En Basse-Saxe, la « ceinture de graisse » du pays prospère grâce à des salaires de misère

LE MONDE

Vive le modèle allemand !!!!!!

| 16.09.2013 à 11h20 | Claire Gatinois

 

Les raisons qui ont poussées Stefan Petrut à quitter la Roumanie pour venir travailler en Allemagne sont simples. « L’argent ». L’homme épais, à la figure bonhomme, qui ne laisse rien transparaître de trente ans de travail à la chaîne à découper les viandes dans les abattoirs, ne s’en cache pas. L’argent lui manquait tellement à Buzau, sa ville natale à 100 kilomètres de Bucarest.

Alors, en 2008, quand son ami Nicolaï, lui a parlé de ce travail d’équarrisseur en Basse-Saxe, à Essen-Oldenburg payé 1 600 euros par mois. « J’ai dit oui. J’arrive ». Quelques jours plus tard, Stefan, quarante-six ans à l’époque, laisse sur place un fils déjà grand mais emmène sa femme, Luminata, couturière. Elle lâche ses travaux d’aiguilles pour se convertir à la découpe de bestiaux. De 16 heures à deux heures du matin, pauses comprises. L’affaire est trop belle. Au début, tout va bien. Si ce n’est cet appartement sommaire dans une maison de briques de Quakenbrück, à dix kilomètres de l’abattoir que Stefan et Luminata doivent partager avec deux autres couples. Une seule salle de bains. Une toilette pour tout le monde. Le tout pour 175 euros par personne et par mois payés « au patron ». Celui-là même qui dirige l’abattoir.

Mais au bout de quelques mois, l’entreprise change le fonctionnement. Fini le salaire fixe, désormais Stefan et sa femme seront payés à la pièce : 1,31 centime (0,0131 euro) par cochon découpé pour lui, 0,98 centime pour elle. « Normalement, ça va, je suis un spécialiste », explique-t-il, fier. Solide et rompu à l’exercice, Stefan peut faire 700 bêtes par heure, donc, toucher un peu plus de 9 euros de l’heure. Mais Luminata ne tient pas la cadence. Pis au bout de quelques jours, les porcs n’arrivent plus. Danish Crown, un gros industriel de la viande qui achetait la pièces à l’abattoir de Stefan, veut changer de sous-traitant pour un autre, moins cher.

« Plus de cochons, plus d’argent », résume Stefan dans un français qu’il a appris à l’école. Sa femme et lui vivotent alors avec 500 euros mensuels. Puis, plus rien. L’abattoir fait faillite. Eux sont licenciés sans toucher les 5 000 euros et quelque qu’on leur doit encore.

« NATIONALITÉS INVITÉES »

En Basse-Saxe, le cas de ces Roumains n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’exploitation de la main d’œuvre étrangère, peu au fait de ses droits, et souvent maintenue à dessein dans l’ignorance. Depuis un an, la presse locale se fait l’écho d’histoires plus ou moins sordides recensées dans « la ceinture de graisse » de l’Allemagne, championne européenne de l’exportation de viandes.

Got Ilie, le visage mat et l’air encore espiègle de ses vingt-quatre ans en témoignent. Arrivé en Allemagne en 2010, il a passé un an payé 5 euros de l’heure, sans sécurité sociale, et avant déduction des 70 euros à régler chaque mois à son employeur pour le logement : une chambre à partager avec cinq autres Roumains.

Au fil des ans, les nationalités « invitées » évoluent mais le scénario reste le même. Un salaire de misère qui frise parfois les deux à trois euros de l’heure et des conditions de logement indécentes. « Il y a quelques semaines, j’ai été alerté par un Espagnol employé dans une découpe de volailles qui n’avait pas reçu son salaire. J’ai découvert que lui et d’autres Espagnols vivaient à soixante-dix dans 180 mètres carrés dans un restaurant désaffecté », raconte Matthias Brümmer, responsable régional du syndicat de l’alimentaire NGG.

« Des Grecs, on n’en a pas encore vus. Mais l’industrie cherche et trouve toujours ce qu’elle veut là où la misère est la plus grande « , dit-il, écœuré. « Ces industriels se vantent de traiter correctement les animaux, mais eux traitent leurs salariés comme des bêtes ! » M. Brümmer, un ancien des abattoirs, s’est rendu compte il y onze ans, grâce à un journaliste du Rheinische Post, que ces scènes dignes d’un roman de Zola existaient dans son propre pays, ce super modèle de l’Europe.

Interrogé sur de telles pratiques, Danish Crown explique que c’est le marché du travail allemand qui implique de tels niveaux de salaires. Quant aux sous-traitants, le groupe peut difficilement les contrôler, explique Jens Hansen, le porte-parole de l’entreprise danoise, ajoutant que le groupe, basé dans un pays réputé pour la générosité de son système social, ne rechigne pas à payer correctement ses propres salariés. Une stratégie d’évitement, certes, qui n’est toutefois pas éloignée de la réalité. Pour M. Brümmer, la réglementation du marché du travail allemand a permis ces dérives et l’émergence de ce qu’il appelle un « capitalisme de Manchester ».

PAS DE SALAIRE MINIMAL

Outre-Rhin, aucun salaire minimal n’est imposé dans la filière de la viande. En outre, sous le gouvernement de Gerhard Schröder (SPD) une clause a été introduite permettant à un employeur allemand de « louer » de la main d’œuvre à une entreprise étrangère, roumaine ou bulgare par exemple. Dans ce cadre, les employés sont soumis au droit du travail de leur pays d’origine, souvent moins disant.

En permettant aux industriels d’avoir recours à une main d’œuvre bon marché, la Basse-Saxe est devenue un aimant aux multinationales de la viande. Danish Crown, mais aussi le néerlandais Vion y sont représentés aux côtés des allemands Tonnies, Westfleisch, entre autres.

Résultat, dans cette région agricole, le chômage est au ras des pâquerettes (6,5 % en août selon l’agence pour l’emploi), et en dépit de l’automatisation du métier, l’industrie emploie encore 142 000 personnes, et plus de 200 000 en comptant ces travailleurs « loués », indique M. Brummer. « Aujourd’hui, si l’Allemagne arrête de produire de la viande, l’Europe fait famine ! », plaisante-t-il.

Pour lui comme pour nombre d’Allemands, ce résultat n’a pourtant rien d’une réussite. « J’ai honte. Quand je voyage à l’étranger et qu’on m’interroge à ce sujet, je suis incapable de justifier cela », confie Alexander Herzog-Stein, spécialiste du marché de l’emploi à l’institut IMK, proche des syndicats.

Dans la région, aussi, on a honte. Depuis plus d’un an, à Vechta, une petite ville tranquille, le prêtre Peter Kessen mobilise les foules pour que cesse ce « dumpig social », dénoncé également par la France et la Belgique. Pour son action, le prêtre a reçu des menaces : une peau de lapin, déposée devant sa porte en novembre dernier.

C’est que le combat de ce religieux dérange. Son objectif est d’obliger l’instauration d’un salaire minimum à 8,50 euros de l’heure, pour tous. Une lutte à la frontière entre religion et politique : la mesure figure dans le programme du SPD, en lice face à la CDU d’Angela Merkel pour les élections législatives du 22 septembre.« C’est notre responsabilité sociale », sourit-il. Et pour ceux qui redouteraient de voir alors la compétitivité de l’industrie s’effondrer, le prêtre a déjà fait les calculs. Avec ce niveau de salaire, le kilo de viande ne serait renchéri que de 5,7 centimes, dit-il. Reste que les entreprises pourraient déguerpir, à la recherche d’une main d’œuvre meilleur marché. « Qu’ils s’en aillent ! », lâche M. Brümmer.

Depuis quelques jours, la région a bon espoir de mettre fin à tout cela. A la suite d’une table ronde, mardi 10 septembre, les grands industriels se sont mis d’accord pour l’instauration d’un salaire minimum. Mais M. Brümmer se méfie. « Ce n’est pas la première fois qu’en période préélectorale on nous fait des promesses. Attendons le 23 septembre ! ».

Et puis après la viande viendra le combat pour les employés de l’hôtellerie, de la restauration et pour les garçons coiffeurs, dont les salaires, dit-on, ne dépassent pas 2 à 3 euros de l’heure…

 

 

Claire GatinoisJournaliste au Monde


Comment ne pas être un employé « objet »

LE MONDE

 | 24.06.2013 à 14h12

| Sophie Péters

 

Le durcissement des relations dans l’univers du travail donne lieu à de drôles de pratiques chez certains employeurs. Ainsi de la société américaine NYC Realtor, qui propose à ses employés une augmentation de salaire de 15 % s’ils se font tatouer aux couleurs de l’entreprise. Le salarié n’est plus une « ressource humaine » de l’entreprise mais devient « objet humain » dévoué corps et âme.

Dans le même registre, l’entreprise Elior impose le bracelet électronique aux salariés de nuit pour, dit-elle, des raisons de sécurité.

Tentant pour les premiers, difficile voire impossible à refuser pour les seconds. C’est l’avènement du salarié « objet » qui accepte ce que l’entreprise lui propose ou lui impose, parce qu’il n’a plus accès à sa condition de « sujet ». Ce qui rappelle furieusement les prédictions d’Hannah Arendt dans La Condition de l’homme moderne, publié en 1958. 

La philosophe allemande pointait alors du doigt la crise économique, la surproduction de capital et l’apparition d’argent « superflu », une « terrifiante solidarité négative » qui transforme les classes sociales en « masse informe d’individus furieux » aisément manipulables. Nous y sommes.

Car le danger existe de voir l’individu privé de son autonomie en tant qu’être pensant, obéir pour mieux désobéir, et s’organiser une liberté à l’intérieur du système. Une façon d’inciter à la tricherie. Or, nous dit Hannah Arendt « son indépendance, à l’égard des choses telles qu’elles sont ou telles qu’elles sont advenues, constitue l’essence même de sa liberté ».

« A QUOI CROIRE ? »

Comment, dans ces conditions, redevenir sujet libre et pensant ? De deux choses l’une, soit le salarié se reconstitue un sens qui lui est propre (sa seule liberté possible), soit c’est la force du collectif qui prend le relais pour redonner au corps social sa pleine existence.

D’où l’importance de réintroduire les fonctions du dialogue pour débattre à plusieurs des dispositions prises par l’entreprise et qui visent un groupe de salariés. Et pourquoi ne pas organiser un contre-pouvoir sur la Toile à l’instar des associations de consommateurs ou inciter a une « class action » des salariés ? « A quoi croire ? Non pas à soi, mais à nous, défend Hannah Arendt. A la possibilité de vivre ensemble dans un esprit de communauté. A la citoyenneté morale. A l’idée de raison. »

Pour cette philosophe, qui a laissé une oeuvre majeure, Les origines du totalitarisme (1951), sortie de l’ombre en France dans les années 1970, le pouvoir est l’expression d’une initiative à plusieurs et non pas l’exercice d’une domination.

Sa pensée nous exhorte à soigner l’amertume personnelle pour défendre l’intérêt commun : du côté des manageurs, à ne pas cautionner ces absurdités, comme de celui des employés à résister à des actes dénués de sens.

Si la pensée n’est pas une garantie de bonté, nous dit Hannah Arendt, l’activité pensante – conçue comme pluralité, c’est-à-dire dialogue – reste le seul fondement de la conscience morale. S’attacher à réfléchir à notre propre destin et exercer notre devoir de liberté est ce qu’il nous reste de plus salutaire face aux dérapages.

 

Sophie Péters


Le Pen, les médias et le «FN new look»

Mediapart

La présentation de cet article est une contribution au débat vis à vis du FN. La section CIBP de la LDH lance un travail de réflexion et d’actions contre ce mouvement politique atypique. La section de Périgueux de la LDH se joint à ce travail.

16 septembre 2013
| Par Marine Turchi

Ce sont des images dont le Front national est content. Assez pour les relayer sur tous ses sites officiels et sur les réseaux sociaux. Une vidéo du service communication du FN ? Non, un reportage de BFM-TV sur le « FN new look ».

Reportage de BFM-TV relayé sur le site officiel du FN.
Reportage de BFM-TV relayé sur le site officiel du FN.© Capture d’écran du site du FN.

Depuis son arrivée à la tête du Front national, Marine Le Pen est parvenue à une spectaculaire OPA sur les médias, confisquant l’espace médiatique un week-end sur trois et imposant ses thèmes, ses mots, son storytelling. L’université d’été du FN, ce week-end, à Marseille, en a fourni une nouvelle illustration, peut-être plus frappante encore que les autres. Elle remet surtout sur la table le vieux débat du traitement du Front national par les médias.

Une première digue avait été rompue lors des cantonales de 2011. Pour ses premières élections avec la casquette de présidente du FN, Marine Le Pen avait remporté une bataille sémantique. Dans nombre de médias, elle ne s’appelait plus « Le Pen », mais « Marine ». Ses candidats n’étaient plus « frontistes » ou « lepénistes », mais « marinistes ». Des slogans frontistes étaient repris dans la bouche des journalistes : « vague bleu marine », « dédiabolisation du FN », « FN light », « nouveau FN », « les gars de la Marine ». Et combien de titres où le « national » de « Front national » est passé aux oubliettes ?

La nouvelle présidente du FN avait même fait son entrée dans les magazines people ou féminins qui jusqu’ici tournaient plutôt le dos à son parti : trois pages dans Elle, qui s’interrogeait « Qui est vraiment Marine Le Pen ? » (mars 2011) ; un article dans Paris-Match avec une photo pleine page de Marine Le Pen souriante, titré « Le nouveau visage de l’extrême droite » (novembre 2010) ; un autre dans VSD intitulé « Les secrets d’une fille à papa » (décembre 2010) ; ou encore un quiz « Êtes-vous FN sans le savoir ? » dans le féminin Grazia (mars 2011).

Article paru dans Paris-Match, le 5 novembre 2010.
Article paru dans Paris-Match, le 5 novembre 2010.

Cette banalisation du Front national s’est accentuée à l’occasion des élections présidentielle et législatives de 2012. Marine Le Pen est parvenue à dicter les thèmes de campagne, laissant l’UMP de Nicolas Sarkozy courir derrière elle, avant de récolter près de 18 % des voix au premier tour de la présidentielle.

Article paru dans Paris-Match, le 26 février 2012.
Article paru dans Paris-Match, le 26 février 2012.

Parallèlement, elle a infléchi sa stratégie de « normalisation » du FN. En procédant à des exclusions médiatiques de candidats frontistes pris en flagrant délit de copinage avec l’extrême droite la plus radicale. En écumant les plateaux télé d’émissions de divertissement comme le « Grand Journal » ou le « Petit Journal » de Canal Plus. En ouvrant une porte sur sa vie privée. Comme ce matin de février 2012, où elle pose dans Paris-Match au petit déjeuner avec son compagnon Louis Aliot et évoque pour la première fois le couple qu’ils forment à la ville.

Pour sa rentrée politique 2013, Marine Le Pen s’est offert un week-end médiatique sur mesure. Pendant deux jours, l’actualité s’est beaucoup résumée au Front national et aux images de son université d’été à Marseille. Dans une mise en scène journalistique qui pose question.

La une du Journal du Dimanche, le 15 septembre 2013.
La une du Journal du Dimanche, le 15 septembre 2013.

Ainsi, Le Journal du Dimanche consacre sa une à un cocktail insécurité-FN-fait divers, qui n’est pas sans rappeler l’« affaire papy Voise », à deux jours du 21 avril 2002. L’hebdomadaire décrit un Front national boosté par l’affaire du bijoutier niçois (mis en examen pour homicide volontaire après avoir tué l’un des braqueurs de son magasin).

Le JDD relaye en une cette confession de Jean-Marie Le Pen : il « aurai(t) fait la même chose » que le commerçant. Dans un autre article intitulé « le FN ratisse sur Facebook », l’hebdo évoque « le succès de la page « Soutien au bijoutier de Nice » » et y voit un « révélateur de l’influence du parti frontiste sur le réseau social ».

La page d'accueil du site du JDD, dimanche après-midi.
La page d’accueil du site du JDD, dimanche après-midi.

Comme une prophétie autoréalisatrice, plusieurs médias annoncent six mois avant les municipales un raz-de-marée pour le FN.

Pour Le Figaro, le parti lepéniste a déjà gagné son pari pour les élections de mars 2014. Le quotidien reprend dans son titre (certes entre guillemets) la formule de « Front municipal » du FN, et décrète que le parti a non seulement « réussi à “dédiaboliser” son image et son discours » mais est aussi « parvenu à nationaliser son implantation ». « Cela paraît incroyable », écrit Guillaume Tabard. Le rédacteur en chef et éditorialiste politique du Figaro fonde toute son analyse sur un sondage CSA-Le Figaro-BFM-TV créditant le FN de 16 % des voix aux municipales. Un pourcentage qu’il compare au score mince du parti aux dernières municipales, en 2008 (0,97 % des voix dans les villes de plus de 3 500 habitants). La chaîne d’info BFM-TV parle quant à elle carrément de « nette poussée du FN ».

La une du Parisien, le 15 septembre 2013.
La une du Parisien, le 15 septembre 2013.

Le Parisien dédie lui aussi sa une au succès de Marine Le Pen, « la tentatrice » qui « séduit désormais au-delà de ses sympathisants traditionnels ».

De son côté, Le Monde consacrait sa manchette de samedi à un FN qui « part à la conquête du pouvoir ». C’est précisément la phrase que répétera tout le week-end le député frontiste Gilbert Collard.

La manchette du Monde du 14 septembre 2013.
La manchette du Monde du 14 septembre 2013.© Twitter / ArLeparmentier

Les candidats « jeunes et jolis » de la « FN Academy »

Marine Le Pen sait jouer les « bonnes clientes » pour les médias grâce à un plan de communication parfaitement huilé (lire notre enquête). À chaque événement du FN, le ralliement surprise d’une personnalité vise à éclipser les questions de fond et détourner le regard des médias de ce qui se joue dans l’arrière-boutique (lire notre article). C’était le cas à son université d’été de 2011, à Nice, où il n’avait été question que des nouvelles recrues du parti (l’avocat Gilbert Collard, le souverainiste Paul-Marie Coûteaux, l’ancien élu parisien UDF Alain Dumait). Pendant deux jours, l’entourage de la présidente du FN avait laissé fuiter l’annonce d’une autre « surprise » (le ralliement de l’ex-patron des RG, Yves Bertrand, qui n’avait finalement pas eu lieu), entretenant le suspense pendant deux jours.

Cette année, pour attirer l’attention, Marine Le Pen a sorti de son chapeau le soutien de Jean Roucas, auteur du “Bébête show”, émission de satire politique de TF1 dans les années 1980-90. Buzz réussi. Les caméras se ruent sur l’humoriste marseillais. Twitter bruisse de la nouvelle. Et Marine Le Pen peut expliquer que ce soutien « rompt avec le terrorisme intellectuel ambiant ».

Cette mise en scène permet aussi à Le Pen d’alimenter son storytelling d’un prétendu « nouveau FN ». Car dimanche, l’humoriste a bien différencié deux FN, expliquant qu’il ne se serait pas acoquiné avec celui de Jean-Marie Le Pen dont il ne partageait pas les « propos anciens ». Il a aussi donné un coup de pouce à l’idée selon laquelle le Front national serait le « parti des gens qui souffrent ».

Un autre axe du storytelling de Marine Le Pen a été mis en avant à Marseille et abondamment relayé par les médias : le Front national serait devenu le parti de la jeunesse, une jeunesse disciplinée, militante et bien sous tous rapports. Pour son université d’été, le FN a ainsi imaginé le gadget parfait pour une mise en scène médiatique. Un studio photo où les (jeunes) têtes de listes aux municipales se faisaient maquiller et photographier en vue des élections. De quoi s’assurer plusieurs reportages sur la jeunesse frontiste (exemples ici, , ou ).

Article paru sur le site du Figaro le 14 septembre.
Article paru sur le site du Figaro le 14 septembre.

Même chose sur les chaînes d’info en continu, avec des reportages comme celui d’iTélé sur le FN qui « rit jeune » :

Certes, le Front national, en manque de cadres et de candidats, a propulsé aux responsabilités de jeunes militants qui n’auraient jamais connu une telle ascension dans un autre parti (lire notre enquête). Le renouvellement interne y est bien plus effectif qu’au PS et à l’UMP : 14 % des candidats frontistes aux municipales ont moins de 30 ans, aime-t-on rappeler au FN.

Mais la loupe médiatique, ses raccourcis et ses omissions ne sont pas sans conséquence. Ainsi, en avril 2012, Le Monde titre, à deux semaines du premier tour, « Marine Le Pen en tête chez les jeunes ». L’article se fonde sur un sondage portant sur un sous-échantillon réduit de moins de 200 personnes, ce que le quotidien omet de préciser, s’attirant de vives critiques de la commission des sondages.

Fin août, Le Point publie une galerie de portraits de la jeune garde du FN intitulée « Jeunes et jolis, bienvenue à la FN Academy ! ». L’article, teinté d’ironie, explique que « pour se rendre plus présentable », le FN « recrute des jeunes BCBG » : « le Roch Voisine de Marine », « le Ryan Goslin du Nord », « les yeux revolver du FN », « la petite fille modèle », « le petit gars de la Marine ».

La galerie de portraits du Point, publiée le 27 août.
La galerie de portraits du Point, publiée le 27 août.

Derrière le second degré, l’effet est dévastateur : l’image d’un FN jeune, normalisé et débarrassé de ses habits d’extrême droite. Au passage, l’article laisse de côté une partie des CV des jeunes loups du FN, comme les accointances de certains avec le GUD (Groupe Union Défense), groupuscule étudiant d’extrême droite.

Sans être l’ascenseur du FN, les médias sont un levier sur lequel le parti sait s’appuyer dans sa tentative de normalisation. Les dirigeants du Front national l’ont bien compris. Ce week-end, Gauthier Bouchet, l’un des responsables de la communication numérique du parti, a diffusé abondamment sur Twitter des photos de journalistes en train d’interviewer tour à tour les responsables frontistes (exemples ici ou  ou encore là). Parce qu’on est jamais aussi bien servi que par soi-même.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/150913/le-pen-les-medias-et-le-fn-new-look