Bure, voir des ami.e.s, passer la frontière du département. Et puis, tu te sens seul dans ta peine, complètement atomisé avec un statut de prévenu.

L’État et la justice le savent, il n’y a rien de plus efficace pour briser une lutte de territoire que d’en priver l’accès. En m’interdisant d’être ici, on m’interdit d’être un opposant à Cigéo. Car notre combat ne se résume pas à des manifestations ou des actions coups de poing, ponctuelles et éphémères. Il s’inscrit d’abord dans un quotidien, sur le temps long. Il se nourrit des liens que l’on tisse avec des habitants et des paysans du coin. En étant interdit de Meuse, on m’empêche finalement d’habiter la lutte. Je ne peux plus tracter dans les villages, je ne peux plus sentir l’environnement qui m’entoure. Pourtant, c’est essentiel, on ne se bat pas ici abstraitement ! Il y a quelque chose de l’ordre du sensible, un attachement au pays, aux gens et à la nature que l’on défend.


N’y a-t-il pas de l’autodiscipline dans l’interdiction de territoire ?

Oui, on t’oblige à intérioriser la répression. Tu deviens ton propre geôlier. C’est pervers. Si tu décides de revenir sur place, tu dois évaluer toi-même les risques. La sanction, c’est toi qui te l’appliques. On l’inscrit dans ta tête et elle agit comme de l’autocensure. Est-ce que je peux venir ce week-end ? Est-ce que le territoire n’est pas trop militarisé ? Y a-t-il des amis pour m’accueillir et me cacher ? C’est une position intenable.


Tu as donc décidé de refuser l’interdiction de territoire.

Je souhaite poser publiquement et médiatiquement cet enjeu. Je refuse politiquement de me soumettre à ce dispositif, qui révèle les dérives autoritaires de l’État. D’abord pensé dans le cadre des violences sexuelles, puis de l’antiterrorisme, l’interdiction de territoire s’est déplacée dans le champ du mouvement social et criminalise désormais les manifestants contre la loi Travail, les militants No Border, les classes populaires, les supposés djihadistes ou les opposants aux grands projets inutiles et imposés.

Je ne veux plus subir individuellement, rester sage tranquillement chez moi et vivre la lutte par procuration. Le projet Cigéo et l’Andra [Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs] sont plus que jamais mis en difficulté. La justice vient d’admettre que l’Andra avait non seulement commis un défrichement illégal mais qu’en plus le bois Lejuc avait été cédé de manière irrégulière.

Face à ces comportements mafieux, je veux dire aux technocrates et à l’État policier qui les protège : le verrou de la peur a sauté. Notre colère est légitime. Avec mes camarades de lutte, nous assumons mon refus de me soumettre à leur contrôle. C’est eux et leur projet de poubelle nucléaire qui colonisent le territoire, accaparent les terres agricoles, achètent les consciences qui devraient plutôt déguerpir.

Une présence des gendarmes constante


Concrètement, que vas-tu faire ?

Je n’ai pas l’attention de vivre en semi clandestinité, je sais qu’ils pourront m’attraper quand ils veulent. Mais je refuse de prendre ma décision en pesant les conséquences, ce serait accepter la logique de répression, l’intimidation.

Je compte retrouver un droit fondamental, celui de circuler librement, aller à la Maison de résistance à Bure, dans le bois Lejuc, chez des amis en Meuse, quand bon me semble. Je continuerai à prendre des précautions pour éviter les contrôles de gendarmes.


Cela ne va t-il pas accroître la répression contre le mouvement ?

Peut-être… Mais la question est mal posée, ce serait rendre responsables les opposants de leur propre répression. De toute manière, la militarisation du territoire existe déjà. L’hélicoptère de gendarmerie passe chaque semaine au-dessus de Bure et les estafettes en voiture tous les jours.


Que risques-tu ?

Ayant été condamné à 6 mois de sursis, cela peut aller jusqu’à l’enfermement. Mais peu importe, je veux montrer au grand jour que la filière nucléaire ne peut se construire qu’à coups d’interdit de territoire, de répression et de violence.

C’est aussi un appel que nous lançons de Bure à tous ceux et celles qui sont confrontés aujourd’hui à ces mesures, nous devons affronter collectivement cette ignominie !

En Meuse, nous serons tous, à plus ou moins long terme, des interdits de territoire. Les villages se désertifient et avec le projet de poubelle nucléaire, les risques de pollution, c’est tous les habitants qui seront exclus de leur région.

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens

Photos :
. Florent (DR)
. Gendarmes au bois Lejuc : © Hervé Kempf/Reporterre

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Non au régime d’exception contre les militants…

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Non au régime d’exception contre les militants

Par Didier Porte

De nature administrative ou judiciaire, les interdictions de territoire se banalisent à l’encontre des militants politiques et syndicaux. Depuis 2012 et l’échec de l’évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, au moins une dizaine de personnes ont été interdites de séjour dans le département de la Loire-Atlantique ou dans une commune proche de la zone occupée par des opposants au projet d’aéroport. À Bure, où plusieurs dizaines de personnes ont construit barricades et cabanes dans le bois Lejuc pour empêcher les travaux de construction du centre d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo, un jeune homme, Florent, vient d’être condamné à deux ans d’interdiction de « paraître » dans le département de la Meuse. Ces décisions judiciaires s’ajoutent à la liste désormais longue des interdictions administratives de se rendre en centre-ville, dans certains quartiers ou tout simplement dans un cortège de manifestation depuis l’instauration de l’état d’urgence.

Prohiber l’accès d’une personne à tout un département sans lien direct avec l’infraction commise porte atteinte à sa liberté de circulation et de manifestation, deux droits fondamentaux pourtant protégés par la Constitution. C’est exercer une forme insidieuse de répression, qui coupe ces militants de leur terrain, de leur milieu affectif et de leurs camarades. Au risque de créer un régime d’exception, met en garde l’avocat Stéphane Vallée, qui défend des habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. « Compléter une peine par une interdiction de territoire, c’est une manière de donner un contenu politique à une infraction. Les violences contre les personnes détentrices de l’autorité publique sont quotidiennes dans les tribunaux. Elles font partie du droit commun. Jamais la peine d’interdiction de territoire n’est prononcée contre elles, explique-t-il à Mediapart dans un article à lire ici. On fait un régime d’exception pour un type de contestation, celui des ZAD. Interdire le territoire à une personne condamnée pour ce fait ne sert pas à réprimer un comportement mais à épuiser des forces de contestation et à affaiblir un courant militant. » 

Des militants français et italiens qui venaient en aide aux migrants ont été interdits de séjour à Vintimille par l’Italie en août 2016. Deux Françaises ont reçu une interdiction du territoire italien pendant cinq ans, comme l’a rapporté le site lundimatin. L’année précédente, plusieurs No Border italiens qui occupaient un camp avec les migrants à l’entrée de Menton ont été interdits de séjour à Vintimille. Au total, huit personnes n’ont plus le droit de paraître dans la commune italienne, pour une durée pouvant aller jusqu’à trois ans. Il s’agit d’interdictions administratives dans tous ces cas. Bien qu’elles ne soient pas de même nature que les décisions judiciaires, leur effet est le même pour les personnes concernées.

Empêcher une citoyenne ou un citoyen de se rendre à un rassemblement ou un défilé revendicatif participe d’une logique de criminalisation du mouvement social. L’acte de contester est ainsi construit a priori comme suspect par l’œil policier. Les manifestations sont assimilées à des atteintes à l’ordre public. Il est particulièrement choquant que les interdictions de territoire, temporaires ou de longue durée, soient devenues une pratique courante sous le mandat d’un président de gauche, élu aussi pour en finir avec le mépris pour les mouvements sociaux et syndicaux qu’affichait son prédécesseur, Nicolas Sarkozy.

La déclaration publique et l’acte de désobéissance civile de Florent, le militant anti-Cigéo, doivent être entendus comme une alerte sur la vigilance collective à construire pour protéger les libertés publiques contre les effets délétères de l’injonction à l’ordre sécuritaire.


L’interdiction de séjour devient un instrument de répression…

mediapart.fr

L’interdiction de séjour devient un instrument de répression

Par Faïza Zerouala

Florent, le militant anti-Cigéo dont Mediapart relate la situation, n’est pas un cas isolé. Loin de là. Selon le chiffre communiqué par le ministère de la justice à Mediapart, en 2015, la justice a prononcé 1 635 condamnations à une interdiction de séjour sur une partie du territoire français.

Deux articles permettent au juge judiciaire d’interdire à une personne de se rendre sur une partie du territoire français plus ou moins étendue, pouvant aller d’un simple quartier à tout un département. Florent a été condamné en vertu de l’article 132-45 du code pénal. Celui-ci autorise « la juridiction de condamnation ou le juge d’application des peines » à prononcer, lorsqu’une personne est condamnée à une peine de sursis avec mise à l’épreuve, toute une série de peines complémentaires comme l’interdiction de porter une arme, de conduire, de fréquenter des débits de boissons ou encore « de paraître en tout lieu, toute catégorie de lieux ou toute zone spécialement désignés ».

L’article 131-31 du code pénal, lui, dispose une peine d’interdiction de séjour prononcée comme complément d’une peine principale. Il précise que l’interdiction ne peut « excéder une durée de dix ans en cas de condamnation pour crime et une durée de cinq ans en cas de condamnation pour délit ». Lorsqu’elle accompagne une peine de prison ferme, elle ne débute qu’à la fin de celle-ci. Et en cas de violation de l’interdiction de séjour, le code pénal prévoit une peine supplémentaire de deux ans de prison et de 30 000 euros d’amende.

Le but de ces interdictions est généralement d’empêcher la réitération d’une infraction ou qu’une victime ne se retrouve face à face avec son agresseur. Dans le cas de Florent, on se demande pourtant quelle a été l’intention des juges. On doute que le jeune homme, qui reconnaît avoir mordu un policier mais explique avoir agi sous l’effet de la surprise, soit prêt à renouveler son acte de sitôt ou que sa victime soit traumatisée à l’idée de revoir son agresseur. L’étendue de l’interdiction de séjour, sur l’ensemble d’un département, et sa durée, de deux ans, font plutôt penser à une mesure punitive qui, dénonce Florent, viserait à le dissuader de poursuivre son engagement.

Le dossier du jeune homme n’est pas le seul à poser la question d’un possible détournement de l’interdiction de séjour. Elle s’était par exemple posée au mois de décembre 2016, lorsque le tribunal correctionnel de Pontoise avait condamné Bagui Traoré, frère d’Adama Traoré, pour des violences commises sur des policiers, à deux années d’interdiction de séjour sur la commune de Beaumont-sur-Oise, et huit mois de prison. Les magistrats avaient alors évoqué « le besoin de sérénité » de la ville pour justifier cette peine complémentaire.

De plus en plus, l’interdiction de séjour vise des militants, des activistes, et avec des conditions d’application qui interrogent sur le but poursuivi par les juges. « Il n’existe pas de statistiques précises sur l’application de cette peine, explique Laurence Blisson, du Syndicat de la magistrature. Mais nous avons le sentiment qu’effectivement se développe depuis quelques année une tendance à l’appliquer à de nouveaux cas, et notamment des militants. On se souvient, déjà en 2014, de militants de la Confédération paysanne qui avaient été interdits de séjour dans la Somme, après l’occupation d’une installation de la ferme des mille vaches. »

« Jusqu’à présent, l’interdiction de séjour était principalement prononcée dans deux types d’affaires, poursuit la magistrate. Tout d’abord dans les affaires de stupéfiants. Dans ce cas, le but est d’éloigner la personne d’un lieu de trafic, d’un quartier. Ensuite, dans les affaires criminelles plus graves, par exemple les affaires de violences sexuelles. Là, l’objectif est d’éviter par exemple que l’auteur des faits ne croise sa victime ou que son retour sur les lieux du crime ne provoque un trouble à l’ordre public, si le crime avait suscité une vive émotion. Dans ces cas, l’interdiction de séjour est justifiée par la préservation de l’ordre public. Il y a une atteinte aux libertés individuelles, mais qui est naturelle en matière pénale. Le problème, c’est que son application dans certaines affaires conduit à porter atteinte à d’autres libertés, qui ne devraient pas être touchées, comme la liberté de manifester ou la liberté d’expression. »

« Le principe même de l’interdiction de séjour pose question lorsqu’elle est appliquée à des militants condamnés après des affrontements avec les forces de l’ordre, estime Laurence Blisson. Il y a de nombreuses condamnations pour outrage et rébellion qui ne font pas l’objet d’une interdiction de séjour. L’application de cette peine dans le cadre d’une mobilisation, alors qu’elle ne l’est généralement pas au quotidien, pose tout de même un certain nombre de questions. Il y a également la question de la proportionnalité par rapport à la gravité des faits que le juge est censé respecter. Il ne peut simplement ignorer que la sanction qu’il prononce porte atteinte à une autre liberté fondamentale. »

Ce nouvel usage de l’interdiction de séjour vise notamment les zones à défendre, les ZAD, que l’ancrage dans un territoire rend plus vulnérables à ce type de mesures. Stéphane Vallée, avocat de personnes habitant la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, explique ainsi que la peine est prononcée « massivement » depuis quelques années. « Ça s’est mis en place progressivement. À partir de la fin de l’année 2012 et de l’évacuation de la zone par les gendarmes, le parquet se met à la requérir systématiquement et les juges à la prononcer, systématiquement également, raconte l’avocat, qui se souvient d’une bonne dizaine de cas parmi ses clients. Elles sont souvent d’une durée d’un an. On sentait qu’ils avaient trouvé le truc pour vider la ZAD de manière judiciaire, même si c’était à la petite cuillère. On a observé une évolution en entonnoir : au départ, l’interdiction portait sur tout le département de Loire-Atlantique, puis les communes de la ZAD (Notre-Dame-des-Landes, Vigneux-de-Bretagne, La Pâquelais…), puis des parties de ces communes. »

Au moins un occupant de la ZAD de Notre-Damedes-Landes, condamné pour violence en manifestation et sur agent après un défilé offensif à Nantes le 22 février 2014, a vu sa peine complétée d’une mise à l’épreuve conditionnée à une interdiction de séjour de trois ans dans tout le département de Loire-Atlantique. Sur la zone, d’autres personnes se retrouvent sous le coup d’une interdiction de territoire liée à un contrôle judiciaire. Pour Camille, il s’agit « clairement de condamnations politiques, pratiquées dans le cadre des luttes territoriales. Il faut les combattre politiquement. Il est important de ne pas se retrouver au dépourvu : il est possible de s’organiser collectivement pour y désobéir. » Il a interjeté appel de sa condamnation, ce qui a suspendu provisoirement son interdiction de territoire.

« La loi permet de tempérer la liberté d’aller et venir de quelqu’un en cas d’atteintes aux personnes. Ce n’est pas contestable en soi, poursuit Me Vallée. Mais ce qui pose problème, c’est d’interdire l’accès à tout un département à quelqu’un, sans lien direct avec l’infraction commise. Cela porte atteinte à la liberté de circulation et de manifestation. »

Selon l’avocat, « compléter une peine par une interdiction de territoire, c’est une manière de donner un contenu politique à une infraction. Interdire le territoire à une personne condamnée pour violences contre les personnes détentrices de l’autorité publique dans une ZAD ne sert pas à réprimer un comportement mais à épuiser des forces de contestation et à affaiblir un courant militant ». « L’interdiction de territoire ajoute une peine supplémentaire, analyse également Claire Dujardin, avocate de plusieurs zadistes opposés au barrage de Sivens. Cela peut s’apparenter à une atteinte à la liberté de circulation et de manifestation, puisque cela interdit à des personnes de revenir sur les ZAD, alors que le juge judiciaire est le garant des libertés publiques. Il y a là un mélange des genres qui pose problème. »

Cette évolution de la jurisprudence est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans une tendance plus globale visant non plus seulement à réprimer les mouvements sociaux, mais à les étouffer en agissant de manière préventive. Les mouvements zadistes et écologistes avaient déjà été parmi les premières cibles de l’état d’urgence, dès son adoption au mois de novembre 2015. À l’approche de la COP21, 24 militants avaient été assignés à résidence et plusieurs autres avaient été la cible de perquisitions administratives.

Depuis, l’état d’urgence continue à être massivement utilisé pour interdire des manifestations ou pour assigner à résidence des manifestants, sur la simple base d’informations fournies par les services de renseignement. Lors de la mobilisation contre la loi travail, au printemps 2016, les interdictions de manifester se sont ainsi comptées par dizaines. Et les militants ne sont pas les seuls visés. Plusieurs journalistes ont également fait l’objet d’interdictions d’approcher de certains lieux de mobilisation. Au mois de mai dernier, un photographe s’était ainsi vu notifier une interdiction de s’approcher d’une manifestation parisienne contre la loi travail. Le journaliste Gaspard Glanz, de l’agence Taranis News, s’est vu notifier en octobre 2016 une interdiction de séjour sur l’arrondissement de Calais.

« Il est intéressant de noter que dans le rapport parlementaire qui avait fait suite à la mort de Rémy Fraisse, il avait été proposé d’introduire une procédure d’interdiction préventive de manifester, rappelle Laurence Blisson. Il n’a pas été donné suite à cette proposition, car l’état d’urgence a pris le relais en permettant au gouvernement de prononcer des interdictions de manifester et des assignations à résidence administratives. Mais il y a de fortes chances pour que, dans les mois à venir, l’idée revienne au Parlement, prévient la magistrate. L’interdiction de séjour peut permettre d’empêcher la réitération de l’infraction, mais lorsqu’elle a aussi pour conséquence de remettre en cause la liberté de manifester, cela devient un acte de justice préventive. »


Marine Le Pen, une faille de taille dans le plafond de verre…

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Marine Le Pen, une faille de taille dans le plafond de verre – Œil sur le front

Par Serge GALAM Physicien, chercheur au CNRS et membre du Cevipof de Sciences-Po

Si une victoire du Front national est possible à la présidentielle, selon les calculs du physicien qui avait prédit l’élection de Donald Trump dès l’été 2016, c’est davantage grâce aux conséquences de «l’abstention différenciée». Démonstration.

Depuis les débuts de l’ascension du Front national, les peurs et les émotions soulevées après chaque échéance électorale, avec toujours plus de véhémence, ont finalement laissé place à une indifférence d’accoutumance indignée. Ainsi, si après chaque nouveau record du FN on se plaît à crier dans la rue et à s’émouvoir entre amis, chacun sait bien qu’il n’a aucune chance d’arriver à quoi que ce soit de tangible. Les émois sont devenus des postures théâtrales dans lesquelles on se rassure sur notre rejet implacable de l’inacceptable. Et, après ces montées d’adrénaline frissonnantes mais momentanées, on peut continuer comme avant.

Cette garantie 100 % anti-FN est assurée par l’existence de ce fameux et tellement efficace, «plafond de verre». On ne le voit pas, on ne le sent pas, mais situé au-dessous des 50 % nécessaires pour gagner une élection démocratique, il fonctionne à chaque nouvelle échéance cantonnant plaçant le FN de façon implacable dans la position de l’éternel deuxième, toujours perdant. A l’abri de ce bouclier, les partis politiques ne sont pas sanctionnés et la commedia dell’arte peut continuer sans crainte d’une rupture du système.

Mais de quoi ce plafond de verre est-il fait ? Il résulte de la combinaison de deux effets concomitants. Le premier est global, produit de l’ostracisme dont est victime le FN de la part de l’ensemble des partis politiques, qui refusent systématiquement toute alliance de désistement avec lui. Le FN est donc condamné à ne rien avoir tant qu’il n’aura pas tout. Il pourra continuer à engranger des millions de voix sans qu’il ne se passe rien. Mais au détour d’une élection «comme une autre», où il aura même stagné, 100 000 petites voix de plus, a priori insignifiantes, lui donneront, à la surprise générale, 100 % du pouvoir (1). C’est ce que j’avais défini, il y a déjà longtemps, avec l’image de la goutte d’eau qui en l’occurrence ne fait pas déborder le vase mais le fait éclater (2).

Le deuxième effet est individuel, il concerne les électeurs. Un grand nombre d’entre eux refuse catégoriquement l’élection d’un candidat FN, et dans le cas où cela deviendrait possible, ils vont voter massivement pour le candidat qui lui est opposé, quel que soit ce candidat. Ils font ainsi barrage au candidat FN même si celui-ci est arrivé largement en tête au premier tour. C’est ce qu’on appelle le «front républicain».

Ce front s’est cependant fortement étiolé ces dernières années, relevant la position du plafond de verre, lequel reste cependant maintenu – grâce au refus persistant des partis de droite à nouer des alliances avec le FN – au-dessous de la barre fatidique des 50 %. Le FN reste donc bloqué à une distance, certes plus petite, mais encore infranchissable de la victoire.

On pourrait donc conclure, et beaucoup le font, qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter, le FN ne passera pas, en tout cas pas en 2017. C’est en grande partie vrai à cette «nuance» près, que la fragmentation politique de cette campagne pourrait accélérer soudainement le processus d’étiolement des irréductibles anti-FN, et nous précipiter, sans aucun avertissement, dans ce qui pourrait être «le grand séisme du 7 mai 2017». C’est pourquoi il y a maintenant plusieurs mois j’avais qualifié l’élection de Le Pen en 2017 comme étant passée de «impossible» à «improbable», improbable voulant dire à envisager.

Est-ce à dire que finalement la seule incertitude pour ce scrutin 2017 est de savoir qui sera le second au premier tour, et donc le premier au second tour ? La réponse est non, car un autre phénomène risque fort de s’immiscer dans la désignation du vainqueur de l’élection présidentielle, et cela malgré un plafond de verre toujours actif.

Ce phénomène est invisible et trompeur car il ne touche pas à la position du plafond de verre. On ne peut pas vraiment le mesurer à l’avance. Il modifiera seulement au moment du vote le calibrage des résultats escomptés. En d’autres termes, il existe désormais la possibilité que par exemple 41 % d’intention de votes pour Marine Le Pen la veille des élections lui donnent le lendemain 50,3 % des voix exprimées. Ce ne sera pas à cause d’une erreur des sondages ou d’un système à plusieurs niveaux comme aux Etats-Unis, mais plus prosaïquement en raison du rôle discriminé que va certainement jouer l’abstention lors du prochain scrutin présidentiel.

Ainsi, alors que Le Pen active des électeurs anti-FN quel que soit son challenger, désormais, et c’est nouveau, chaque candidat qualifiable pour le second tour va aussi désactiver des électeurs qui ne pourront pas voter pour lui, même face à Marine Le Pen. En plus de ces électeurs paralysés de vote, nombreux sont ceux qui auront décidé d’aller voter pour «l’autre» contre leur gré, et profiteront à la dernière minute de toute bonne «excuse» pour ne pas y aller. Les abstentions devraient donc être bien plus nombreuses pour le challenger que pour Le Pen.

On peut calculer à l’aide d’une petite formule, les différentes configurations, et elles sont nombreuses, qui donneront à Marine Le Pen un petit peu plus de 50 % des voix exprimées avec des intentions de votes bien en dessous de 50 % et donc bien inférieures à celles de son challenger. Ainsi, étant donné une certaine abstention pour Le Pen et une intention de vote inférieure à 50 %, il existe une valeur critique pour l’abstention du challenger à partir de laquelle Le Pen est élue. Ce qui est le plus inattendu est que le différentiel d’abstention ne doit pas être très élevé.

Par exemple, pour une participation globale de 79 % avec 44 % d’intention de vote pour Marine Le Pen, elle obtient une majorité de 50,25 % si la participation pour elle s’élève à 90 % contre 70 % pour son challenger. Ainsi, un différentiel d’abstention de 20 points permet de gagner 6,25 points, et transforme 44 % d’intention de vote en 50,25 % de votes exprimés faisant élire Marine Le Pen.

Avec 76 % de participation globale, toujours une participation de 90 % pour Le Pen mais seulement 42 % d’intention de vote, elle gagne avec 50,07 % si la participation pour son challenger est de 65 %.

Pour 77 % de participation globale, mais une participation à 85 % pour Le Pen, il lui faut 45 % d’intention de vote pour gagner à 50,02 % si la participation pour le challenger s’élève à 70 %.

On pourrait multiplier ces cas de figure réalistes mais il existe une formule simple qui donne le seuil critique de participation pour le challenger, en dessous duquel il perd l’élection avec pourtant bien plus que 50 % d’intention de vote «exacte». Elle est démontrée dans un working paper, qui sera soumis prochainement à comité de lecture pour publication dans une revue internationale. Ce calcul illustre le rôle décisif que va jouer la différenciation des abstentions entre Le Pen et son challenger. L’abstention différenciée peut donc faire gagner Le Pen malgré un plafond de verre encore à moins de 50 %. Après être passée de impossible à improbable, l’élection de Le Pen à la présidence de la République en 2017 est maintenant en train de glisser de improbable à très possible.

(1) «Crier, mais pourquoi ?» Libération, 17 avril 1998
(2) Pour la science,numéro 24, août 1999, «les Mathématiques sociales», page 4