Un rouleau compresseur, Trump, le FN

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Un rouleau compresseur,

Trump, le FN

9 nov. 2016 Par Calvi

L’élection de Trump s’inscrit dans la continuité du Brexit et de la montée des extrêmes droites européennes depuis les années 2000. L’analyse montre qu’au centre de ces phénomènes, une même force, terrifiante et sous-estimée, est en marche. En anglais, on dit « the white man with the white van », en France on dirait le beauf chauvin et aigri.

Qui sont ces gens ? Une majorité qui se vit comme une minorité oppressée. Une population blanche, souvent masculine, qui a l’impression que ses intérêts ne sont plus pris en compte par la classe politique (je reviendrai sur ce dernier point plus bas, car il est clé). Leurs motivations sont nées d’une anxiété du futur, une aigreur du déclassement et une colère dirigée contre tous ceux qu’ils considèrent comme responsable de cet état de fait (en vrac, les minorités raciales, l’establishement politique, les élites économiques, la bien pensance, les hipsters/bobo, les migrants, des valeurs comme l’écoute face à l’altérité, l’éthique du comportement,…).

Toutes ces colères doivent être combattues férocement par les progressistes, toutes les cibles de ces colères doivent être protégées. C’est le point de départ de cette réflexion et il n’est pas optionnel. Maintenant, il faut aussi décortiquer la machine infernale qui a construit cette force populiste conservatrice haineuse envers l’autre. Et en décortiquant, il faut soulever des solutions et réfléchir à des scénarios alternatifs pour ne plus se réveiller avec ce type de gueule de bois.
Les analyses scientifiques montrent que le vote populiste conservateur se construit contre toutes formes de libéralisme, économique et politique.

Commençons par le premier. Le sentiment de déclassement provient de la montée croissante des inégalités économiques, de la désindustrialisation, de la construction d’un système économique et social où les connaissances technologiques sont promues comme le seul moyen d’évoluer alors que les universités deviennent inaccessibles, du retrait de l’Etat dans les zones défavorisées économiquement, de la mise en concurrence permanente des forces salariées et patronales. Il est évident que les gens qui votent pour Trump (ou le FN) sont affectées par ces forces, mais ils ne sont pas les seuls affectés, et surtout certains s’en sortent encore moins bien. Les populations noires démocrates par exemple (ou les minorités raciales dans les banlieues en France) souffrent beaucoup plus de ce libéralisme économique. La seule différence, c’est que les forces populistes conservatrices sont en colère. Car elles ne sont pas habituées à cette situation. Car cette forme de déclassement est relativement nouvelle pour eux (elle s’est mise en marche depuis une trentaine d’années et s’est accélérée depuis la crise financière).

Alors, l’aiguillon de la colère cherche à piquer des coupables, histoire de donner un pseudo sens collectif à cette stagnation des horizons futurs. Et les coupables se trouvent sur l’autre versant du libéralisme, le libéralisme politique. Pour eux, les coupables, ce sont ces minorités raciales qui progressent (relativement) dans l’échelon social, ce sont ces populations migratoires poussées dans la mobilité par l’instabilité du monde, ce sont les femmes qui revendiquent leurs droits, ce sont les « bien-pensants » qui empêchent le « bon sens » de prévoir, ce sont ces diplômés des grandes universités. Pour le FN, le coupable est l’immigré à la rue qui vole le travail du SDF à la rue. Pour les partisans de Trump, le coupable est le migrant mexicain qui bosse dans les cuisines de Taco Bell qui a poussé les salaires trop bas pour que Joe accepte de travailler encore dans les cuisines de Taco Bell.
Maintenant, que faire ? Faut-il apaiser cette force populiste conservatrice en menant des politiques qui viseront les cibles de leur haine ? Faut-il tout nier en bloc et continuer à penser que la mondialisation heureuse menera à un futur radieux à moyen et long terme et que ceux qui pensent autrement ne sont pas des réalistes ?

Ma réponse est ni l’une ni l’autre. Il faut défendre férocement toute forme de libéralisme politique car il protège les plus faibles et les minorités et remettre très sérieusement en cause les formes de libéralisme économique qui ressemble de plus en plus à une machine infernale dont la plupart des richesses sont captées par un tout petit nombre de personnes là, en haut. Il faut à tout prix, cesser d’éduquer des élites entrainées à penser qu’en bougeant tel levier et en poussant tel bouton, le monde sera plus moderne et compétitif. Il faut arrêter de donner des discours à Goldman Sachs pour des centaines de milliers de dollars ou de donner des portefeuilles ministériels à des jeunes loups brainwashés devenus millionnaires en faisant des OPA pour Rotschild. Il faut arrêter de compresser les futurs des populations pour être sur que ING ou BNP Paribas ne s’écrouleront pas tandis que leurs dirigeants empocheront leurs bonus. Et il faut condamner les réformes économiques qui défendent l’idée que pour aller mieux dans le futur, l faut souffrir dans le présent. On ne peut pas oublier toutes les personnes qui vivront des temps économiques difficiles pour, hypothétiquement, caresser des futurs plus compétitifs et de « croissance soutenable ». Une fois qu’on a écrasé quelqu’un avec un rouleau compresseur, on ne peut pas revenir en arrière et lui redonner sa forme normale. Il est écrasé.

Construisons un scénario hypothétique. Est-ce que les forces populistes conservatrices seraient aussi puissantes aujourd’hui si la réponse politique à la crise avait mené à une diminution des inégalités (et peut être quelques banquiers en prison) plutôt qu’à leur augmentation ? Verrait-on une telle haine contre les élites si les ministres en charge de la lutte contre l’évasion fiscale ne faisaient pas de l’évasion fiscale ? Verrait-on un tel dédain contre les systèmes politiques si les élections pouvaient mener à un changement net dans la distribution des richesses ? Est-ce que les minorités raciales seraient tellement attaquées si les travailleurs n’étaient pas tant jetés sans armes dans la course infernale à la compétitivité tandis que ceux qui possèdent des actifs financiers voient leur richesse augmenter sans n’avoir rien à faire ? Est-ce que les femmes continueraient à être dédaignées si les directions des entreprises étaient paritaires et si les responsables politiques adoptaient des comportements juste décents envers elles ?
Peut être que je me trompe dans ces questions, peut être que je suis trop optimiste. Mais je suis persuadé que pour protéger et faire avancer notre ouverture à l’autre, notre capacité à voir le monde au-delà de notre propre position, il faut donner un minimum de sécurité économique et d’exemplarité dans le comportement des élites politiques et économique. Je ne donnerais pas au « white man with the white man » la jouissance d’écraser les droits fondamentaux des migrants, la possibilité pour les femmes à vivre sans être sexualisés, les règles éthiques qui empêchent les moins puissants d’entre nous d’être humiliés au quotidien. Par contre, j’empêcherai la prise de pouvoir du prochain (ou de la prochaine) produit des dynasties politiques, imprégnées d’une vision du monde faite de levier et de boutons où le « réalisme » et la « responsabilité » mènent à écraser des gens avec un rouleau compresseur avec le fol espoir qu’il se relèvent, transformés, progressistes et adhérant aux valeurs de celui qui l’a écrasé.

L’exemplarité et un changement radical de vision du monde sont les deux seuls ingrédients qui empêcheront les valeurs progressistes d’être jetées aux oubliettes avec la soupe rance des recettes économiques néo-libérales de ces trente dernières années. On est de plus en plus proche de passer par la fenêtre. Réfléchissons, très vite.

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