Face au racisme ordinaire, la SNCF laisse faire

 

Mediapart

 

05 septembre 2013 |
Par Michaël Hajdenberg

 

Faire reconnaître des actes de racisme ordinaire est une gageure. Mais il y a peut-être pire pour les victimes : que le racisme soit constaté, sans que cela porte à conséquence ; comme si cela n’était pas si grave. Les membres du collectif SNCF Droit à la différence vivent cette expérience depuis plusieurs années. Plusieurs d’entre eux ont vu la justice leur donner raison. Mais leur employeur, la SNCF, une entreprise publique qui aime à afficher ses « valeurs humaines et éthiques », applique le service minimum dans ses sanctions.

Au départ, Alain Ngamukol est un homme isolé. Embauché en 2005 à l’antenne de Goussainville de la SUGE (brigade de surveillance générale), il est, dit-il, le seul Africain parmi les 40 agents sur place. Très vite, il est l’objet de remarques à vocation humoristique qui ne le font pas rire, comme : « Cela te fait quelle sensation de marcher avec des chaussures ? Si elles te gênent pour courir, n’hésite pas, tu les enlèves. » Ou : « Alors, ça te fait quoi de voir la neige pour la première fois ? » Des photos de Jean-Marie Le Pen customisé en Hitler sont affichées dans le vestiaire.

Un jour, le ton monte à l’occasion d’une explication, et son chef d’équipe pointe une arme devant lui dans la plus grande confusion. Alain Ngamukol est mis à l’écart. « On ne me parlait plus. J’étais en quarantaine, ce qui peut être dangereux dans notre métier. Si on est agressé et qu’il n’y a pas de solidarité, les conséquences peuvent être graves. »

Alain Ngamukol, 36 ans, est toujours salarié se la SNCF mais en arrêt depuis 2008Alain Ngamukol, 36 ans, est toujours salarié se la SNCF mais en arrêt depuis 2008

Après avoir alerté sa hiérarchie, Alain Ngamukol est muté, sans qu’on le laisse pour autant en paix. On lui reproche de s’être plaint de ces comportements. Il entame donc des démarches devant les prud’hommes et en avril 2011, la SNCF est condamnée en appel à lui verser 8 000 euros de dommages et intérêts pour harcèlement moral.

Mais Alain Ngamukol veut plus. Car si l’entreprise n’avait pas réagi ni déclenché la moindre enquête quand elle avait été alertée des comportements racistes par l’inspection du travail, la sanction judiciaire ne la bouleverse pas davantage. « C’est une question de droit et de principe. La SNCF doit assumer ses responsabilités. » En clair, l’agent demande à l’entreprise publique de sanctionner sévèrement les agents qui l’ont harcelé. Et estime inacceptable qu’elle ne porte pas plainte au pénal.

Alain Ngamukol découvre alors sur internet que d’autres salariés de l’entreprise vivent la même situation. Un agent d’accueil à Creil a même déjà fédéré autour de lui un certain nombre de victimes après avoir été lui aussi harcelé. Il raconte qu’on lui a demandé de ne plus serrer la main à des non-Européens, qu’on se moquait de sa pratique du ramadan, qu’on tentait de le faire culpabiliser à chaque fait divers commis par un homme d’origine maghrébine.

« Mais il est très difficile d’apporter la preuve que des propos ont été tenus, explique cet agent. J’ai donc décidé de créer une association pour être structurés, avoir plus d’impact. » Il raconte : « Du racisme, il y en a partout. On peut en rencontrer à tout moment, dans le travail ou en allant chez le boulanger. Mais comme à la SNCF, je n’ai jamais vu ça. Ça fait quinze ans que je suis dans l’entreprise, je vois plein de gens me passer devant, mais moi, je n’ai jamais d’avancement de carrière… »

Plusieurs salariés ont obtenu gain de cause en justice, les prud’hommes reconnaissant des préjudices dans le déroulement de leur carrière, et presque toujours, des conséquence sur leur santé… Ils vivent aujourd’hui dans la détresse et sont en arrêt maladie pour cause, notamment, de dépression.

Ces salariés et quelques autres ont reçu l’appui de la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations), devenue Défenseur des droits, où l’on explique : « Nous avons été saisis d’une quinzaine de cas, on en a accompagné une dizaine. Les différentes enquêtes montrent que les réclamants ont effectivement été victimes de comportements racistes de la part de leurs collègues. Pour nombre de réclamants, l’institution a constaté des situations de harcèlement discriminatoire. »

« Ils ont acheté le silence »

Fort de ces délibérations, le collectif espère alors obtenir gain de cause, et tente, physiquement, d’obtenir des réponses. Les sit-in dans l’entreprise et dans les ministères se multiplient, puis les occupations de locaux, jusqu’à un début de grève de la faim qui conduit la SNCF, en juillet 2012, à proposer à chaque salarié de l’argent, en moyenne 15 000 euros, en échange du « silence sur la transaction et du renoncement à toute poursuite judiciaire ».

Plusieurs membres signent mais certains le regrettent aujourd’hui. « Ils ont acheté le silence, juge Alain Ngamukol, qui ne l’a pas signé. Mais nous nous battons sur des principes. Et plusieurs personnes, qui ont signé le protocole alors qu’elles étaient en état de faiblesse, veulent le dénoncer depuis plusieurs mois. »

Fin 2012, Dominique Baudis, Défenseur des droits, écrit donc à Guillaume Pepy, PDG de la SNCF, pour lui demander de respecter sa promesse et de recevoir le collectif, qui veut dénoncer le protocole… Début 2013, c’est à Frédéric Cuvillier, ministre des transports, qu’il s’adresse pour lui rappeler que le collectif souhaite « que la SNCF applique le règlement intérieur concernant la prise en charge des victimes et sanctionne les auteurs des actes délictueux ».

Les avancements de carrière des membres du collectif ont pris des chemins au mieux sinueuxLes avancements de carrière des membres du collectif ont pris des chemins au mieux sinueux© Reuters

La SNCF ne bouge pas : « Il y a un fossé entre une politique proactive affichée par le siège et sa mise en œuvre sur le terrain », juge aujourd’hui le Défenseur des droits, qui a un temps proposé une médiation, refusée par des salariés intransigeants : « On ne veut pas de compromis, on ne veut pas négocier, on veut que la loi soit appliquée, et que l’entreprise agisse enfin contre ces discriminations. Qu’est-ce que vous diriez si on violait votre femme et qu’on vous proposait une médiation ? On est dans le même état d’esprit. »

À force de faire le coup de poing, le collectif ne se fait cependant que des ennemis. Même les juristes du Défenseur des droits n’en peuvent plus : « Avec sa stratégie agressive, le collectif va dans le mur. En faisant preuve d’intimidations sur les agents, en les menaçants verbalement et aussi physiquement, nous avons dû – à la demande du personnel – alerter le procureur de la République. C’était trop tendu. Ils ont un mode de mobilisation qui est contre-productif. Le Défenseur des droits a donc décidé de ne plus traiter les dossiers dans le cadre du collectif mais individuellement. »

Pour Éric Ferrères, de la CGT Cheminots, « le collectif raisonne avec ses tripes, mais tout ce qu’il porte est vrai : l’entreprise n’est pas raciste, mais certains comportements en son sein le sont ». Quant au principe du protocole, Éric Ferrères le trouve choquant : « Cela montre que la SNCF reconnaît les faits, reconnaît qu’il y a des victimes. Mais les coupables ne sont pas punis. »

La SNCF nous assure qu’en interne des sanctions ont été prises dans certaines situations, qu’il y a eu des mises à pied, des mutations. Elle refuse cependant de donner des détails. Et n’apporte aucune des précisions promises. Elle n’a pour l’heure pas transmis plus d’éléments au Défenseur des droits, qui les lui a pourtant demandés.

L’entreprise, qui met en avant sa volonté de sensibiliser son personnel aux discriminations, se justifie ainsi : « On a essayé de trouver des points d’accord, mais ils souhaitent une déclaration solennelle de l’entreprise, une reconnaissance explicite de la SNCF. On ne va pas s’auto-flageller. » Pour l’entreprise, toutes les saisines pour discriminations (qu’elle chiffre à 90 depuis 2005) « ne sont pas forcément des cas réels. Certains, comme Alain Ngamukol, veulent profiter de la situation pour obtenir un statut auquel ils ne peuvent en réalité pas prétendre au vu de leur formation et de leurs compétences ».

Le collectif continue donc de se battre, tous azimuts, en désordre. Il a occupé le ministère de l’intérieur, puis celui de la justice car « aucune action pénale contre la SNCF n’aboutit jamais », juge Alain Ngakumol, qui se heurte en réalité à un problème plus vaste : depuis juillet 2007 le ministère de la justice a imposé qu’un magistrat chargé d’animer un pôle anti-discriminations soit désigné dans chaque tribunal. Mais hormis à Bobigny, cela ne fonctionne pas : les magistrats ne sont pas formés, pas sensibilisés aux questions de discriminations, et les condamnations s’avèrent quasi inexistantes.

Le collectif a aussi pris d’assaut le ministère des transports. Mais ce dernier se contente de nous répondre avoir pris en compte les demandes du collectif, avoir demandé à la SNCF de les recevoir, avant de préciser porter « une attention particulière à ces problématiques »

Le collectif, qui a en partie explosé, a toutefois trouvé quelques soutiens, comme Stéphane Gatignon (député et maire EELV de Sevran) ou François Asensi (PC, député et maire de Tremblay-en-France) qui à son tour, au cas où les choses ne seraient pas assez claires, a écrit au ministre des transports pour lui expliquer que ces salariés attendent de leur employeur « un soutien actif, des sanctions exemplaires contre les auteurs des discriminations et la saisine de la justice par l’entreprise elle-même, plutôt qu’une incitation (financière) à renoncer à leurs droits fondamentaux ».

 

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