Le mal est fait. Politiquement et socialement. Le gouvernement s’est un peu plus coupé de la gauche et de la jeunesse. Il a aggravé la crise qui couvait au sein du PS.

Dans son Discours de la méthode, Descartes recommandait de commencer par « diviser les difficultés afin de mieux les résoudre ». Le gouvernement, ou plus exactement, François Hollande et Manuel Valls, ont à peu près procédé à l’inverse. Ils ont commencé par faire l’unanimité contre leur projet, puis ils se sont avisés qu’il fallait peut-être en effet diviser « les difficultés », en l’occurrence, le mouvement syndical. C’est ce que le président de la République et le Premier ministre se sont employés à faire au cours d’un week-end que l’on n’ose à peine imaginer. Un tête-à-tête, nous dit-on, dans un bureau de l’Élysée, au cours duquel les deux hommes ont charcuté à la va-vite un droit du travail forgé par plusieurs décennies d’histoire sociale. Et animés par une seule motivation : ramener au bercail un leader de la CFDT plongé dans l’embarras par le côté très « Medef » de la première mouture.

On pourrait en faire une pièce de boulevard dont les seuls accessoires seraient des ciseaux et de la colle blanche (un ordinateur, c’est moins drôle !), un jambon-beurre et une Kronenbourg. Pas étonnant dans ces conditions que nos deux artistes n’aient pas souhaité de témoins. Myriam El Khomri, elle-même, qui ne manque pas une occasion de répéter avec insistance la formule rituelle « la loi que je porte », n’avait pas été conviée. Comment ne pas s’émouvoir du décalage entre les conséquences de ce texte pour des millions d’hommes et de femmes et les conditions dans lesquelles il a été rédigé ? Sous la dictée du Medef, dans un premier temps, puis rectifié ensuite dans la hantise d’un mouvement social, et dans le seul but de se concilier les bonnes grâces de Laurent Berger.

Ce qui ne laisse pas d’étonner dans cette histoire, c’est l’imprévoyance, et même une certaine inconscience. Il se dit que François Hollande n’avait pas vu venir la mobilisation, les manifestations du 9 mars, la pétition d’un million de signataires, la quasi-implosion du Parti socialiste… Comme s’il ne savait plus trop où il était, c’est-à-dire à l’exact opposé de ses promesses électorales, aux antipodes de ses électeurs, et à des années-lumière d’une gauche qu’il avait prétendu incarner ! Mais, pour finir, le couple exécutif a reculé. Il a sans doute moins suivi les préceptes de Descartes, « diviser les difficultés pour les résoudre », que ceux de Machiavel, « diviser pour régner ».

Manuel Valls est tout de même venu à la télévision reconnaître les « ratés » de sa méthode. Un exercice inhabituel pour lui, et sans doute douloureux pour un champion du passage en force. Mais le mal est fait. Politiquement et socialement. Le gouvernement s’est un peu plus coupé de la gauche et de la jeunesse. Il a aggravé la crise qui couvait au sein du Parti socialiste. Et, s’agissant de la loi Travail, il n’a rassuré que ceux qui veulent bien l’être. Certes, les correctifs apportés ne sont pas tout à fait négligeables. Le fameux plafonnement des indemnités prud’homales qui devait être impératif devient « indicatif ». On se demande bien pourquoi il ne disparaît pas purement et simplement, si ce n’est pour faire discrètement pression sur les juges.

Quant à l’autre modification majeure, elle relève du tour de passe-passe. Il était dit que le licenciement économique pourrait être invoqué dans une filiale d’un groupe international ou délocalisé dont les affaires sont florissantes. Eh bien, cette mesure est maintenue, à cette différence près qu’un juge pourra désormais être saisi pour vérifier la réalité des difficultés de l’entreprise. Piètre garantie ! Enfin, un patron ne pourra pas déroger unilatéralement aux 35 heures, comme la CGPME en rêvait. Il lui faudra un accord d’entreprise.

Est-ce suffisant pour sabrer le champagne avec Laurent Berger ? Pas vraiment, car pour l’essentiel le texte n’a pas changé. Sa ligne directrice reste la même. Elle renverse ce que les spécialistes appellent « la hiérarchie des normes ». La garantie qu’un accord d’entreprise ne pourrait être inférieur à l’accord de branche, c’est fini. Les syndicats, qui ne sont déjà pas très fringants dans notre pays, vont s’en trouver encore affaiblis. Cela dit, les jeux ne sont pas faits. À présent, deux épreuves attendent MM. Hollande et Valls : les prochaines mobilisations, les 17 et 31 mars, et le débat parlementaire. Le gouvernement trouvera-t-il une majorité pour adopter son projet ? La droite, sur laquelle il comptait, risque de lui faire défaut, tandis que la gauche sera plus que jamais divisée. Et, pour faire bonne mesure, un autre sujet sera entre-temps revenu dans l’actualité : la déchéance de la nationalité. Le Sénat s’en empare ces jours-ci, et ça commence mal pour le gouvernement puisque vingt sénateurs socialistes viennent de demander la suppression pure et simple de l’article qui prévoit l’inscription de la déchéance dans la Constitution. Encore de rudes moments en perspective.