Fillon: l’admettre et s’en aller

LDH sarlatmediapart.fr

Croquis. Fillon: l’admettre et s’en aller

Par Mathilde Mathieu

« François Fillon devrait faire comme François Hollande. Avoir assez de bon sens, et de sens de l’État, pour comprendre que c’est fini. » Cette phrase est reprise de proche en proche dans les rangs de la droite tétanisée, à voix de moins en moins basse. Elle émane d’un ancien secrétaire d’État, sarkozyste après avoir été chiraquien, qui parle en privé de « sens de l’État ». Un dépassement qui consisterait à ne pas s’emparer des oripeaux du pouvoir pour se mettre à l’abri, mais à se sacrifier pour préserver l’essentiel. Or l’essentiel serait le cœur de la Cinquième République, c’est-à-dire cette élection présidentielle totalement parasitée par des faiblesses privées.

Ce qui frappe chez François Fillon, et qui rend sa posture intenable, c’est le contraste entre les faits qui lui sont imputés, des arrangements et enrichissements personnels, et le niveau où il place sa défense : un immense complot fomenté par des officines « professionnelles » pour museler la démocratie en empêchant l’alternance. Une conspiration des pouvoirs politiques, judiciaires et médiatiques en vue de le « casser », comme il l’a dit hier à Charleville-Mézières, en évoquant « une meute ».

Or plus il monte en sainte indignation, et plus les faits le rattrapent vers l’infiniment petit. Les faits et non pas les commentaires. Avec l’argent public, a-t-il salarié sa femme et ses enfants que personne n’a vu travailler ? Oui ou non ? Cette commodité contredit-elle le discours d’un candidat décidé à lutter contre ceux « qui profitent du système et qui veulent conserver leur pré carré ». Oui ou non ?

L’a-t-il fait en le cachant au point que ses collaborateurs les plus proches, comme son suppléant, n’arrivent même pas à confirmer que Penelope travaillait pour de bon ? A-t-il soutenu qu’il avait recruté ses enfants comme avocats, sur une mission, alors qu’ils étaient étudiants et en contrat ? A-t-il raconté qu’il avait embauché sa femme en 1998, alors qu’il l’avait recrutée plusieurs années plus tôt ? Était-elle deux ou trois fois mieux payée que les assistants parlementaires habituels ? Oui ou non ?

Ces questions ravivées par le reportage d’« Envoyé spécial », hier soir sur France 2, ne concernent pas les grands intérêts de l’État mais les arrangements personnels d’un élu qui y occupe une place centrale, et aspire à la plus haute charge. C’est dans cette distance entre la dimension d’une combine familiale à huis clos, soigneusement tenue à l’écart de la vie publique, et l’ampleur d’une affaire d’État, que se situe l’abîme dans lequel plonge François Fillon. Et dans lequel il entraîne son camp.

Sa tragédie n’a rien d’épique, elle est simplement triviale. Elle ne met en œuvre aucune grande force occulte aspirant à un putsch médiatique et judiciaire, elle raconte prosaïquement l’histoire d’un homme qui ne parle que de rigueur et ne la pratique pas, qui combat les parasites publics, et se goinfre au marché noir. Fillon qui milite à la ligue de vertu budgétaire, c’est Cahuzac qui s’oppose aux exilés fiscaux.

Pourtant François Fillon a raison sur un point. La misère qui le rattrape, et qui ne concerne au fond que lui et sa famille, a toutes les chances de devenir une gangrène publique parce qu’il est là où il se trouve. Il est le candidat du grand parti de droite à l’élection présidentielle, désigné par une primaire ayant rassemblé plus de quatre millions de citoyens. Il occupe une fonction qui dépasse sa personne, en des temps catastrophiques où les élus en bloc sont accusés de se servir sur la bête.

Symboliquement, son affaire est un désastre national, mais sur le plan des institutions, ces fameuses institutions dont il s’empare pour sa défense, c’est lui qui a les clés. Rien ne l’oblige à ouvrir les yeux et à admettre son impasse. Rien ne contraint ce capitaine du Titanic, comme disait le député LR Georges Fenech, à lâcher la barre et à ne pas foncer sur l’iceberg. Il faudrait une mutinerie, c’est-à-dire un coup d’État interne, pour le ramener à la raison.

Tout est là pour la droite, et pour le reste du pays. Fillon a tous les droits et il en a de moins en moins. Légalement, rien ne l’oblige, mais moralement tout le contraint. Chaque paragraphe de son programme le renvoie à ce qu’il a fait. Plus il s’indigne et plus il scandalise. Sauf à tenir sa campagne devant une France Potemkine, il ne peut plus aller nulle part sans être renvoyé à Sablé-sur-Sarthe, qui n’est pas Colombey. Il a tous les pouvoirs, et les a tous perdus.

Porté par un sursaut de lucidité, il pourrait encore exercer le dernier qui lui reste, au nom du sens de l’État : l’admettre et s’en aller.

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