J’enseigne le genre. Et je continuerai à le faire.

Publié par Denis Colombi on 10 juin 2013

ACRIMED

http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2013/06/jenseigne-le-genre-et-je-continuerais.html

Ce sera un billet énervé. Très énervé. Fatigué aussi. Fatigué d’entendre des ignares et des incompétents baver de haine sur quelque chose qu’ils ne connaissent pas. Enervé de voir qu’on les laisse faire et que, pire encore, on leur donne raison. Enervé d’apprendre que je fais le mal. Enervé de voir que l’on laisse des mouvements religieux dicter la forme du débat public, surtout en matière d’éducation. Enervé de voir que la laïcité, c’est bon pour les autres, et qu’on peut envoyer paître la science et la connaissance par lâcheté politique et ignorance. Car depuis des années, j’enseigne ce contre quoi aussi bien la Manif de la haine que Vincent Peillon luttent désormais, dans une alliance que l’on voudrait improbable mais qui n’est que celle de la peur. J’enseigne le genre. Et je continuerais à le faire.

Pourquoi j’enseigne le genre

J’enseigne le genre parce que c’est ce que mon programme de Sciences économiques et sociales me demande de faire, n’en déplaise à Vincent Peillon qui double son ignorance crasse des sciences sociales – déjà étonnante pour un philosophe de profession… – d’une méconnaissance absolue de ce qui se passe dans l’administration dont il est le ministre. Voici ce que dit le programme de première de Sciences économiques et sociales :

On étudiera les processus par lesquels l’enfant construit sa personnalité par l’intériorisation/ incorporation de manières de penser et d’agir socialement situées. On s’interrogera sur les effets possiblement contradictoires de l’action des différentes instances de socialisation (famille, école, groupe des pairs, média). On mettra aussi en évidence les variations des processus de socialisation en fonction des milieux sociaux et du genre, en insistant plus particulièrement sur la construction sociale des rôles associés au sexe.


De quelque façon qu’on le prenne, « la construction sociale des rôles associés au sexe », c’est le genre. Toute l’idée est là, même si la notion n’est pas mobilisée, sans doute pour éviter aux imbéciles de venir s’exciter à nouveau sur l’enseignement de SES. C’est après tout aussi pour cette raison que le chapitre sur la déviance ne comporte pas la notion de « carrière délinquante » qui reste pourtant incontournable.

J’enseigne le genre parce que c’est un fait. Pas une théorie. Pas une position philosophique. Pas un choix politique. Le genre existe, que cela vous plaise ou non. Si vous pensez qu’il n’existe pas, c’est que vous êtes un crétin. Si vous pensez qu’il n’existe pas, c’est que que vous avez besoin de regarder les parties génitales d’une personne pour savoir s’il faut lui dire « monsieur » ou « madame ». Si vous pensez qu’il n’existe pas, c’est que vous pensez que quand on dit « cette tenue est féminine », on dit qu’une jupe a des chromosomes XX. Si vous pensez que le genre n’existe pas, c’est que vous avez un niveau inférieur à celui de mes élèves.

J’enseigne le genre parce que n’importe qui de bonne foi comprends très bien l’expérience de la boîte. C’est avec elle que je commence mon cours sur la socialisation. Je l’ai emprunté à Michael Schawlbe dans son bouquin The Sociologically Examined Life dont j’ai dû traduire l’extrait :

Pour faire l’expérience que je vais décrire, nous aurions besoin d’une paire de nouveau-nés, des vrais jumeaux. Nous aurions aussi besoin d’une grande boîte dans laquelle un des jumeaux pourrait vivre sans aucun contact avec un autre être humain. La boîte devrait être telle qu’elle lui fournirait à boire et à manger, et évacuerait les restes, de façon mécanique. Elle devrait aussi être opaque et isolée, de telle sorte qu’il ne puisse y avoir d’interactions au travers de ses parois.
L’expérience est simple : un des enfants est élevé normalement et l’autre est mis dans la boîte. Au bout de dix-huit ans, on ouvre la boîte et on compare les deux enfants pour voir s’il y a quelques différences entre eux. S’il y en a, nous pourrons conclure que grandir avec d’autres personnes a son importance. Si les deux enfants sont les mêmes au bout de dix-huit ans, il nous faudra conclure que la socialisation (ce que l’on apprend en étant avec d’autres personnes) n’a que peu d’importance et que la personnalité est génétiquement programmée.
Vous vous dites sans doute « Bien sûr que la socialisation fait une différence ! Il n’y a pas besoin d’élever un enfant dans une boîte pour prouver cela ! ». Mais il y a beaucoup de gens qui disent que ce qu’une personne devient dépend de ses gènes. Si c’est vrai, alors cela ne devrait pas avoir d’importance qu’un enfant soit élevé dans une boîte. Son patrimoine génétique devrait faire de l’enfant ce qu’il ou elle est destiné(e) à être, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la boîte.


Cette expérience de pensée, comme toute science, à commencer par la physique, en utilise souvent pour montrer l’absurdité de certains raisonnements, nous dit ce qu’il y a à savoir du genre : qui, à part un idiot ou un membre de la Manif de la Haine, aurait le culot de dire qu’après avoir été élevé dans une boîte, un individu de sexe féminin saurait spontanément élever un enfant et choisirait naturellement la couleur rose pour s’habiller ? Qui pourrait prétendre que, élevé dans de telles conditions, un individu serait capable d’exprimer une préférence sexuelle pour l’un ou l’autre sexe ?

Enfin, et peut-être surtout, j’enseigne le genre parce que mes élèves en ont besoin. Ils ont un droit à connaître les avancées de la recherche sociologique et plus généralement scientifique. Ils ont un droit à se confronter aux problèmes qu’elle pose. Ils ont besoin de s’interroger sur les modèles qu’on leur propose. Ils sont toujours prêts à lancer la « guerre des sexes » dans la classe, à dire « les filles, c’est comme ça, les garçons, comme ci ». Et ils ont besoin qu’on leur montre la violence qu’il y a dans ces prises de position. Lorsque je leur demande « Messieurs, quels précautions prenez-vous pour ne pas vous faire violer lorsque vous sortez le soir ? Et vous, mesdames ? », lorsque je leur demande encore « Messieurs, pouvez-vous imaginer une situation où vous seriez obligé de tuer pour montrer que vous êtes un homme ? Et vous mesdames, une situation où vous seriez obligé de tuer pour montrer que vous êtes une femme ? », ils ont besoin qu’on leur soulève le problème. Ils en feront ce qu’ils voudront. Mais certains y réfléchiront. Et c’est cela l’enseignement.

Aux complices des attaques néo-réationnaires

J’avais décrit, en 2011, la logique des attaques néo-réactionnaires. J’ai joué les Cassandre : les faits sont là, tout s’est passé comme je l’avais décrit. La stratégie est là : on dévalorise d’abord ce que l’on espère détruire, pour qu’il n’y ait plus personne pour le défendre lorsque l’on voudra passer à l’action.

Ici, on attaque évidemment la science. Mais attention, on n’attaque pas la science parce que celle-ci serait porteuse de certitudes trop ancrées, on n’attaque pas la dimension prométhéenne de la science. Non : on attaque précisément la science pour ce qu’elle est porteuse de doute. La notion de genre, l’identification d’une dimension relationnelle distincte de l’ordre biologique, impose en effet à chacun de réfléchir : elle ne nous apporte pas de solution, mais elle nous fait problème. Car oui, parler de genre pose problème : cela remet en cause notre allant-de-soi, cela nous oblige à réinterroger notre rapport au monde et aux autres, cela nous oblige à nous poser de nouvelles questions. Et nous nous rendons souvent compte que nous n’avons pas la réponse à ces questions. Lorsque l’on montre l’existence des inégalités de genre, on ôte la possibilité de les justifier par une nature biologique, éternelle ou divine. Il faut alors répondre à la question politique suivante : « qu’est-ce qui justifie que ce soit les femmes qui prennent en charge l’essentiel des tâches ménagères ? comment peut-on fonder en raison cette situation ? » Et nous découvrons alors que nous n’avons rien dans notre pensée politique moderne pour justifier cela. C’est cela qui fait peur aux néoconservateurs qui luttent contre l’idée même du genre : ils savent que celui-ci pose des questions politiques auxquelles ils sont incapables de répondre. De la même façon que, en un autre temps, l’idée que l’homme descende du singe avait laissé d’autres conservateurs démunis. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui rejettent le genre. Le combat d’aujourd’hui n’est pas différent de celui d’hier. Ce qui est insupportable pour les réactionnaires, ce ne sont pas les certitudes de la science : ce sont les doutes qu’elle fait naître.

Mais ces réactionnaires utilisent des armes empruntés à l’adversaire. Ils transforment les gender studies, un champ de recherche riches de milliers de travaux dans des disciplines diverses, en une « théorie du genre » unique et sur laquelle ils mentent éhontément. Comme d’autres ont transformé l’évolution en « théorie de l’évolution » pour mieux dire « ce n’est qu’une théorie, on n’est pas sûr ». Or l’évolution est un fait : les êtres vivants se sont bien transformés au cours du temps. Les théories de l’évolution visent à comprendre et expliquer pourquoi : est-ce de la sélection du plus apte ? de la sélection sexuelle ? un mélange des deux ? Il en va de même pour le genre : il existe bien des théories qui visent à comprendre comment se construit le genre : est-ce que cela se joue dans des interactions locales ou dans un système global ? s’agit-il d’une construction indépendante ou liée à d’autres dimensions comme l’économie ou le politique ? Mais ces débats sont transformés en une simple opposition entre « théorie » et « pratique ». Les opposants dissimulent ainsi leur bêtise sous un discours pseudo-scientifique. C’est en cela qu’ils sont des néo-réactionnaires.

Le problème, c’est qu’ils trouvent des complices : tous ceux qui par ignorance, bêtise, lâcheté ou véritable malfaisance, se laissent prendre par ces discours. Voici donc mon addendum à mon ancien billet : les néo-réactionnaires se trouvent des complices auprès de tout ceux qui veulent ménager les susceptibilités. Le dernier en date est le ministre de l’éducation nationale :

La semaine dernière, il avait déjà exprimé son opposition à l’inclusion de la théorie du genre dans l’enseignement, sur France 2: «Personne n’y a jamais pensé (…). Je suis contre la théorie du genre, je suis pour l’égalité filles/garçons. Si l’idée c’est qu’il n’y a pas de différences physiologiques, biologiques entre les uns et les autres, je trouve ça absurde».


Comment le ministre peut-il se laisser aller à cette crétinerie de confondre travaux sur le genre et négation des différences biologiques ? Tout le monde s’accorde à dire que certains individus ont un utérus et d’autres des testicules et un pénis. La notion de genre n’a jamais remis cela en question. Elle vient simplement rappeler qu’il n’a jamais été possible d’établir un lien biologique entre cette donnée physique et le reste des différences entre les hommes et les femmes. Et que dans nos relations quotidiennes avec les autres, nous ne nous basons pas sur cette donnée biologique, que nous nous employons en plus, dans nos sociétés, à cacher aux autres. L’assimilation « études sur le genre => théorie du genre => négation des différences biologiques » est un mensonge. Les choses sont aussi simples que cela.

Ce qui se joue est une mauvaise perception des conflits à venir. Sans doute certains hommes politiques sont-ils tentés de ne voir là-dedans qu’un débat anecdotique, et c’est pour cela qu’ils renâclent à défendre la notion de genre. Pourtant les questions relatives au féminisme apparaissent de plus en plus comme l’un des grands conflits qui traverse la société française, et plus généralement la société occidentale. Je ne serais pas loin d’y voir le fameux « nouveau mouvement social » que les chercheurs tourainiens ont longtemps cherché. La violence des conflits de ces derniers mois semble annonciatrice de nouvelles luttes à venir. Cette fois, j’aimerais me tromper.


Éducation nationale : quelques remèdes de cheval pour dégraisser le mammouth

À l’occasion de la remise récente au gouvernement de deux rapports sur l’Éducation nationale et sa gestion – celui de la Cour des comptes et celui de la médiatrice de l’Éducation nationale –, certains médias en profitent pour accabler les enseignants en relayant et en amplifiant les préjugés les plus communs à leur égard, et pour livrer, plus ou moins subtilement, leurs solutions pour redresser une école publique dont ils dressent un tableau apocalyptique…

Le poids des maux…

Et d’abord, quoi de mieux pour appâter le lecteur qu’un titre sinon accrocheur du moins racoleur, en tout cas toujours réducteur ?

Alors même que sur le site de France Inter le résumé qui suit est (légèrement) plus nuancé : « Qu’est-ce qui énerve le plus les parents d’élèves ? C’est ce que s’est demandée la médiatrice de l’Éducation nationale. La réponse sort dans un rapport ce jeudi. En tête : les profs absents et non remplacés, la déscolarisation et certaines écoles privées. », c’est une vision très partielle donc très partiale de l’institution qui est mise en avant, et qui fait des récriminations de certains parents une vérité apparemment universelle en milieu scolaire.

Bien sûr, on trouvera toujours plus audacieux en s’informant auprès des spécialistes éducation du Figaro :

L’approche est plus franche, le verdict implacable. Nous n’avons alors plus affaire à « ces profs », fraction mal identifiée de la profession dans son ensemble, mais aux professeurs en général, congénitalement absentéistes.

Dans les deux cas, les gros titres des articles, qui visent à faire sensation plutôt qu’à informer, réduisent des rapports dépassant chacun les 150 pages à un simple slogan… Sans doute ces rapports sont-ils discutables et doivent être discutés. Mais cela rend d’autant plus nécessaire de la part des journalistes un propos argumenté, fouillé et nuancé plutôt que cette suite de poncifs, pâles substituts à des analyses tant soit peu innovantes sur la question.

… Le « choc » des photos

Les illustrations photographiques de ces accroches souvent caricaturales ne sont pas en reste. En effet, tandis que sur le fond, les articles pointent un absentéisme chronique de la part des enseignants, sur la forme, plusieurs photos viennent opportunément appuyer ce constat pour lui donner plus de vraisemblance encore.

Ainsi, la salle de classe est vidée de ses enseignants, par le Figaro :

Tandis que pour France Inter, ce sont à la fois les enseignants et les élèves (!) qui disparaissent :

Dans certains cas, c’est l’établissement lui-même qui affiche porte close… Probable symbole d’un corps enseignant démissionnaire et d’une fonction publique qui manque décidément à tous ses devoirs : faute d’enseignants (et de tout le reste du personnel qui travaille d’ordinaire dans un établissement scolaire), les élèves ne peuvent même plus pénétrer dans l’enceinte dudit établissement, comme l’illustre ce cliché du Parisien :

Les enseignants manquent régulièrement à l’appel et, partant, à leur devoir, c’est entendu. Mais c’est le « mammouth » dans son ensemble qui est visé. Et la liste des tares est longue ; fort heureusement, de vertueux journalistes sont là pour nous les rappeler.

L’enseignant, (trop) souvent absent, est un être manifestement fainéant ; comment comprendre sinon son hostilité présumée à la prise en compte de son « temps de travail réel » sur laquelle plusieurs journalistes s’attardent. L’article du Figaro daté du 22 mai est à cet égard riche d’enseignements : le titre choisi (« Les Sages pour le temps de travail réel des enseignants ») laisse entendre d’abord qu’il y aurait un temps de travail fictif qui s’y oppose et auquel les enseignants – ces planqués ! – sont très attachés. La suite n’est pas moins lourde de sous-entendus :

« Comment imaginer qu’on puisse piloter une organisation sans connaître le temps réel de travail de ses participants ? C’est pourtant la situation dans laquelle se trouve l’Éducation nationale. Comme le souligne le rapport de la Cour des comptes publié mercredi, « il n’existe pas de suivi fiable du temps de travail total des enseignants ». Les chiffres proviennent d’enquêtes déclaratives. Ainsi, les professeurs du second degré public déclarent travailler en moyenne 21 heures par semaine en plus de leurs heures de cours. Et cela afin de préparer les cours, de corriger les copies ou de nouer des liens avec les parents. Mais nul ne sait si ces réponses des enseignants sont exactes. Et intuitivement, les parents devinent que les temps de préparation peuvent être très différents selon les professeurs. »

À chacun, alors d’en tirer intuitivement la conclusion qui s’impose : il faut (re)mettre les enseignants au travail. Et les plus grands experts sont appelés en renfort par l’auteur de l’article. Ainsi, Michel Didier, président de COE-Rexecode, organisation proche du patronat, « porte un diagnostic sans concession sur l’ensemble de la fonction publique. « Le temps de travail réel des fonctionnaires n’est pas évalué. Il y a des dérives, certains cumulant les absences. La productivité est faible. » » Dérives, absences, faible productivité. Heureusement que certains osent dire tout haut ce que d’autres pensent tout bas…

Autre éminent spécialiste, « Jean-Hervé Lorenzi, professeur à l’université Paris-Dauphine, estime lui aussi qu’il faut réorganiser le secteur public, en posant notamment la question du temps de travail. « Il faut réformer au cas par cas. Le problème des universités – un temps de vacances trop long, avec une fermeture trois mois par an – n’est pas celui de l’hôpital. » » Chacun l’aura compris, les enseignants cultivent au moins autant la paresse que leurs élèves.

Même Libération, dont on aimerait penser qu’il n’épouse pas les positions des économistes néolibéraux et autres têtes pensantes du Medef, estime – un peu plus subtilement, c’est vrai – que le temps de travail est effectivement en cause : si les enseignants de primaire et maternelle sont en grève, c’est d’abord et avant tout parce qu’ils sont réticents à travailler plus (4 jours et demi plutôt que 4).

Comme nous l’avions souligné dans « La grève incompréhensible et injustifiée des instituteurs parisiens », pour Libé, pétri de tous les poncifs sur l’Éducation nationale, il s’avère en effet difficile d’expliquer quoi que ce soit à partir d’une vision si simpliste de la réforme en cours et des réserves que certains enseignants peuvent nourrir à son égard.

Il est d’autant plus difficile à nos journalistes d’accepter la paresse supposée des enseignants qu’ils coûtent cher, très cher à la nation, comme en témoigne la photo légendée ci-dessous, tout en nuances :

Ceux qui croyaient le mammouth disparu depuis longtemps en sont pour leurs frais : l’Éducation nationale est un poids, voire un fardeau, que chacun doit supporter. Quant à imaginer que ce puisse également être un service (public), nécessaire à la formation du citoyen et au pays tout entier, il n’y a qu’un pas que les journalistes osent rarement franchir. Car ce mammouth que d’aucuns ressuscitent se caractérise surtout par sa lenteur et ses pesanteurs.

Certains clichés ont la vie dure et le plus simple pour disqualifier le monde enseignant reste de le taxer de corporatisme ou d’archaïsme, c’est selon, sans démonstration aucune mais avec la garantie que le cliché parlera au plus grand nombre.

Aussi, Fabrice Rousselot, pour Libération [1], ne recule devant aucune simplification lorsque, concédant que ce sera « seulement au prix d’un vaste réinvestissement dans l’éducation en France que l’on pourra retrouver des profs plus apaisés. », il déclare, presque menaçant : «  Mais, attention, cette refondation ne doit souffrir d’aucun tabou et inclure évidemment la réforme des rythmes scolaires. Aux nouveaux profs de faire aussi ce pari sur l’avenir, pour enfin réinventer leur métier et faire face à ses défis sociaux, économiques et technologiques. En prenant soin d’éviter des réflexes corporatistes trop souvent tournés vers le passé. »

Sans que l’on sache vraiment à quel tabou il peut bien faire allusion, l’éditorialiste se fait en tout cas l’écho des fantasmes les plus éculés sur les enseignants, par définition réfractaires aux réformes et s’accrochant désespérément à des pratiques d’un autre temps. Même « Avenir », titre de son éditorial, apparemment tourné vers des lendemains qui pourraient chanter, est en réalité une exhortation à peine voilée à rompre avec de vieux schémas dont les enseignants ont, selon lui, bien du mal à se défaire, comme l’explicite le propos reproduit ci-dessus. Que n’est-il pas aussi vigoureux dans sa volonté d’éviter certains réflexes journalistiques ?

En définitive, le seul hommage que les journalistes veulent bien rendre au corps enseignant consiste à souligner, comme dans Le Figaro du 14 mai, « Comment les profs font réussir leurs enfants ».

La légende de l’illustration de l’article interpelle : « De l’école primaire au lycée, les enfants d’enseignants sont les premiers de la classe. Ils passent devant tout le monde, y compris les enfants de cadres. » « Ils passent devant tout le monde » : formule subtile mêlant données objectives et sous-entendus.

Certes, les enseignants ne font sans doute pas tout leur possible pour la réussite des enfants en général (absences à répétition, temps de travail aléatoire, incapacité d’innover, etc.) mais pour les leurs, ils ne comptent pas leurs heures ! L’hommage n’en est donc pas un : il pointe au contraire un égoïsme qui vient s’ajouter à la longue liste de leurs tares. Et la journaliste d’enfoncer le clou pour achever de démontrer leur duplicité : « Exigeants et connaisseurs du système […] Ce sont les plus grands bénéficiaires du système scolaire ».

Dès lors, compte tenu de l’état déplorable de l’institution scolaire et des manquements de ceux censés l’incarner, seules des « mesures choc » peuvent redresser la situation.

Dégraisser le mammouth pour engraisser le privé

Miracle du calendrier, plusieurs études tombent à point nommé qui permettent aux journalistes, dont ceux, en pointe, du Figaro, de souligner que « Les Français [sont] attachés à la qualité de l’enseignement catholique ». Les chiffres sont éloquents :

« Un « enseignement de qualité », ouvert aux autres religions et aux non croyants. C’est ainsi que les Français perçoivent l’enseignement catholique, confirmant sa position alternative face au public. S’ils avaient un enfant à scolariser, 43 % d’entre eux affirment qu’ils souhaiteraient le faire dans l’enseignement catholique privé. Preuve que ce dernier s’impose comme une alternative de poids. Le fait que 39 % des catégories populaires adhèrent à cette solution renforce l’assertion, et marque, selon le sondage « la capacité de l’enseignement catholique à intéresser les Français au-delà de leurs capacités financières supposées ». […] »

«  L’écrasante majorité des répondants (90 %) trouvent « normal » que les parents aient le choix entre le public et le privé. Choix que 72 % conçoivent comme une « chance ». Alors que les questions de guerre scolaire sont régulièrement évoquées, comme en ce début d’année avec le débat autour du mariage homosexuel, l’enseignement catholique confirme sa place dans le système éducatif. »

«  La délicate question du financement par l’État, que certains remettent en question au vu des libertés prises par les établissements,ne soulève pas de critique : 65 % des sondés jugent logique que l’État participe au financement au motif que l’enseignement catholique contribue au « service public d’enseignement ». »

Étrange coïncidence que cet engouement réaffirmé pour l’enseignement privé catholique au moment où l’enseignement public est si décrié, entre autres par les journalistes. Étrange aussi que l’on transforme en « preuve » des choses pour le moins hypothétiques : « S’ils avaient un enfant à scolariser, 43 % d’entre eux affirment qu’ils souhaiteraient le faire dans l’enseignement catholique privé. » De quelle preuve peut-il s’agir et quelle valeur lui attribuer quand les répondants n’ont pas forcément d’enfant à scolariser ? Certains mauvais esprits diraient que la question ne se pose pas et des sondeurs tant soit peu scrupuleux ne devraient donc pas la poser.

Étrange, enfin, que soit pris pour argent comptant de tels « résultats » alors que le sondage est l’œuvre conjointe de OpinionWay et de… La Croix. Reste que face à une présentation si laudative du privé, chacun a compris ce qu’il lui restait à faire pour ses enfants.

Par ailleurs, si l’enseignement public est malade, qu’il se rassure, des méthodes ayant fait leurs preuves dans le privé peuvent, semble-t-il, y être importées. C’est ainsi que quelques journalistes soucieux du bien commun s’efforcent, au-delà de la critique, de faire œuvre utile en contribuant à leur tour à l’impérieuse réforme du « mammouth ».

Nos spécialistes-ès-éducation sont ainsi loin d’être à court d’idées lorsqu’en matière de gestion du personnel, par exemple, ils font le constant sombre qui suit :

Ou comment brouiller un peu plus la frontière entre privé et public en faisant du « management » le cœur d’une école à nouveau conquérante…

Cette contre-révolution scolaire, que beaucoup semblent appeler de leurs vœux, s’inscrit pourtant dans un cadre idéologique plus global. In fine, pour la journaliste du Figaro, la réforme de l’école n’est qu’une étape annonciatrice de changements plus vastes et plus profonds :

« « Les professeurs sont spécialisés dans des matières, ce qui complique les choses », estime Michel Didier, président de COE-Rexecode. En revanche, ce dernier porte un diagnostic sans concession sur l’ensemble de la fonction publique. « Le temps de travail réel des fonctionnaires n’est pas évalué ». Il y a des dérives, certains cumulant les absences. La productivité est faible. Il est donc possible de faire mieux avec moins de personnel. »

« Jean-Hervé Lorenzi, professeur à l’université Paris-Dauphine, estime lui aussi qu’il faut réorganiser le secteur public, en posant notamment la question du temps de travail. « Il faut réformer au cas par cas. Le problème des universités – un temps de vacances trop long, avec une fermeture trois mois par an – n’est pas celui de l’hôpital ». Adepte d’une solution plus globale et radicale, le sénateur UDI Jean Arthuis prône la fin des 35 heures dans la fonction publique. De quoi économiser 25 à 30 milliards. Une vraie mesure choc…  »

D’abord « faire mieux avec moins de personnel », puis poser la question du temps de travail, avant de prôner, pour finir, « la fin des 35 heures dans la fonction publique ». Vous avez dit « vraies mesures choc » ?

***

Il ne s’agit ici nullement de prendre position au sujet de l’immobilisme – réel ou supposé – de l’Éducation nationale, mais plutôt d’appeler des journalistes pour qui la privatisation est forcément mère de toutes les vertus à un peu de retenue : avant de « sonner la charge contre le mammouth », peut-être faudrait-il se pencher sur les corporatismes et les conformismes médiatiques ?

Thibault Roques

Notes

[1] Édito paru dans Libération le 12 mai 2013.


EDITORIAL DE POLITIS

Par Denis Sieffert13 juin 2013
http://www.politis.fr/Les-deux-morts-de-Pierre-Mauroy,22522.html

Les deux morts de Pierre Mauroy

Le personnel politique de cette gauche-là est nourri d’une tout autre culture, et le président socialiste de la Cour des comptes a désormais plus d’influence sur le parti que le Premier secrétaire.

La mort de Pierre Mauroy a donné lieu à un exercice dont certains médias raffolent : le micro-trottoir. Principale cible, les jeunes. « Savez-vous qui était Pierre Mauroy ? » Réponses généralement embarrassées : « Oui, enfin non… Mais ça me dit quelque chose… » La belle affaire ! Quand on a 20 ans en 2013, ne pas connaître le nom du premier Premier ministre de François Mitterrand n’est sûrement pas le comble de l’inculture. Est-on sûr que les jeunes de Mai 68 connaissaient les noms de Joseph Laniel ou de Félix Gaillard ? La postérité est sélective, ce n’est pas une découverte. Mais ce que la mémoire collective oublie, l’histoire doit le retenir. Et le nom de Pierre Mauroy restera au moins pour deux raisons : il aura été le dernier « dinosaure » socialiste, avant l’hégémonie des technocrates et des comptables, mais il aura aussi été, en 1983, l’homme d’une rupture dont on mesure aujourd’hui les effets. C’est le paradoxe de la carrière politique de l’ancien maire de Lille. Enfant du Front populaire, il a été le dernier à incarner la vraie tradition sociale-démocrate à la française. Du socialiste à l’ancienne, il avait l’art oratoire un rien désuet, lyrique et affectif. Son verbe, sa culture, ses références étaient enracinés dans l’histoire du mouvement ouvrier. Le fils d’instituteur du Nord aimait à évoquer la figure de Léo Lagrange, l’homme des loisirs ouvriers de 1936 et de l’éducation populaire.

Pierre Mauroy était un réformiste au sens vrai du mot, par opposition aux courants communistes et révolutionnaires. Et c’est en réformiste qu’il gouverne lorsqu’il arrive à Matignon en mai 1981, dans le sillage de François Mitterrand. Le bilan est spectaculaire : réduction du temps de travail, cinquième semaine de congés payés, augmentation de 10 % du Smic, droits des travailleurs dans l’entreprise, remboursement de l’IVG et, évidemment, retraite à 60 ans. Mais, deux ans plus tard, il est l’homme du choix libéral, ouvrant involontairement la porte aux technocrates et aux comptables. L’héritier de Léon Blum devient l’ancêtre de François Hollande. Car le tournant de la rigueur de l’été 1983, c’est lui. Cette cassure dans la tradition socialiste, il l’a incarnée et assumée. Bien plus que François Mitterrand, qui venait d’un autre horizon et dont l’itinéraire était aussi sinueux qu’indéchiffrable. Et c’est bien ce second Mauroy que François Hollande a évoqué avec insistance le 7 juin, depuis Tokyo, où il était en visite, saluant les « réformes courageuses » et « ce qu’on a appelé la rigueur ». Suivez son regard… Ce n’était plus Hollande qui rendait hommage à Mauroy, mais Mauroy qui rendait hommage à Hollande ! Évidemment, la question de savoir si Pierre Mauroy pouvait agir différemment nous est toujours posée aujourd’hui. Pouvait-il résister à la pression de la doxa européenne ? Pouvait-il éviter de faire de l’Europe un faux idéal de substitution ? François Hollande a donc beau jeu d’invoquer cette personnalité du mouvement socialiste pour justifier sa propre politique d’austérité. Mais il y a tout de même entre les deux une différence fondamentale. En 1983, on parlait de « la parenthèse de la rigueur ». Et on peut imaginer que Pierre Mauroy a été d’une certaine façon victime de son propre discours. Il a sans doute cru à la fameuse parenthèse qui ne tarderait pas à se refermer. Un mauvais moment à passer en quelque sorte.

Qui peut encore y croire aujourd’hui ? Qui ne voit que le personnel politique de cette gauche-là est nourri d’une tout autre culture, et que le président socialiste de la Cour des comptes a désormais infiniment plus d’influence sur les sphères dirigeantes du parti que le Premier secrétaire ? Mais Pierre Mauroy, lui, avait gardé de solides convictions. On en trouve la preuve dans sa dernière intervention au Sénat, le 8 octobre 2010. Nous étions alors en plein débat sur la réforme Sarkozy des retraites. Le vieux socialiste avait rappelé avec émotion que l’« on écrit l’histoire non seulement avec l’avenir des propositions, mais aussi avec le passé des revendications et le vécu de l’ensemble [des] travailleurs ». Avant de conclure : « Nous ne voulons pas abandonner la retraite à 60 ans. » Il est mort quelques jours avant que le débat resurgisse. Mais, cette fois – cruelle ironie du destin –, ce sont les socialistes qui sont à la manœuvre. Le rapport commandé à une énarque, Yannick Moreau, doit être remis ces jours-ci au gouvernement. Le projet de loi qui s’en inspirera devrait aggraver la réforme Sarkozy en augmentant le nombre d’annuités nécessaires pour pouvoir bénéficier d’une retraite à taux plein. Au risque d’un divorce profond entre les dirigeants socialistes et leur base électorale. Pierre Mauroy n’aurait pas aimé voir ça.


Affaire Cahuzac : la piste de la corruption

 

Mediapart

http://www.mediapart.fr/journal/france/130613/affaire-cahuzac-la-piste-de-la-corruption


Ces Européens appelés Rroms

BLOG Mediapart

http://blogs.mediapart.fr/edition/roms-et-qui-dautre/article/140613/ces-europeens-appeles-rroms

« Ce que nous appelons aujourd’hui “ Europe ” et que nous appelions il n’y a pas si longtemps encore la Communauté européenne n’existe pas et ne se soucie plus guère du respect des droits humains dans les pays qu’elle intègre pour des motifs avant tout économiques ou stratégiques. » Par Marie-Christine Navarro, écrivaine et universitaire.