Il y a au moins un point commun entre Jean Roucas et Yves de Kerdrel, directeur général de Valeurs actuelles. Ils sont les têtes de gondole de l’ahurissante campagne de dézingage qui vise Christiane Taubira depuis les attentats de janvier. Jean Roucas, ancien «humoriste» du Bébête Show de TF1, désormais frontiste revendiqué, a posté deux tweets, au lendemain des drames de Charlie Hebdo, Montrouge et de l’Hyper Cacher, accusant Taubira d’être responsable des tueries :

A la une du "Valeurs actuelles" du 29 janvier.

Le Valeurs actuelles d’Yves de Kerdrel, donc, pense tout comme Jean Roucas. L’hebdomadaire embraye deux semaines après. En une du numéro sorti la semaine dernière, on voit plein pot une photo de Christiane Taubira barrée d’une mention «Coupable». Il n’est pas dit sur la couverture qu’elle est coupable des attentats, mais c’est dit explicitement dans la vidéo qui fait office de teaser. Le directeur général du magazine y assure : «Nous déclarons Christiane Taubira coupable d’aveuglement, de laxisme, d’idéologie, de sectarisme. Sans cet aveuglement, sans ce laxisme, sans ces réformes pénales à répétition et cette culture de l’excuse que Christiane Taubira invoque indéfiniment, peut-être n’aurions-nous pas eu cette terreur qui s’est abattue sur Paris avec les attentats à Charlie Hebdo ou à l’Hyper Cacher.» L’accusation est gravissime.

Sophisme d’une bêtise absyssale

Xavier Raufer, criminologue peu connu pour son sens de la nuance, l’étaye en pages intérieures dans une interview titrée : «Les hommes politiques ont du sang sur les mains.» Les hommes politiques, mais surtout une femme politique, comprend-on. Extrait de l’interview : «Tous les terroristes qui sont passés à l’acte entre 2012 et 2015, qu’il s’agisse de Mohamed Merah, de Mehdi Nemmouche, du Bilal de Joué-lès-Tours, des deux frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, sont d’abord et avant tout des criminels endurcis. Tous ces individus, dans un Etat de droit normal, auraient dû se retrouver en prison pour dix ou vingt ans. Dans la France de Christiane Taubira, ils se promènent dans la nature.»

Passons aux faits. Comme Désintox l’avait rectifié, Roucas dit − et tweete − n’importe quoi. La réforme pénale de Christiane Taubira n’a «tué personne» pour la raison simple qu’elle a été promulguée après la libération des terroristes. La charge de Valeurs actuelles ne vaut pas mieux. L’argument central de l’hebomadaire, en forme de sophisme d’une bêtise absyssale, est celui-là : les terroristes − lit-on page 19 − «avaient surtout une même chance, celle d’être libres au moment d’assassiner leurs victimes. S’ils avaient été en prison, les vies de 28 personnes auraient, sans doute, été sauvées». Comme le note Dominique Raimbourg, député PS et rapporteur de la réforme pénale, dans un billet consacré à cette chasse à Taubira, cet argument «traduit l’immense faiblesse de la pensée de droite et de l’extrême droite sur les questions de délinquance : la sortie de prison n’est jamais pensée. Or, tous ceux qui entrent en prison en sortent un jour». Cet argument élude aussi toute forme de réflexion sur les causes du terrorisme, les failles du renseignements, la radicalisation en milieu carcéral, etc. Mais passons.

Se tromper de garde des Sceaux

Donc la cause des attentats, c’est que les terroristes étaient dehors le jour des attentats parce que la justice est trop clémente parce que Taubira est trop laxiste. Xavier Raufer l’affirme : tous (Merah, Nemmouche, les frères Kouachi, Coulibaly) auraient dû passer «dix à vingt ans en prison» dans un «Etat de droit normal». Or, «dans la France de Taubira, ils se promènent dans la nature». Sans entrer dans le détail des condamnations de chacun (Merah était considéré comme un petit délinquant), il suffit de s’arrêter sur le cas de Saïd Kouachi, dont on voit mal quelle justice de quel Etat de droit aurait pu l’enfermer vingt ans puisqu’il n’a jamais été condamné à aucune peine de prison. De même, au nom de quoi Chérif Kouachi aurait-il dû rester en prison dix ans de plus, puisque les charges qui pesaient sur lui ont été levées à la fin de l’été 2013 ? Et quand bien même la justice aurait-elle été trop clémente, en quoi Taubira en serait-elle comptable ? Toutes les condamnations ont été prononcées avant son arrivée au ministre de la Justice. Factuellement, aucune mesure prise par la garde des Sceaux depuis son arrivée n’a eu le moindre impact sur le devenir judiciaire ou carcéral des auteurs des actes terroristes de ces dernières années.

Dans sa vidéo accusatrice, Yves de Kerdrel tente un autre argument. Si la politique pénale de Taubira n’est pas responsable de leur condamnation, au moins est-elle responsable de leur suivi une fois dehors. Et le directeur général de Valeurs actuelles d’expliquer «précisément» (sic) pourquoi Taubira est coupable : «Il n’est pas normal que, dans la France d’aujourd’hui, un Kouachi qui devait pointer au commissariat quatre fois par jour ait pu aller se promener au Yémen.» C’est d’une part prêter beaucoup de responsabilités à un garde des Sceaux. Et c’est d’autre part se tromper de garde des Sceaux. C’est à l’été 2011 que le voyage au Yémen des frères Kouachi s’est déroulé.

Il faudrait que Kerdrel s’essaye à l’humour. Le Bébête Show,c’était pas drôle. Mais au moins c’était pas grave.

Cédric MATHIOT