Traitement de défaveur

POLITIS

 

Par Ingrid Merckx19 septembre 2013

 

Des tribunaux d’exception seront inaugurés à l’aéroport de Roissy pour juger les étrangers. Un projet qui pourrait créer un dangereux précédent.

Jugé à la descente de l’avion. Pourquoi pas directement à bord ? C’est la question qui se pose à la veille de l’ouverture de deux salles d’audience délocalisées au bord de l’aéroport Charles-de-Gaulle. La première doit être inaugurée le 30 septembre. Voisine du centre de rétention (CRA) du Mesnil-Amelot, sous les pistes de l’aéroport, elle accueillera les audiences du juge des libertés du tribunal de grande instance (TGI) de Meaux, chargé de décider du maintien ou de l’expulsion des personnes retenues. Une seconde salle doit suivre en décembre à côté de la zone d’attente pour personnes en instance de Roissy. Ce sera une annexe du TGI de Bobigny, responsable du maintien des personnes non autorisées sur le territoire. Soit deux tribunaux d’exception qui pourront valider l’éloignement des étrangers, loin des regards. «  Un palais de justice, ça n’est pas seulement les ors de la République mais un lieu où trouver des interprètes, des associations de soutien, un accompagnement social, rappelle le magistrat Patrick Henriot, coprésident de l’Anafé, association d’aide aux étrangers, et membre du Syndicat de la magistrature. La délocalisation des audiences remet en cause l’indépendance de la justice : la personne jugée ne doit avoir aucun doute sur l’impartialité de la personne qui la juge. Or, dans un environnement policier, l’étranger qui débarque ne peut voir qu’un continuum entre police et justice. »

Les audiences délocalisées risquent également de limiter la publicité des débats. « Il importe que citoyens, associations et presse puissent assister aux audiences, poursuit Patrick Henriot. Mais aussi les familles, qui peuvent apporter les papiers manquants aux personnes placées en zone d’attente pour “risque migratoire” ainsi qu’un soutien moral. » En outre, l’ouverture de ces salles entérine un traitement à part. «  Des sous-services dans les préfectures, la “retenue”, sorte de garde à vue pour les étrangers, des charters spéciaux pour les expulser et maintenant des audiences dans les CRA et les aéroports ? », s’indigne Clémence Richard, de la Cimade. Pour Patrick Henriot, cette affaire crée un précédent : « On pourrait aussi bien décider de juger les délinquants directement en garde à vue… » Les audiences délocalisées ont été instaurées par la loi Sarkozy de 2003. Trois salles ont déjà vu le jour dans les CRA de Coquelles (Pas-de-Calais), Toulouse et Marseille. Les salles de Roissy et du Mesnil-Amelot représentent un saut qualitatif et symbolique. « La Cour de cassation a validé les audiences délocalisées à condition que la justice soit rendue “à proximité” du CRA et non “dans l’enceinte” », souligne Clémence Richard. Toute l’argutie porte sur la “proximité” : au Mesnil-Amelot, la justice a bien sa porte particulière, mais dans un site policier. »

En 2011, 8 541 étrangers ont été placés en zone d’attente, dont près de 80 % à Roissy. Le Mesnil-Amelot est le plus gros CRA de France, avec 240 places. Conduire les étrangers devant un juge nécessite un trajet sous escorte. C’est l’économie de ces allers et retours qui viendrait justifier l’ouverture de ces nouvelles salles pour le ministère de l’Intérieur. « Certes, on évite les désagréments du trajet, estime la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Mais il convient de mettre en balance ces avantages avec les atteintes qui seraient portées aux principes fondamentaux. » « Je ne suis pas à l’origine de cette ouverture, répond Christiane Taubira aux associations à propos de l’annexe du TGI à Roissy (18 juillet). Le ministère de la Justice s’était engagé en 2010 à utiliser ces locaux, faute de quoi il devrait rembourser l’intégralité des travaux, avoisinant les 2,7 millions d’euros. » « On peut voir là une manière de se défausser sur son prédécesseur et sur l’Intérieur, commente Patrick Henriot. On peut aussi considérer qu’en se saisissant de l’argument financier, la garde des Sceaux laisse au Premier ministre la possibilité d’un arbitrage budgétaire. » Si la mobilisation grandit, « l’espoir est permis », lance le syndicaliste. Une pétition réclamant la fermeture des deux nouvelles salles a recueilli 4 000 signatures. Des magistrats et défenseurs des droits de l’homme font front dans une tribune intitulée « Défendre et juger sur le tarmac » (Libération, 5 juin). Le Conseil national des barreaux réclame l’abandon du projet. Et le 12 septembre, devant sept associations, François Hollande a insisté sur le fait que la question des étrangers devait « être traitée selon les règles du droit commun, en particulier en ce qui concerne l’accès à la justice, au logement, à la santé, à l’école… ».


Roms: la haine déferle et Valls souffle sur les braises

 

| Par Carine Fouteau

http://www.mediapart.fr/journal/france/240913/roms-la-haine-deferle-et-valls-souffle-sur-les-braises

24 septembre 2013  – Mediapart.fr

 

À six mois des élections municipales, le défouloir anti-Rom est ouvert. Les élus de tous bords multiplient les propos haineux. Loin de calmer les choses, le ministre de l’intérieur répète à l’envi que cette population a « vocation » à retourner en Roumanie et que seule une minorité souhaite s’intégrer en France.

À l’unisson, les élus locaux de tous bords se sont passé le mot pour faire des Roms les principaux responsables de leurs difficultés. En quelques semaines, sur un fond d’hostilité préexistant, ils ont créé un “problème rom” en France. Chômage ? Fermeture d’usines? Pouvoir d’achat ? Inégalités ? Santé ? Non, le problème, d’après eux, ce sont les Roms. Cette population de citoyens européens démunis, dont le nombre est estimé à 20 000 en France, un chiffre stable depuis une décennie selon les chiffres officiels, cristallise le débat public au point de devenir un sujet médiatico-politique incontournable.

Les maires étant en première ligne face aux installations de campements illégaux, ils se servent de la tribune offerte par les élections municipales, prévues pour se tenir les 23 et 30 mars 2014, pour clamer, tantôt leur impuissance, tantôt leur haine. Les Roms étant des ressortissants européens, le scrutin européen, fixé au 25 mai, risque de prolonger d’autant la période de défouloir. Et voici donc l’agenda des 6 prochains mois posé.

Dans un appel à la violence à peine déguisé, le maire UMP de Croix (Nord), Régis Cauche, a déclaré, à propos des quelque 200 Roms installés sur sa commune, que « si un Croisien commet l’irréparable, je le soutiendrai », en référence au bijoutier de Nice qui a tué un homme venu braquer sa boutique. Il a par la suite regretté une « phrase malheureuse » après l’avoir d’abord maintenue. « Les Roms n’ont rien à faire à Croix. Oui, s’il y a un dérapage, j’apporterai mon soutien. La population en a assez », indiquait-il à La Voix du Nord en rapportant qu’un agriculteur de la ville avait tiré à blanc avec sa carabine pour effrayer des Roms qui, d’après lui, tentaient de voler ses bêtes.

À peine une semaine auparavant, Jean-Marie Le Pen, à l’occasion de l’inauguration d’une permanence du FN à Six-Four-les-Plages (Var) a fait se boucher le nez de son auditoire. « Ils attendent, ils attendent, (…) ils sont là dans les starting-blocks, exactement comme dans les films du Far West quand on distribuait les terres et que le préposé tirait un coup de feu et que tout le monde partait, qui avec sa carriole, qui avec son vélo, qui à la course pour essayer de se tailler un bout de terrain », a-t-il lancé, glissant de la situation des demandeurs d’asile à celle des Roms. « Ils vont arriver, sie kommen, ils arrivent », a-t-il poursuivi, menaçant. « Oh, ce ne sera pas l’immigration la plus redoutable, mais elle sera la plus visible et la plus odorante. Je suis poursuivi pour avoir dit que leur présence était urticante et odorante, je n’ai même pas dit malodorante, j’ai dit odorante », a-t-il ironisé, avant de conclure qu’« ils vont arriver par milliers, par dizaines de milliers » et que « les gens vont se rendre compte ce que c’est que l’invasion migratoire. »

Au cours des derniers mois, la terminologie frontiste de l’invasion et de l’odeur s’est banalisée dans les lettres envoyées par des maires de droite comme de gauche à leurs administrés. Dans ces missives qui se multiplient à l’approche des élections municipales, ils expliquent n’avoir pas les moyens de faire face à l’installation de campements de fortune et en appellent aux régions, à l’État et à l’Union européenne pour leur venir en aide (lire notre enquête sur l’Essonne).

À Paris, la tête de liste de l’UMP met, elle, l’accent sur l’« insécurité », sans se soucier de véhiculer d’éventuels préjugés. Six mois en amont du scrutin, Nathalie Kosciusko-Morizet a sonné la charge : « Vous avez l’impression qu’on harcèle beaucoup les Roms ? Parce que moi, j’ai l’impression que les Roms harcèlent beaucoup les Parisiens. » Elle a fait mine de s’énerver avant d’embrayer plusieurs jours d’affilée sur ce thème, assimilant les « bandes de Roms » aux « filières du grand banditisme ». Son ex-rivale, Rachida Dati, maire du VIIe arrondissement, lui a emboîté le pas en déclarant que « maintenant, les Roms viennent arracher les sacs des enfants à la sortie des classes », en miroir aux propos de Jean-François Copé sur les « quartiers où les enfants ne peuvent plus manger leur pain au chocolat car c’est le ramadan ».

Sur la défensive, la candidate socialiste Anne Hidalgo paraît piégée. Après avoir jugé « inacceptables la stigmatisation et l’instrumentalisation politicienne du dossier des Roms », elle affirme à son tour qu’il faut « lutter contre ces réseaux criminels de délinquance à l’échelle européenne ». « Paris ne peut pas être un campement géant et je soutiens la politique de M. Valls, qui consiste à démanteler ces camps », assure-t-elle en gage de sa « fermeté », pour reprendre le terme utilisé par le ministre de l’intérieur pour qualifier sa politique d’expulsion.

Telle qu’énoncée dans la circulaire du 26 août 2012 voulue par Jean-Marc Ayrault, la politique que l’exécutif souhaite « équilibrée » entre intégration et répression, est inaudible. Elle l’est d’autant plus que Manuel Valls est le seul ministre à faire entendre sa voix sur ce dossier. Interrogé mardi 24 septembre sur France Inter, il s’est gardé de dénoncer le déferlement de propos haineux prononcés à l’encontre des Roms. Le ministre de l’intérieur a soufflé sur les braises en répétant que seule une minorité d’entre eux souhaitent s’intégrer en France. « Il faut dire la vérité, ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres. Il faut tenir compte de cela. Ce qui veut bien dire que les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie », a-t-il insisté. Cet argument différentialiste, le ministre l’a déjà développé lorsqu’il a indiqué au Figaro qu’« hélas, les occupants de campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution ».

« M. Valls devrait savoir, plus que quiconque, que l’usage de tels stéréotypes ne ressort pas d’un discours de vérité mais bien d’une volonté de stigmatiser une population dont la présence ne serait pas souhaitable en France. De tels mots dans la bouche d’un ministre de la République ne sont pas acceptables », a réagi la Ligue des droits de l’homme (LDH) dans un communiqué. La sortie du ministre le plus populaire du gouvernement a irrité jusque dans son propre camp, Sandrine Mazetier et Pouria Amirshahi montant par exemple au créneau lors des journées parlementaires du PS organisées à Bordeaux pour critiquer sa propension à braconner sur les terres de l’opposition.

Y compris à droite, la stratégie du tout-démantèlement commence à être contestée, notamment par les élus locaux qui constatent que les évacuations systématiques ne font que déplacer le “problème”. C’est le sens de la lettre que le maire de UDI de Wasquehal (Nord) vient d’envoyer à François Hollande. Il fait le constat que le récent démantèlement du plus grand camp de la métropole lilloise, demandé par Martine Aubry, se traduit par des arrivées sur sa commune. « J’ai dû, comme d’autres maires de communes limitrophes, demander l’évacuation de familles. Mais une telle démarche une fois aboutie ne me procure aucune satisfaction. Le problème se déplace de ville en ville… jusqu’à quand ? » s’interroge-t-il. C’est tout le paradoxe de la politique menée : Manuel Valls reproche aux Roms de ne pas s’intégrer tout en les empêchant de tisser des liens en les expulsant ; les maires leur reprochent d’être sales tout en leur refusant l’accès au ramassage des ordures ; les élus leur reprochent de voler tout en limitant leur accès à l’emploi.

«Paris ne peut pas être un campement géant»

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La sécurité, première des libertés ? Histoire d’une formule

http://www.liberation.fr/politiques/2013/09/24/la-securite-premiere-des-libertes-histoire-d-une-formule_934227

INTOX. La semaine dernière, Désintox épinglait Eric Ciotti essayant de justifier le cumul des mandats comme un héritage de 1789. Il faut croire que la Révolution française est un réservoir inépuisable d’argumentaires politiques foireux. Lundi, sur France 2, lors d’une émission consacrée à la légitime défense après l’affaire du bijoutier de Nice, c’est Christian Estrosi qui s’est reclamé de la Révolution pour justifier son credo sécuritaire, affirmant : «Je suis un héritier de la révolution de 1789, celle des droits de l’homme et du citoyen, qui consacre la sécurité comme la première des libertés…»

DÉSINTOX. La sécurité, première des libertés ? La formule est devenue un poncif du débat public depuis une vingtaine d’années. La droite avait même choisi en 2002 d’en faire le slogan de son projet de Loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (Lopsi). En revanche, il est inutile de la chercher dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle n’y figure pas. Et ceux qui comme Estrosi – ou avant lui Eric Besson – affirment l’y trouver risquent un gros contre-sens.

Voilà ce qu’on lit dans l’article 2 de la déclaration : «Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.»

Mais la sûreté de 1789 n’a rien à voir avec la sécurité du bijoutier de Nice… Elle ne s’entend pas comme la garantie de sécurité physique ou matérielle des citoyens contre des agressions civiles. Elle est la garantie offerte à chaque personne que ses libertés individuelles seront respectées contre une arrestation, un emprisonnement ou une condamnation arbitraire. Elle est l’affirmation d’une rupture avec l’arbitraire du pouvoir monarchique.

C’est donc au prix d’une lecture erronée – sinon d’un complet contre-sens – que certains hommes politiques invoquent aujourd’hui la «sécurité, première des libertés», pour justifier la limitation des libertés individuelles. Ce qu’expliquait Robert Badinter dans une interview au Monde, lors de l’examen de la loi Perben en 2004 : «Dans le discours politique actuel, le terme de sécurité est magnifié. On proclame que c’est la première des libertés. On entretient ainsi la confusion. Car ce qui est consacré dans la Déclaration des droits de l’homme, c’est la sûreté, c’est-à-dire l’assurance, pour le citoyen, que le pouvoir de l’Etat ne s’exercera pas sur lui de façon arbitraire et excessive. Le droit à la sûreté, c’est la garantie des libertés individuelles du citoyen

N’en déplaise à Estrosi, l’affirmation selon la quelle la «sécurité est la première des libertés» a donc une origine moins noble que la déclaration de 1789… et bien plus récente. En fait, c’est à partir du début des années 80 qu’elle commence à infuser le débat public, même si elle est dans un premier temps contestée par la gauche.

En 1980, le garde des Sceaux Alain Peyrefitte l’affirme à de nombreuses reprises, lors de l’examen de son projet «Sécurité et Liberté» : «La sécurité est la première des libertés.» Ce à quoi Pierre Mauroy, répond, en 1981, sans doute moins éloigné de l’esprit révolutionnaire : «La droite dit : « la première liberté, c’est la sécurité. » Nous disons au contraire : « la première sécurité, c’est la liberté. »»

Mais cette opposition va lentement s’éroder. La sécurité prend une place grandissante dans l’argumentaire de la gauche. Dans son discours de politique général en 1997, Lionel Jospin qualifie la sécurité de «droit fondamental de la personne humaine».

Et lors de la dernière campagne présidentielle, on a entendu François Hollande déclarer, après Sarkozy ou Jacques Chirac, que la sécurité était la première des libertés. Notamment lors d’un meeting à Ajaccio le 24 mars 2012 (à 25mn23s) :

Chirac en 1998 : «Je vous rappelle que la sécurité est la première des libertés» (7mn59)

Notons toutefois que ce slogan continue de heurter quelques personnalités socialistes, comme Jean-Jacques Urvoas, qui en 2010, écrivait sur son blog tout le mal qu’il pensait d’une formule devenue tellement banale qu’Estrosi parvient à affirmer sans être démenti qu’elle nous arrive tout droit des Lumières.

Cédric MATHIOT


Dans le Finistère, «c’est l’hécatombe» dans l’agroalimentaire

| Par Rachida El Azzouzi – Mediapart.fr

http://www.mediapart.fr/journal/france/240913/dans-le-finistere-cest-lhecatombe-dans-lagroalimentaire

24 septembre 2013
Tilly-Sabco, 20 septembre 2013
Tilly-Sabco, 20 septembre 2013© Rachida El Azzouzi

Doux, Tilly-Sabco, Gad, Marine Harvest… La filière agroalimentaire bretonne est en crise comme jamais depuis trente ans. Dans le Finistère, plus de 4 000 emplois sont menacés dans un rayon de quelques kilomètres. Reportage dans les pas de Corinne Nicole, déléguée CGT de l’entreprise Tilly-Sabco, géant du poulet congelé dans la tempête.

De notre envoyée spéciale dans le Finistère

D’habitude, c’est elle qui harcèle ses enfants : « À quelle heure tu rentres ? Tu dînes à la maison ? » Mais depuis le 18 juillet, le rapport s’est inversé. C’est elle qui envoie désormais des SMS à sa cadette : « Ne m’attendez pas, je vais rentrer très tard. » Car à cette date, Bruxelles a pris de court la filière avicole bretonne en coupant le robinet des « restitutions », ces aides européennes accordées aux exportateurs de poulet congelé dans le cadre de la politique agricole commune (PAC), qui permettaient de survivre face à la concurrence du « poulet javel » brésilien et américain, 30 à 50 % moins cher.

Déléguée CGT de l’abattoir Tilly-Sabco, fleuron de la petite commune finistérienne de Guerlesquin à vingt minutes de Morlaix, et autre géant du poulet congelé breton après le groupe Doux, Corinne Nicole, 46 ans, n’a plus une minute pour les siens. Quand elle ne sillonne pas, la nuit tombée, la campagne armoricaine pour ramasser dans son quarante-quatre tonnes des centaines de poulets vivants dans les fermes – son boulot, depuis qu’elle a perdu son épaule gauche à force de gestes répétitifs il y a deux ans –, cette ouvrière passée par tous les services de l’abattoir avant de se reconvertir en interne, santé oblige, chauffeur-routier, passe son temps à gérer la crise sociale qui gronde.

Corinne Nicole, élue CGT, porte-parole des "Tilly"
Corinne Nicole, élue CGT, porte-parole des « Tilly »© Rachida El Azzouzi

Cet été, elle a consacré ses trois semaines de vacances au dossier, pris seulement trois jours pour aller à la mer en famille et démissionné de son mandat de juge des prud’hommes « pour être à 100 % dans la lutte ». Depuis la rentrée et l’arrivée de l’automne, le « mis du », « le mois noir », dit-elle en breton, le calendrier s’est accéléré. Il faut courir de comités d’entreprise extraordinaires en manifestations à travers la région, à la rencontre des élus locaux, des ministres, pour les interpeller sur le drame qui s’annonce en Bretagne « si l’Europe ne revoit pas sa décision, si l’État ne fait rien ». Il faut aussi gérer le stress grandissant des collègues, des équipes de jour comme de nuit – 332 salariés et une centaine de précaires paniqués à l’idée de perdre leur emploi –, les rassurer en leur déroulant un avenir qu’elle-même sait incertain sinon condamné par l’arrêt des restitutions et l’effondrement du marché.

Ce vendredi 20 septembre, Corinne Nicole a dormi à peine deux heures, tout juste croisé au petit-déjeuner son mari « plutôt compréhensif ». Charpentier de marine, il construit des bateaux de luxe en bois sur le chantier de Guip dans le port de Brest pour les patrons du Cac 40 – « un autre monde » – et gagne un peu plus que le Smic. La journée s’annonce longue, très longue. Elle a prévu deux paquets de cigarettes pour tenir le coup et déjà avalé un litre de café. Elle doit d’abord passer à l’usine à Guerlesquin où les mesures de chômage partiel sont très mal vécues. Contrainte de réduire de 40 % sa production, l’entreprise, qui perd 400 000 euros par semaine depuis le coup d’arrêt de la commission européenne, ferme ses portes du 23 au 27 septembre.

© Rachida El Azzouzi

Les salariés seront la variable d’ajustement. Ils ne feront plus 35 heures mais 30 et doivent épuiser leur reliquat de congés payés avant que l’État prenne en charge le chômage partiel. La semaine suivante, ils travailleront trois jours par semaine en deux fois huit heures puis à partir du 7 octobre, quatre jours par semaine toujours en deux fois huit. Pour celles et ceux qui travaillent de nuit, soit 1 700 euros net de salaire mensuel en moyenne contre 1 300 euros pour un salarié de jour, le coup est rude. « C’est 300 à 400 euros de perte sur la fiche de salaire, ce qui est énorme, car les primes de panier, qui correspondent au travail de nuit, ne seront pas prises en compte. Quant à la centaine de précaires, intérimaires et CDD, ils ne seront pas reconduits et se retrouvent sur le carreau dès la fin du mois », explique la porte-parole des « Tilly » en pressant le pas.

Elle doit se rendre à Quimper, la préfecture du Finistère à une petite heure de Guerlesquin où elle a rendez-vous avec les camarades de la CGT et FO des entreprises avicoles et porcines Doux et Gad, toutes deux en redressement judiciaire, pour lancer un énième cri de détresse. Ils espéraient un face-à-face avec François Hollande. Le chef de l’État doit inaugurer une usine de Vincent Bolloré, spécialisée dans la fabrication de batteries pour voitures électriques à Ergué-Gabéric près de Quimper, « une usine qui va bien ». Mais ils ont été déboutés et devront se contenter de Valérie Metrich-Hecquet, « conseillère du président sur l’agriculture, développement rural et pêche ». « Une techno », peste Corinne.

L'inquiétude a gagné les salariés de Tilly-Sabco
L’inquiétude a gagné les salariés de Tilly-Sabco© Rachida El Azzouzi

La syndicaliste, qui ne digère toujours pas que la filière avicole ait été « snobée » le 12 septembre dernier, pour raisons de sécurité, par Jean-Marc Ayrault lors du Space, ce salon de l’agriculture destiné aux pros de l’agrobusiness où chefs d’entreprise, salariés et élus avaient formé une chaîne humaine de 3 000 personnes, est scandalisée de voir le président socialiste pour lequel elle a voté « se précipiter au chevet du copain de Sarko, du capitalisme du Fouquet’s et célébrer uniquement les entreprises en bonne santé » : « Pendant la campagne présidentielle, il s’est fait fort de visiter les usines en difficulté pour que nous, ouvriers, votions pour lui. Mais aujourd’hui, il n’a plus besoin de nous. »

Elle dit ça en fumant de colère sur sa cigarette et en exhibant un article de Ouest France qui a suscité des rires jaunes dans les ateliers. Le récit de la réception organisée le 23 août dernier à l’Élysée par François Hollande autour d’un Condrieu 2009 et d’un Pommard premier cru en l’honneur d’une quinzaine de chefs d’entreprise bretons, « que des usines qui vont bien, la Bretagne des Bisounours, sans les secteurs en crise », constate encore Corinne, consternée.

«Qui voudra de nous ? La moyenne d’âge, c’est 50 ans et on est tous cassés par les TMS»

Elle aurait aimé que son patron, Daniel Sauvaget, soit convié à la table de la présidence, ainsi que ceux à la tête d’usines « dans une merde noire » : Gad, Doux, Amice Socquet, Boutet-Nicolas, Marine Harvest… Cette dernière qui transforme saumons et truites sur trois sites finistériens (Poullaouen, Landivisiau et Châteaulin), ferme en 2014 son site de Poullaouen et celui de Châteaugiron en Ille-et-Vilaine, soit plus de 400 emplois supprimés. « L’heure est grave en Bretagne », répète Corinne en prenant à chaque fois son air le plus sérieux derrière ses lunettes de presbyte.

Longtemps épargnée par les restructurations industrielles, la région, berceau de l’agroalimentaire intensif français, pique du nez. Il y a eu l’automobile avec le plan social de PSA Rennes en 2012, laissant sur le bord de la route 1 400 salariés et des dizaines de sous-traitants. Il y a maintenant l’agrobusiness qui dérouille comme jamais depuis trente ans. En cinq ans, le taux de chômage a doublé pour atteindre 9,1 % à la fin du 1er trimestre 2013.

Un avenir compromis aussi pour ces employés de Samsic, l'entreprise de nettoyage prestataire de Tilly
Un avenir compromis aussi pour ces employés de Samsic, l’entreprise de nettoyage prestataire de Tilly© Rachida El Azzouzi

Œufs, porc, poulet… Ces filières, qui représentent 40 % de l’activité de la Bretagne et autant d’emplois, agonisent, rattrapées par la réalité impitoyable du marché mondial. Elles pourraient tomber comme des châteaux de cartes, payant cash la fin du « miracle agricole breton », ce modèle très décrié, pas que par les écologistes, basé exclusivement sur l’agriculture intensive qui s’est développée dans les années 1960 grâce au soutien de la politique agricole commune (PAC) et sous l’impulsion de l’État, en associant production de masse de porcs, de volailles, et usines performantes de transformation animale où le Smic et les TMS (troubles musculo-squelettiques) sont la norme. Dans le Finistère, le ciel économique est particulièrement bas, plongé dans une épaisse brume.

« C’est l’hécatombe. Dans un rayon d’à peine cinquante kilomètres, plus de 4 000 emplois directs sont menacés au même moment et le double d’emplois indirects. Toute la chaîne trinque, des éleveurs aux ouvriers en passant par les transporteurs, les artisans, les commerçants », décrit Corinne Nicole, en filant à travers les monts d’Arrée au volant de sa voiture pour être à l’heure à la préfecture. Elle écarquille son regard bleu : « Qu’est-ce qu’on va devenir, qui voudra de nous ? La moyenne d’âge dans nos abattoirs, c’est 50 ans, on est tous cassés par les TMS et de toute façon, il n’y a pas de boulot ! Ce n’est pas le tourisme breton qui va nous faire vivre. Moi-même, pour retrouver un poste, ce sera la croix et la bannière. À l’usine, on reçoit dix CV de chauffeur-routier par jour. »

Comme Doux, Tilly-Sabco exporte l'essentiel de ses poulets congelés "halal" vers le Moyen-Orient
Comme Doux, Tilly-Sabco exporte l’essentiel de ses poulets congelés « halal » vers le Moyen-Orient© Rachida El Azzouzi

« Dans ma circonscription, 10 % de la population active vit de l’agriculture et de l’agroalimentaire. C’est l’angoisse absolue. Il ne manquerait plus que les légumes flanchent et nous sommes morts », surenchérit Gwenegan Bui, le député socialiste de la quatrième circonscription du Finistère, l’une des plus touchées avec, à l’ouest, « le séisme Gad » et, à l’est, « le cataclysme Tilly-Sabco ». Cette dernière entreprise, si elle venait à déposer le bilan, serait un drame social, humain mais aussi financier pour le petit village de Guerlesquin sorti du granit. Il se retrouverait sans station d’épuration car il est branché à celle de l’usine, une décision de Jacques Tilly, le patriarche-fondateur de l’abattoir, sorte de « Ceaucescu du Tregor », ancré à droite, qui a dirigé la commune pendant près d’un quart de siècle de 1965 à 1989.

« Non seulement vous perdez des habitants, de l’emploi, donc des recettes fiscales, mais en plus, vous devez créer une station d’épuration à trois millions d’euros », imagine déjà Gwenegan Bui. Il contemple impuissant « le massacre dans l’agroalimentaire » avec ses homologues socialistes des sixième et cinquième circonscriptions, Richard Ferrand et Chantal Guittet ; voit la contestation paysanne se durcir mois après mois, rejointe par celles des ouvriers de l’agroalimentaire, avec des actions coups de poing et des jacqueries, comme le portique écotaxe, arraché et incendié début août, par 450 manifestants à Guiclan dans le fief du cochon breton, pour s’insurger contre l’application de la future taxe sur les poids lourds issue du Grenelle de l’environnement, vécue comme un nouveau prélèvement en pleine crise.

«Qui voudra de nous à 50 ans ?»
«Qui voudra de nous à 50 ans ?»© Rachida El Azzouzi

Devant les tribunaux de commerce, c’est l’embouteillage de dossiers, tous plus compliqués. Gad, le spécialiste de l’abattage, la découpe et la transformation de viande de porc, confronté à plus de 40 millions d’euros de pertes, victime de la concurrence des abatteurs allemands qui abusent du dumping social, est en sursis depuis la fin février. Son actionnaire majoritaire, le groupe coopératif Cecab, l’un des poids lourds de l’agroalimentaire français, veut sacrifier le site historique de Lampaul-Guimiliau, dans le Léon, et son atelier de charcuterie de Saint-Nazaire, soit 900 emplois en jeu, pour se recentrer sur le second abattoir du groupe à Josselin dans le Morbihan (plus de 600 salariés), où 343 emplois pourraient être créés.

« Une aberration », dénoncent les syndicats, alors que deux millions de porcs se trouvent dans un rayon de 30 kilomètres de l’abattoir finistérien. Mais, en l’absence de repreneur déclaré, l’avenir de ce site, qui sera fixé d’ici le 9 octobre, paraît très compromis. « Il faut déclencher un droit d’alerte pour la Bretagne. Il manque aujourd’hui une étincelle pour que tout s’embrase », s’alarme Hervé Le Bras, délégué syndical FO chez Gad, dans les colonnes de la presse locale qui se fait chaque jour l’écho de la dégringolade de la filière.

«Je fais ce métier pénible pour nourrir ma famille, je gagne à peine le Smic»

Doux, le volailler, le premier à avoir flanché en juin 2012, date à laquelle il a été placé en redressement judiciaire, s’est recentré sur l’export et la transformation (Père Dodu) après s’être allégé à l’automne 2012 de son pôle frais, liquidé au prix de la suppression d’un millier d’emplois sur 3 400, essentiellement un personnel féminin très peu formé. Résultat : un an plus tard, seules 20 personnes ont retrouvé un CDI ! Il doit présenter ce mardi 24 septembre son plan de continuation devant le tribunal de commerce de Quimper. La semaine dernière, le groupe saoudien Almunajem, l’un de ses premiers clients, a fait savoir qu’il pourrait acquérir 25 % du capital du groupe breton. La fin du cauchemar ? Les syndicats restent prudents.

On les retrouve ce vendredi 20 septembre en fin d’après-midi dans un petit bar de Quimper, à l’écart des klaxons assourdissants des fourgons des artisans du bâtiment, qui défilent dans les rues pour dénoncer le matraquage fiscal, une TVA trop élevée et la concurrence des auto-entrepreneurs. La délégation Tilly-Doux-Gad est « lessivée » par les deux heures d’entretien en préfecture avec la conseillère agriculture de Hollande.

La délégation Tilly-Sabco-Doux-Gad n'a pas décroché d'entretien avec Hollande mais elle a rencontré sa conseillère agriculture
La délégation Tilly-Sabco-Doux-Gad n’a pas décroché d’entretien avec Hollande mais elle a rencontré sa conseillère agriculture© Rachida El Azzouzi

« On ne parle pas la même langue, nous, on parle avec nos tripes, eux, avec des grands mots que personne ne comprend. Ils sont vraiment trop technos, on dirait que leurs réponses ont été apprises par cœur et qu’ils les servent à tous en adaptant le vocabulaire selon le secteur en crise », lâche Corinne, la déléguée de Tilly, en se demandant « si tout ça sert à quelque chose et s’ils ne (nous) ont pas déjà abandonnés ». Elle ne carbure pas encore aux anxiolytiques comme lors du plan social de 2006 lorsque, dans la foulée de la grippe aviaire, l’usine s’était séparée de la moitié de son effectif. Elle espère « ne pas y retoucher » mais là, elle a un « coup de calgon » et les yeux mouillés.

Comme Nadine Hourmant, la déléguée centrale FO de Doux, elle a pleuré dans le bureau, déstabilisant la conseillère de Hollande. C’est Pascale, la déléguée CFDT de Tilly, qui a craqué la première. Elle s’est mise à égrener les potentielles répercussions désastreuses de la décision de l’Europe de couper les restitutions sur leurs familles smicardes, dont de nombreux couples employés dans les abattoirs à la ronde sinon le même, endettées par les crédits immobiliers et à la consommation, sans qualification, ni perspectives dans cette contrée rurale du bout du monde, avec « les enfants qui demandent si on va dormir sous les ponts ».

Tilly-Sabco, 20 septembre 2013
Tilly-Sabco, 20 septembre 2013© Rachida El Azzouzi

« Ils veulent quoi ? Que la Bretagne se vide de ses actifs ? Qu’elle soit une terre de résidences secondaires pour riches Parisiens ? » demande Corinne qui se force à acheter chez les petits commerçants de Scrignac, son village blotti dans le parc naturel régional d’Armorique, « même si c’est plus cher » pour que sa commune ne devienne pas une carte postale pour touristes à la recherche de « Breizh power » sur la route des enclos paroissiaux, et un désert sans boulangerie, ni pharmacie, ni tabac, ni médecin.

Nadine, 23 ans d’abattoir chez Doux, trois enfants, a donné à la conseillère sa lettre ouverte, écrite la veille, à François Hollande. Elle espère « une réponse avec des actes concrets, pas une réponse toute prête, de politesse ». Dans sa missive (que vous pouvez lire ici), elle insiste sur « toutes ces entreprises en danger qui font tourner l’économie d’une région, d’un pays, et permettent la rémunération des têtes pensantes déconnectées de la vraie vie qui ne pensent qu’à leur propre personne, mandats et indemnités ». Elle demande au président sa « position » – « Est-ce taxer encore plus la classe ouvrière, donner plus d’argent aux riches ? » – et l’invite à venir travailler sur le site de Châteaulin pour qu’il prenne « conscience des conditions de travail et de la vraie vie ».

© Rachida El Azzouzi

Souvent, raconte Corinne, on les méprise, « les écolos du coin et d’autres » : « Vous faites un boulot de merde et un poulet de merde qui pollue la Bretagne. » Ça la rend « dingue » : « Qu’ils nous donnent du boulot, qu’ils trouvent un modèle viable si celui-ci est condamné et condamnable ! Je fais ce métier pénible pour nourrir ma famille, je gagne à peine le Smic, je sacrifie ma santé. » Bretonne d’origine, elle aime viscéralement son pays, ne veut pas en partir, voit bien les désastres de la surproduction, la pollution des eaux, les algues qui prolifèrent sur les plages…

« Mais ce n’est pas nous qui avons laissé faire les abus, béni aveuglément les puissants de l’agroalimentaire à coups de subventions, s’enflamme-t-elle. Comme je sais faire la différence entre un petit artisan étranglé par les taxes et un Bolloré, je fais la différence entre les gros industriels de l’agroalimentaire qui touchent des milliards d’aides, se font un maximum de pognon sans se soucier de l’écosystème pendant que leurs ouvriers triment au Smic et les petits éleveurs qui galèrent. Mais je suis aussi un maillon de la chaîne et je dois être solidaire de toute la filière aujourd’hui même si la solidarité n’a pas toujours fonctionné avec les syndicats agricoles ultralibéraux. »

«Ils disent qu’ils ont essayé la droite, la gauche, qu’ils peuvent bien essayer Marine Le Pen»

Corinne Nicole a « peur » que la crise que traverse l’agroalimentaire profite au Front national, une crainte partagée par ses camarades de Doux et Gad ainsi que par de nombreux élus socialistes qui voient dans leurs permanences la désespérance sociale gagner l’électorat ouvrier et paysan. « Bertrand, Gaymard, Lemaire, maintenant, Le Foll. On les a tous alertés bien avant la crise et les dépôts de bilan. Aujourd’hui, la gauche dit nous écouter mais elle doit passer à l’action. Sans réponse de sa part et parce qu’on a vu ce que donnait la droite, c’est un boulevard qui s’ouvre pour le FN. Les idées et la façon de s’exprimer de Le Pen font qu’elle parle aux ouvriers », prévient Nadine, la déléguée FO de Doux qui voit monter la popularité du FN chez les licenciés comme les non-licenciés.

« Dans l’usine, témoigne à son tour, Corinne, la déléguée de Tilly, jamais on n’a autant assumé ouvertement de voter Le Pen. À la machine à café ou sur les postes de production, les collègues en parlent sans se cacher encore plus depuis que leur emploi est menacé. Ils disent qu’ils ont essayé la droite, la gauche, qu’ils n’ont rien fait pour sauver leur emploi, améliorer leur pouvoir d’achat et que, par conséquent, ils peuvent bien essayer Marine Le Pen. En plus, son discours anti-système, anti-Europe séduit car pour beaucoup, si nous en sommes là, c’est la faute de l’Europe, de l’euro qui nous bouffe. »

Tilly-Sabco, 20 septembre 2013
Tilly-Sabco, 20 septembre 2013© Rachida El Azzouzi

« Beaucoup ont voté Hollande à la présidentielle parce qu’ils ont le cœur à gauche mais ils se sentent aujourd’hui trahis, les précaires comme les CDI, poursuit la syndicaliste. Ils se lèvent à trois heures du matin et n’arrivent pas à payer leurs factures. Seul ou en couple, ils voient leurs impôts augmenter alors qu’ils gagnent tout juste le Smic, paient le crédit de la maison, l’assurance de la voiture quand ils n’en ont pas deux car ici, c’est indispensable. Ils dépassent de quelques euros le quotient familial, ce qui fait qu’ils n’ont pas d’aides sociales, ne peuvent pas se payer de mutuelle, soigner leurs enfants. Ça suffit pour qu’ils finissent le mois dans le rouge et penchent FN plus de colère que d’adhésion. »

Elle se demande d’ailleurs, « si en en parlant, elle ne participe pas à faire le lit de ce parti anti-démocratique comme les médias, la télé en particulier qui ne parle que d’insécurité, de fraudes à la Sécu, de terroristes, de kalachnikovs dans les banlieues ». Dans son sac, la une du Télégramme du jour, consacré justement au « plan d’attaque du FN en Bretagne » à quelques mois des municipales de 2014. En 2008, le parti extrémiste n’avait présenté qu’une liste dans la région, à Lorient mais sans décrocher de siège municipal. Cette fois, il devrait présenter des listes dans les quatre départements.

La une du Télégramme, vendredi 20 septembre
La une du Télégramme, vendredi 20 septembre© RA

« Bien que son leader historique y ait vu le jour, le sol armoricain n’a jamais été un terreau favorable pour les Le Pen dont les thèmes de prédilection, immigration, délinquance, ont ici moins de résonance que dans la France d’en face. Mais les scrutins de 2012, présidentiel et législatif, ont marqué une première réelle percée. (…). La barre des 10 % n’est plus inaccessible en Bretagne », écrit le journaliste René Perez.

Corinne constate chaque jour un peu plus l’avancée du FN, y compris parmi les siens, à son grand désarroi, dans cette terre de tradition démocrate-chrétienne qui voit rose depuis les régionales de 2004. Dans ce département à la campagne parsemée de croix et de chapelles, où la foi religieuse a laissé ses marques, « le débat autour du mariage pour tous a aussi fini de radicaliser certains esprits », note-t-elle. Communiste et athée, elle a découvert, « révulsée », l’homophobie qui régnait autour d’elle, à l’usine et chez les routiers, ces derniers mois. « Ils ne comprennent pas que la séquence sur le mariage pour tous ait tant occupé le gouvernement alors que la priorité des priorités, c’est l’emploi, la lutte contre le chômage. »

Trois heures du matin, sur le parking de l'usine, Jean-Claude veut durcir le ton
Trois heures du matin, sur le parking de l’usine, Jean-Claude veut durcir le ton© Rachida El Azzouzi

La veille, encore, elle a mesuré l’attrait du FN lorsqu’elle a rendu visite aux équipes de nuit. Plein de copains l’ont prévenue qu’ils avaient fait leur choix et pas sur le ton de la plaisanterie. Elle a aussi vu poindre une autre tension qui l’inquiète car elle ne saura pas « maîtriser » : l’envie d’en découdre, de radicaliser les actions. À l’image de Jean-Claude, 30 ans d’abattoir, qui veut faire « comme les agriculteurs jamais poursuivis, jamais condamnés alors qu’ils mènent des actions violentes, qu’ils saccagent des grandes surfaces, des biens publics pour des millions d’euros sans que les CRS ne les arrêtent ».

Son discours musclé sur le parking à trois heures du matin à la sortie de l’usine a fait des émules. Corinne en a discuté le lendemain avec l’agent des renseignements généraux qu’elle a croisé devant la préfecture de Quimper. Il suit les manifs de la filière avicole. Lui aussi a les mêmes remontées du terrain. Du Sud au Nord-Finistère en passant par le Centre-Bretagne, « les salariés sont chauds bouillants. Ils ne pourront pas dire là-haut que nous ne les avons pas prévenus »…

La boîte noire :Ce reportage a été réalisé du 19 au 23 septembre. Toutes les personnes citées, sauf mention contraire, ont été rencontrées à cette occasion à l’exception du député socialiste Gwenegan Bui, rencontré dans son bureau de l’Assemblée nationale à Paris, le 17 septembre.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/240913/dans-le-finistere-cest-lhecatombe-dans-lagroalimentaire

Manuel Valls nourrit la bête immonde

|  Par Philippe Marlière

blog : http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere/240913/manuel-valls-nourrit-la-bete-immonde

Manuel Valls est un personnage politique dont les idées sont insignifiantes à gauche. En effet, ce qu’il dit ou promeut est incompatible avec les valeurs d’égalité, de solidarité, de fraternité et de tolérance que porte la gauche.

J’ai récemment ébauché une analyse de son sarkozysme décomplexé[1] et j’ai décrit son conformisme politique qui s’inscrit dans l’air du temps « austéritaire » des droites réactionnaires[2].

Le ministre de l’Intérieur a beau porter les couleurs du Parti socialiste, tout dans ses propos et son action le marque à droite : une droite dure, celle des Sarkozy et Guéant avec qui il partage la même appétence pour les politiques économiques néolibérales (Valls confesse être un admirateur de Tony Blair) et pour les rodomontades répressives.

Si j’étais un militant de ce parti, je me garderais de confier à Manuel Valls la direction d’une section locale du PS, tant je redouterais que son action ne la déshonore. Peine perdue : Manuel Valls n’est pas à la tête d’une section socialiste, mais il dirige le ministère de l’Intérieur de la république française. C’est à ce poste extrêmement sensible, au sein d’un gouvernement de gauche, qu’il prolonge les politiques sécuritaires de MM. Sarkozy et Guéant.

Ce qui motive ce nouveau billet, ce sont les propos que Manuel Valls a tenus sur les Roms ce matin sur France Inter. À cette occasion, un pas supplémentaire a été franchi dans l’horreur et l’indignité. Renchérissant l’UMP et le FN qui font de la « question Roms » un thème majeur de la campagne municipale, le ministre de l’Intérieur a affirmé que l’intégration de ces populations est « illusoire » et que le « démantèlement des campements » et la « reconduite à la frontière » sont les seules solutions valables à ses yeux.

Manuel Valls avait pourtant mis en place des « villages d’insertion » en août 2012. Un an plus tard, Valls le conformiste choisit de chasser le Rom avec la meute et considère dorénavant qu’il s’agit d’une mesure « marginale », qui ne concerne que « quelques familles ».

Valls préconise la reconduite aux frontières des Roms, insistant sur le fait que ces populations « ont vocation à revenir en Bulgarie ou en Roumanie ». Il faudra rappeler au ministre de l’Intérieur qu’en janvier 2014, la Bulgarie et la Roumanie entreront dans l’espace de Schengen. L’expulsion manu militari de ressortissants d’États membres d’une zone de libre circulation des personnes n’est pas laissée à la discrétion d’un ministre parti à la chasse aux voix.

Mais il y a pire : Valls a affirmé, lors de cet entretien, qu’il existait une corrélation entre délinquance et présence de Roms, indiquant qu’il s’agissait là d’une « évidence ». Selon lui, le lien entre la « proximité des campements et les vols » ne faisait aucun doute. Il s’agit de l’évidence du préjugé raciste, de l’amalgame et de la pensée beauf, assurément, puisqu’aucune statistique nationale n’a jamais établi une telle corrélation. Manuel Valls a d’ailleurs reconnu qu’il n’en savait rien. Et pour cause : la police française ne peut pas relever les origines ethniques des délinquants. Les chiffres incriminant la population Rom n’existent donc pas.

Pratiquant un différentialisme culturel très en vogue dans le Front national depuis les années 80, Valls a conclu que « ces populations » ont « des modes de vie extrêmement différents des nôtres » ; les deux étant « en confrontation ». Manuel Valls a le « courage » de suivre l’extrême droite et la droite sarkozyste à la trace, voire de leur ouvrir le chemin. Quand Valls assène : « Les politiques de sécurité ne sont ni de droite, ni de gauche », il faut entendre : « Les politiques de sécurité en vogue sont de droite ; je suis donc de droite ».

En stigmatisant  de la sorte la population Roms, il se déporte sur la droite de Marine Le Pen qui est marginalement plus prudente que lui sur le plan oratoire. Anne Hidalgo a qualifié d’« indignes » des propos similaires sur les Roms de Nathalie Kosciusko-Morizet. Hidalgo a ajouté que « Paris a des valeurs, on ne stigmatise pas une population ». Son camarade Valls n’a pas ce type de scrupules. Comment va-t-elle réagir aux propos de son collègue ? Va-t-elle réagir ?

A la suite de cette énième sortie terrifiante de la part du ministre, trois questions méritent d’être posées et débattues :

1)      Faut-il rappeler à Manuel Valls, d’origine étrangère comme des millions de ses concitoyens, que la France est un pays d’immigration et un melting pot culturel et ethnique ? L’intégration n’est pas « illusoire », mais un fait, quand on s’en donne les moyens politiques.

2)      Des « indices » permettent de conclure à l’existence d’un discours vallsien qui est ethniquement différentialiste et culturellement intolérant. Ce type de discours est-il compatible avec les valeurs universalistes de la République française ?

3)      En Grèce les nazis d’Aube dorée, après avoir tenu dans un premier temps un discours d’exclusion raciste, sont aujourd’hui passés à l’acte. Depuis plusieurs mois, ils ratonnent et tuent des immigrés et des militants antifascistes en toute impunité. Dans le climat de crise généralisée en Europe, est-il responsable de la part d’un ministre de l’Intérieur de jeter en pâture une population fortement stigmatisée et rejetée ? Faudra-t-il attendre les premières ratonnades anti-Roms en France pour apporter une réponse à cette question ?


[1] http://www.politis.fr/Philippe-Marliere-Manuel-Valls-est,23443.html

[2] http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere/230813/manuel-valls-le-conformiste

Twitter : @PhMarliere


Arts nomades du 4 au 6 octobre à Leguillac de Cercles

La Ligue des Droits de l’Homme

Chancelade-Isle-Beauronne en Périgord

soutient cette action.

Arts nomades 1cliquez sur l’image pour l’agrandir

Arts nomades 2

Vendredi 4 octobre

projection-débat du film

« Liberté »

de Tony Gatlif

film Tony Gatlif


«On en a assez que les princes ne fassent rien»

Placardée sur l’un des murs, une affiche donne le ton de la séance : «Filles/Garçons : cassons les clichés !» Dans la classe de CE1 de l’école polyvalente de la rue de Lancry à Paris (Xe arrondissement), c’est l’heure de la lecture commentée d’un album. Aujourd’hui, c’est Marre du rose. Soit le récit d’une petite fille gavée par cette couleur mais aussi par «les tralalas de princesse, les rubans et les poupées». «Selon vous, pourquoi le personnage en a marre du rose ?» demande Isabelle Cabat-Houssais, l’enseignante. Marwa prend la parole : «Parce que c’est un garçon manqué.» «Qu’est-ce que c’est un garçon manqué ? C’est une fille ratée ?»«Eh ben c’est une fille qui adore les jouets de garçon», répond Françoise. «Ah bon ?, s’étonne la maîtresse. Il y a des activités réservées aux garçons et d’autres aux filles ?» «Ouiii!» répondent les élèves.

Omar tempère : «Des fois, les garçons, ils jouent à la corde à sauter…» Saja ajoute que son père lui raccommode parfois ses affaires. Et Ruben raconte comment, chez sa Mamie, il coud. Sans que cela provoque éclats de rire ou moqueries. A chaque nouvelle illustration, Isabelle Cabat-Houssais les questionne. «Qu’est ce que vous en pensez ?»«Pourquoi ?»«Vous êtes d’accord ?» L’album n’est qu’un prétexte pour engager la discussion sur les couleurs, les jeux, les vêtements attribués aux garçons et aux filles.

Combattre les clichés, les comportements sexistes et les inégalités garçons-filles dès l’école primaire, c’est l’objectif de l’Education nationale et du ministère des Droits des femmes, qui frappent un grand coup en expérimentant, dans une dizaine d’académies, «les ABCD de l’égalité», des ateliers visant à déconstruire les «stéréotypes de genre», de la maternelle au CM2.

Carnaval. Isabelle Cabat-Houssais, elle, n’a pas attendu que 2013 soit déclarée «année de l’égalité garçons-filles». Voilà dix ans qu’elle «chausse les lunettes correctrices du genre» et qu’elle s’efforce d’enseigner de façon «non sexiste». Elle féminise tous les noms de métiers, s’adresse «à toutes et à tous», n’appelle pas systématiquement les mères des élèves si un enfant tombe malade, parle de «filles courageuses» et de «garçons coquets» dans ses leçons… «J’encourage les filles à s’engager corporellement dans les sports de lutte, par exemple, alors qu’elles sont plutôt éduquées à être dans la retenue. Pour les garçons, il s’agit de les inciter à se concentrer, à s’adonner à la relaxation, eux qui sont considérés comme plus agités», explique cette institutrice qui confesse, sans rire, ne pas savoir combien de filles ni de garçons elle compte dans sa classe. L’année dernière, pour le carnaval, elle a imaginé avec ses élèves quelles pourraient être les revendications des princesses des contes de fée. S’en est suivi un défilé d’écoliers avec des pancartes : «Je ne veux plus porter de robes mais des pantalons !» ;«On en a assez que les princes ne fassent rien.»

«Je réintroduis du féminin là où domine le prétendu « masculin neutre » : il ne s’agit pas de penser séparément les filles et les garçons mais bien de favoriser une réelle mixité, explique Isabelle Cabat-Houssais. Et surtout de ne pas assigner les enfants dans des rôles traditionnels ou une trajectoire prédéfinie par leur sexe.»

«Carcan». Car les faits sont là, toujours aussi désespérants. Selon un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale (IGEN), remis en juillet à Vincent Peillon, «les stratégies des élèves sont largement influencées par leur appartenance de genre». Et comme un jeu de domino, au fil de leurs orientations, les inégalités en entraînent d’autres, et les filles, qui ont pourtant une meilleure réussite scolaire, se retrouvent à la traîne sur le marché du travail.

Si Isabelle Cabat-Houssais est la seule dans son école à introduire le genre dans ses leçons, son initiative n’est pas isolée. Plusieurs enseignants font de même et des syndicats comme le Snuipp, majoritaire dans le primaire, se sont emparés de la question.

L’ambition des ABCD de l’égalité est d’uniformiser ce qui se fait au coup par coup sur le terrain. Et, à terme, de toucher tous les écoliers et de former tous les enseignants. De quoi filer des cauchemars aux membres de la Manif pour tous qui ont pris le genre comme nouvel épouvantail et incitent les parents d’élèves à créer des comités de vigilance au sein des écoles, à travers leur plan «Vigi-Gender».

Pas de quoi effrayer Isabelle Cabat-Houssais. Au cours de ces dix années de «genre», elle n’a jamais reçu de plaintes de parents. «Au contraire, certains m’ont remerciée. Il y a des enfants qui ne se reconnaissent pas dans les stéréotypes sexués et que ces séances aident à s’émanciper de ces carcans. Il s’agit aussi de les éduquer à la différence : en termes de stéréotypes sexistes, ce sont les mêmes mécanismes de discrimination qui sont à l’œuvre dans le racisme.»

Dans sa classe, sur les dossiers des chaises, les cartables restent pourtant bien roses avec des paillettes et des princesses pour les filles, et bleus avec des voitures dessus pour les garçons. «Comme pour les jouets, les fournitures scolaires sont sexuées, soupire-t-elle. Difficile d’échapper à cette vision bipolaire du monde.»

Anne-Claire GENTHIALON