Grèce: la fermeture de l’audiovisuel public ouvre une crise politique majeure

Mediapart

http://www.mediapart.fr/journal/international/120613/grece-la-fermeture-de-laudiovisuel-public-ouvre-une-crise-politique-majeure

mer, 12/06/2013 – 18:27 |
Par Amélie Poinssot et Ludovic Lamant

De notre correspondante à Athènes et de notre envoyé spécial à Bruxelles

Sur ET1, ET3, NET et ERA l’écran est noir, « pas de signal » indique le poste de télévision. Mercredi matin, les Grecs se sont réveillés sans leurs chaînes de télévision publiques, mais sans informations non plus des radios et télévisions privées : tous les journalistes étaient en grève pour protester contre cette décision unilatérale du gouvernement grec de fermer soudainement l’ensemble de l’audiovisuel public.

Le porte-parole du gouvernement, Semi Kedikoglou, a voulu toutefois se défendre devant les correspondants de la presse étrangère, convoqués un à un au Secrétariat général de l’information : « Il faut arrêter les mensonges. Ce n’est pas une fermeture, c’est un redémarrage », a-t-il assené. Subtile nuance, et qui emmène le porte-parole à se contredire lui-même : « Quand il faut restructurer jusqu’aux fondations, il faut fermer », dit-il plus loin. Et puis : « Ce ne sont pas des raisons économiques qui ont motivé cette décision. » Mais, s’agaçant devant les questions des correspondants sidérés, il rétorque : « Il faut voir l’ampleur du gaspillage qui a régné là pendant des années… On parle de presque 300 millions d’euros… »

 

Antonis Samaras a agi en deux temps, en moins de 24 heures : un décret dit « d’exception » présenté mardi, qui a entraîné la suspension des programmes – et qui ne restera valide que s’il se transforme en loi, voté par le parlement dans les 40 jours – suivi d’un projet de loi plus vaste, dévoilé ce mercredi. Il est censé poser les bases d’une nouvelle future agence publique de l’audiovisuel. « C’est un coup d’État »a réagi Alexis Tsipras, à la tête du principal parti d’opposition, Syriza (gauche), qui exhorte le président grec à ne pas ratifier le décret de mardi.

Qu’est-ce qui explique, au fond, cette décision si brutale ? Est-ce la volonté de provoquer une profonde crise politique et de nouvelles élections, alors que le gouvernement tripartite (droite de Nouvelle Démocratie – socialistes du Pasok – gauche modérée de Dimar) apparaît de plus en plus bancal ?

De fait, les trois partis de la coalition se déchiraient ces dernières semaines sur un projet de loi dite « antiraciste ». L’adoption d’une loi pour lutter contre la montée néonazie, pourtant exigée par les instances européennes et de plus en plus d’associations et ONG, n’avait plus aucune chance de passer. Cette coalition gouvernementale, formée il y a un an au lendemain des élections, allie nationalistes, conservateurs, sociaux-démocrates et anciens de la gauche (Dimar est né d’une scission, il y a trois ans, avec Syriza). Les ministres de la justice et de la réforme administrative, notamment, sont des personnalités présentées par Dimar, formées dans le moule intellectuel de la gauche grecque. Aux antipodes, donc, d’un Samaras, connu pour avoir formé son propre parti politique, de droite nationale, dans les années 1990.

Le gouvernement grec risque-t-il d’éclater sur la réforme de l’audiovisuel ? « Désormais tout est possible », confirme la socialiste Maria Elena Koppa. Son parti, le Pasok, exhorte Samaras à revenir sur sa décision. L’autre formation, la gauche démocrate, est sur la même position. Si bien que Samaras pourrait avoir du mal à trouver une majorité au parlement pour confirmer le décret, ou encore pour faire passer son projet de loi. Les deux partis contestataires au sein de la coalition vont, eux aussi, déposer un projet de loi concurrent, sur l’audiovisuel public.

Ce coup de tonnerre fait apparaître de profondes différences de méthodes. « Alors que le ministre de la Réforme administrative Antonis Roupakiotis avançait prudemment sur le licenciement des fonctionnaires (mesure exigée par la Troïka), le gouvernement montre ici qu’il veut passer en force », décrypte la chercheuse en sciences politiques Vassiliki Georgiadou. Le gouvernement Samaras avait déjà durci sa politique cet hiver, en réquisitionnant les dockers puis les employés du métro alors qu’ils avaient engagé de longs mouvements de grève. Le mois dernier, les enseignants ont été réquisitionnés, alors qu’ils avaient appelé à la grève la semaine des examens d’entrée à l’université.

« Cette fois-ci, c’est différent, ajoute la chercheuse. C’est même complètement inédit : si les précédents mouvements de grève avaient un impact sur la société, rien ici ne justifie une telle mesure. On n’était pas dans une situation de blocage, aucune nécessité ne l’imposait. » La Troïka, à l’origine des cures d’austérité prises en Grèce depuis 2010 en échange des prêts UE-FMI, n’avait pas demandé la fermeture de ERT. La radiotélévision, certes, figurait sur la liste des organismes publics à réformer. Et elle a déjà beaucoup changé : elle a perdu plus de 2 000 collaborateurs pigistes depuis le début des cures d’austérité et sa production de documentaires s’est effondrée. Le serrage de ceinture devait de toute façon se poursuivre : suppression de chaînes, réduction des coûts et fusions avaient été annoncées en septembre 2011. Depuis, les gouvernements successifs ont fait face à des résistances au sein de ERT – dans un contexte de paysage médiatique dévasté par six années de récession.

« Une forme de service public qui appartient maintenant au passé »

Deux centrales syndicales ont appelé à une grève générale de 24 heures ce jeudi, et à un rassemblement devant le siège de l’ERT, à Athènes. Conformément aux exigences de la Troïka, la Grèce s’est engagée à licencier 4 000 fonctionnaires d’ici la fin de l’année – dont 2 000 d’ici la fin de l’été. En tout, ce sont 15 000 postes de la fonction publique qui doivent être supprimés d’ici fin 2014 (sur un total de 650 000).

« Le gouvernement comptait probablement sur la méfiance très répandue en Grèce à l’égard des journalistes, on les accuse volontiers de faire partie du système, d’être des vendus… », avance Vassiliki Georgiadou pour tenter de comprendre l’attaque visant les médias publics. La brutalité de la décision n’est pas sans rappeler les méthodes thatchériennes : le gouvernement Samaras, s’il éprouve l’équilibre de la coalition, est donc probablement aussi en train de tester la population. La réponse syndicale a été immédiate. Et le siège central de la radiotélévision publique, en banlieue nord d’Athènes, est occupé depuis l’annonce de la nouvelle, mardi en fin de journée : militants, intellectuels, artistes, simples quidams sont venus manifester leur soutien aux salariés de ERT et leur attachement à leur service public.

« Nous avons un gouvernement qui rappelle plus la Roumanie de Ceausescu qu’un gouvernement issu des élections », dénonçait cette nuit dans son bureau Panayiotis Kalfayanis, le président du syndicat des salariés de ERT, alors qu’il assistait, impuissant, à l’arrêt de toute transmission sur son poste de télévision…

S’il voulait bloquer le dialogue social et se mettre tous les syndicats à dos, le gouvernement n’aurait pu s’y prendre autrement. Tout, dans le discours de Semi Kedikoglou, porte-parole du gouvernement, dénigre le service public et le syndicalisme : « Il n’y avait pas d’autre manière de faire, franchement, pour restructurer ERT. Car ces derniers mois, la plupart du temps, ERT n’émettait pas, en tout cas pas les informations.(…) ERT est caractéristique d’une forme de service public qui appartient maintenant au passé. »

Officiellement, les intentions du gouvernement sont de refonder, « dans le courant de l’été », une radiotélévision aux finances saines, sur la base de recrutements méritocratiques et transparents. Le flou règne. Quid des salariés actuels ? Seront-ils effectivement licenciés du service public ? Quant à la promesse de nouvelles procédures de recrutement, personne n’est dupe. Le gouvernent Samaras ne s’est pas montré exemplaire en la matière. Il y a eu de nombreuses dérives à ERT, et cela faisait partie des bastions du système clientéliste grec… « Mais ce sont les politiques eux-mêmes qui l’ont créée, cette clientèle », précise Vassiliki Georgiadou, qui ajoute : « Ce qui se passe est la preuve qu’ils ne savent plus comment la gérer. »

Bruxelles nie toute responsabilité

L’onde de choc a également gagné le parlement européen. « Quand j’ai vu hier soir cet écran de télévision devenir noir, ce fut un choc, pour moi comme pour toute la population grecque : ce n’est pas digne d’une démocratie d’Europe… », se lamente Maria Eleni Koppa, une eurodéputée grecque socialiste jointe par Mediapart. Comme nombre de ses collègues, elle condamne avec vigueur la décision surprise d’Athènes.

Nikos Chrysogelos, un élu des Verts à Strasbourg, ne s’est pas non plus remis de cette « décision totalement antidémocratique » « Bien sûr qu’il faut réformer le secteur, qu’il faut améliorer son organisation et faire des économies ici ou là, mais là, ce n’est plus une réforme ! » Le gouvernement du conservateur Antonis Samaras renvoie les Grecs « à des images sombres de l’Histoire », juge-t-il, insistant sur le fait que ni le parlement, ni les syndicats, ni les 2 656 salariés du groupe n’avaient été mis au courant de la manœuvre en amont.

À Strasbourg, Rodi Kratsa-Tsagaropoulou, une élue de Nouvelle démocratie, fait le service après-vente du décret : « Il fallait donner un signal de courage politique. » Et d’expliquer : « Il y a eu de nombreuses tentatives de restructuration du secteur, toujours très difficiles à mener, à cause de grèves. La situation n’était plus gérable, alors que les besoins budgétaires de la Grèce sont urgents. Malheureusement, cela n’a pas pu se faire via un plan social, ou via le dialogue social. » Pour elle, « il faut bien s’attaquer aux foyers où la perte d’argent public est la plus forte ».

Des salariés de la télévision publique grecs dans les locaux de l'ERT, le 11 juin 2013.Des salariés de la télévision publique grecs dans les locaux de l’ERT, le 11 juin 2013.© Reuters.

 

Rodi Kratsa-Tsagaropoulou estime qu’« il s’agit d’un moment de responsabilité pour tout le monde ». Cette ancienne vice-présidente du parlement insiste également sur le fait que le chef du gouvernement travaille déjà sur le projet d’une nouvelle agence de l’audiovisuel « mieux organisée, moins coûteuse, avec moins de personnel », où « il y aura de la place pour tous les fonctionnaires compétents ». L’eurodéputé Chrysogelos (Verts) insiste, lui, pour remettre à plat les liens de dépendance de l’ERT avec le pouvoir : il faudrait « couper le cordon ombilical qui relie la télévision et la radio publique aux dirigeants, conseillers et aux ministères grecs ».

En attendant, la commission européenne, pointée du doigt depuis mardi soir pour avoir incité Athènes à fermer l’ERT, a nié mercredi toute responsabilité (lire le communiqué). L’exécutif de José Manuel Barroso insiste sur trois points. Un, la commission n’a jamais été mise au courant de ce projet et ne l’a jamais réclamé, dans le cadre des discussions entre Athènes et la Troïka. Deux, conformément aux traités, les États sont souverains dans la manière dont ils gèrent leur audiovisuel public. Trois, elle insiste sur l’importance de la diversité des médias au sein de l’UE, et en particulier du service public.

« Il est exagéré de faire un lien entre la Troïka (Commission, BCE et FMI – ndlr) et la décision du gouvernement grec (sur l’ERT – ndlr) », a déclaré Olivier Bailly, porte-parole de la commission. De son côté, Olli Rehn, le commissaire chargé des affaires économiques, s’est montré plutôt bienveillant à l’égard de l’annonce d’Athènes : « Cette décision doit être comprise dans un contexte d’efforts majeurs et nécessaires, accomplis par les autorités, pour moderniser l’économie grecque. Ce qui inclut l’amélioration de l’efficacité du secteur public. »

Pour la socialiste Maria Eleni Koppa, qui s’est fendue d’une lettre à la commission, avec d’autres élus grecs, ce raisonnement est un peu court : « La commission reconnaît l’autonomie du gouvernement grec, mais ne va pas jusqu’à condamner leur décision… Alors que c’est une décision qui porte atteinte à la charte des droits fondamentaux, qui insiste sur le pluralisme des médias, mais qui porte aussi atteinte au droit des travailleurs défendu par l’Organisation internationale du travail », estime-t-elle.

Si Antonis Samaras ne cède pas aux pressions de tous bords, et ne revient pas sur sa décision choc dans les heures à venir, la bataille politique pourrait donc se jouer sur deux terrains. Au parlement, où il devra tenter de trouver une majorité d’élus, mais aussi, potentiellement, devant la justice.

n/a

n/a

La boîte noire : n/a

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/120613/grece-la-fermeture-de-laudiovisuel-public-ouvre-une-crise-politique-majeure
Publicités

Harangue au maire d’Arcangues..

http://wp.me/p3hFIv-bi

LDH CIBP