Le front national et l’élection présidentielle…

LDH sarlat

mediapart.fr

Ce que peut attendre le Front national de l’élection présidentielle

Par La rédaction de Mediapart

Les mois et semaines qui viennent de s’écouler ont sans doute beaucoup fait, s’il était nécessaire, pour mettre en garde tous ceux qui essaient de faire des prévisions en matière électorale et, plus largement, politique. Le Brexit, l’élection de Trump, la victoire de Fillon, puis celle de Hamon aux primaires, sont autant d’événements que les commentateurs estimaient largement improbables, si ce n’est impossibles, et qui pourtant ont eu lieu.

Avertissons donc d’emblée le lecteur que l’auteur de ces lignes n’est pas doté de prescience et qu’il ne remboursera personne au cas où la réalité aurait la mauvaise grâce de venir contredire ses propos. Disons plutôt qu’au lieu de prédire, il s’agit ici de regarder en quoi le passé peut nous permettre d’établir des attentes pour la séquence électorale qui vient et, ainsi, de juger dans quelle mesure elle s’écarte des régularités qu’on avait pu observer jusqu’alors.

Dans l’histoire électorale du Front national (FN), en tout cas depuis qu’il s’est solidement installé dans le paysage électoral français au milieu des années 1980, l’élection-reine a toujours été l’élection présidentielle. C’est lors de cette élection que le parti recueille ses meilleurs scores. C’est vrai si on rapporte ces scores au nombre d’inscrits, bien sûr (voir le graphique 1) : jusqu’en 2015, le record restait celui de l’élection présidentielle de 2012, où Marine Le Pen attira quasiment 14 % des inscrits. Mais c’est vrai également si on rapporte le score du FN aux suffrages exprimés : le record, avant 2014, est toujours le premier tour de la présidentielle de 2002, avec 17,9 %.

Plusieurs facteurs se combinent sans doute ici, mais cette régularité est avant tout liée au fait que, l’électorat du FN étant structurellement plus touché par le « cens caché » naguère pointé du doigt par Daniel Gaxie (c’est-à-dire par l’abstentionnisme), il faut des moments de forte mobilisation électorale pour amener aux urnes la plus grande partie des électeurs potentiellement frontiste.

Sous la Ve République, c’est l’élection présidentielle qui constitue ce moment. Ajoutons à cela que, depuis ses débuts, le marketing politique du FN est tout entier organisé autour du leader, largement confondu avec la marque politique frontiste. De ce point de vue, le Front national marino-lepéniste ne rompt pas avec le passé, mais accroît au contraire cette tendance : le matériel de propagande pour l’élection présidentielle à venir n’est ainsi plus du tout aux couleurs du FN, mais porte simplement le slogan « Marine Présidente » ou « Marine 2017 ».

Tandis que l’élection présidentielle permet au FN de réaliser ses meilleurs scores, les scrutins intermédiaires ou de seconde importance ont vu, dans le passé, les résultats du FN se tasser. C’est vrai des élections locales ou européennes, mais aussi des législatives. Pour tous ces scrutins, avant 2012, le FN parvenait généralement à rassembler entre un tiers et deux tiers des voix qu’il avait obtenues lors de l’élection présidentielle précédente. Les exceptions portaient soit sur des contre-performances (cantonales de 1988, européennes de 1999 qui font suite à la scission mégretiste), soit au contraire sur des circonstances exceptionnelles (législatives de 1997 qui, du fait qu’elles sont déconnectées de l’élection présidentielle, sont mobilisatrices).

Dans ce contexte, les élections régionales ont toujours été, sans qu’on sache bien pourquoi – peut-être parce qu’elles combinent scrutin de liste, degré assez élevé de nationalisation du vote et niveau médian de participation –, le scrutin intermédiaire le plus favorable ou le moins défavorable au FN. Le FN y a généralement obtenu entre 60 et 80 % de son potentiel électoral, tel que mesuré à l’élection présidentielle.

À partir de 2011-2012, toutefois, les choses changent. Dès les cantonales de 2011, une rupture se produit : le FN obtient (sans pourtant être capable de présenter des candidats partout) près de 75 % des voix obtenues à l’élection présidentielle précédente (qui était certes un mauvais cru). Mais c’est surtout après 2012 que la rupture est flagrante. Alors même que Marine Le Pen a réalisé le meilleur score de l’histoire présidentielle du FN, les scrutins intermédiaires suivants (à l’exception toutefois des législatives de 2012, médiocres pour le FN) marquent une progression très nette. Aux élections européennes de 2014, les listes FN rassemblent presque 75 % des voix de la présidentielle, là où le parti n’avait jamais réussi à atteindre même un ratio de 50 %.

Aux départementales, en 2015, le ratio s’élève carrément à 90 % – ce qui signifie, dit autrement, qu’il y a eu presque autant de voix pour le FN aux cantonales que pour Marine Le Pen en 2012, alors même qu’il y avait presque moitié moins de votants. Aux élections régionales, la même année, le ratio atteint 95 % au premier tour, avant de carrément exploser le plafond au second tour, avec un ratio de 108 %. Dit autrement, il y a eu plus d’électeurs qui ont voté pour les listes FN le 13 décembre 2015, dans un scrutin à faible participation, que le 22 avril 2012, lors d’une présidentielle mobilisatrice. Ce genre de situation est exceptionnel, non seulement dans l’histoire du FN, mais aussi pour l’ensemble des partis – la seule exception significative étant, à ma connaissance, EELV.

Il est possible qu’il ne s’agisse là que d’un moment exceptionnel, un peu comme EELV a eu en 2009-2010 une phase de succès électoral qui n’a pas duré et ne s’est pas concrétisée lors de l’élection présidentielle de 2012. On ne pourra en juger avec certitude qu’après le cycle électoral de ce printemps. Néanmoins, de nombreux éléments laissent penser qu’il s’agit d’une évolution plus structurelle, qui aurait permis au FN d’atteindre un nouveau palier.

Dans cette hypothèse, si on reprend les coefficients passés et qu’on les applique aux scores obtenus par le FN entre 2012 et 2015, on peut imaginer que Marine Le Pen devrait obtenir lors du premier tour de la présidentielle entre 21 et 28 % des élections – davantage si l’on s’appuie sur les résultats des européennes. À tout le moins, si on imagine que le FN a rassemblé lors du second tour des régionales tous ses électeurs potentiels (hypothèse très conservatrice), cela correspond à peu près à un score à la présidentielle d’environ 19 % des exprimés – ce qui permettrait déjà à Marine Le Pen de battre son record, mais ne lui permettrait probablement pas de parvenir au second tour.

Il s’agit sans aucun doute d’une fourchette large, plutôt moins informative que la lecture des sondages. Mais, alors que beaucoup remettent désormais en cause (sans doute à raison) la fiabilité des sondages dans un cycle électoral qui ne ressemble à rien de ce que l’on a connu dans le passé, il semble utile de définir un espace du vraisemblable. Il y a ainsi de très fortes chances que Marine Le Pen batte le record historique du FN, lui faisant réaliser une nouvelle progression. Il est probable qu’elle obtienne un score lui permettant d’espérer la qualification au second tour, peut-être en tête.

Il semble en revanche moins vraisemblable qu’elle atteigne la barre des 30 % au premier tour. Dans ces conditions, il me paraît impossible (sauf événement totalement imprévu) que Marine Le Pen puisse passer la barre des 50 % au premier tour, comme certains l’envisagent, et extrêmement peu probable (mais sans doute pas totalement impossible – tout dépendra de la configuration) qu’elle puisse l’emporter au second tour (traitez-moi d’intelligent !).

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