Lettre à la ministre de l’Éducation Nationale.

LDH sarlat

Madame Vallaud-Belkacem, aucun élève ne doit être chassé de l’école parce que sans papiers

Publié le 08-07-2016 à 16h39 – Modifié le 09-07-2016 à 14h52

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Par 
RESF

LE PLUS. Leïla et Megi, deux lycéennes du Gers, se sont vues refuser leur passage dans la classe supérieure après que le préfet leur a délivré une obligation de quitter le territoire français. Trois membres de Réseau éducation sans frontières (RESF) ont adressé une tribune à Najat Vallaud-Belkacem, lui demandant de s’engager pour qu’aucun élève ne soit chassé de l’école sur instruction d’un préfet.

Édité par Julia Mourri  Auteur parrainé par Hélène Decommer

Des lycéens, illustration (F. Durand/Sipa)

Cette tribune a été rédigée par Fabienne Vayrette (RESF Gers), Agnès Méric (RESF Gers) et Richard Moyon (RESF 92)

À Madame Najat Vallaud-Belkacem

Madame la Ministre de l’Éducation nationale
Vous avez récemment été interpellée à plusieurs reprises au sujet de deux élèves, Leïla et Megi, de lycées du Gers, (Académie de Toulouse), dont les chefs d’établissement avaient reçu de la Directrice académique du département l’ordre de ne pas procéder aux formalités nécessaires à leur passage dans la classe supérieure, le préfet leur ayant refusé le droit au séjour en France et leur ayant délivré une obligation de quitter le territoire français (OQTF).
La Direction académique du Gers vient finalement de donner des instructions pour que, comme elle le souhaite, Megi soit admise en première pro Économie du bâtiment au Lycée du Garros, à Auch. C’est une première avancée. Nous ne saurions toutefois nous en satisfaire.

D’abord parce que, pour l’heure, Leïla, elle, n’a toujours pas obtenu le droit de s’inscrire en Terminale L au lycée Alain Fournier à Mirande.
Son exclusion serait un pas supplémentaire dans le sens d’une politique déjà inaugurée contre des milliers de mineurs isolés étrangers, non scolarisés par certains Conseils départementaux, pour faciliter leur mise à la rue à leur majorité. Une politique que nous voudrions voir fermement condamnée par la ministre de l’Éducation nationale.
Ensuite parce que, au-delà de la situation particulière de ces deux élèves, nous attendons une prise de position de principe du ministère de l’Éducation nationale. Il doit prendre l’engagement public qu’aucun élève ne sera chassé de l’école parce qu’il rencontrerait des difficultés administratives pour son droit au séjour et/ou sur instruction d’un préfet.

Un parallèle entre sans papiers et retour du djihad
Les décisions stupéfiantes prises dans le Gers ont provoqué de nombreuses protestations. Des enseignants, des parents d’élèves et des élèves se sont rassemblés le 30 juin devant la préfecture, où se tenait un Conseil départemental de l’éducation nationale (CDEN).

Les représentants de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) y ont lu, debout, une déclaration condamnant ces faits inadmissibles, co-signée par l’ensemble des représentants syndicaux.

Ils ont demandé au préfet la régularisation de la situation administrative de ces jeunes filles, et à la Directrice académique, le respect de leur droit de poursuivre leur parcours scolaires.
En réponse à cette interpellation, Madame la Directrice académique s’est risquée à un parallèle indigne entre la situation d’élèves sans papiers et celle de jeunes de retour du djihad.

« Effacer sans trembler les noms des bannis »

La FCPE, les syndicats enseignants UNSA-Éducation, Sud Éducation, SNES FSU, FERC-CGT, CGT-Éduc’action, les syndicats lycéens FIDL et UNL, l’UNEF et le RESF ont publié une déclaration commune vous demandant de rappeler à vos collègues ministres, et à ceux des fonctionnaires de l’Éducation nationale qui l’oublieraient, que « l’école est le lieu de l’éducation, de la culture et de l’enseignement des valeurs. Elle ne doit pas devenir celui de l’exclusion, de la délation et des arrestations. »

Aux arguments développés par les Secrétaires généraux de la FSU, du SNUIPP, de la FERC-CGT et de la CGT-Educ’action dans les courriers qu’ils vous ont adressés s’ajoutent les raisons morales, politiques et éducatives qui, il y a douze ans, ont conduit à la création du Réseau éducation sans frontières.
Les extraits, repris ci-dessous, de l’appel fondateur du RESF adopté le 26 juin 2004, conservent, hélas, toute leur actualité :

« Il est inconcevable d’imaginer nos élèves, nos camarades, les copains de nos enfants, menottés, entravés, bâillonnés et scotchés à leurs sièges d’avion pendant que leurs camarades étudieraient paisiblement Eluard (« J’écris ton nom, Liberté ») ou Du Bellay (« France, mère des arts, des armes et des lois ») ; et que, sans trembler, on effacerait des listes les noms et prénoms des bannis.

Il est du devoir des enseignants, des personnels des établissements, des élèves eux-mêmes et de leurs parents, mais aussi des associations (parents d’élèves, défense des droits de l’homme, antiracistes) et des organisations syndicales et autres, d’agir pour tirer ces jeunes de la situation qui pourrit leur vie.

Agir pour les élèves concernés eux-mêmes, déjà souvent malmenés par des existences chaotiques : exilés, ayant parfois perdu un de leurs parents et traversé nombre d’épreuves. Il ne faut pas ajouter aux tragédies que sont les biographies de certains d’entre eux, l’angoisse d’être expulsés d’un pays où ils avaient cru trouver un refuge.

Mais agir aussi pour faire la démonstration aux yeux de nos élèves et de nos enfants, que les discours sur les « valeurs » ne sont pas des mots creux. Il est du devoir de tous ceux qui ont une mission éducative, à commencer par les enseignants et les parents, de montrer à la jeune génération qu’on dit sans repères, que la justice, l’altruisme, la solidarité, le dévouement à une cause commune ne sont pas des mots vides de sens. Et que certains adultes savent faire ce qu’il faut quand des jeunes sont victimes d’injustice ou plongés dans des situations intolérables.

Agir, enfin avec les jeunes eux-mêmes. Qui, s’ils sont associés à des combats justes, renoueront avec des traditions de solidarité, de combat collectif qui leur permettront peut-être, leur vie durant, de faire en sorte que le monde dans lequel ils sont appelés à vivre soit ouvert à tous. »

Douze ans plus tard, quatre ans après l’élection d’un président de la République de gauche, nous regrettons de n’avoir pas une ligne à changer.

Des engagements fermes
Megi et Leïla restent sous la menace de leurs obligations de quitter le territoire. Celles-ci doivent évidemment être retirées et des titres de séjour doivent être délivrés à ces jeunes filles, pour leur permettre de poursuivre leurs études, puis leur vie en toute sérénité.

Nous savons que l’exclusion de ces élèves sans papiers risquerait d’ouvrir une voie dans laquelle ne manqueront pas de s’engager ceux des préfets désireux d’accélérer leur carrière, en misant sur le retour au gouvernement d’une droite très à droite.
Leur exclusion dans le but affiché de faciliter leur expulsion déshonore ses auteurs. Elle est à l’exact opposé des valeurs qui sont celles de l’école.
Nous attendons de vous, Madame la Ministre de l’Éducation nationale, des engagements fermes sur ces questions.

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