Les femmes et les mineurs isolés-es en Haute-Garonne…

LDH sarlat

mediapart.fr

Haute-Garonne: les femmes isolées abandonnées par le département

Par Ellen Salvi

Cachez cette détresse qu’on ne saurait voir. « La mère se retrouve à la rue » ou « Mme X a renoncé face à la masse de démarches à réaliser » sont des « formulations familières » que le département de la Haute-Garonne ne veut plus lire dans les rapports remontant du terrain. Une note, datée du 7 décembre 2016, concernant les « évaluations des femmes enceintes ou mères isolées avec enfant de moins de trois ans », précise que les évaluations doivent « analyser la situation avec le recul nécessaire ». Puis, plus explicite : « Je vous demande de ne plus transmettre les évaluations sociales qui concluent à une prise en charge hôtelière. »

La note est signée du directeur adjoint des solidarités du conseil départemental (CD). Interrogé sur le sens de cette directive, Arnaud Simion, vice-président de la collectivité et chargé de l’action sociale, joue franc-jeu et assure être

« infoutu

[sic]

de répondre»

 :

«Je ne savais pas qu’elle existait, je ne l’ai pas sous les yeux, je ne vais pas vous raconter d’histoire…»  Pour Amanda, « se retrouver à la rue » n’a pourtant rien d’une « formulation familière ». Depuis son arrivée en France, en 2011, en provenance d’Angola, elle a enchaîné les dépannages amicaux, la rue, la gare, les chambres d’hôtel. Cinq ans de nomadisme précaire, abonnée au 115, enfants sous le bras. Âgée de trente ans, elle est la mère de deux garçons de 12 ans et 4 ans et demi et d’une fillette de 14 mois. Et toujours en quête d’un toit fixe. « Ça fait deux mois qu’on est dans une chambre d’hôtel tous les quatre, raconte-t-elle. Je ne peux pas faire la cuisine, je ne peux rien faire. Le plus grand est au collège mais ça devient difficile pour lui de travailler correctement, dans si peu d’espace, avec la petite qui pleure. » Amanda mange « au Secours populaire et aux Restos du cœur », et se soigne grâce à l’aide médicale d’État (AME). Elle espère obtenir un titre de séjour. En attendant, elle a dû renoncer aux maigres émoluments que lui procurait son activité de tresseuse de coupes afro : ses clientes « ne savent plus où [la] trouver ». À cette femme seule, sans ressources et en attente d’un hébergement « au calme » pour elle et ses enfants, le conseil départemental rétorque qu’elle n’est « pas isolée ». « Mon assistante sociale m’a dit que son chef lui a demandé de ne plus évoquer mon cas, parce qu’il ne peut pas financer… », confie-t-elle, dépitée.

« L’action sanitaire et sociale est la vocation prioritaire du département », rappelle le ministère de l’intérieur sur son site. Pourtant, en Haute-Garonne, le cas d’Amanda n’est pas isolé. « Sur un an, on est à plus de 100 femmes avec enfant de moins de trois ans laissées à la rue, auxquelles le département ne répond plus », estime M., assistante sociale depuis plus de trente ans. Elle travaille dans l’une des 23 maisons des solidarités (MDS) de Haute-Garonne, les « bras armés » de l’action sociale du département. Syndiquée à SUD, M. a participé le 8 décembre à une journée de mobilisation. « On a rencontré le directeur des services, qui nous a renvoyés à l’absentéisme dans nos rangs ! » Le retournement de stigmate passe mal : nombre de travailleurs sociaux du département dénoncent la « logique budgétaire », qui les accule à exercer de la « maltraitance institutionnelle » sur des publics fragilisés. AutonoMIE, le Collectif enfance 31 ou encore le Groupement pour la défense du travail social (GPS)… plusieurs collectifs de la région toulousaine sont mobilisés autour de ces enjeux.

Et la justice n’est pas en reste. Entre septembre et décembre dernier, pas moins de 80 décisions judiciaires ont été rendues au tribunal de Toulouse, reconnaissant que les conditions de placement à l’hôtel des mineurs isolés étrangers (MIE) ne respectaient pas leurs droits fondamentaux. « Le juge des tutelles a considéré que le conseil départemental était bien leur tuteur et qu’il devait leur proposer une solution adaptée, expliquent les avocates Hélène Martin-Cambon et Anita Bouix, défenseures de ces mineurs. Beaucoup étaient dans des états psychologiques catastrophiques, notamment des non-francophones sans aucun recours, ne sachant pas qu’ils avaient des droitsIls se trouvaient dans des situations inadaptées et indignes : une nuit à l’hôtel et deux tickets Flunch par jour. Le conseil départemental nous a dit qu’il faisait “de la mise à l’abri alimentaire”… »

 

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