A Rome, la fin annoncée de l’Europe ?

mediapart.fr

A Rome, les 27 tentent

de conjurer la fin annoncée

de l’Europe

Par Ludovic Lamant

Ils se sont donné rendez-vous dans la salle des musées du Capitole où fut signé, il y a soixante ans, le traité de Rome, l’un des actes fondateurs de l’Europe. C’est ici, sous les fresques grandiloquentes du XVIIe siècle italien, narrant les épisodes glorieux de la ville, que les dirigeants européens devaient lire, ce samedi, leur nouvelle « déclaration de Rome ». Avec l’espoir de redonner vie à un projet européen moribond.

S’ils avaient été moins prévisibles, les organisateurs de la cérémonie auraient aussi pu choisir la salle d’à-côté, dans le dédale du palais. On y voit une sculpture en bronze, datant du Ier siècle avant J.-C., le Spinario, peut-être plus révélatrice de l’état d’esprit de l’UE ces temps-ci : c’est un jeune homme qui se tire une épine du pied. En 2017, le sol européen est jonché d’épines, enfoncées si profondément qu’on peine aujourd’hui à les enlever.

La cérémonie romaine intervient dans une séquence politique chahutée, qui devrait calmer les envies de festoyer, même des bataillons de fédéralistes les plus fervents. Les élections législatives du 15 mars, aux Pays-Bas, ont prouvé la progression, au sein des partis traditionnels, des idées des droites les plus extrêmes, malgré la relative contre-performance du xénophobe Geert Wilders dans les urnes. Le refus de démissionner du social-démocrate Jeroen Djisselbloem, le président de l’Eurogroupe, en dépit de ses provocations à l’encontre des pays du sud de l’Europe, rappelle l’ampleur du fossé Nord-Sud. De quoi miner un peu plus la crédibilité de la monnaie unique, l’euro.

Theresa May, quant à elle, n’a pas fait le déplacement à Rome. Mais la cheffe du gouvernement britannique a prévu d’activer l’article 50 des traités européens mercredi prochain. À partir de là, Londres disposera de deux ans pour négocier sa sortie de l’UE. À tout cela s’ajoutent d’autres crises majeures, des crispations migratoires à l’élection de Donald Trump, passant par la menace terroriste et le virage autoritaire à l’Est. Parler d’un effondrement de l’Europe est devenu une rengaine journalistique.

« L’Europe traverse une crise existentielle », avait reconnu Jean-Claude Juncker, le patron de la commission, lors de son discours sur l’État de l’Union en septembre 2016. À tel point que l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine en appelle désormais à une « pause législative » de la commission européenne : « Il faut que l’Europe fasse un pas en arrière si on veut la sauver. On ne désintégrera pas les contestations populaires à coup d’eau bénite communautaire. » Et le socialiste de plaider ouvertement pour un retour à l’inter-gouvernemental, pour diriger l’Europe.

« La construction européenne n’est pas loin de son heure de vérité »

, prophétisent de leur côté l’économiste Patrick Artus et la journaliste Marie-Paule Virard, dans leur dernier essai (

Euro, par ici la sortie?

,

Fayard

, 2017). Ils résument ce qui pourrait être l’enjeu de la fin de semaine romaine :

« Tous, partisans comme adversaires de la sortie

[de l’UE – ndlr],

sont devenus conscients que le statu quo est devenu intenable et qu’il ne suffira pas, cette fois, de bricoler des compromis, de désamorcer des contestations et de naviguer à vue. »

En clair, tout faire pour sortir d’un statu quo en train de dévorer l’Europe. Deux options se présentent : un retour des compétences aux États-nations (la

« renationalisation »

) ou un surplus d’intégration, pour améliorer une architecture bruxelloise encore très imparfaite (le

« saut fédéral »

). À chaque fois, il faudrait en passer par une réécriture des traités à l’issue incertaine.

La « déclaration de Rome » permettra-t-elle d’enclencher un mouvement ? Il faut être très optimiste pour y croire. Il suffit de se souvenir du précédent de Bratislava. En réaction à la victoire du Brexit, les Européens s’étaient dépêchés d’organiser un grand sommet censé fixer le cap de la relance… C’était en septembre 2016, en Slovaquie. Il fallait mettre en scène l’unité des 27, coûte que coûte. « Nous nous sommes engagés à offrir à nos citoyens, au cours des prochains mois, une vision d’une UE attrayante, à même de susciter leur confiance et leur soutien », avaient écrit les dirigeants dans les conclusions de ce sommet très médiatisé. Depuis, que s’est-il passé ? Aucune avancée majeure ne s’est produite, dans les dossiers clés pour l’avenir de l’Europe (travailleurs détachés, harmonisation fiscale, etc.).

Si le statu quo bricolé l’a systématiquement emporté depuis le début de la crise de l’euro, l’explication est simple : personne n’est d’accord sur les chemins à emprunter. L’Europe est plus fracturée que jamais, morcelée entre des clubs de pays aux alliances plus ou moins solides (du groupe de Visegrad, à l’Est, au couple franco-allemand, à l’Ouest). Les inégalités se sont accrues durant la crise, entre le Nord et le Sud de la zone euro. Les ratés de la mondialisation ont accentué les crispations nationalistes. Les rapports de force nationaux priment sur les logiques de coopération, comme l’a prouvé la gestion de la crise grecque. Sans surprise, les États membres ont des intérêts de plus en plus divergents.

Le projet d’une « Europe à plusieurs vitesses », défendu par le couple franco-allemand, est révélateur de ces divergences de vue profondes. L’UE a toujours fonctionné selon des degrés d’intégration différents (certains États appartiennent à l’espace Schengen, d’autres à la zone euro, d’autres encore travaillent ensemble à une taxe sur les transactions financières…). Mais le concept, aussi inoffensif soit-il, braque certaines capitales, à l’Est. Elles redoutent d’être marginalisées, ou de se voir imposer des décisions. Varsovie a menacé cette semaine de ne pas signer la déclaration finale. Si bien que, selon le site d’info spécialisé Politico, la dernière version de la déclaration de Rome intègre une formule dont seule l’Europe a le secret, en plaidant pour « des rythmes différents, quand cela est nécessaire, et comme nous l’avons déjà fait par le passé, dans le cadre des traités existants ». Soit l’exacte définition d’un statu quo…

Dans un livre récent (La Double Démocratie, Seuil, 2017), les universitaires Michel Aglietta et Nicolas Leron s’inquiètent, à leur tour, des effets pervers de l’immobilisme bruxellois. Car « le statu quo n’est pas statique », notent-ils. L’Europe, comme elle est construite aujourd’hui, est vouée à l’épuisement, tant elle dépense de l’énergie ne serait-ce que pour rester en vie. « Le statu quo produit, par l’effet même de son propre entraînement interne, une dynamique d’affaissement global de la démocratie en Europe. La ligne d’horizon prévisible, en prolongeant le trait, plonge dans les eaux sombres. »

Pour Aglietta et Leron, l’UE n’est capable de donner que des preuves d’une « intégration négative ». Par exemple lorsque la Cour de justice de l’UE sanctionne des règlements nationaux parce qu’ils seraient contraires au droit de l’UE. Au risque de passer pour une « formidable machine à déréglementer les législations nationales », alors que l’ordolibéralisme allemand semble avoir définitivement gagné la partie à Bruxelles. À l’inverse, elle peine à concrétiser une « intégration positive » sur les sujets clés, du droit du travail à l’harmonisation fiscale, où l’unanimité des États, à la table du conseil, est nécessaire pour avancer. Bref, l’Europe sanctionne beaucoup, mais elle peine à mettre en place des politiques publiques de redistribution. C’est ce déséquilibre qui, sur le moyen terme, condamne l’Europe à l’éclatement. De ce point de vue, la stratégie du chrétien démocrate Juncker, qui a cherché ces derniers jours à donner une couleur plus sociale à la « déclaration de Rome », en vantant le « pilier européen de droits sociaux », est vaine, tant qu’il ne s’attaque pas au fonctionnement même de la construction européenne.

Des textes sont sur la table. Publié en 2015, le

rapport dit « des cinq présidents »

(commission, conseil, parlement, BCE et Eurogroupe) propose de renforcer l’intégration économique, en dotant la zone euro de structures pérennes, et d’un budget propre. Aglietta et Leron défendent eux aussi la création, d’entrée de jeu, d’un budget de la zone euro, qui provoquerait, d’après eux, un électrochoc capable de relancer la machine européenne. Mais ce scénario n’est pas sans risque politique, comme le rappelle un autre universitaire, Jean-François Jamet,

dans une note récente

 :

« La plupart des chefs d’État et de gouvernement jugent que le contexte actuel, marqué par la force des populismes

[…],

est défavorable à une réforme ambitieuse de l’UE et de la zone euro, considérée comme politiquement risquée. »

C’est tout le problème du

« saut fédéral »

 : son manque de légitimité, alors que la contestation anti-UE est à la hausse partout sur le continent.


Dans un livre blanc sur l’avenir de l’Europe publié début mars, Juncker – qui n’est pas pour rien dans le marasme actuel, comme Mediapart l’a souvent documenté – a apporté sa contribution au débat. Le Luxembourgeois n’a pris aucun risque, s’en tenant à la description besogneuse de cinq scénarios possibles pour l’UE demain. La première option envisage le fameux statu quo consolidé (« s’inscrire dans la continuité »), et la dernière, considérée comme la plus ambitieuse, imagine une Europe politique intégrée (« Faire beaucoup plus ensemble »). D’autres hypothèses intermédiaires sont testées, comme une Europe réduite à un marché unique (« rien d’autre que le marché unique »), ou une Europe à plusieurs vitesses (« Ceux qui veulent plus font plus », par exemple en matière de défense). Mais il n’y a, dans aucun des scénarios présentés ici, ne serait-ce que l’amorce d’un nouveau récit auquel adosser solidement le projet européen.

Le lancement de la « déclaration de Rome » ne sera pas, heureusement, le seul événement au programme de l’anniversaire romain. Un sommet social avec des représentants de la Confédération européenne des syndicats (CES) devait se tenir vendredi, tout comme des « marches festives » aux revendications plus ou moins floues. Mais il faudra surtout surveiller la réunion, samedi soir dans un théâtre de Rome, des partisans du DIEM 25, ce mouvement lancé par l’ex-ministre grec Yanis Varoufakis en février 2016, afin de démocratiser la construction européenne. Aux côtés de représentants d’acteurs de mouvements sociaux et d’élus de gauche, l’universitaire devrait annoncer la transformation de son mouvement en un nouveau parti européen. Nom de code de la soirée : « Le temps du courage ».

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