La guerre contre les réfugiés

LDH sarlat

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La guerre contre les réfugiés

17 janv. 2017 Par agnes matra

Réunies lors d’un Colloque « Droit de vivre pour tous et partout » le 12 et 13 janvier 2017 à Izmir, les associations turques : « Bridging People » et « Paix dans l’Egée », grecque : « Syniparxi-Coexistence » se sont mises d’accord pour poursuivre leurs actions parallèles de soutien aux réfugiés pour répondre aux besoins vitaux des réfugiés. Il s’agit de parer au manque de solidarité des politiques européennes ou turques se renvoyant la responsabilité des conditions de vie des migrants. Il s’agit de trouver des réponses autres que policières aux problèmes humains des migrations. Actuellement, le danger pour les réfugiés ne vient plus des bombardements mais des barrières policières européennes. Actuellement le risque de perdre la vie provient aussi des conditions de travail infligées aux nouveaux esclaves que sont les migrants. Si la guerre frappe en Syrie, elle frappe également ailleurs, sous d’autres formes monstrueuses. En Turquie, les réfugiés syriens sont vite employés, vite productifs et vite victimes d’accident du travail (45% de risques contre 2% pour l’ouvrier turc).

« En Turquie, si aucun Syrien n’a violé une femme turque, l’inverse est cependant d’une banalité courante », déclare Cem Terzi, professeur de chirurgie à l’Université d’Izmir.

Quelle est la situation des migrants en Turquie ?

Le Haut-Commissariat des Nations Unis pour les Réfugiés (UNHCR) a enregistré en septembre 2016, 2 726 900 réfugiés syriens, la Suisse en compte 6 700, la France 3 600. En Turquie, 50 000 enfants de réfugiés sont nés. Le nombre de migrants, toute provenance confondue, est supérieur à 3,5 millions de personnes dont la moitié sont des hommes. Les migrants se déplacent sur toute le territoire turc à la recherche d’emplois, agricoles, chantiers, fabriques textiles. Ce que les entreprises auraient pu faire au coût de la main-d’œuvre du Bangladesh, elles le font faire par les migrants. L’esclavagisme a cours. Les jeunes, parfois en âge d’être scolarisés, travaillent de 12 à 13 heures par jour pour un salaire mensuel de 150 € et paie le loyer de la maison en ruine dans laquelle ils vivent. « Les tomates mangées par les Turcs sont ramassées par les enfants des réfugiés », explique une jeune journaliste dont je dois taire le nom, car elle a déjà été inquiétée par les autorités, et elle ajoute que « la situation est encore pire pour les réfugiés syriens kurdes, rejetés, sans soins, sans considération, vivant sous des tentes dans des zones inhabitées. »

Le Ministère de l’Intérieur Turc a enregistré 254 300 réfugiés dans les camps où sont présents les ONG sur un total de 2 700 000 personnes, toujours d’après les chiffres officiellement communiqués. Pour l’État, il y a 92 500 réfugiés syriens dans les camps d’Izmir, la réalité est que 300 000 migrants gravitent autour de cette ville et y alimentent tous les trafics. Comme le trafic humain, 700€ la vente d’une jeune femme réfugiée. En Turquie, les réfugiés sont catégorisés selon ce qu’ils peuvent apporter économiquement, ils ne sont pas considérés en fonction de ce qui les emmènent en Turquie. Soyons honnêtes, en Europe aussi !

Comme j’ai pu le constater, la gravité et la peur des sanctions policières est tellement oppressante en Turquie qu’il va devenir de plus en plus héroïque d’aider les migrants. Dans un pays au climat très sensible de répression, on peut en un jour fermer une dizaine de radios, licencier des universitaires, des journalistes sans motif explicite autre que l’engagement dans la défense d’une cause. J’ai rencontré des professeurs qui ont appris par les réseaux sociaux ou par le journal, leur licenciement, par la suite ils se sont vus retirer leur passeport et on grossit « la liste noire » qui les empêche de retrouver tout autre emploi, donc tout moyen de vivre. Des professeurs d’université réputés, des journalistes de renom, se retrouvent derrière la porte fermée de leur bureau sans qu’ils aient pu reprendre leurs effets personnels. Aux dires de plusieurs personnes victimes d’arrestations arbitraires, les intimidations ont commencé bien avant le coup d’État raté du 16 juillet 2016. Une professeure émérite de l’Université de médecine d’Izmir m’a dit avoir été retenue dans les sous-sols de l’aéroport d’Istanbul bien avant le 16 juillet et être dans l’incapacité de se déplacer depuis à l’étranger puisqu’on lui a confisqué son passeport. Sa réaction avant qu’on lui passe les menottes a été de vite effacer de son portable tous les contacts de ses amis qui risqueraient d’être arrêtés par la police. D’autres personnes, membres actifs d’associations citoyennes, sont inquiétés, font des allers-retours en prison.

La Turquie se couvre de lieux d’emprisonnement.

Dans ce climat troublant, il est facile de désigner les migrants comme responsables des difficultés ambiantes. Il est facile de se répandre en invectives contre eux. Si les loyers ont augmenté et que les Turcs ne trouvent plus de locations, c’est de la faute de cette masse de migrants. Cette culpabilité des réfugiés figure dans l’enquête faite par l’Université d’Izmir auprès de la population turque. Pour le citoyen turc moyen, ce qui se passe en Turquie devait être provisoire, les Syriens souhaitant rentrer dans leur pays.

Comment sont perçus les migrants par la population turque ?

D’après cette enquête, comme des arabes, paresseux et sales. On note des opinions différentes selon que les personnes interrogées vivent à Izmir, « les réfugiés syriens vont bien finir par retourner chez eux » alors qu’à Istanbul on craint l’installation plus durable des réfugiés. « Les Syriens, ils auraient dû rester chez eux et combattre » est une réaction fréquente. 62% des Turcs considèrent qu’il y a trop de Syriens chez eux. Et qu’ils occupent les emplois des Turcs alors qu’il y a un taux de chômage de 11% et de 20% chez les jeunes turcs.

Mais en fait, les Turcs sont très peu au contact des migrants dispersés sur leur territoire. En 2011, il y avait 5 camps de réfugiés, en 2016, 26 camps répartis sur une dizaine de villes.

La violence augmente-t-elle ? En 4 ans, un réfugié syrien a été tué par la police, mais une impression de grande criminalité règne. La grogne aussi, le gouvernement aidant les réfugiés mais pas les pauvres en Turquie (auxquels néanmoins il fournit des boulets de charbon de la plus mauvaise qualité de chauffage entraînant des nuages de pollution atmosphérique nocive au-dessus des villes).

Qu’est-ce qui attend les réfugiés en Turquie, en Grèce, en Europe ?

Un plus grand durcissement des relations à leurs égard parce que les problèmes des pays de transit sont cruciaux, instauration de la dictature en Turquie, austérité en Grèce, construction de murs aux frontières, ralentissement délibéré des demandes d’asile…

Pour l’Europe, il s’agit de laisser les migrants en périphérie, dans des pays où on peut les faire attendre, au mieux les garder. Depuis l’accord entre la Turquie et l’Union européenne (Readmission Agreement), il est possible de « refouler » des migrants arrivés après le 20 mars 2016 vers la Turquie. Or de ces « déportations officielles », il est impossible de savoir ce que deviennent les personnes reconduites en Turquie. Aucun interprète, aucun journaliste ne peut approcher ces personnes et apprendre où elles ont été conduites. Un mécanisme de terreur est mis en place. De toute manière, les migrants en Turquie sont privés de tous les droits et même privés du statut de réfugiés.

Seulement il est à noter qu’en Turquie, il n’y aura pas seulement de plus en plus d’étrangers privés de droits mais également de citoyens turcs.

Par ailleurs, on continuera à voir une économie souterraine qui assurera des marges astronomiques aux petites et moyennes entreprise turques. On estime à 3,7 milliard d’euros les gains réalisés ces 15 dernières années par les entreprises employant des migrants non déclarés, non assurés. Le gouvernement loin d’empêcher le travail au noir, laisse faire. L’Europe regarde faire.

L’Europe est en dessous de tout et surtout de ses promesses et possibilités d’accueil. Les migrants se savent otages des politiques intérieures des pays européens et de leurs prochaines élections. Ils sont aussi victimes des politiques extérieures des pays européens. L’objectif principal européen étant de décourager les migrants à atteindre une vie digne en Europe.

En Grèce, les migrants sont dans le brouillard de l’austérité et d’un hiver rude. Ils sont dépendants des décisions et des conditions de relocalisations, de quotas. Des vies sont dépendantes des riches puissances européennes. La solidarité dans les pays nantis devient une cause d’emprisonnement. Dans le pays des Droits de l’homme, on songe à mettre les Robins des Bois derrière les barreaux alors que la solidarité devrait être ressentie comme un devoir.

Or, par des compensations financières, reléguer le problème des réfugiés aux pays limitrophes aux zones de conflits ne résout rien. En Turquie, sur 6 milliards d’aides attendues 467 millions l’ont été effectivement. En Grèce, 75% de l’aide européenne est affectée aux ONG, pas aux municipalités. Et il reste à savoir si l’argent est bien utilisé et parvient bien à ceux qui en ont un véritable besoin. Suite aux vagues de froid, de neige, de pluie qui font cruellement souffrir les migrants dans le camp de Moria sur l’île de Lesbos en Grèce, un vieux bateau de guerre a été mis à disposition de 500 migrants, ils sont seulement 130 à avoir accepter d’y vivre sur des lits de camps dans la soute avec une dizaine de chauffage d’appoint, sans accès à de l’eau courante pour se laver, avec des toilettes chimiques sur le port à 100 mètres. Pour les réfugiés, c’est toujours mieux que rester sous des tentes légères qui ruissellent de partout. Janvier 2017.

Aujourd’hui, les plus pauvres du monde risquent leur vie tous les jours dans des pays qui les exploitent et dans des conditions de vie inhumaines.

Peut-on accepter ce qui se passe pas très loin de nos portes à ne pas maintenir closes ?

Les Turcs eux-mêmes s’insurgent contre l’accord qui permet le renvoi en Turquie des migrants qui passent en Europe après le 20 mars 2016.

De quels droits renvoyez-vous des migrants dans un pays que vous ne considérez pas comme sûr et pourquoi ne les avez-vous pas acceptés ?

Les Grecs ne sont pas dupes et déplorent que les discussions européennes se focalisent sur le vieux problème de Chypre pour occulter le problème crucial immédiat des migrants.

Pourquoi les vraies discussions n’ont-t-elles pas lieu ? Á quels jeux se plient les grandes puissances ? Si certains citoyens européens continuent de dire : « Nous ne voulons pas de réfugiés » oublient-ils que leur gouvernement bombarde et tue ?

Les Turcs sont issus de migrations. Les Grecs ont émigré de Turquie dans la décennie de 1920. Aujourd’hui, Turcs et Grecs sont capables ensemble de refaire le chemin de l’histoire pour aider les nouveaux migrants. Ils ont ensemble envie de démontrer que ce n’est pas seulement l’approvisionnement en nourriture, en vêtements chauds qui aident les réfugiés de tout pays, mais un accompagnement fraternel dans leur migration. Les politiques de fermeture des frontières n’ont apporté que le deuil et facilité les trafics.

« Ceux qui vivent sont ceux qui luttent » à bien des égards déjà pour Victor Hugo.

Aujourd’hui la citoyenneté solidaire des gens, de Grèce, de Turquie et d’ailleurs doit être la capacité de subversion, c’est-à-dire la capacité de créer des liens, la capacité de créer des ponts.

Pour complément d’information :

  • Sur la Turquie un pays « sûr » ( Turkey a « safe » country ?), le rapport de la Conférence du 13-14.05.2016 à Istanbul sur : La Communauté Internationale et les réfugiés, Amnesty International Turkey, 2016, ISBN ; 978-605-87393-4-5
  • Sur la situation des migrants en Turquie : Kiyiya vuran Insalik, The almanac of refugee deaths 2015, rapport de l’association « Bridging Peoples », publié en 2017 à Ankara, ISBN : 978-605-4878-76-5

Agnès Barad-Matrahji

Professeure de français-conceptrice FLE

http://www.francaisplus.com

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