Grèce : la BCE lance un coup d’Etat financier

Mediapart.fr

05 février 2015 | Par martine orange

La banque centrale a lancé un ultimatum au gouvernement grec en annonçant la suppression de lignes de financement des banques grecques, qu’elle acceptait depuis 2010. Cette décision entend l’obliger à se soumettre aux termes voulus par Bruxelles. Mais la ligne dure adoptée par la BCE est gravement irresponsable : la Grèce n’est pas à l’abri d’une faillite désordonnée ni d’une panique bancaire.

À quoi joue la Banque centrale européenne (BCE), si ce n’est au pompier pyromane ? Alors que le premier ministre grec, Alexis Tsipras, et le ministre des finances, Yanis Varoufakis, bousculent tous les agendas et vont de Berlin à Londres, en passant par Paris et Rome, pour tenter d’élaborer un nouvel accord sur le sauvetage de la Grèce, le comité de la BCE a décidé, par une seule mesure technique, de mettre le nouveau gouvernement de Syriza dos au mur, mercredi 4 février.

Les responsables de la banque centrale ont annoncé que l’institut monétaire mettait un terme à partir du 28 février – dans les faits, la mesure devrait prendre effet dès le 11 février pour des raisons techniques – à la clause qui lui permettait d’accepter les titres grecs, classés aujourd’hui en junk bonds, que les banques grecques placent en dépôt de garantie pour obtenir des crédits bancaires. Pour les banques grecques, privées de tout accès aux financements interbancaires, ce dispositif est essentiel pour assurer leur financement. La BCE, obligée par ses statuts de n’accepter que des titres sûrs (notés A), avait décidé de faire une exception pour tous les pays en crise de la zone euro, à commencer par la Grèce, dès 2010, afin d’assurer la stabilité financière du système bancaire. Brusquement, l’institut monétaire semble se poser des questions sur des titres qu’elle a acceptés depuis près de cinq ans.

Jean-Claude Juncker et Alexis TsiprasJean-Claude Juncker et Alexis Tsipras © europa

Pour justifier cette volte-face – imposée par la Bundesbank, affirment certains observateurs financiers –, la BCE met en avant les règles et, naturellement, les fameux traités européens. « La décision du comité a été prise compte tenu du fait qu’il n’est actuellement pas possible de tenir pour acquis un accord sur la révision du programme (du sauvetage grec – ndlr) et est en ligne avec les règles existantes du système monétaire européen », dit le communiqué.

L’institut monétaire précise que les banques grecques pourront toujours avoir accès aux lignes de liquidité d’urgence (ELA) mises à disposition par la banque centrale grecque. Des termes techniques incompréhensibles pour la majorité, qui risquent seulement d’affoler un peu plus.

Dans l’urgence, le ministère grec des finances a publié un communiqué, cherchant à rassurer et à minimiser la situation. Il y affirme que les banques grecques sont bien capitalisées et ne risquent rien. Avant d’ajouter : « La BCE, en prenant cette décision, fait pression sur l’Eurogroupe afin de conclure rapidement un nouvel accord entre la Grèce et ses partenaires, au bénéfice de tous. »

À la seule publication du communiqué de la BCE, les financiers sont redevenus très nerveux. Les questions se reposent sur la solidité de la zone euro. Certains évoquent une panique bancaire en Grèce, voire une nationalisation du système bancaire grec poussant le pays vers la sortie de la zone euro. Un scénario qu’avait imaginé Goldman Sachs à la mi-décembre et qu’il a affiné il y a quelques jours, soulignant que le moindre faux pas pouvait par enchaînement conduire à une situation explosive en Europe.

La mesure de la BCE relève d’une grande irresponsabilité. Pour les Grecs, la décision de la BCE risque d’avoir une traduction simple : leurs banques n’ont plus le soutien de la banque centrale européenne. Il ne pouvait y avoir plus mauvaise annonce au plus mauvais moment. Elle revient à verser de l’essence sur un foyer enflammé. Depuis l’annonce des élections anticipées, fin décembre, les banques grecques font face à une fuite de capitaux sans précédent. Le chiffre de 100 milliards d’euros circule dans les milieux financiers. Selon l’agence Bloomberg, 14 milliards d’euros auraient été retirés des comptes bancaires en janvier avant les élections législatives. Comment la situation va-t-elle évoluer dans les jours à venir ?

Le calendrier de remboursement pour la Grèce en 2015Le calendrier de remboursement pour la Grèce en 2015

Même si la situation ne tourne pas au tragique, elle place le gouvernement grec dos au mur. La tournée diplomatique éclair qu’ont décidé de faire les responsables de Syriza ne relève pas seulement de l’exploitation d’un moment politique : le gouvernement grec, fort de son succès électoral, ne sera jamais dans une meilleure position de force pour négocier des changements, réclamés par toute la population grecque. Mais elle répond aussi à une urgence économique. Alors que le dernier plan de sauvetage arrive à son terme, le gouvernement grec doit faire face à des échéances financières hors de sa portée : la Grèce doit rembourser plus de 20 milliards d’euros dans l’année. Dès mars, il lui faut 1,5 milliard d’euros pour faire honorer les prêts du FMI, 9 milliards dans l’année. Fin juillet et fin août, Athènes doit aussi rembourser 7,7 milliards de prêts détenus par la banque centrale européenne (BCE).

Ces échéances sont connues de longue date. Dès 2013, le FMI s’alarmait de ce mur de dettes que devrait affronter la Grèce. Les responsables européens avaient renvoyé l’obstacle sous la table, affirmant que d’ici là, Athènes aurait résolu tous ses problèmes. Grâce aux miracles de sa politique d’austérité, elle aurait de nouveau accès aux marchés financiers. Comme depuis le début de la crise de l’euro, rien ne s’est passé comme prévu. La Grèce est toujours sous assistance respiratoire et dans l’incapacité de trouver des financements sur les marchés.

Nul doute que l’ancien premier ministre grec, Antonis Samaras, en provoquant des élections législatives précipitées dès fin janvier, avait aussi ce calendrier en tête. Il savait que la Grèce était dans une impasse, dans l’incapacité d’honorer ces échéances. Les responsables européens, le président de la commission européenne Jean-Claude Juncker et Angela Merkel en tête, le savaient parfaitement aussi. En acceptant des élections législatives qui ne pouvaient que placer Syriza au pouvoir, leur calcul n’était-il pas d’imposer au nouveau pouvoir de gauche la froide réalité de la situation financière de la Grèce et de l’obliger à plier et endosser à son tour l’austérité ?

Dès son arrivée au pouvoir, Alexis Tsipras, a annoncé qu’il renonçait à la ligne de crédit de 7 milliards d’euros versée par la Troïka. L’accepter aurait été d’emblée se soumettre à toutes les conditions imposées par la Troïka. C’est-à-dire faire l’inverse de ce qu’il a promis à ses électeurs. Le gouvernement grec a expliqué qu’il pouvait s’en passer car les comptes étaient à l’équilibre. Dans les faits, la situation est beaucoup moins tranquille que le soutient Syriza. Les comptes sont repassés dans le rouge à la fin de l’année. Les rentrées fiscales se sont asséchées depuis l’annonce des élections législatives. Le gouvernement d’Antonis Samaras a utilisé tous les expédients. Il a quitté le pouvoir en laissant derrière lui un désert : toutes les lignes et les facilités financières qui ont été consenties à la Grèce dans le cadre du plan de sauvetage ont déjà été épuisées.

Pour faire face aux échéances pressantes de mars et faire la jonction, en attendant la conclusion d’un nouvel accord, le gouvernement grec, inspiré par son conseiller Matthieu Pigasse, banquier chez Lazard semble-t-il, a imaginé de s’appuyer momentanément sur les banques grecques. Celles-ci souscriraient aux titres émis par le gouvernement et les re-déposeraient en garantie ensuite auprès de la banque centrale pour obtenir des liquidités. « Nous avons besoin de six semaines pour mettre en place un nouveau plan. Laissez-nous un peu de temps », a redit Alexis Tsipras, lors de sa rencontre avec François Hollande mercredi à l’Élysée. C’est précisément ce que vient de lui refuser la BCE, au nom de la pureté des règles.

Coup d’État financier

Yanis Varoufakis, le 4 février à la BCEYanis Varoufakis, le 4 février à la BCE © Reuters

Quelques heures auparavant, le ministre grec des finances avait pourtant rencontré Mario Draghi, le président de la BCE, à Francfort. Il en était ressorti avec le sentiment que la rencontre avait été fructueuse. « La BCE est la banque centrale de la Grèce », avait-il déclaré, reconnaissant le statut de dépendance dans lequel vit Athènes par rapport à Francfort. « La BCE fera tout ce qui est en son pouvoir pour soutenir les États membres de la zone euro. Je n’ai pas de doutes que nous pourrons conclure nos discussions avec nos partenaires européens, aussi bien qu’avec le FMI et la BCE, dans un très court laps de temps, de façon à faire redémarrer l’économie grecque », avait ajouté Yanis Varoufakis.

Qu’est-ce qui a changé en ces quelques heures ? Pourquoi la BCE a-t-elle adopté une ligne dure, qui ressemble à un ultimatum, demandant une reddition sans conditions au gouvernement grec, afin de l’obliger à remettre ses pas dans ceux de ces prédécesseurs qui ont gravement échoué ? Sa position est d’autant plus inexplicable que le débat sur la Grèce est en train d’évoluer en Europe. « Je ne doute pas que les Européens aboutissent à un accord », pronostiquait mardi un membre de la banque centrale d’Angleterre. Une position largement partagée par les milieux financiers.

Même si les responsables de Syriza n’ont pas obtenu un soutien inconditionnel des autres États européens, ils ont réussi en quelques jours à faire bouger les lignes, d’autant qu’ils ont adouci leur discours. Au mot « effacement de dettes », véritable chiffon rouge pour les Européens, ils ont substitué celui de « restructuration ». Yanis Varoufakis a proposé d’échanger les titres de dettes détenus par les Européens contre des titres dont les intérêts seraient liés à la croissance nominale du pays. Un mécanisme déjà mis en œuvre lors de l’annulation de la moitié de la dette allemande en 1953. Les titres de la BCE seraient, eux, échangés contre des titres de dettes perpétuelles, les intérêts étant toujours payés mais le capital jamais remboursé.

Leurs discours ont rencontré quelques échos. À Londres, le ministre des finances, George Osborne, reprenant les critiques du gouvernement de la banque centrale d’Angleterre, a plaidé pour une politique de croissance en Europe, afin de stabiliser l’économie du continent et du monde. À Rome, le premier ministre Matteo Renzi s’est lui aussi rallié à un changement de politique en Europe. L’attitude du gouvernement français, qui pourrait pourtant avoir un rôle central dans la redéfinition de la politique européenne, a été plus louvoyante. Le dimanche, le ministre des finances, Michel Sapin, assurait que la France était aux côtés de la Grèce. Mais le mardi, il affirmait que la Grèce devait respecter ses obligations, redisant l’alignement inconditionnel de la France sur l’Allemagne. « Il ne sert à rien de vouloir opposer des pays de la zone euro entre eux, et surtout pas la France et l’Allemagne parce que de toute façon (…), les solutions qui pourront être trouvées pour accompagner la Grèce, tout en faisant en sorte qu’elle respecte un certain nombre d’engagements, passeront par un accord entre la France et l’Allemagne», a-t-il déclaré à Reuters. Mercredi, François Hollande, à l’occasion de la visite d’Alexis Tsipras, a fait la synthèse, parlant d’une politique de croissance dans le respect des traités.

Même le président des États-Unis, pourtant discret sur la politique européenne, s’est mêlé pour une fois au débat. Il demandait dimanche « de ne plus pressurer les pays en dépression » et recommandait « une stratégie de croissance afin de leur permettre de payer leurs dettes ». Ces déclarations sonnent comme un avertissement pour l’Europe, accusée d’irréalisme économique et de rigidité dogmatique, menaçant l’économie mondiale.

Cette remise en cause de la politique menée par l’Europe depuis six ans, ces critiques sur la gestion calamiteuse du cas grec par les Européens sont au cœur des discussions actuelles. Ni les uns ni les autres ne veulent reconnaître qu’ils se sont trompés. L’Allemagne, moins que tout autre, qui défend encore et toujours sa ligne dure. « Je ne pense pas que les positions des États membres de la zone euro diffèrent tellement de celle de l’Allemagne », a déclaré Angela Markel, niant tout isolement de Berlin.

Pourtant, alors que certains responsables européens plaident au moins pour un adoucissement de la peine imposée à la Grèce, les membres de la majorité allemande en tiennent pour l’inflexibilité. Le chef de file de la CDU au Bundestag, Volker Kauder, a adressé mardi une fin de non-recevoir. « Nous avons des accords avec la Grèce, pas avec un gouvernement, et ces accords doivent être respectés », a-t-il déclaré. Le ministre des finances, Wolfgang Schäuble, est sur la même ligne. Selon Reuters, un document a été préparé par l’Allemagne, recommandant la plus grande intransigeance face au gouvernement grec. « L’Eurogroupe a besoin d’une engagement clair de la Grèce lui garantissant la complète application des réformes nécessaires pour garder le programme (de sauvetage) sur les rails », est-il écrit. Il demande que le gouvernement revienne sur toutes les mesures annoncées, telles que l’arrêt des privatisations, la hausse du salaire minimum, les embauches dans la fonction publique. En revanche, il insiste que pour les réformes sur la santé, l’éducation, les retraites, le droit du travail soient poursuivies. Pas un mot sur la lutte contre l’évasion fiscale, la fraude et la corruption, comme le souhaite Syriza. La Troïka doit, naturellement, être maintenue, selon ce document.

La BCE paraît aujourd’hui se ranger délibérément dans le camp des Allemands : il n’y a rien à négocier. L’Europe se résume-t-elle aux propos cyniques de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » ? Après avoir mené un coup d’État politique silencieux en novembre 2011, en interdisant à Georges Papandréou de mener un référendum et en l’obligeant à abandonner le pouvoir, est-elle prête à mener un coup d’État financier ? Moins de deux semaines après avoir été élu, Syriza se retrouve, en tout cas, devant le même ultimatum : soit il se soumet, met fin à toutes ses demandes, tirant un trait sur tous ses engagements politiques, soit il quitte la zone euro.

Lors de sa visite à Bruxelles, le président du parlement européen, Martin Schulz, a mis en garde le ministre grec des finances. « Si la Grèce modifie unilatéralement ses engagements, les autres ne sont pas obligés d’accepter. La Grèce risque la banqueroute », a-t-il prévenu. « Mais nous sommes déjà en banqueroute », lui a répliqué Yanis Varoufakis. C’est peut-être cette dimension dont les Européens n’ont pas pris la mesure et qui les amènent à jouer avec le feu : la Grèce n’a plus rien à perdre.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/050215/grece-la-bce-lance-un-coup-detat-financier
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Du droit de l’enfant à être « con »..

http://jprosen.blog.lemonde.fr/2015/02/04/le-droit-de-lenfant-detre-con-1/


Enregistrements Bettencourt: Mediapart a saisi la Cour européenne

Médiapart

|  Par Michel Deléan

Mediapart a déposé une requête devant la Cour européenne des droits de l’Homme contre la censure de nos articles sur les enregistrements Bettencourt.

Bordeaux, de notre envoyé spécial.- L’absurdité de la situation n’échappe à personne. Les célèbres enregistrements effectués par le majordome de Liliane Bettencourt sont une preuve capitale dans le dossier pénal d’abus de faiblesse où la milliardaire est victime. À ce titre, un extrait accablant d’une vingtaine de minutes de ces enregistrements a été diffusé mercredi en audience publique par le tribunal correctionnel de Bordeaux. Tous les médias qui suivent ce procès phare depuis le 26 janvier ont donc pu en rendre compte largement, Mediapart compris, les extraits reproduits étant particulièrement saisissants (lire notre article ici).

Et pourtant, nous avons été obligés de retirer de notre site les extraits et les retranscriptions de ces mêmes enregistrements Bettencourt, ainsi que plus de 70 articles s’y référant, ce à la demande de Patrice de Maistre, et conformément à la décision rendue par la cour d’appel de Versailles le 4 juillet 2013, confirmée par la chambre civile de la Cour de cassation le 2 juillet 2014. La liste des articles censurés est ici.

En résumé, rien n’interdirait demain au tribunal de Bordeaux, s’il le décidait, de diffuser l’intégralité des enregistrements Bettencourt, ni aux médias d’en rendre compte immédiatement : tout ce qui est dit lors d’un procès peut être rendu public (en revanche, les prises de vue, comme les captations sonores des débats par les médias sont soumis à autorisation préalable). Mais nous ne pouvons toujours pas remettre en ligne les articles et les enregistrements qui ont été censurés avec une sévérité inédite en matière de presse, malgré l’appel « Nous avons le droit de savoir », qui a recueilli un fort écho. Ubuesque.

La justice française, un brin schizophrène dans cette affaire d’État, a pourtant définitivement validé ces enregistrements comme étant des preuves, en janvier 2012 (chambre criminelle de la Cour de cassation). Mais elle a ensuite décidé que ces mêmes preuves devraient rester secrètes, au nom de la primauté du respect de l’intimité de la vie privée (première chambre civile de la Cour de cassation).

Pour dépasser ces contradictions de taille, et faire primer le droit à l’information et à la liberté d’expression sur l’interprétation très restrictive donnée par la justice française dans cette affaire emblématique, les avocats de Mediapart, Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman, ont déposé le 30 décembre dernier une requête à la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH).

Cette requête de nos avocats rappelle que les enregistrements ont été remis aux services de police le 10 juin 2010 par la fille unique de Liliane Bettencourt avant que Mediapart n’en ait connaissance. Elle expose que nous n’avons par la suite, à partir du 16 juin 2010, rendu publics que les passages révélant des infractions pénales ou présentant un caractère d’intérêt public (politique, économique ou fiscal), après un travail de vérification et de tri long et minutieux, et en écartant tout ce qui relevait du domaine de la vie privée.

Les avocats de Mediapart demandent en conséquence à la CEDH de « constater la violation par l’État français des dispositions de  l’article 8 » de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, « relatif au droit et au respect de la vie privée ».

En substance, ils soutiennent que les extraits d’enregistrements et retranscriptions rendus publics par Mediapart ne concernent que la vie professionnelle de Patrice de Maistre avec Liliane Bettencourt, et en aucun cas sa vie privée, la jurisprudence n’étant pas la même dans les deux cas. « En outre, ces propos révèlent la possible commission d’infractions pénales par Monsieur de Maistre en ce qu’il demande à Madame Bettencourt de lui fournir d’importantes sommes d’argent lui appartenant, faits pour lesquels il est renvoyé devant le tribunal correctionnel de Bordeaux », écrivent Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman.

Les enregistrements clandestins effectués en 2009-2010 par le majordome des Bettencourt dans leur hôtel particulier de Neuilly ont permis de mettre la justice en branle, et leur révélation (par Mediapart et Le Point) a évité que l’affaire ne soit étouffée par le procureur de Nanterre de l’époque, Philippe Courroye, un proche de Nicolas Sarkozy. L’enquête de la juge Isabelle Prévost-Desprez puis celle des trois juges d’instruction bordelais a confirmé et révélé des faits d’une ampleur considérable. En dehors de l’énorme affaire d’« abus de faiblesse », « abus de confiance, « recel » et « blanchiment » qui est actuellement débattue à Bordeaux, plusieurs autres procès directement liés à ces enregistrements sont programmés.

Patrice de Maistre et Éric Woerth seront à nouveau jugés par le tribunal correctionnel de Bordeaux, du 23 au 25 mars prochain, pour des faits de « trafic d’influence » cette fois. Éric Woerth est accusé d’avoir remis la Légion d’honneur à Patrice de Maistre en remerciement de l’embauche de son épouse par ce dernier, alors gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt. Des extraits des enregistrements pourraient à nouveau être diffusés en audience publique à cette occasion.

Par ailleurs, à la suite de plaintes déposées courant 2010 par François-Marie Banier, Patrice de Maistre et un ancien avocat de Liliane Bettencourt, l’ex-majordome Pascal Bonnefoy, ainsi que les journalistes Fabrice Arfi, Hervé Gattegno, Fabrice Lhomme, Edwy Plenel et Franz-Olivier Giesbert ont été renvoyés devant le tribunal correctionnel pour « violation de l’intimité de la vie privée » le 30 août 2013. La date de ce procès, consacré aux enregistrements Bettencourt eux-mêmes, et aux extraits rendus publics par Mediapart et Le Point, n’est pas encore fixée.

Enfin, à la suite d’une énième plainte déposée en septembre 2010 par un ancien avocat de Liliane Bettencourt, la magistrate Isabelle Prévost-Desprez doit être jugée pour « violation du secret professionnel » les 8 et 9 juin prochain.

Lire sous l’onglet Prolonger de cet article le communiqué de Reporters sans frontières en réaction à la décision de la Cour de cassation censurant Mediapart.


Liberté d’expression : un poids, une mesure

BLOG Médiapart

On savait déjà que l’obligation de laïcité s’applique inégalement selon qu’on est musulman ou d’une autre religion. On découvre aujourd’hui à quel point la liberté d’expression aussi est à géométrie variable. Or c’est donner raison aux contempteurs de l’Occident : ils ont beau jeu d’ironiser sur notre universalisme très relatif. Bref, au moment même d’invoquer la République, notre double langage en sape la légitimité.

Après le massacre du 7 janvier, « Je suis Charlie » devient rapidement « Nous sommes Charlie » : le désir individuel de solidarité se métamorphose en exigence collective d’appartenance. Une question s’ensuit : « Le sommes-nous tous ? » Et le « nous » appelle aussitôt un « vous » : on invite les « musulmans » (de religion ou de culture, d’origine ou… d’apparence) à se désolidariser du terrorisme islamiste, quitte à trouver qu’ils n’en font jamais assez : « Êtes-vous vraiment Charlie ? » À l’heure d’un « nous » de fusion et d’effusion, la communauté nationale se méfie d’« eux » – d’abord de ceux qui évitent de répondre oui (ceux qui « ne marchent pas » le 11 janvier), puis de ceux qui osent dire non (« Je ne suis pas Charlie »).

La liberté se retourne ainsi en injonction : pour être authentiquement républicain, il faudrait se déclarer favorable, non plus seulement au droit au blasphème, mais au blasphème lui-même. C’est un peu comme si l’on demandait aux catholiques, non seulement de respecter la loi sur l’IVG, mais d’y adhérer sans réserve : on irait jusqu’à exiger des évêques qu’ils s’en déclarent les plus fervents soutiens… Il est donc temps de rappeler le point de départ de cette vague de consensus obligatoire. En janvier, on n’a pas seulement pleuré des victimes ; on a proclamé des valeurs. Or ce n’est pas la nation qu’on célébrait (sauf à réduire Charlie à une caricature portant baguette et béret) ; c’était la liberté d’expression, l’esprit critique et même l’insolence. En principe, on était donc aux antipodes d’un unanimisme exclusif de toute dissidence.

En réalité, sous couvert d’union nationale, on ne se bat plus pour la liberté de la presse, mais contre le terrorisme. C’était déjà manifeste quand la « marche républicaine » a réuni l’espagnol Mariano Rajoy et le gabonais Ali Bongo, le turc Ahmet Davutoğlu et le hongrois Viktor Orbán. Car faut-il le rappeler ? La liberté d’expression n’est pas la préoccupation première de ces dirigeants. Quant à la France, une loi contre l’apologie du terrorisme venait juste d’être promulguée le 13 novembre 2014. Or la voici appliquée avec une « fermeté » exemplaire : alors qu’en vingt ans l’ancienne loi n’avait justifié qu’une vingtaine de condamnations, deux semaines après la première attaque, la nouvelle suscitait déjà 117 procédures. Et dès le 12 janvier avec la comparution immédiate, on a vu se multiplier les condamnations à la prison ferme.

Ces poursuites visent surtout des individus en état d’ébriété qui insultent la police et d’autres représentants de l’État. Par exemple, un homme de Bourgoin-Jallieu souffrant d’une légère déficience mentale a été envoyé en prison pour six mois après s’être écrié : « Ils ont tué Charlie, moi j’ai bien rigolé ! » Depuis des années, l’inflation dans le recours au délit d’outrage avait de quoi inquiéter ; c’est le cas aujourd’hui, plus que jamais, pour l’apologie du terrorisme. Heureusement, la Ligue des droits de l’homme, Amnesty International et le Syndicat de la magistrature nous mettent en garde. Mais où sont les mobilisations des médias, sinon des foules, pour défendre nos libertés fondamentales ? Où est Charlie aujourd’hui ?

On nous rétorquera que les condamnés ont dépassé les bornes de la liberté d’expression. Soit. Regardons alors du côté de l’Éducation nationale. La minute de silence y est devenue un test d’allégeance. Devant l’Assemblée nationale, la ministre déclare en effet le 14 janvier : « même là où il n’y a pas eu d’incident, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Nous avons tous entendu des phrases telles que : “Je soutiens Charlie, mais…”, ou encore : “C’est deux poids deux mesures : pourquoi défendre la liberté d’expression ici, mais pas là ?”. Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs. » On le comprend dès lors, les discussions qu’on demande aux enseignants d’organiser avec les élèves n’ont pas pour fonction de former à la réflexion critique. L’école apparaît, non comme un lieu d’émancipation, mais comme une instance de contrôle.

Un professeur de philosophie de Poitiers, aujourd’hui poursuivi en justice et suspendu pour des « propos inadéquats » qu’il aurait tenus pendant ces débats (on en ignore la teneur), l’apprend à ses dépens. En réalité, il s’agit de repérer les terroristes potentiels : les chefs d’établissement doivent « faire remonter » les suspicions au ministère. Il faut d’ailleurs reconnaître à Najat Vallaud-Belkacem le mérite d’assumer sa politique : elle affiche son soutien inconditionnel à l’école niçoise qui a fait convoquer au commissariat, pour « apologie du terrorisme », un petit Ahmed de 8 ans. C’est encourager à la délation. À Cagnes, une fillette de 10 ans est entendue par la brigade de prévention de la délinquance juvénile pour une phrase sur sa copie de CM2 ; c’est une employée municipale qui l’a dénoncée. À Villers-Cotterêts, un enfant de 9 ans est faussement accusé par un camarade d’avoir crié : « Allah Akbar »… Pareille instrumentalisation de l’école ne mériterait-elle pas davantage de protestations, y compris syndicales ?

Beaucoup pensent sans doute qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs : il faudrait briser quelques vies pour l’exemple, afin d’en sauver d’autres, plus nombreuses. Bref, la fin justifierait les moyens. Encore faudrait-il établir l’efficacité de cette répression au regard de l’objectif revendiqué. Car le problème n’est pas seulement qu’elle est injuste à force d’être excessive ; c’est aussi qu’elle est contreproductive – du moins si la démonstration de fermeté vise, non pas à gagner des points dans les sondages, mais bien à prévenir la radicalisation djihadiste. Gageons qu’aucun apprenti terroriste n’aura eu l’imprudence d’afficher sa révolte : ces dernières années, les auteurs des attaques ont en effet montré un art consommé de la dissimulation ; radicalisés, ils s’emploient à paraître inoffensifs. La répression s’abat donc sur d’autres, des jeunes en colère dont la condamnation va redoubler le ressentiment, tout en leur donnant l’occasion de rencontres avec de plus aguerris en prison.

Et combien d’autres en déduiront qu’au pays de la liberté d’expression, mieux vaut se taire ? Car le plus dangereux, c’est que l’expérience d’injustice s’accompagne d’un constat d’hypocrisie. On savait déjà que l’obligation de laïcité s’applique inégalement selon qu’on est musulman ou d’une autre religion : si pour les uns elle est « positive », on comprend qu’elle est pour les autres « négative ». On découvre aujourd’hui à quel point la liberté d’expression aussi est à géométrie variable. Or c’est donner raison aux contempteurs de l’Occident : ils ont beau jeu d’ironiser sur notre universalisme très relatif, qui leur apparaît comme une rhétorique creuse au service de la domination. Bref, au moment même d’invoquer la République, notre double langage en sape la légitimité.

Ainsi, à juste titre, nous bannissons l’antisémitisme de l’espace public ; mais c’est à tort que nous laissons l’islamophobie la plus crue s’exprimer en couverture des magazines ou chez des chroniqueurs en vue. Or, à en croire la ministre, protester contre cette inégale vigilance serait « insupportable ». Pour combattre l’islamophobie, « évoquer un “deux poids deux mesures” ne fait qu’accroître l’antisémitisme », s’inquiète Michaël Hajdenberg sur Mediapart. Il est vrai que Dieudonné fait son beurre de la « concurrence des victimes ». Mais pour résister à l’exploitation du ressentiment, plutôt que d’appeler à éviter toute comparaison, ne vaut-il pas mieux affirmer hautement l’exigence d’égalité de traitement pour tous ?

Il importe d’y insister, le « deux poids, deux mesures » ne renvoie pas forcément à l’antisémitisme (d’ailleurs, les récents condamnés s’en sont pris, le plus souvent, aux forces de l’ordre), ni uniquement  à l’islamophobie (quelle que soit leur religion, les Noirs aussi sont visés, et avec eux les « non-Blancs » dans leur ensemble). Les discriminations sont multiples, et non binaires. Pour échapper au piège de l’opposition entre juifs et musulmans, il suffit de songer à la persécution des Roms. À Gilles Bourdouleix (le maire de Cholet qui, à propos des gens du voyage, avait déclaré à un journaliste : « Hitler n’en a peut-être pas tué assez »), l’apologie de crime contre l’humanité aura coûté… une simple amende. Faudrait-il s’interdire de comparer ce verdict avec les condamnations pour apologie du terrorisme ?

C’est par la justice qu’il faut répondre au sentiment d’injustice. Pour démentir le soupçon d’hypocrisie, il est donc urgent de nous montrer cohérents. Ceux qui récusent l’argument du « deux poids, deux mesures » doivent s’employer en conséquence à garantir pour tous « un poids, une mesure ». Et ceux qui ont sommé les musulmans de se désolidariser des actes commis au nom de l’islam doivent maintenant se désolidariser de la répression, aussi brutale qu’inégale, menée au nom de la République universaliste. Que les Charlie se mobilisent à nouveau pour la défense de la liberté d’expression – non plus seulement contre le terrorisme, mais aussi, désormais, contre la répression aveugle qui attise ce feu en prétendant l’étouffer.

http://blogs.mediapart.fr/blog/eric-fassin/040215/liberte-d-expression-un-poids-une-mesure


Un proche de Marine Le Pen menace de mort une journaliste de Mediapart

Le site Mediapart a mis en ligne, vendredi 6 février, un article racontant comment une de ses journalistes a été menacée de mort par un haut responsable du Front national, dans le cadre d’une enquête sur « Jeanne », le microparti de la présidente du FN, Marine Le Pen.

La scène se passe « vendredi 30 janvier, vers 16 heures », lorsque les journalistes Marine Turchi et Karl Laske « se rendent, dans le 16e arrondissement de Paris, au siège des diverses sociétés d’Axel Loustau, le trésorier de Jeanne (…). Ils sonnent, entrent, demandent à parler aux dirigeants et déposent leurs cartes de visite après qu’on leur a répondu qu’ils étaient absents ».

En quittant les lieux, ils sont rejoints près du métro porte de Saint-Cloud « par un groupe de quatre à cinq personnes, parmi lesquelles Axel Loustau ».

« Mais le plus virulent et le plus menaçant est Olivier Duguet, prédécesseur de ce dernier en tant que trésorier du microparti de Marine Le Pen (…). C’est alors qu’Olivier Duguet va foncer comme un fou furieux sur Marine Turchi, cherchant à l’agresser physiquement, en la tutoyant et en lui lançant : « Je vais te tuer ! Je vais te retrouver !… Je vais t’attendre en bas de chez toi ! » Ses acolytes ne s’interposent pas, et c’est Karl Laske qui, protégeant Marine, réussit à faire repli à l’intérieur d’une brasserie dont ils finiront par sortir, alors qu’Olivier Duguet était finalement maîtrisé par ses amis. »

Mediapart indique que les faits ont été signalés au commissariat du 11e arrondissement. « Une déposition est aussitôt remontée comme un signalement au parquet de Paris », ajoute l’article. Les responsables du site d’information, qui rappellent que « depuis maintenant trois ans, le FN et sa présidente ont donné une consigne officielle de boycott à l’égard de Mediapart », « étudient les suites judiciaires à donner ».

« Il nous regarde. Et nous crache violemment dessus »

Edwy Plenel, un des cofondateurs du site, demande à Marine Le Pen de condamner publiquement les agissements de ses proches et rappelle que « ce n’est évidemment pas un incident isolé, mais l’énième illustration de la culture de violence politique propre au parti d’extrême droite ».

Une « culture » que les journalistes du Monde couvrant l’extrême droite ont également expérimentée. En mai 2010, Abel Mestre et Caroline Monnot racontaient sur leur blog comment ils ont été pris à partie par Axel Loustau, présent lors des faits évoqués par Mediapart, lors d’un défilé du FN à Paris.

« Notre présence est, une nouvelle fois, signalée à Axel Loustau et à deux autres hommes qui l’accompagnent. Ils nous suivent tout le long du défilé. Rue de Rivoli, au niveau des Tuileries, M. Loustau vient très ostensiblement nous prendre en photo. Ce que nous prenons avec décontraction. Le climat change à l’arrivée du cortège à la statue de Jeanne d’Arc, devant le Louvre.

Des mouvements de personnes ont lieu autour de nous. Axel Loustau et un de ses amis viennent alors se coller à nous. M. Loustau semble ne pas pouvoir se contrôler. Regard menaçant, sa joue secouée en permanence par des tressaillements nerveux. S’ensuit ce dialogue.

– Nous, pour détendre l’atmosphère : « Alors elles sont belles les photos ? »

Axel Loustau : … (même regard, même tressaillement)

Nous : « Enchantés, Abel Mestre et Caroline Monnot du journal Le Monde. Et vous, vous êtes qui ? »

Axel Loustau :  … (même regard, même tressaillement)

Nous : « Vous parlez pas ? »

Axel Loustau.- « Vous n’avez rien à foutre ici ! » [il s’agit d’une manifestation sur la voie publique]. Il nous regarde. Et nous crache violemment dessus. « Ça, c’est pour votre blog de merde ! »

S’approchant très près de nous, et encore plus nerveux et de plus en plus menaçant, il ajoute : « Vous avez compris ce qui allait se passer ? Vous avez compris ce qui va vous arriver, là… »

A l’époque, M. Loustau n’était pas encore le trésorier du microparti de Marine Le Pen. Le Monde a révélé, en avril 2014, qu’une information judiciaire contre X avait été ouverte pour « escroquerie en bande organisée », « faux et usage de faux » concernant cette structure. Elle faisait suite à une enquête préliminaire déclenchée en 2013 par le signalement de la Commission des comptes campagne révélé alors par Mediapart.

M. Loustau est aussi le responsable d’un nouveau cercle frontiste, le cercle Cardinal, destiné à rassembler des patrons de PME-PMI.  Coutumier des intimidations en tout genre, cet ancien du Groupe union défense (GUD) est un ami de longue date de Frédéric Chatillon, récemment mis en examen pour « faux et usage de faux », « escroquerie », « abus de biens sociaux » et « blanchiment d’abus de biens sociaux ». La société de communication de ce dernier, Riwal, est devenue le principal prestataire de services du FN depuis l’arrivée de Mme Le Pen à sa tête.