Dassault : l’aveu de la corruption

 

MEDIAPART

 

15 septembre 2013 |
Par Fabrice Arfi et Michaël Hajdenberg et Pascale Pascariello – Mediapart.fr

Cette fois, Serge Dassault ne pourra pas nier. L’industriel milliardaire et sénateur UMP admet dans un enregistrement clandestin réalisé fin 2012, que Mediapart a pu écouter en intégralité et dont nous diffusons des extraits, avoir payé pour s’assurer de la victoire de son successeur à la mairie de Corbeil-Essonnes, Jean-Pierre Bechter, lors de la campagne municipale de 2010.

Serge Dassault, le 14 juillet 2013, à la Bastille (Paris).
Serge Dassault, le 14 juillet 2013, à la Bastille (Paris). © Reuters

Pour la première fois, on entend Serge Dassault admettre avoir payé, et c’est tout un système de corruption aux conséquences criminelles qui se fait jour. Durant cette conversation accablante pour le milliardaire, soupçonné par la justice d’avoir mis en place un système de corruption électorale dans sa ville, Serge Dassault dit ouvertement avoir commis des actes illégaux et, en creux, avoir opéré des paiements occultes depuis le Liban, s’inquiétant d’être désormais « surveillé par la police ».

La rencontre a eu lieu en novembre 2012. Deux hommes, habitants de Corbeil-Essonnes, décrochent un rendez-vous dans le bureau du célèbre avionneur et propriétaire du Figaro en prenant soin de dissimuler leur matériel (voir la Boîte noire). Durant la discussion, qui dure au total vingt-quatre minutes, ils se plaignent qu’un acteur clé du « système Dassault » n’ait pas redistribué comme prévu 1,7 million d’euros destinés à des personnes qui ont participé à la campagne victorieuse de 2010 dans des quartiers populaires du sud de Corbeil.

L’existence de cet enregistrement avait déjà été évoquée par Le Canard enchaîné en décembre 2012. Libération (ici ou ) et Le Point ont de leur côté raconté comment banditisme et politique étaient étroitement mêlés à Corbeil. Mais pour la première fois, dans les documents que nous publions, Dassault confirme lui-même la folie du système mis en place, dont les conséquences sont aujourd’hui incontrôlables.

Nous avons pu entendre cet enregistrement de bout en bout, connaître les conditions de sa réalisation et authentifier la voix de Serge Dassault. Nos sources nous ont autorisés à en publier trois extraits.

Dans le premier d’entre eux, Serge Dassault, 88 ans, lui-même ancien maire de Corbeil (1995-2010), où il est surnommé « le Vieux », vend rapidement la mèche, montrant la conscience qu’il a du caractère illégal de ces pratiques électorales. Ses interlocuteurs lui réclament leur dû et le sénateur lâche : « Là, je ne peux plus rien donner. Je ne peux plus rien sortir, c’est interdit. (…) Je suis surveillé. Je suis surveillé par la police. »

Dans un autre extrait, alors que les deux individus évoquent le fait que l’argent a été versé depuis le Liban, le milliardaire, 69e fortune mondiale selon Forbes, ne nie pas, bien au contraire, prenant seulement soin de préciser : « L’argent a été donné, complètement. Moi, j’ai donné l’argent. Je ne peux plus donner un sou à qui que ce soit. Je ne peux plus sortir l’argent pour qui que ce soit. Y a plus de Liban. Y a plus personne là-bas, c’est terminé. Moi, j’ai donné l’argent. »

Dans un troisième extrait, le milliardaire se défend d’être responsable de la mauvaise répartition de son propre argent noir : « Si c’est mal réparti, dit-il, ce n’est pas de ma faute. Je ne vais pas payer deux fois. Moi, j’ai tout payé, donc je ne donne plus un sou à qui que ce soit. Si c’est Younès, démerdez-vous avec lui. Moi, je ne peux rien faire. »

Contacté, Serge Dassault nous a fait savoir que « compte-tenu de la situation », il ne souhaitait pas s’exprimer. Quant à Jean-Pierre Bechter, son successeur à la mairie, il explique avoir déjà entendu parler de cette vidéo, ne pas l’avoir visionnée, mais refuse de l’entendre : « Je n’en ai rien à foutre de cette vidéo cachée. En bon chiraquien, je vous dirai que ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. »

L’actuel maire, qui assure n’avoir jamais parlé de cet enregistrement avec Serge Dassault, tente par avance de le discréditer en expliquant que « les Tarterêts (nom d’une cité de Corbeil), c’est Hollywood. Il y a plein de vidéos et de montages qui circulent. » Quand nous lui expliquons que nous avons authentifié la bande et que nous détaillons son contenu, il répond : « Ce que raconte Serge Dassault deux ou trois ans après… Je n’ai pas d’explication. Il dit ce qu’il veut. Ce n’est pas moi qui suis en cause. »

Quelle explication apporter à ces propos ? « Je n’en sais rien, confie-t-il. Peut-être qu’il se fout d’eux. Moi, j’ai été élu sans verser un euro. Je n’ai jamais entendu parler d’achat de voix. Il y avait un magistrat dans chaque bureau de vote. J’ai été élu avec 750 bulletins d’avance. Comment voulez-vous acheter 800 voix ? Ça coûterait une fortune. Et de toute façon, un mois avant l’élection, grâce aux sondages, on savait que j’allais gagner. Je ne vois pas pourquoi il aurait dépensé un euro. Et aucun de mes adversaires politiques n’a d’ailleurs contesté mon élection. »

Un tireur en cavale

L’affaire est pourtant fâcheuse. Il apparaît, d’après plusieurs enquêtes de police actuellement en cours, que trois mois après la réalisation de cet enregistrement clandestin, les deux personnes qui sont venues réclamer leur dû auprès de Serge Dassault se sont fait tirer dessus, à Corbeil. Les faits remontent au 19 février dernier. Le tireur présumé ? Younès B., selon des sources proches de l’enquête. Soit précisément l’homme cité par Dassault dans l’enregistrement et accusé de ne pas avoir réparti l’argent comme convenu.

Si les enquêteurs sont aussi certains de l’identité du tireur, c’est que celui-ci ne s’est pas caché au moment de son forfait, commis en pleine rue non loin d’un bar dont il est le propriétaire, agissant à visage découvert devant de nombreux témoins. Identifié très rapidement, le tireur a toutefois réussi à quitter la France après sa tentative de meurtre et, selon des sources policières, résiderait aujourd’hui en Algérie.

La principale victime des coups de feu est un boxeur de 32 ans. Il a reçu trois balles de calibre .38, le blessant grièvement. Un mois plus tôt, en janvier, un autre acteur du système Dassault, Rachid T., qui avait dénoncé une dérive « mafieuse » dans la ville, a été victime lui aussi d’une tentative de meurtre par balles.

La justice cherche à déterminer s’il existe un éventuel lien de causalité directe ou indirecte entre la tentative d’assassinat de février et l’enregistrement clandestin qui accable Dassault sur l’achat de votes. Elle enquête sur ces deux volets, de façon distincte. À Évry (Essonne), sous l’autorité de plusieurs juges d’instruction, les policiers de la brigade criminelle s’intéressent à la tentative d’homicide, tandis qu’à Paris, une information judiciaire a été ouverte fin mars sur des soupçons d’« achats de vote », « corruption », « blanchiment » et « abus de biens sociaux » lors des campagnes municipales de 2008 à 2010. L’enquête a été confiée à la Division nationale des investigations financières et fiscales (Dniff), basée à Nanterre.

Le 22 octobre 2010, au Sénat.
Le 22 octobre 2010, au Sénat. © Reuters

En juillet dernier, Jean-Pierre Bechter, l’actuel maire de Corbeil et homme lige de Serge Dassault sur place, a été placé en garde à vue et entendu dans le volet criminel du dossier, tout comme le directeur du service jeunesse et sports de la mairie. Les deux hommes sont ressortis de leur audition sans avoir été déférés devant les magistrats. Jean-Pierre Bechter affirme à Mediapart connaître Younès B., mais pas la victime des coups de feu. « Tout a été réglé par mon audition », assure-t-il.

Les juges d’Évry auraient également voulu entendre Serge Dassault. Mais le 3 juillet, le bureau du Sénat (voir ici sa composition) a refusé de lever son immunité parlementaire, au motif que « la demande présentait un défaut de motivation ». La décision a permis à Serge Dassault de ne pas avoir à répondre devant l’autorité judiciaire. Mais les enregistrements clandestins révélés par Mediapart pourraient changer la donne. Ils apparaissent dans tous les cas comme une pièce à conviction centrale dans le volet financier du dossier, celui portant sur la corruption électorale de Corbeil.

Les pratiques locales de Serge Dassault ont déjà valu au milliardaire l’invalidation en 2009 de son élection municipale à Corbeil par le Conseil d’État pour fraude électorale. C’est donc faute de pouvoir se représenter qu’il avait placé l’année suivante à la tête de la ville un de ses proches, Jean-Pierre Bechter, ancien député RPR de Corrèze et administrateur de son groupe de presse, la Socpresse. À l’évidence, les pratiques d’achats de votes sous Serge Dassault, telle qu’elles ont été rapportées par de très nombreux habitants de Corbeil, ont continué après sa chute. Mais toujours avec son argent, dont il va falloir, pour les policiers, désormais reconstituer le cheminement.

Or, une troisième enquête judiciaire, menée à Paris par les policiers de la Brigade de répression de la délinquance sur la personne (BRDP), pourrait y aider. Engagées pour des faits de « harcèlement » suite à une plainte de l’un des fils Dassault, Laurent, et de son épouse, victimes de multiples coups de téléphone menaçants ces derniers mois, les investigations ont d’ores et déjà permis de remonter la piste de trois frères originaires de Corbeil.

Selon les témoignages recueillis lors de l’enquête, l’un d’entre eux, Mamadou K., aujourd’hui réfugié en Belgique, aurait perçu par le passé de l’argent au Liban depuis un compte bancaire lié à Serge Dassault, en relation avec les activités politiques du milliardaire. Exactement comme le patron de l’empire Dassault le laisse entendre lui-même dans l’enregistrement pirate que nous révélons aujourd’hui.

Près de vingt ans après la conquête de Corbeil par Serge Dassault en 1995, c’est tout un système qui est donc en train d’imploser dans l’Essonne. Même si, pour l’heure, les différentes enquêtes judiciaires ouvertes sur les diverses ramifications du dossier n’ont pas été regroupées.

La boîte noire :Cela fait plusieurs années que Pascale Pascariello, journaliste indépendante (France Inter, France Culture, Le Canard enchaîné, Arte Radio…), travaille à Corbeil-Essonnes sur le système Dassault. Certains de ses contacts nous ont proposé il y a quelques semaines de visionner l’enregistrement de 24 minutes cité dans l’article. Il s’agit d’une vidéo réalisée en caméra cachée. Nous l’avons visionné de bout en bout, puis nous avons pris le temps nécessaire pour l’expertiser, authentifier les voix, et nous assurer de l’absence de montage.

Nos sources n’ont cependant pas souhaité que nous le diffusions en intégralité. Elles ont seulement accepté que nous en publiions trois extraits.

L’image fixe étant sans intérêt, nous avons décidé de nous en tenir à la bande-son. Nous avons légèrement poussé la voix de Serge Dassault afin qu’il soit mieux entendu, ajouté des photos et des sous-titres pour aider à la compréhension.

Mercredi 11 septembre, en début de matinée, nous avons contacté Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter. Le premier nous a fait savoir qu’il ne souhaitait pas nous répondre « compte-tenu de la situation ». Ses avocats, Me Jean Veil et Me Pierre Haïk, ne nous ont pas plus répondu.

Jean-Pierre Bechter, lui, nous a rappelés. Ses explications figurent dans l’article.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/110913/dassault-laveu-de-la-corruption
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La retraite à 18 ans

BLOG MEDIAPART

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/130913/la-retraite-18-ans

La journée d’action syndicale du 10 septembre a été un échec. On nous dit que le gouvernement a habilement manœuvré pour désamorcer toute mobilisation, que les syndicats sont divisés, que c’est la « crise »… Certes, mais au vu de résultats aussi peu probants, on peut légitimement se demander si, en se battant comme on le fait depuis vingt ans pour « sauver les retraites », on ne se condamne pas à les perdre. N’est-il pas temps de voir autrement ?

« La joie de vivre », Henri Matisse, 1905-1906 (DR)
« La joie de vivre », Henri Matisse, 1905-1906 (DR)

Au début des années quatre-vingt, André Gorz écrivait qu’ « il est des époques où, parce que l’ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vides de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales dont la possibilité est inscrite dans les mutations en cours » (1) « De toutes façons, l’évolution technologique abolit d’énormes quantité de travail et place la société devant le choix : société de chômage, très inégalitaire et toujours productiviste, ou société de temps libre où les activités auto-déterminées et non marchandes puissent l’emporter, dans la vie de chacun, sur le travail rémunéré à but économique. »

André Gorz plaidait pour un « revenu à vie ». À ne pas confondre selon lui avec sa  « version conservatrice », un revenu minimum, aux appelations multiples (revenu de base, minimum de base, social garanti, de citoyenneté…) qui a pour « but essentiel non pas d’abolir l’indigence et le chômage mais de les rendre socialement tolérable au moindre coût pour la société ». Le philosophe et journaliste défendait « sa conception de gauche » d’ « une logique radicalement différente » où « la garantie d’un revenu indépendant de l’occupation d’un emploi constitue le droit qu’a chaque citoyen de recevoir, réparti sur sa vie entière, le produit de la quantité incompressible de travail socialement nécessaire qu’il a à fournir au cours de sa vie ». André Gorz évaluait cette quantité à 20 000 heures de travail par vie représentant l’équivalent de dix années de travail sur la base d’un plein temps.

« Boulevard des Italiens », Gérard Fromanger, 2003-2006 (DR)
«Boulevard des Italiens », Gérard Fromanger, 2003-2006 (DR)

Trente ans après le libertaire André Gorz, ironie de l’histoire, c’est maintenant un militant du parti communiste depuis 46 ans, Bernard Friot, 67 ans, sociologue et économiste, qui, de livres en livres, conférences, débats publics, télévisions, radios… se fait le plus ardent défenseur du revenu universel par lui nommé « salaire à vie » (2). Il était l’invité de Daniel Mermet, dans son émission Là-bas si j’y suis, sur France inter, le 10 septembre, pour parler des retraites. Extraits (3) :

Daniel Mermet : Le retraité est perçu aujourd’hui comme un poids mort qui aura une petite activité, comme ça, de bricolage, de… mais enfin, il est voué au mieux à faire son jardin, à faire des petits voyages et préparer la visite des petits enfants de temps en temps quoi, mais il est pris en charge, c’est une charge.

Bernard Friot : Non, là alors c’est vraiment un point dont il faut se débarrasser dans nos représentations car ce n’est pas la réalité et c’est une représentation extrêmement mortifère. D’une part, quand même, un retraité qui cultive son jardin ou qui crée des liens familiaux avec les petits enfants est quand même largement aussi utile qu’un professeur de mathématiques financières ou un type qui produit des semences non reproductives ou qui produit des tas de marchandises qui sont nocives.

DM :

Il [le retraité] détruit rien, au moins il ne détruit rien celui-là .

BF :

Oui, mais non seulement il ne détruit rien, mais faire des tomates qui sont des tomates c’est produire, et c’est quelque chose de très important. L’autre enjeu effectivement important, c’est la question du travail. Cest quoi travailler ? Est-ce que les retraités travaillent ?

Non comptabilisées dans le PIB, les tâches domestiques représenteraient un tiers de celui-ci (DR)
Non comptabilisées dans le PIB, les tâches domestiques représenteraient un tiers de celui-ci (DR)

DM : Et bien la réponse est non.

BF : Et bien la réponse est oui, la réponse traditionnelle est non, oui bien sûr, mais si nous répondons non, c’est parce que nous considérons que seulement si on est dans l’emploi on travaille. D’ailleurs on confond souvent emploi et travail. « Chercher du travail », en réalité ça veut dire chercher un emploi, ou ne pas travailler ça veut dire ne pas avoir d’emploi. Dans nos sociétés capitalistes c’est l’emploi qui décide du travail. Et pour le pire. Aujourd’hui, l’emploi empêche de travailler. Je voudrais que cette phrase ne soit pas prise pour une provocation. Ceux qui ont un emploi, toutes les enquêtes le montrent, qu’est-ce qu’ils disent : “J’aime mon boulot, mais ce que je fais n’est plus du boulot ! ” Il y a une forme de souffrance, dans l’emploi on ne peut pas vraiment exprimer sa qualification. On ne peut pas du tout décider au travail, ça c’est clair, ce sont les employeurs qui décident à notre place, et les actionnaires.

Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de chômeurs chez les retraités ? Là encore c’est une question qui vaut le coup d’être posée, parce que les retraités, ils sont payés à vie. Si on a un salaire à vie, c’est que la qualification n’est plus celle du poste, si on a un salaire à vie, c’est que la qualification est celle de la personne même.

« L'énigme », Hervé Télémaque, 1982 (DR)
« L’énigme », Hervé Télémaque, 1982 (DR)

La raison du bonheur au travail de la moitié des retraités (pas tous, la moitié des 14,5 millions de retraités sont dans la survie, mais 7 millions ça fait quand même l’équivalent du tiers des actifs occupés, c’est 10% de la population) ? Voici ce qu’ils disent : « On a jamais autant travaillé, on a jamais autant été heureux de travailler ! » Pourquoi ? Parce que « ça tombe tous les mois »! Ils n’ont pas besoin de passer par la case « marché du travail », la case « employeur », la case « emploi », la case dictature du temps, ils sont libérés de tout ça, enfin, il peuvent travailler.

Et c’est pour ça que je dis que les retraités travaillent, parce qu’ils ont un salaire à vie qui fait que leur activité est transformée en travail, et c’est un modèle que l’on peut parfaitement transposer. Pourquoi est-ce qu’à 18 ans on ne disposerait pas d’une qualification avec le salaire à vie ?

La solidarité salariale, c’est les retraités qui disent [aux jeunes d’aujourd’hui] : « Ce à quoi j’ai droit, le salaire à vie, qui est la cause d’un bonheur au travail, vous y avez droit aussi, nous avons tous droit à un salaire à vie, nous avons tous droit à avoir une qualification, de 18 ans à notre mort. »

« Plus value », Klauss Geissler, 1967 (DR)
« Plus value », Klauss Geissler, 1967 (DR)

Bernard Friot, dans une interview dans « l’Humanité » du 14 août (4), nous invite à réaliser que « la qualification de la personne dans la fonction publique [les fonctionnaires sont payés pour leur grade, indépendamment de l’emploi qu’ils occupent] et la cotisation qui socialise déjà 45 % du salaire » anticipent l’idée du salaire à vie. Et de nous remettre en mémoire « que 40 % du PIB sont déjà produits dans le cadre des services publics et de la Sécurité sociale par les fonctionnaires, les retraités, les soignants, les parents et les chômeurs. (5) Soit, « autant de personnes qui ne relèvent ni du marché du travail ni de la valorisation de la propriété lucrative par la production de marchandises. » Et de conclure que « cela ouvre un possible pour sortir du capitalisme ».

Au cœur du système coopératif proné par Bernard Friot, il y a la cotisation,« grande invention révolutionnaire de la classe ouvrière, elle ne ponctionne pas le profit ni la rémunération de la force de travail, ces deux institutions du capital. Elle les remplace pour financer une croissance non capitaliste. La cotisation, c’est la légitimation de ce que nie le capital : nous sommes les seuls producteurs de la valeur. Cela doit être reconnu par un droit à un salaire attaché à la personne et non pas à l’emploi. »

Bernard Friot décrit un monde émancipé des patrons, des actionnaires, « des parasites » souligne-t’il, où, « par généralisation de la cotisation sociale, le salaire ne sera pas versé par l’entreprise : elle cotisera à une caisse qui, par mutualisation des valeurs ajoutées, pourra garantir les salaires. De même, une cotisation économique financera l’investissement et mettra fin à la propriété lucrative en laissant la place à une propriété d’usage des lieux de production par tous les salariés ».

En 1973, les travailleurs de chez LIP expérimentent les idées autogestionnaires (DR)
En 1973, les travailleurs de chez LIP expérimentent les idées autogestionnaires (DR)

Quand André Gorz défendait le revenu à vie, il se nourrissait d’un mouvement social offensif et d’un syndicalisme dynamisé par le mouvement de mai et juin 1968 ; une époque, rappelons-le, où la CFDT pronait l’autogestion et où les travailleurs de LIP en étaient les hardis explorateurs. (6) Quand Bernard Friot défend le salaire à vie, il est à des années lumières d’un syndicalisme déboussolé, avec un mouvement social sans horizon et des partis politiques sans programmes.

De là sans doute l’impression que l’on a d’entendre un conte de fée social, une utopie dont on ne voit pas comment on pourrait lui donner vie. C’est ce qui transparaissait d’une conférence-débat sur les retraites avec Bernard Friot, le 5 septembre, à la Bourse du travail de Paris, dans le cadre d’une réunion de formation syndicale organisée par le SNU-FSU pour les personnels de Pôle emploi. Si les quelques centaines de salariées réunies (90% de femmes) semblaient adhérer au monde idéal du sociologue, nombre de questions posées restaient centrées sur la retraite à Pôle emploi, rappel prosaïque qu’il y a loin de la coupe aux lèvres.

Pour Patrick Rozenblatt, sociologue du travail (7), les thèses de Bernard Friot « peuvent donner à croire qu’il suffit de maîtriser les questions économiques, d’avoir un bon modèle économique, pour changer le monde. Alors même que l’idée du revenu universel que je partage est indissociable de la construction collective d’un imaginaire collectif alternatif, une révolution culturelle où tous les aspects de la vie doivent être réinventés. Est-ce que cela ne devrait pas commencer par la reconnaissance, de la part du syndicalisme en particulier, du travail qui échappe au salariat, celui des retraités, des femmes et des hommes à la maison… mais aussi celui de “l’usager-producteur” de plus en plus contraints d’être la main d’œuvre gratuite des automates » ?

À Madrid contre l'austérité. Et après ? (DR)
À Madrid contre l’austérité. Et après ? (DR)

Edgar Morin, dans un entretien avec Edwy Plenel dans Mediapart (« L’alerte d’Edgar Morin », le 25 août) (8),  affirme que « ce qui manque dramatiquement, c’est une pensée complexe capable de traiter les problèmes fondamentaux pour armer les citoyens. » Croissance, compétitivité, dette… « on vit dans des idées obsolètes et inadéquates dont on attend néanmoins les recettes générales. » Si dans un continent, l’Amérique du Sud, des pays et leurs habitants tracent leur route vers le « ßuen vivir », ailleurs on cherche une issue. Des révolutions arabes aux Indignados espagnols ou Occupy aux États-Unis, et les dizaines de mouvements populaires qui essaiment la planètes ces dernières années, Edgar Morin estime que s’ils finissent par retomber, dispersés, divisés, c’est « faute d’« une pensée qui disent où aller ». Et de plaider encore et toujours pour le débat, appelant de ses vœux « la reliance », c’est à dire « rassembler les initiatives créatrices, faire du lien, créer du lien, mettre en relation ».

Dans son article du Monde diplomatique de septembre intitulé « Afin que l’audace change de camp, stratégie pour une reconquête », Serge Halimi, estime que « les néolibéraux ont si bien enraciné l’idée qu’il n’y avait “pas d’alternative” qu’ils en ont persuadé leurs adversaires, au point que ceux-ci en oublient parfois leurs propres propositions… » Rappelant quelques unes de celles-ci, dont celles de Bernard Friot, il nous invite à « conserver à l’esprit que plus elles semblent ambitieuses auourd’hui, plus il importe de les acclimater sans tarder ».

 

(1) « Les Chemins du paradis-L’agonie du capital», éditions Galilée, 1983.

(2) Pour connaître les livres de Bernard Friot, le calendrier de ses conférences et se documenter sur le salaire à vie, se connecter sur le site de son association, Réseau salariat : http://www.reseau-salariat.info/

(3) http://www.franceinter.fr/emission-la-bas-si-jy-suis-lenjeu-des-retraites-avec-bernard-friot

(4) http://www.humanite.fr/social-eco/bernard-friot-le-salariat-c-est-la-classe-revoluti-547252

(5) Selon l’Insee, « le temps consacré à la production domestique sur une année en France représente une à deux fois le temps de travail rémunéré. Avec des choix intermédiaires de champ et de valorisation, cette production est évaluée à 33 % du PIB. Ce travail est majoritairement réalisé par les femmes (64 % des heures de travail domestique).

(6) Voir sur le site de l’Ina, l’interview télévisée du futur secrétaire général de la CFDT, Edmond Maire, en 1971, où celui-ci définit l’autogestion et le socialisme démocratique vers lequel tend son organisation : http://www.ina.fr/video/I04282923/edmond-maire-definit-l-autogestion-video.html

(7) Voir l’interview de Patrick Rozenblatt, sur ce blog, le 12 mai 2012 , « Le travail caché est un secret bien gardé » : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/120512/le-travail-cache-est-un-secret-bien-garde

(8) http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/240813/l-alarme-d-edgar-morin


Clermont-Ferrand, exemple dramatique de la surchauffe du 115

 

Mediapart

Par Carine Fouteau
04 septembre 2013 | – .fr

La grande place de Clermont-Ferrand est bondée. En l’espace de quelques heures, elle est devenue un refuge à ciel ouvert pour plusieurs dizaines de pesonnes chassées de leurs logements. Environ 300 demandeurs et déboutés du droit d’asile, principalement des Arméniens, des Kosovars et des ressortissants de pays d’Afrique sub-saharienne, mais aussi des SDF, risquent de passer leur troisième nuit consécutive dehors, sous d’immenses tentes de toile, en plein centre de la préfecture du Puy-de-Dôme.

La nouvelle est tombée pendant le week-end: ces personnes, parmi lesquelles beaucoup de familles, ont appris qu’elles devraient quitter lundi matin les hôtels dans lesquels elles vivaient. En cause: la quasi-faillite de l’Anef, l’association chargée de gérer le 115 dans le département, le numéro d’urgence à destination des personnes sans domicile. Depuis le début de la semaine, cette structure n’a plus de trésorerie pour payer les hôtels sociaux travaillant en relation avec elle. Son directeur général, Gilles Loubier indique qu’en 2012 l’État, en charge de la mise à l’abri des plus démunis en tant que garant de la solidarité nationale, n’a remboursé que «5% environ» des 350.000 euros engagés chaque mois. Faute des financements prévus, ce responsable associatif craint de ne plus être en mesure de payer ses salariés en ce mois de rentrée.

L’occupation de l’église Saint-Pierre-des-Minimes par une centaine d’expulsés n’a pas duré longtemps. Dans la nuit de lundi à mardi, la crypte a pris feu, obligeant les pompiers à intervenir et les résidents de passage à quitter les lieux. Une enquête a été ouverte pour déterminer l’origine du sinistre, certains éléments laissant penser qu’il pourrait être de nature criminelle. «Une porte latérale de l’édifice a été fracturée, donnant accès au sous-sol où le feu est parti d’une pièce qui sert de débarras. On est sur l’hypothèse d’un acte volontaire, qui doit être confirmée par l’analyse de prélèvements effectués sur place», a déclaré le procureur de la République à Clermont-Ferrand, Pierre Sennès.

Face à la tournure prise par les événements, le ministère du logement a annoncé avoir «délégué 400.000 euros» de crédits à l’association concernée «afin d’apporter une solution de financement». Mais, regrette l’Anef, cette somme ne couvre qu’une partie de la dette due aux hôteliers. Elle ne permettrait donc pas d’assurer les nuités à venir. Elle ne serait par ailleurs pas disponible avant «au moins un mois». À l’issue d’une réunion avec les services de l’État, la ligne du 115 a été remise en service. Gilles Loubier prévient toutefois n’avoir aucune solution à proposer aux personnes qui appelleraient.

La préfecture se défend de ne rien faire et enchaîne les communiqués pour rappeler que 66 personnes ont pu être relogées, dont 30 par le 115 et 36 par le conseil général, au titre de la protection de l’enfance (principalement des mères avec des enfants en bas âge). Elle souligne aussi qu’un gymnase a été ouvert et reproche à divers «groupes» de faire obstacle au travail social engagé «en incitant les personnes sans abri à refuser ces propositions».

«L’ensemble des structures du 115 sont en danger»

Cette situation éclaire sous un jour dramatique l’état périlleux dans lequel se trouvent les structures d’hébergement d’urgence partout en France. Entre les associations gestionnaires et l’État, la crise est latente depuis plusieurs années. C’est pour tenter de la déminer que Jean-Marc Ayrault était intervenu sur ce thème, lors de la conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, organisée le 11 décembre 2012. Le premier ministre avait alors promis de mettre fin à la «politique du thermomètre», qui consiste à débloquer des moyens par à-coups, en fonction des intempéries. L’ex-patron de la CFDT, François Chérèque, avait été nommé pour s’assurer du suivi des mesures annoncées.

«On ne peut pas dire que rien n’a été fait, mais cela ne va pas assez vite», déplore Eric Pliez, directeur général de l’association Aurore et trésorier de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), qui regroupe 2.400 établissements. Selon le baromètre mis à jour mensuellement par ce réseau national, l’accueil des sans-abri «continue de se dégrader». Il a même atteint un «triste record» en juillet 2013 avec 76% des demandes au 115 restées sans réponse. «Les services de veille sociale ont épuisé leur budget annuel depuis cet été pour la plupart», indique la Fnars dans un communiqué, qui fustige la «gestion saisonnière de l’exclusion».

«L’ensemble des structures du 115 sont en danger», renchérit Eric Pliez. «L’État a trop longtemps compté sur les fonds de roulement des grosses associations. Les retards de paiement ne sont pas gérables pour les plus petites structures, notamment celles qui font de l’urgence», indique-t-il. C’est donc moins un problème de budget, que de trésorerie: l’État ne versant pas ce qu’il doit en temps et en heure, les associations se retrouvent étranglées.

Sur l’ensemble du territoire, les moyens consacrés au logement des plus démunis sont en hausse en 2013 (1,2 milliard d’euros, soit +4% par rapport à 2012). Les crédits alloués à la création de places supplémentaires augmentent eux aussi (+13% sur la même période). Face à l’afflux constant de nouveaux pauvres venus de France et d’ailleurs, poussés par les guerres et la crise économique mondiale, ces moyens sont insuffisants. D’autant que durant l’été, les associations sont confrontées à la fermeture de places spécialement ouvertes pendant l’hiver.

«En juillet 2013, les demandes d’hébergement au 115 sont équivalentes à celles enregistrées sur la période hivernale, témoignant s’il en était encore besoin que l’urgence sociale ne se limite pas aux périodes de grand froid. Eté comme hiver, les personnes sollicitent un hébergement», insiste la Fnars, qui souligne qu’en raison de la pénurie de places, les associations prennent le risque de sélectionner les publics au détriment des principes d’inconditionnalité et de continuité de l’accueil.

Mais l’implosion du système ne se résume pas au montant des sommes allouées. Selon le directeur général d’Aurore, qui a par exemple hébergé des Tunisiens débarqués à Paris en 2011, l’horizon n’a aucune chance de se dégager «tant que l’État considère les hôtels sociaux comme la variable d’ajustement». Cette solution revient très cher à la collectivité, alors que les chambres proposées sont souvent dans un état déplorable. Les mesures de long terme consistant à privilégier des dispositifs de logement transitoires ou de colocation sont trop rarement exploitées. «Il faut réfléchir à l’échelon territorial à des solutions alternatives de logement pérenne», insiste-t-il.

Reste que la décision de l’Anef d’interrompre la mise à l’abri n’est pas sans poser question, y compris du côté des adhérents de la Fnars soucieux d’éviter les coups de force pénalisant les personnes accueillies. Avec toujours la crainte de masquer les difficultés. À Clermont-Ferrand, celles-ci ont été étalées sur la place publique. De fait, les pouvoirs publics ont été contraints de réagir.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/040913/clermont-ferrand-exemple-dramatique-de-la-surchauffe-du-115

Quand droite et gauche s’entendent pour expulser les Roms

 

Mediapart

 

14 septembre 2013
|Par Carine Fouteau

 

Graziella pavane dans le campement avec son cartable rose bonbon sur les épaules. Elle montre sa maison, un cabanon en contre-plaqué au milieu d’un village construit sur le même modèle, à l’intérieur d’une usine désaffectée aux murs recouverts de tags. Sourire aux lèvres, cette petite blonde de six ans, en tong, legging et tee-shirt fluo, se prépare à aller à l’école pour la première fois de sa vie. Pour combien de temps ? Le terrain où sa famille s’est installée il y a un an, situé à Villebon-sur-Yvette dans l’Essonne, dans une enclave sur la commune de Palaiseau, risque d’être vidé dans les semaines à venir. Une trentaine de familles roumaines de la minorité rom sont concernées. Une audience est programmée le 20 septembre au tribunal de grande instance d’Évry pour examiner la plainte déposée par le propriétaire des lieux.

À l'entrée de l'usine Galland des blocs de pierre interdisent l'accès aux véhicules. (CF)
À l’entrée de l’usine Galland des blocs de pierre interdisent l’accès aux véhicules. (CF)

Les maires des deux villes concernées font cause commune : de bords politiques différents, ils partagent le même objectif, que ces nouveaux venus quittent au plus vite le terrain qu’ils occupent sans autorisation. Ils ont mouillé leur chemise pour que le propriétaire engage une procédure d’expulsion. En vue des élections municipales de 2014, tout le monde s’en mêle, à coups de pétitions, de lettres aux habitants et de débats entre élus, sur fond de rumeurs et de tensions avec le voisinage.

Ce recoin boisé du sud-est de l’Île-de-France n’est pas un cas isolé. Les expulsions de campement sont partout en France un enjeu local de choix dans la perspective d’échéances électorales. Le Not in my backyard (pas dans mon arrière-cour), selon l’expression anglo-saxonne, bat son plein avec la bénédiction du ministre de l’intérieur. Manuel Valls martèle que les démantèlements se poursuivront et ne rate pas une occasion de rappeler qu’il a lui-même été maire d’Évry et qu’il soutient les démarches d’élus mécontents.

Un village s'est constitué à l'intérieur d'une usine désaffectée. (CF)
Un village s’est constitué à l’intérieur d’une usine désaffectée. (CF)

Selon les toutes dernières données délivrées par la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et l’European Roma Rights Center (ERRC), 4 066 personnes ont été évacuées de force en juillet et août 2013 : 39 fois lors d’opérations de police et 3 fois en raison d’incendies. La hausse est continue : en 2012, sur la même période, 3 407 avaient été délogées, un chiffre déjà en augmentation par rapport à l’année précédente.

L’endroit pourrait être bucolique. Logé sur un îlot de verdure de plusieurs hectares, le terrain est à peine visible de l’extérieur. Aux alentours, des cours de tennis, un club de sport adossé au stade de Palaiseau, un parking et des immeubles bas de classes moyennes. L’accès se fait par la cité de l’actuel ministre délégué à la ville, François Lamy, ancien maire. Un petit pont indique le chemin. À l’entrée, le passage est entravé par des blocs de pierres amassés par les services de la mairie de Villebon-sur-Yvette pour empêcher les véhicules d’avancer. Une femme balaie le sol, un homme transporte un réfrigérateur sur un caddie. Surgit alors l’usine laissée à l’abandon, immense structure en béton armé, support de milliers de graffitis, de toutes tailles et de tous styles. Photogéniques, ces éclats de couleurs ont servi de décor à des clips du groupe de rap Sexion d’Assault et d’un projet collectif en hommage à Stéphane Hessel.

Une cuisine sur un sol en dur. (CF)
Une cuisine sur un sol en dur. (CF)

Sous de gigantesques arcades, laissant entrevoir des bandes de ciel, un village s’est constitué au fur et à mesure. Des cabanes strictement alignées bordent deux rues : celle de Buzau, celle de Bucarest, en référence aux villes d’origine de ces habitants européens précaires. À la différence de la plupart des campements, celui-ci dispose d’un sol en dur. La boue, il y en a dans les parages, notamment pour aller aux toilettes, mais pas autour des maisons. Fabriquées en tôle et plaques de bois, la plupart disposent d’une porte qui ferme et de mini-fenêtres recouvertes de vitres ou de plastique transparent.

Les intérieurs sont impeccablement rangés, juxtaposition de tissus, d’affiches et de morceaux de moquette pour assurer l’isolation. Le mobilier est succinct : quelques meubles de récupération, lits et fauteuils surtout, des coussins, des peluches et des écrans de télévision. Des sacs suspendus aux murs font office de tiroirs. En ce mois de septembre, les poêles ne sont pas encore allumés, mais comme il commence à faire frais, les habitants gardent pulls et vestes tout au long de la journée. L’activité est intense en cette fin de matinée, des femmes font la vaisselle devant chez elles, des hommes désossent des machines à laver, d’autres trient des vêtements, une dame âgée raccommode un pantalon. De l’avis général, cette friche urbaine, longtemps repaire de dealers, n’a jamais été aussi bien entretenue depuis que des personnes y vivent. Cet endroit, c’est mon frère et son copain qui l’ont trouvé, raconte Alin Vasile, 19 ans, dont l’activité principale consiste à parcourir les routes de Paris et sa banlieue en quête d’habits et de tissus. Il n’y avait personne, c’était tout sale. La famille est venue, d’autres ont suivi. On a tout nettoyé, maintenant on est bien là. C’est propre, les gens d’ici sont gentils, poursuit-il.

« Tout ce qui a été obtenu auprès des maires, nous l’avons arraché »

Des fils électriques se baladent, une ampoule à nu éclaire un coin cuisine, du linge sèche sur un câble. Le courant est capté sur le réseau de distribution EDF. La mairie de Palaiseau n’empêche pas les habitants d’aller chercher de l’eau au stade, des poubelles ont été installées et le ramassage des ordures est prévu. Quant à Villebon, son maire a fini par accepter d’inscrire à l’école deux fillettes, après avoir refusé au motif que le campement allait être expulsé. Tout ce qui a été obtenu auprès des maires, nous l’avons arraché, indique Robi Peschanski, membre de l’association Savalferr (Solidaires à Villebon avec les familles et roms et roumaines) impliquée quotidiennement auprès des familles.

Ce militant souligne que la scolarisation est non seulement une obligation légale pour les municipalités mais aussi le résultat d’un long travail de conviction auprès des parents. À l’usine Galland, selon le nom d’usage du lieu, les hommes sont ferrailleurs ou chiffonniers. Il arrive que les petits soient envoyés dans les containers pour chercher les habits ensuite revendus sur les marchés aux puces. Pour nous, que les enfants aillent à l’école est une victoire, insiste-t-il. Maintenant que les maires ont fait quelques gestes, ils ont l’impression d’avoir fait leur B.A., ils ne pensent plus qu’à l’expulsion, regrette-t-il.

«On a tout nettoyé, maintenant on est bien là», indique Alin Vasile. À ses côtés, sa mère. (CF)«
On a tout nettoyé, maintenant on est bien là», indique Alin Vasile. À ses côtés, sa mère. (CF)

Dans le but de dépolitiser leur démarche, à Villebon-sur-Yvette, Dominique Fontenaille, divers droite, et à Palaiseau, Claire Robillard, PS, avancent main dans la main. Dans un courrier co-signé adressé à leurs électeurs en date du 31 mai 2013, ils exposent ce qu’ils ont fait en vue du démantèlement. Tout en assurant agir conjointement avec les services du conseil général pour garantir les meilleurs conditions sanitaires et sociales, ils rappellent s’être efforcés dès le début de régler ce problème et se réjouissent d’être parvenus à convaincre le propriétaire de porter plainte. Ce dernier, en bisbille avec les municipalités en raison de ses projets immobiliers, n’était pas pressé d’engager une procédure. Mais, à force de sollicitations, les maires ont obtenu gain de cause : un référé a finalement été déposé au tribunal d’instance d’Évry. Le sens de la décision que l’un et l’autre attendent est clairement énoncé dans leur missive : L’affaire est entre les mains de la justice à qui il appartient de prononcer l’évacuation du site.

Interrogé au téléphone, le directeur de cabinet de Claire Robillard, Claude Sicart, estime que Palaiseau a fait au mieux et que l’évacuation est inéluctable. Les maires, dit-il, ne disposent pas des moyens pour affronter une question qui, selon lui, doit être traitée à l’échelon régional, national et européen. Je ne dis pas que c’est la faute des autres, mais vous imaginez bien qu’une collectivité de 30.000 habitants, avec les difficultés économiques et sociales qui sont les siennes, ne peut pas prendre en charge ces personnes, déclare-t-il, renvoyant vers les associations comme l’Abbé Pierre qui fait des choses très bien.

Sur le campement, les hommes sont ferrailleurs ou chiffonniers. (CF)
Sur le campement, les hommes sont ferrailleurs ou chiffonniers. (CF)

Dès leur arrivée, les personnes vivant à l’usine Galland, désignées dans les courriers officiels ainsi que dans la requête de l’assignation en référé selon leur appartenance ethnique (Roms plutôt que Roumains), ont été considérées comme indésirables. Le maire de Villebon-sur-Yvette, en première ligne, n’a pas perdu de temps. Il s’est adressé à ses administrés à peine trois semaines après les premières installations. Deux sites comprenant environ 400 personnes au total étaient alors concernés, l’un d’entre eux, situé en face d’Auchan, ayant entre temps été expulsé.

Dans ce courrier en date du 18 septembre 2012 (le lire), sur papier glacé, Dominique Fontenaille, à la fibre sociale revendiquée, n’y va pas par quatre chemins. Maire depuis dix ans, il se dit désarmé face à une situation d’invasion absolument intolérable. Affirmant comprendre parfaitement les habitants qui se plaignent, il promet de ne pas rester les bras croisés. Le terme d’invasion, répété à deux reprises dans la lettre, fait sursauter certains habitants, signe que les “riverains” ne sont pas tous “exaspérés” par leurs nouveaux voisins. Le collectif Savalferr se constitue à cette occasion autour d’un document partagé Doodle pour organiser les tours de ramassage scolaire. Parmi les 35 membres, se trouvent des personnes à la retraite, des parents d’élèves et des gens de la paroisse, résume Robi Peschanski. Quelques conseillers municipaux aussi, élus sur la liste d’opposition à Villebon-sur-Yvette.

« Il y a toujours eu des tagueurs et des drogués, mais là, avec ces Roms, ça fait peur »

Conseillère socialiste en bonne position sur la liste d’union de la gauche aux prochaines élections municipales, Ophélie Guin emmène régulièrement des enfants à l’école. Elle est en désaccord avec la politique menée par le maire, mais ne critique pas en bloc son action : Il a fait des choses, indéniablement, comme reloger deux familles et scolariser les enfants. Je regrette néanmoins qu’il l’ait fait sous la pression et qu’il n’ait pas fait preuve de beaucoup de transparence, en ne disant pas la même chose à tout le monde.

« La situation est complexe, reconnaît-elle. Il faut être honnête, même avec la meilleure volonté, intégrer 400 personnes d’un coup est quasiment impossible pour une municipalité comme la nôtre. Mais je trouve gênant que les maires de Villebon et de Palaiseau aient forcé la main du propriétaire pour qu’il porte plainte. Le campement est bien entretenu. Je me place dans le cadre de la loi. Les municipalités ne peuvent prendre un arrêté d’expulsion qu’à condition que l’ordre public soit menacé. Or ce campement ne pose pas de problème majeur de sécurité. Les questions d’insalubrité qui sont soulevées pourraient trouver des solutions. La proposition d’installer des toilettes chimiques mérite d’être étudiée. »  

Les ustensiles de cuisine débordent à l'extérieur des maisons. (CF)
Les ustensiles de cuisine débordent à l’extérieur des maisons. (CF)

En conseil municipal, plusieurs débats ont porté sur le campement, sans pour autant dégénérer en bataille rangée. Ophélie Guin admet s’être posée la question de l’opportunité de sa participation au tour de ramassage. Elle sait que les maires voient défiler dans leur bureau des voisins qui disent des horreurs sur les Roms. La pression doit être forte. Il n’est pas forcément facile de résister, surtout avec les élections municipales. Il peut y avoir un enjeu de réélection, observe-t-elle. De son côté, elle affirme être en accord avec elle-même. Je saurai défendre mes convictions si je suis prise à partie, assure-t-elle.

Il suffit de se poster devant l’usine Galland pour comprendre le rejet suscité. Il faut qu’ils partent, il faut nous en débarrasser. Ces gens-là n’ont rien à faire là, tonne un homme d’une cinquantaine d’année en jogging avant même qu’on ait eu le temps de lui demander quoi que ce soit. Ce n’est pas un riverain, puisqu’il habite Fresnes. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir un avis tranché : Je viens faire de la musculation dans la salle de sport trois fois par semaine. Avec leurs machins, les Roms font brûler du plastique. Moi, je fais de la muscu et je respire ça, cette pollution c’est insupportable. Et puis, il y a un problème pour se garer, ils prennent toutes les places du parking, marquez-le ça, marquez-le, poursuit-il. « C’est vrai qu’ils n’ont rien abîmé, reconnaît-il aussi, mais il faut qu’ils partent, ils nous envahissent. »

Le père d'Alin Vasile et l'un de ses petits-enfants. (CF)
Le père d’Alin Vasile et l’un de ses petits-enfants. (CF)

Une voisine, qui habite quelques rues plus loin, fait le même diagnostic : « Je ne dis pas qu’il faut les empêcher de vivre, mais ils ne peuvent pas rester là. À cause d’eux, c’est une vraie décharge ici, ils volent des branches, et puis ça sent mauvais. Ils ne sont pas comme nous ces gens-là. » « Il y a toujours eu des tagueurs et des drogués, mais là, avec ces Roms, ça fait peur. Imaginez qu’ils viennent chez vous ! Je ne dis pas pour moi, mais je connais des voisins qui sont prêts à venir avec des haches pour les déloger. »

Plusieurs personnes se sont plaintes des toilettes sommaires (des planches et un trou) installées au fond du campement. Mais le maire n’a jamais donné suite aux demandes de sanitaires convenables. À Palaiseau, Claude Sicart explique qu’« une collectivité comme la nôtre ne peut pas se permettre la location de toilettes chimiques ». Toute considération économique mise à part, il estime par ailleurs que « le problème des approches humanistes est qu’elles attirent toujours plus de monde ». Autrement dit, il s’inquiète de l’effet d’appel d’air, alors que le nombre de Roms en France, aux alentours de 20 000, est considéré comme stable depuis au moins une décennie.

C’est sur ces braises que souffle le FN départemental dénonçant, le laxisme du gouvernement Hollande, la politique d’enfumage de Manuel Valls et la complicité de certaines municipalités. Sur son site, la fédération du 91, à propos de l’usine Galland, fustige cette immigration massive et incontrôlée qui est le terreau de l’insécurité, reprochant à la mairie de Palaiseau d’avoir mis à disposition l’eau de la ville qui peut être prélevée en toute illégalité par les Roms au détriment des Palaisiens et Villebonnais, constituant un appel d’air sans précédent.

D'immenses graffitis à la sortie de l'usine. (CF)
D’immenses graffitis à la sortie de l’usine. (CF)

Alors qu’une guerre des pétitions (pour ou contre l’expulsion) est déclarée, Ophélie Guin se rappelle de réunions publiques très agitées avec des habitants extrêmement remontés. L’un d’entre eux disait avoir retrouvé un Rom dans son garage. Un autre râlait à cause des poubelles renversées sur le trottoir. À l’intérieur de l’usine, les résidents affirment, eux, avoir été violemment attaqués. Il y a eu une tentative d’incendie sur une haie autour du campement, minimise Claude Sicart, qui indique que le nombre de faits de délinquance à Palaiseau est relativement stable, peut-être en légère augmentation. Mais, reconnaît-il, sauf à prendre les gens en flagrant délit, on ne peut pas attribuer cette hausse à cette communauté.

Pour autant, la procédure judiciaire en vue de leur expulsion est enclenchée. Trente-quatre adultes sont assignés à comparaître devant le tribunal dans quelques jours. Le collectif de riverains solidaires déplore qu’une fois de plus les efforts d’intégration déployés depuis un an soient réduits à néant si le juge accède à la demande du propriétaire… ou plutôt des maires. Dominique, je l’aime bien. Au début, il venait le samedi avec des bonbons. C’est vrai qu’on l’a moins vu ces derniers temps, constate Alin Vasile, qui n’a pas été destinataire des deux lettres envoyées par l’édile de Villebon-sur-Yvette.

La boîte noire :Ce reportage a été réalisé entre le 10 et le 13 septembre 2013. Le maire de Villebon-Sur-Yvette, ainsi que le propriétaire du terrain n’ont pas répondu à mes demandes d’entretien.

 

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/130913/quand-droite-et-gauche-s-entendent-pour-expulser-les-roms