Etats-Unis : les surprises d’octobre..

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Etats-Unis: les surprises d’octobre qui n’en sont pas

Par Iris Deroeux

Les années électorales américaines, comme les films hollywoodiens, les polars de John Grisham ou les comédies musicales de Broadway, obéissent à une dramaturgie bien calibrée. Il y a d’abord les primaires de janvier à juin, leur lutte au couteau entre vieux politiciens matois et jeunes pousses ambitieuses, l’écrémage des candidats façon supplice chinois. Puis il y a les conventions en juillet ou en août, grandes affaires festives qui permettent au public de se familiariser avec les programmes et la personnalité des finalistes. Enfin, ce sont les débats télévisés en septembre et octobre, duels mano a mano qui se préparent et se déroulent comme des joutes romaines, avec le pouce dressé ou tendu vers le bas de la caste politico-médiatique.

Pendant toute la période post-convention, les sondages font office de cardiomètre, ils donnent le pouls du spectacle. Ce sont eux qui déterminent la tonalité de la couverture médiatique, la stratégie des candidats, le niveau de leur investissement financier (publicité télévisée ou campagne de mobilisation sur le terrain ? dans quels États clés ?…). Invariablement, les courbes des sondages s’écartent durant l’été puis se resserrent courant septembre et octobre, offrant l’illusion d’une course serrée – même quand elle ne l’est pas. Du vrai, du bon suspense !

Et puis, à quelques semaines du scrutin, qui se tient invariablement le premier mardi succédant au premier lundi de novembre, arrive la « surprise d’octobre ». Comme le gendarme dans un spectacle de Guignol, cet élément dramatique est un peu éculé, mais les médias américains semblent y tenir dur comme fer, au point de devoir parfois se creuser les méninges pour identifier la surprise, ou alors de déclarer qu’elle s’est manifestée en avance, comme la mousson, quand elle survient dès septembre.

L’élection à la Maison Blanche de 2016 a parfaitement respecté ce parcours dramatique, avec son lot de duels (Clinton-Sanders ! Cruz-Trump !), de mises à mort (le premier débat Clinton-Trump) et de sondages qui favorisent tantôt un candidat, tantôt l’autre, jusqu’à prendre leur tendance finale dans les dernières semaines (Clinton avec une large avance). Et bien entendu, la « surprise d’octobre » qui, cette année, s’est démultipliée comme la surenchère finale d’un blockbuster hollywoodien.

Il y a d’abord eu la révélation par WikiLeaks d’un certain nombre d’emails internes à la campagne d’Hillary Clinton. Puis le fameux enregistrement audio de Donald Trump dévoilant la véritable nature sexiste du postulant républicain. Et enfin, surprise des « surprises d’octobre », l’annonce vendredi 28 octobre, à tout juste onze jours du scrutin, que le FBI allait se replonger dans le « scandale » des emails éparpillés de Clinton lorsqu’elle était secrétaire d’État (pour davantage d’explications sur ce feuilleton qui n’en finit pas, lire ici ou ).

Au regard des précédentes « october surprises », le tiercé gagnant de 2016 tient la corde. Regardons un peu en arrière. L’expression a surgi en octobre 1972 quand Richard Nixon (par l’intermédiaire d’Henry Kissinger) a annoncé que la guerre au Vietnam allait bientôt prendre fin (elle durera trois ans de plus !). Puis ce fut la tentative de libération des otages américains en Iran par Jimmy Carter (ils ne seront délivrés que le 20 janvier 1981, jour de l’inauguration de Ronald Reagan). Ensuite, on peut citer en vrac : en 1992, l’inculpation d’un haut responsable de l’administration Bush père dans l’affaire des ventes d’armes aux “contras” ; en 2000, l’annonce que Bush fils avait été arrêté pour conduite en état d’ivresse (24 ans auparavant !) ; en 2004, une vidéo d’Oussama Ben Laden se mêlant de la campagne ; en 2012, un enregistrement audio secret de Mitt Romney se moquant des 47 % d’Américains au bas de l’échelle économique.

Ce dernier événement est particulièrement intéressant car la bande audio a été publiée non pas en octobre mais en septembre (2012) ! Autrement dit, les « surprises d’octobre » ne sont finalement rien d’autres que les aléas ordinaires d’une campagne présidentielle qui comporte nécessairement des révélations, des bévues, et une actualité qui ne se tient pas sagement au bord de l’isoloir à attendre que le vote soit terminé. Ces événements ont pris une stature quasi mythologique car ils s’inscrivent parfaitement dans la dramaturgie d’une élection, où le suspense doit être préservé jusqu’au bout.

La vérité est qu’aucune élection américaine n’a été chamboulée par une « surprise d’octobre ». À chaque fois, le candidat qui dominait les sondages dans la dernière ligne droite, ou celui dont la courbe des intentions de votes était ascendante, a remporté l’élection. McGovern n’avait aucune chance contre Nixon en 1972, pas plus que Carter empêtré dans la crise économique contre Ronald Reagan en 1980, ni un Bush père fatigué face au dynamisme de Clinton en 1992, ni un John Kerry incapable de contrer la machine de guerre Bush fils, ni un terne Mitt Romney face à un Obama flamboyant en 2012… Le seul scrutin vraiment serré fut celui de 2000, et la « surprise d’octobre », qui aurait dû désavantager Bush, ne l’a pas empêché de l’emporter face à Al Gore.

Comme l’a noté Nate Silver, le spécialiste ès-sondages et opinion publique du New York Times, « l’histoire du FBI [annonçant qu’il va se pencher de nouveau sur les courriels d’Hillary Clinton] arrive pile au moment où les médias rêvent d’un retournement ou d’une complication dans le récit du succès annoncé d’Hillary ». Tous les médias américains se sont en effet rués goulûment sur cette annonce, alors même que personne ne sait sur quoi le FBI enquête ni ce que contiennent les fameux courriels. Mais bon, cela fait de la bonne dramaturgie et du chouette suspense, alors faisons tourner les rotatives !

Non seulement l’affaire des emails d’Hillary, pour embarrassante qu’elle soit, n’a jamais intéressé que les conservateurs (lors des primaires, Bernie Sanders a refusé de s’en servir, estimant que cela n’était pas pertinent), mais l’électorat est tellement divisé qu’on peut sérieusement douter qu’une telle révélation infléchisse les opinions. Les démocrates ne voteront pas pour Trump, même s’ils n’apprécient guère Clinton. Quant aux républicains dégoûtés par le racisme, le sexisme et la vacuité de Trump, ils ne vont pas revenir dans ses bras à cause d’une affaire d’emails cachés, dont on ne sait pas ce qu’ils contiennent (s’ils sont similaires aux milliers déjà épluchés, ils n’ont rien d’explosif).

Par ailleurs, le vote par correspondance aux États-Unis est déjà engagé depuis plusieurs semaines (6 millions de personnes avaient déjà voté à la date du 23 octobre), et toutes les enquêtes sur les scrutins précédents montrent que les personnes qui arrêtent leur choix au dernier moment sont celles qui suivent le moins la campagne, donc les plus mal informées.

Il est indéniable qu’octobre 2016 aura été riche en événements de campagne surprenants et, n’hésitons pas à l’écrire, franchement intéressants dans ce qu’ils ont révélé des attitudes et du caractère des deux postulants à la Maison Blanche. Mais de là à faire basculer le résultat de l’élection, on peut sérieusement en douter. Les tendances lourdes (la démographie, l’éclatement des républicains, l’ineptie de Trump) sont toujours là et elles favorisent Clinton.

Comme toutes les « surprises d’octobre », celle de 2016 sert surtout à maintenir l’électeur/spectateur/lecteur/auditeur en haleine jusqu’au 8 novembre.

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