“Marine Le Pen utilise un langage codé”

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“Marine Le Pen utilise un langage codé”

Véronique Radier
“Marine Le Pen utilise un langage codé”
Marine Le Pen, vue par Matthieu Bourel pour « L’OBS ». (©Matthieu Bourel pour L’OBS. Illustration d’après photo : Mustafa Yalcin/AFP.)

L’OBS. Spécialiste de philosophie russe, pourquoi vous êtes-vous intéressé à la présidente du Front national?

Michel Eltchaninoff. Au moment des premiers succès électoraux de Jean-Marie Le Pen, j’étais adolescent. Pour comprendre, je me suis notamment rendu aux défilés de Jeanne-d’Arc à Paris, où j’ai découvert, abasourdi, les pétainistes, les cohortes de nationalistes révolutionnaires, les skinheads qui arpentaient tranquillement les rues. Toute ma jeunesse et ma vie d’adulte ont été accompagnées par la montée des scores du Front national, même après le 21 avril 2002. J’avais une interrogation personnelle sur la question: comment expliquer cette progression continue?

Au-delà, je considère aujourd’hui le décryptage des idéologies comme essentiel. Face à l’extrême droite, nous sommes parfois dans l’imprécation, la déploration, mais ces postures sont sans effet. Ce qui m’intéresse, c’est de saisir comment et pourquoi un discours fait mouche, ce qui se joue aujourd’hui dans les esprits, dans les sociétés. C’était la démarche de mon livre précédent, «Dans la tête de Vladimir Poutine». Partant du constat que le peuple russe – et, de plus en plus, d’autres sociétés dans le monde – écoute son président, j’ai voulu analyser les lignes de forces de son propos.

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Mon objectif est de comprendre comment s’opère la bascule idéologique à laquelle nous assistons aujourd’hui: l’émergence de régimes identitaires qui ébranlent le règne des démocraties ouvertes, en place depuis les années 1960. Un mouvement dont Poutine veut être l’initiateur et le principal représentant mondial, et que Marine Le Pen prétend accompagner en France.

Et pour y parvenir, quelle doctrine Marine Le Pen prétend-elle aujourd’hui incarner?

Je suis allé assister le 3 septembre dernier à sa rentrée politique à Brachay, petite commune d’une soixantaine d’habitants dans la Haute-Marne, aux allures de carte postale d’une France idéale, avec sa petite place, sa vieille mairie où se lit encore «école des filles», «école des garçons». Marine Le Pen s’est présentée comme la candidate de la raison, incarnation d’une force tranquille à la façon d’un François Mitterrand.

Le candidat de l’union de la gauche s’efforçait d’effacer le spectre de chars soviétiques déboulant sur la France, Marine Le Pen veut, elle, dire: nous ne sommes pas la peste brune. Elle mène une campagne de terrain et ne ménage pas ses efforts pour faire oublier le parti de son père, dont elle a fait disparaître le nom sur ses affiches. Elle cite le général de Gaulle, ennemi juré des anciens de l’Algérie française, ou encore Montesquieu, philosophe des Lumières.

Elle n’hésite pas à se présenter comme moins à droite que Sarkozy, le taclant sur sa proposition d’enfermement préventif des personnes fichées S, pose en garante de l’ordre républicain, de l’Etat de droit. Son discours est constitué d’un véritable patchwork de références idéologiques très diverses. Elle appelle à une démocratie identitaire, d’un type nouveau mais s’imposant dans une continuité paisible, celle du jeu démocratique. C’est là, pour elle, tout le défi: trancher avec une représentation politique corrompue et discréditée, tout en offrant le visage rassurant de la République protectrice.

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Marine Le Pen n’a pas répondu à vos demandes d’entretien, mais vous vous êtes longuement entretenu avec son père, des cadres du parti, vous avez exploré son autobiographie, les enquêtes qui lui ont été consacrées, ses discours. Comment a-t-elle forgé son cheminement idéologique?

Contrairement à Jean-Marie Le Pen, qui goûte les locutions latines, l’imparfait du subjonctif, et prétend adorer la littérature, la philosophie, mais a beaucoup de mal à citer un livre qu’il affectionne, elle n’est certainement pas une lettrée ni une femme de culture. Plutôt qu’un héritage intellectuel, ce père, très absent, lui a légué une «éducation éthique, une morale», raconte-t-elle dans son autobiographie. Elle s’y pose en victime, son nom suffisant à déclencher brimades et hostilité, notamment de la part des enseignants, repoussant les clients lorsqu’elle devient avocate pénaliste.

Proche du GUD, syndicat étudiant d’extrême droite, réputée «clubbeuse» et adepte de la provocation, Marine Le Pen se moquait de la vieille garde du Front national. Dès les années 2000, elle entreprend la modernisation de ce dernier et réfléchit à la manière de le faire rayonner davantage: comment ne pas répéter les erreurs de son père, ses saillies qui font obstacle à des victoires électorales. Persuadée qu’il faut travailler sur les mots, ce qu’elle fait de façon très précise en particulier autour du terme «islam», nouveau bouc émissaire. Elle est entourée de conseillers proches de la nouvelle droite du Grece (Groupement de Recherche et d’Etudes pour la Civilisation européenne) qui entend défendre les identités contre la standardisation du monde.

L’intellectuel Paul-Marie Coûteaux, ancien gaulliste de gauche, souverainiste, devenu son porte-parole en 2011, lui conseille de «bonnes lectures»: Chateaubriand, des historiens monarchistes ou d’extrême droite, mais aussi Zola et Houellebecq. Jean-Claude Michéa, apprécié des milieux antilibéraux et altermondialistes, l’a, dit-elle, beaucoup marquée. Ce penseur exalte les vertus du petit peuple, le courage, la décence, et l’appelle au combat à travers un autre socialisme. Il rejette la gauche qui, se ralliant au libéralisme économique, aurait ainsi vidé de tout sens l’alternance démocratique.

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Comment a-t-elle «modernisé» et amplifié le thème central, voire unique, du FN: le rejet de l’immigration?

Le système Le Pen tenait sur une poignée d’assertions pseudoscientifiques autour du flux migratoire, source de chômage et d’insécurité, des différences «naturelles» entre hommes et femmes. Sa «philosophie» se résume à une seule idée, le survivalisme: la vie est un combat, un match permanent contre l’adversité.

Marine Le Pen veut, elle, proposer aux Français un discours non pas seulement de rejet mais d’adhésion. La lutte contre l’immigration reste un thème majeur mais elle l’inscrit dans un paysage global. Celle-ci devient l’une des pièces d’un ensemble: ce monde ultralibéral qui défigure le nôtre. Elle prétend ainsi faire le lien entre immigration et méfaits de la mondialisation, les populations venues de l’étranger n’étant plus rejetées pour ce qu’elles sont – dès lors qu’elles acceptent de s’intégrer à la «culture» – mais devenant l’instrument involontaire de l’oppression des Français.

Dans le schéma mariniste, l’immigré joue un rôle qu’on lui a assigné: travailler à notre place et déraciner le Français pour le transformer en sujet docile d’une économie apatride. C’est la théorie du «grand remplacement». Ainsi, le vrai Français, c’est le Français enraciné dans le terroir, les autres doivent faire leurs preuves. Elle ne cite jamais l’écrivain nationaliste Maurice Barrès, mais se réfère souvent à son attachement «charnel» à la France.

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Vous expliquez que nous ne mesurons pas encore pleinement la force de séduction de ce discours qui entend offrir une lecture globale du monde…

Marine Le Pen dit voler au secours d’une France victime d’un double complot: celui d’un «mondialisme» qui voudrait nous homogénéiser, faire disparaître la rugosité, la différence et la diversité de la France au nom du tout-commerce, et de l’autre «l’islamisation», qui entendrait nous imposer un tout-religieux. La main invisible des marchés décidant de remplacer les populations autochtones par une main-d’œuvre immigrée bon marché, outil d’une politique de désidentification de la France par un islam conquérant et intolérant.

Cette lecture théorique d’ensemble lui permet en même temps de toucher à la perception sensible des gens et à leurs préoccupations quotidiennes. Un centre-ville qu’on voit peu à peu se vider, des services publics désertant les campagnes, l’emprise de la publicité sur les esprits, tout cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme ou le racisme, mais elle s’en empare grâce à ce nouveau discours dont nous n’avons pas encore totalement perçu la force de séduction. Cette grille de lecture aux multiples niveaux lui permet de s’ériger aussi, par exemple, contre une dictature hygiéniste et écologique imposée aux automobilistes, de prendre fait et cause pour la laïcité, le droit des animaux, le féminisme.

Elle porte une dimension critique de la société de consommation, de la globalisation et même un discours métaphysique sur l’époque avec des termes comme «macdonaldisation» du monde ou «disneylandisation», voire «ubérisation», dans lesquels chacun peut reconnaître ses propres interrogations, ses révoltes, quelles que soient ses propres valeurs de référence.


©Matthieu Bourel pour L’OBS. Illustration d’après photo : Martin Bureau/AFP.

S’écarte-t-elle pour autant de la doxa de l’extrême droite?

Le processus de « dédiabolisation» du Front national déjà entamé par son père ne coupe en rien la pensée de Marine Le Pen des références aux thématiques centrales de ces courants. Elle s’inscrit dans la lignée des mouvements qui, depuis la Révolution française, récusent la pensée progressiste des Lumières. En étudiant leurs théoriciens à travers l’histoire, j’ai dégagé quatre piliers centraux auxquels se réfèrent ces mouvements: la terre, le peuple, la vie, le mythe.

Marine Le Pen les reprend à son actif : refus d’une rationalité froide, idée d’un élan vital, culte d’un peuple idéalisé, construction d’une France rêvée, mythe de la décadence et de la domination invisible. Cette dernière thématique: un monde libéral, dirigé par des élites déracinées qui nous imposeraient en secret un ordre plus impitoyable que les pires totalitarismes étatiques, est d’ailleurs l’une des thèses récurrentes de l’extrême droite. C’est le totalitarisme invisible décrit par exemple par un Renaud Camus ou les sites complotistes.

Marine Le Pen se revendique républicaine mais elle choisit comme référence la IIIe République, période peu connue des Français, où sévissait un antisémitisme social, avec un livre tutélaire: «la France juive» d’Edouard Drumont. Ouvrage dont la présidente du FN décline toujours le schéma: une finance mondiale aux mains des juifs, mais seulement elle ne termine pas ses phrases.

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Vous parlez même d’un véritable langage codé?

Pour se rendre inattaquable, Marine Le Pen utilise des «crochets sémantiques»: des mots qui vont aussitôt être traduits dans l’esprit de l’auditeur. Quand elle dit: cantine, piscine, communautarisme, abattoir, ils peuvent renvoyer à des polémiques plus anciennes qui se sont déroulées en des termes que sans doute elle ne voudrait plus assumer, sans qu’elle ait besoin de les énoncer. Elle profite là de quarante ans d’installation du Front national et de sa rhétorique dans le paysage français, de toutes les saillies racistes de son père.

Mais cette règle de prudence possède une exception: les Roms. Lorsqu’on assiste à ses meetings, il y a souvent un moment de joie mauvaise, presque d’extase, celui où elle va évoquer ce peuple, souvent à travers des calembours, à la façon de Jean-Marie Le Pen. Les pulsions xénophobes s’expriment alors sans retenue, et là personne ne proteste.

Et si la façade se prétend rassurante, si Marine Le Pen s’inscrit dans le jeu démocratique, la candidate du FN reste pourtant porteuse, dites-vous, de toute la violence de sa famille politique?

Elle est l’héritière d’un parti xénophobe et antisémite, elle a beau s’en défendre, se dire même «sioniste», lorsqu’elle évoque la finance mondiale, il lui suffit de prononcer quelques noms, Dominique Strauss-Kahn, Goldman Sachs, Jacques Attali, pour renouer avec cette tradition. Plus largement, Marine Le Pen cherche à provoquer chez ses auditeurs un sentiment de colère, en cela elle se démarque des représentants de la classe politique «classique».

Elle met en scène une humiliation quasi physique, presque un viol, recourt à des métaphores corporelles: nous sommes à genoux, yeux baissés, humiliés devant un ennemi qui nous méprise et souvent n’est pas français, ou même pioche dans le registre de la prostitution. Avec le terme islamisation, elle prétend dénoncer l’islamisme mais s’en prend clairement à l’islam et à tous ceux qui s’en réclament, accusés de mener une conquête des «quartiers» sur le mode de la provocation.

Le musulman a remplacé le juif détesté. Attaquer l’islam, le décréter antidémocratique, porteur de tous les vices, est d’une grande violence. Loin de toute idée de rassemblement, de consensus, elle décrète qui fait – ou non – partie du peuple, et cela fait beaucoup de monde: les élites, la grande bourgeoisie, les journalistes, les politiques, les personnes aux racines étrangères, tous devenant des ennemis à combattre. Dans sa bouche, l’expression «France apaisée» est, en réalité, un oxymore.

Propos recueillis par Véronique Radier

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Michel Eltchaninoff, bio express

Rédacteur en chef de «Philosophie Magazine», l’essayiste et philosophe Michel Eltchaninoff est spécialisé en phénoménologie et en philosophie russe. Auteur de «Dans la tête de Vladimir Poutine» (Solin/Actes Sud, 2015) et des «Nouveaux Dissidents» (Stock, 2016), il publie, ce 11 janvier, «Dans la tête de Marine Le Pen» (Solin/Actes Sud).

Paru dans « L’OBS » du 12 janvier 2017. 

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