Intox

«Selon une étude récente, 25 % des adolescents français sont musulmans», affirme le site américain conservateur PJ Media dans un article publié le 14 mars. L’information, éminemment anxiogène pour la fachosphère française, a depuis été reprise par de nombreux internautes anglo-saxons et quelques Français qui dénoncent, explicitement ou non, un effet collatéral du «grand remplacement».

Cette théorie, venue de l’extrême droite, affirme que les populations autochtones européennes seraient petit à petit remplacées par des immigrés extra-européens. «S’il ne s’agit pas d’un génocide des blancs, je ne sais pas ce que c’est…» «Mort culturelle par démographie, priez pour la France», «Les Français sont finis», s’inquiètent dans une belle solidarité les islamophobes.

Désintox

Pour comprendre comment une telle information a pu être publiée sur un site américain sans avoir été relayée en France, il faut remonter à sa source. L’auteur de l’article, Michel Gurfinkiel, est en effet un journaliste français aux positions très marquées (il est aujourd’hui vice-président du comité éditorial de l’hebdomadaire réactionnaire Valeurs actuelles et collabore notamment au site d’extrême droite Dreuz.info). Pour montrer à quel point les Français devraient, selon lui, se soucier de la dynamique démographique des musulmans de France, il cite le fameux chiffre de 25 % d’adolescents musulmans, qu’il attribue à une étude publiée dans l’Obs début février.

Première mais cruciale imprécision, Michel Gurfinkiel néglige de préciser que l’enquête «Les adolescents et la loi», menée par le CNRS et Sciences Po Grenoble, porte exclusivement sur le département des Bouches-du-Rhône. Les 9 000 collégiens de 12 à 15 ans (et non des lycéens, comme il le dit) interrogés sont ainsi issus de neuf bassins d’éducations, dont deux à Marseille.

Or, les collégiens des Bouches-du-Rhône ne sont pas les «adolescents français». Si 25,5 % d’entre eux se déclaraient effectivement musulmans lors de l’enquête, appliquer la même proportion à l’ensemble du territoire ne serait pas pertinent, affirme le chercheur et coordinateur de l’étude, Sebastian Roché, contacté par Libération. «Les Bouches-du-Rhône sont très urbanisées alors que les zones rurales, plus étendues ailleurs en France, restent des lieux plus traditionnels et moins mixtes en termes ethniques», explique-t-il.

«On ne peut pas dire que les habitants des Bouches-du-Rhône soient représentatifs de la population nationale», ajoute Jean-Paul Willaime, sociologue des religions et ancien directeur du «Groupe sociétés, religions, laïcités» du CNRS. Si aucun département n’a de population structurée de façon identique à la population nationale, celui-ci affiche de fait une proportion d’habitants se déclarant musulmans supérieure à la moyenne.

En mars 2007, l’hebdomadaire la Vie publiait une étude réalisée par Ifop dans laquelle l’institut de sondage évaluait le pourcentage national de la population se déclarant de confession musulmane à 3 % contre 4 à 6 % sur le territoire bucco-rhodanien. Difficile, donc, de transposer mécaniquement les conclusions de l’étude du CNRS et de Sciences Po Grenoble.

Enfin, une étude menée par Jean-Paul Willaime entre 2006 et 2008, à l’échelle nationale cette fois, concluait que 13 % des 851 adolescents interrogés se déclaraient musulmans. On pourra arguer à raison que cette étude, sur un échantillon plus réduit, n’a pas de portée incontestable. Mais on est bien loin des 25 %, brandis à tort par Michel Gurfinkiel et qui ont enflammé la fachosphère.

Valentin Graff