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« Cliniques, cultures et société, comment comprendre les traumas de l’exil ? »

Avant-propos à la conférence de CLAIRE MESTRE, psychiatre, anthropologue, sur le thème :

 « Cliniques, cultures et société, comment comprendre les traumas de l’exil ? »

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Pour illustrer la particularité de ces réalités que sont les psychotraumatismes, et leurs soins psychiques, et toutes les conséquences psychiatriques, sociales, et politiques que cela contient, je propose de communiquer un extrait d’un compte rendu de rencontre psychothérapique d’un réfugié kurde.

Ce compte rendu a été écrit par Françoise SIRONI qui est psychologue clinicienne, maitre de conférences à Paris 8, Expert près de la Cour d’Appel de Paris, et près de la Cour Internationale de La Haye. Elle indique brièvement la situation de ce patient qui est un réfugié, un jeune homme de 20 ans qui a été arrêté plusieurs fois et longuement torturé par l’armée turque qui le soupçonnait de ravitailler et de renseigner les combattants des montagnes kurdes, en particulier parce qu’il est le neveu d’un opposant kurde connu. Si je cite cet exemple, c’est parce que citer un exemple de ma pratique m’obligerait à modifier complètement, pour des raisons de confidentialité, les situations que j’ai rencontré.

 

Ce réfugié, qu’elle nomme Vakas, est donc installé avec le traducteur en face de Françoise SIRONI, et elle écrit : « Chose frappante, Vakas me paraissait totalement absent. Ses yeux ne regardaient que le sol…un point situé devant mes pieds. Il parlait de façon hachée et hâtive, comme si chaque mot lui était arraché de la bouche. Je pensais alors à l’article que j’étais en train de lire, celui d’Abraham Serfaty intitulé Face aux tortionnaires (1984), et dans lequel il écrivait que parler de la torture, c’est comme extirper une vomissure restée enfouie au fond de votre gorge. Vakas s’agitait, ses yeux demeuraient grands ouverts sur des images ou des scènes que je ne pouvais voir. Entendait-il parler ses tortionnaires dans sa tête. A l’époque, je ne réalisais pas que c’est précisément ce que j’aurais du lui demander, en séance, pour l’arracher des lieux de tortures où ces images et ces pensées le ramenaient inlassablement. Ce que je voyais, de toute évidence, c’est qu’il y était bel et bien à nouveau dans les lieux de torture. Dans lequel ? Que s’y passait-il ? Avec qui ? Que lui disait-on, en plus des actes ? Là aussi, je ne savais pas encore faire. Je constatais très nettement à quel point Vakas n’était plus le même qu’en début de séance. « Et pourtant, je n’ai presque rien dit ! », m’étonnais-je alors en mon for intérieur. J’étais perplexe et angoissée. Rien de ce que j’avais vu précédemment au cours de ma pratique clinique ne me permettait pas de rassurer la jeune clinicienne que j’étais. Vakas se balançait douloureusement de droite à gauche sur son siège, sans arrêt. Il se frottait nerveusement les mains et soufflait bruyamment, de plus en plus fort. A chaque fois que j’essayais de le ramener dans la séance présente par des questions concernant sa vie actuelle, il me répondait d’une manière qui me laissait sans voix. Lui qui avait été jusqu’alors si affable se mit soudain à produire des mots de colère, des mots hachés, lâchés à la hâte, et qui faisaient tous référence à son passé. Ce n’était plus tout à fait des mots, ni tout à fait des cris. L’interprète avec qui je travaillais avait arrêté de traduire. Il ne composait plus de phrases. J’avais parfaitement conscience qu’il était devenu un autre.

Mais j’avais encore davantage conscience de mon impuissance à le sortir de cet état!…Je touchais du doigt l’évidente nécessité d’agir et de poser des actes dans ce type de situation. Les paroles, ou pire encore le silence d’une soi-disant « bienveillante neutralité », étaient de toute évidence totalement contre-productives. Je ne faisais que répéter, par le dispositif thérapeutique, la situation d’interrogatoire. « Parle, je t’écoute ». Tout ce que je faisais d’habitude en psychothérapie était rendu caduc par la prégnance du réel. Il le savait bien tout cela, Vakas, quand il disait, au début de la séance : « Vous ne pouvez pas me comprendre, vous ne pouvez pas savoir ce qu’ils m’ont fait ».

Je me mis alors en colère, balayant d’un revers de main toutes mes incertitudes. J’appelais Vakas, emprisonné dans la torpeur de la reviviscence traumatique, j’appelais Vakas d’une voix très ferme, à peu près comme ceci : « Vakas ! Vakas…je vous parle ! Vous m’entendez ? Vous devez m’écouter. Vous êtes ici. Oui, ici avec nous ! Pas là bas, avec eux ! Croyez-moi, je vais m’occuper d’eux. Je vus promets que je vais m’occuper de ce qu’ils vous ont fait…

Même si je n’avais pas moi-même connu la torture et la répression politique, je haïssais ses tortionnaires, en cet instant ; certainement pour les éloigner de Vakas. »

 

Ceci est un passage de l’article La psychothérapie des victimes de torture, antidote contre les bourreaux de Françoise SIRONI dans l’ouvrage Manuel des pychotraumatismes cliniques et recherches contemporaines, rédigé sous la direction de Marie Rose MORO, et avec des contributions diverses dont une de Claire MESTRE et collaboratrices sur la transmission des traumatismes de la mère au bébé.

 

Si je cite cet exemple, très illustratif de la clinique des psychotraumatismes, et très illustratif des nécessaires adaptations conceptuelles des modalités de soins, c’est pour lutter contre l’idée que l’on voudrait avoir que de tels cas sont rares, très particuliers, et donc que l’on n’a pas à s’indigner des maltraitances de la reconnaissance des psychotraumatismes en général, et des psychotraumatismes qui minent l’existence d’un grand nombre d’étrangers exilés en France, et ici en Dordogne comme partout.

Si je cite cet exemple, c’est pour indiquer que nous recevons à Périgueux, comme ailleurs,  des patients qui sont isolés dans leurs vécus traumatiques, dans leurs réminiscences, qui inquiètent ou perturbent leurs entourages, qui s’effondrent physiquement en séance, qui sont persuadés que les auteurs des violences ou tortures les ont suivis dans leurs exils et qu’ils les voient quotidiennement, donc après les tortures et violences qu’ils ont enduré par des armées ou groupes armés, par des forces de polices corrompues, ou des agents mafieux agissant par la terreur pour racketter. Ce qui existe aussi, ce sont les manifestations moins manifestes, mais tout aussi significatives et handicapantes pour la vie que sont entre autres l’isolement et le repli, des dépressions et somatisations chroniques.

 

Je vais maintenant situer trois chapitres que je ne ferai qu’ébaucher, pour qu’ils trouvent des développements et éclairages avec l’intervention de Claire MESTRE, et pour que nous en discutions ensuite :

1) Qu’elle est l’importance de ces souffrances pour les exilés, et quelles sont les réponses qui sont données à ces souffrances?

2) Qu’est-ce que c’est que les psychotraumatismes, ou les états post traumatiques?

3) Quels sont les enjeux cliniques, idéologiques, sociétaux, et politiques de ces réalités?

 

I)- Qu’elle est l’importance de ces souffrances pour les exilés, et quelles sont les réponses qui sont données à ces souffrances?

On peut se référer à différentes sources : 

 

a) Le rapport sur l’admission au séjour des étrangers malades de mars 2013 par l’Inspection Générale de l’Administration du Ministère de l’Intérieur, et l’Inspection Générale des Affaires Sociales du Ministère de la Santé indique qu’en 2011, il y a eu en France 36615 demandes de droit de séjour sur le territoire pour raison de santé, et que 27497 ont bénéficié de ce droit, et que 22% l’ont été pour raison psychiatrique, ce qui ferait 6050 sujets, en tenant compte du fait que la grande majorité sont des sujets vivants des pathologies psychotraumatiques.

Rappelons que le droit de séjour en France est accordé pour un an maximum, renouvelable, pour des affections, somatiques ou psychiques, évaluées par le terme « d’exceptionnelle gravité », et dont la décision appartient au préfet sur avis du Médecin Inspecteur de l’ARS, qui lui-même préconise un avis, sans voir le patient, mais avec le compte rendu d’un médecin spécialiste hospitalier, ou agréé par l’ARS et la préfecture.  Notons au passage que ce rapport, qui préfigure une modification règlementaire et législative du droit de séjour pour raison de santé, qui a été rédigé par plus de fonctionnaires du Ministère de l’Intérieur que de ceux du Ministère de la Santé, et ce, en consultant plus de 100 responsables des ministères, des préfectures, des ARS (Agence Régionale de Santé), et des CRA (Centre de Rétention Administrative), mais en ne consultant que trois membres de structures de soins pour étrangers, ce rapport indique un taux très variable de reconnaissance par les ARS et les préfectures de ces demandes, qui va de 34% à 99% selon les départements, pour une moyenne nationale de 74%, et que, si on examine la répartition de ces reconnaissances, on voit que les taux les plus bas sont dans le Nord-Est et le Sud-Est de la France (territoires bien connus de l’extrême droite), le commentaire de ce rapport est que les taux élevés le sont lorsque les Médecins Inspecteurs des ARS sont bienveillants, sans que ce rapport, très soucieux des fraudes possibles, ne prête attention à ce qu’il y aurait alors de malveillants ou d’ignorances.

 

b) D’après le COMEDE (Comité Médical de Défense des Exilés), qui est une structure de soins au sein de l’hôpital  Kremlin-Bicêtre, « Entre 2004 et 2010, parmi les 17 836 personnes ayant consulté un médecin dans les centres de santé du Comede, plus de 60 % avaient subi des violences dans leur pays d’origine, et près d’un quart la torture [c’est-à-dire plus de 4000, en 6 ans, uniquement pour la consultation de cet hôpital parisien]. Le taux de prévalence des psy­chotraumatismes à la première consultation était de 112 ‰. Il était le plus élevé chez les personnes âgées de 29 à 49 ans, chez les femmes, et variait selon la nationalité. Ces résultats montrent une forte prévalence des syndromes psychotrauma­tiques dans cette population.»

Arnaud Veïsse, Laure Wolmark, Pascal Revault, « Santé mentale des migrants/étrangers : mieux caractériser pour mieux soigner », Bulletin épidé­miologique hebdomadaire n° 2-3-4, janvier 2012, p. 36-39.

 

c) Le Livre blanc  publié en 2012 par le Centre Primo Levi, intitulé « SOIGNER LES VICTIMES DE TORTURE EXILEES EN FRANCE », et préfacé par Simone Veil, rappelle l’estimation  du Conseil international pour la réhabilitation des victimes de torture, selon laquelle, parmi les exilés, 20 à 30% ont été victimes de tortures.

Et alors ce Livre blanc (consultable sur leur site) indique que : « En France, le nombre de réfugiés sous statut avoisine les 160 500 personnes. Au moins 50 000 d’entre elles seraient donc concernées par la torture. Ce chiffre est largement sous-estimé dans la mesure où il ne prend pas en compte les victimes d’autres formes de violences politiques, ni les personnes déboutées du droit d’asile, ni a fortiori celles n’ayant pas déposé de demande. Chaque année, sur les 50 000 demandes d’asile déposées, seules 15 % reçoivent un avis favorable. Une partie non négligeable des débouté·e·s restera sur le territoire plusieurs années encore, en situation irrégulière. Sur les dix dernières années, ce sont donc 500 000 demandeurs d’asile, soit 125 000 personnes victimes de la torture qui seraient concernées. Chiffre sans doute plus conforme à la réalité. »

Et aussi : «  20 % des patients du centre Primo Levi sont des mineurs, témoins directs de ce qu’ont vécu leurs parents et leurs proches »

Je ne vais pas développer tous les aspects et toutes les composantes de l’évitement de connaissance et de reconnaissance des souffrances et pathologies psychiques des étrangers en France, et en Dordogne. J’avais déjà rédigé un texte en janvier 2013 qui est toujours disponible sur le site de la LDH de Chancelade : ldhsarlat.wordpress.com. Il s’agissait de dénoncer toutes les actions promues ou organisées par l’Etat pour négliger ou dénier les situations des exilés, d’en indiquer les conséquences délétères, et de proposer quelques points sur les conditions nécessaires des soins psychiques pour les étrangers.

Disons simplement la première cause du déni de la réalité des souffrances et pathologies psychiques des étrangers qui est que ce sont les préfets qui ont le pouvoir sur la reconnaissance de la clinique, et non les autorités de santé, et qu’ainsi la reconnaissance des souffrances psychiques des exilés en France est soumise à la loi du contrôle suspicieux, et de la réduction de l’immigration, et on observe des écrits de préfets qui contestent, en leur nom, le contenu même des examens cliniques de médecins psychiatres.

Et on observe aussi constamment, quand on a le souci de la santé psychique des étrangers, les effets dramatiques des complications administratives, et de déni de leurs situations par l’administration. 

 

II)- Qu’est-ce que c’est que les psychotraumatismes, ou les états post traumatiques?

 

Disons très rapidement que les effets psychiques dus à des violences possiblement meurtrières, si elles ont toujours existées, ce sont celles dues à la première guerre mondiale qui ont heurté certaines consciences en Europe. Il a été alors défini ce que l’on appelait les névroses de guerre, ou les névroses d’effroi, ou les névroses traumatiques. Puis, ce sont les américains qui ont eu affaire, avec la guerre du Viet Nam, à ces perturbations, et aux demandes de reconnaissances, en particulier financières,  de ces atteintes handicapantes par les « vétérans », les anciens soldats de cette guerre désastreuse. Les autorités sanitaires américaines ont alors défini le PTSD (le Post Traumatic Stress Disorder), qui a été traduit en France par Syndrome, ou Etat Post Traumatique, et c’est le terme diagnostic reconnu actuellement. Toutes fois, ce sont différents médecins psychiatres humanitaires et différents militants d’associations humanitaires, en particulier français, qui ont, en rencontrant des réfugiés, d’abord d’Amérique du Sud (Cf. Lebovici), puis du monde entier, travaillé à une compréhension clinique plus fine, et plus exacte de ces souffrances par l’attention à la nature singulière de l’atteinte psychique et de la compréhension de ces souffrances.

On en est là, et donc, on voit que tous les connaisseurs ou médecins ou psychologues qui parlent de ce que c’est que ces souffrances, sont dépendants de leurs tutelles ou appartenances socio-idéologiques. Ce qui est par exemple fortement exemplaire, c’est que la reconnaissance des névroses traumatiques  ou PTSD a régulièrement négligé les populations civiles, et les populations  des ennemis ou anciens ennemis. Par exemple , le livre de François LEBIGOT, « Traiter les traumatismes psychiques », pour être assez complet, considère le contexte social, politique, historique, et culturel, comme une composante sans conséquences de compréhension : ce n’est que la symptomatologie seule qui est à comprendre.

Très vite, je cite les différents symptômes des psychotraumatismes, et je me réfèrerai au PTSD, même si on peut critiquer cette notion de PTSD, et on pourra en discuter lors du débat.

 

On a donc 6 groupes de conditions :

1-Le sujet a été exposé à un évènement traumatique dans lequel le réel de la mort a été rencontré, et ceci avec une peur intense, un sentiment d’impuissance ou d’horreur.

2- L’évènement traumatique est constamment revécu de différentes manières : ce sont là les symptômes d’intrusion selon le schéma d’intrusion du trauma dans l’appareil psychique.

3- Il y a des symptômes d’évitement qui vont de l’évitement d’occasions de souvenirs, à la restriction des pensées, et des affects.

4- Il y a des symptômes neurovégétatifs : troubles du sommeil, irritabilité, difficulté de concentration, et hyper-vigilance.

5- Le fait que tous ces symptômes durent plus d’un mois.

6- Le fait que cette perturbation entraine une souffrance significative, et une détérioration des fonctions sociales et relationnelles.

 

Mais je voudrais surtout indiquer le sens de ces états pour ne pas seulement les reconnaitre, mais aussi les comprendre.

 

a) Le premier sens, c’est que la dynamique de ces souffrances vient de l’effroi, de la frayeur. Cela n’est pas la peur, ce n’est pas la panique, c’est le vécu de l’irruption de la mort dans la vie par une action provoquée extérieurement, et lorsque cette action extérieure est réalisée par des humains, il s’agit du désir actif de négation ou de réduction dégradante de l’humain, de l’autre. Il s’agit là de ce que Christian LACHAL nomme, en reprenant la formule de Robert ANTELME au sortir des camps de concentration, de « l’inhumain de l’humain ». De là, l’atteinte psychique des traumas ne peut pas être considérée comme semblable aux atteintes par l’angoisse, car il y a, même si cela peut se produire des années après la situation traumatique, une rupture dans l’histoire, dans l’appartenance du sujet à lui-même.

 

b) Le deuxième sens des traumas, c’est que les souffrances traumatiques indiquent la blessure des liens d’appartenance des sujets, et que cette clinique apporte des éléments pour la compréhension d’autres formes de souffrances psychiques et sociales intriquées pour lesquelles l’environnement social et relationnel est pathogène, et ceci par fait organisationnel, ou par négligence.

C’est en particulier, à mon sens, ce qui est le cas pour ce que  Jean FURTOS définit selon le terme de syndrome d’auto-exclusion (Cf. son ouvrage : « Les cliniques de la précarité », ou plus simplement le tout petit livre à 5€: « De la précarité à l’auto-exclusion »). Ce syndrome, c’est celui de sujets dont la vie est défaite par l’exclusion sociale, l’abandon social, l’humiliation sociale, et les sujets découragés renoncent à la reconnaissance sociale et reconnaissance de soi pour trouver la solution de la survie. FURTOS illustre la différence entre la précarité et la pauvreté par la formule selon laquelle « la pauvreté, c’est vivre avec peu, et la précarité, c’est vivre avec la peur ».

Cet état de renoncement de la pensée et de futur, et de casse des affects est défendu par la  croyance qu’il y a là un état possible de vie, alors qu’il s’agit d’un état de relégation, et de faux-self.

La dynamique structurale des syndromes d’auto-exclusion a été très étudiée par René ROUSSILLON, et il la comprend comme due à la perte des identités d’appartenance.

Cette notion de la nécessité de reconnaissance des identités d’appartenance est donc, capitale pour comprendre, d’une part, la clinique et la souffrance des « sans », des « sans domicile fixe », des « sans travail », des « sans logis » des « sans  famille », et des « sans papiers », des sujets dont les identités d’appartenances sont brisées, et d’autre part pour comprendre la maltraitance par les dénis de ces identités qui sont organisés par l’environnement relationnel, social, et politique. 

 

c) Le troisième sens de cette clinique, c’est de donner à comprendre, et à défendre ce qu’est le besoin de sécurité, et l’empathie, et de s’opposer aux instrumentalisations de ces besoins humains.

Le besoin de sécurité, c’est en particulier René ROUSSILLON qui le  définit, avec les apports du holding de WINNICOTT, et des théories de l’attachement de BOWLBY. Le besoin de sécurité, c’est la nécessaire protection des sujets, d’abord des enfants dans l’évolution, vis-à-vis de la détresse possible qu’induisent les situations et expériences de désappartenance des liens identitaires. L’instrumentalisation du besoin de sécurité, c’est l’utilisation de propagande de la forme étrange de l’autre, de la forme autre des identités d’appartenance des autres, et ceci pour la nommer comme menace vis-à-vis d’une identité normée, et ce avec la promotion d’une histoire ethno-centrée, et égo-centrée selon laquelle notre histoire, même trouble comme toute histoire, nous permettrait de donner des leçons d’histoire aux autres histoires. Le discours de Dakar de Nicolas SARKOZY est très démonstratif de cette idéologie.

L’empathie, c’est la disponibilité à comprendre, non seulement comment se sentent, se pensent, souffrent, les autres, mais pourquoi.

Or, pour les sujets en situation de psychotraumatisme, comme pour les sujets en situation de précarité, la communication des effets du trauma, de la transformation et des modalités de transformation de leur être, ne peut se faire suffisamment par le langage partagé. Ce qui s’est produit pour ces sujets, c’est une faille du sentiment de réalité, et une rupture relationnelle, et la symptomatologie de la répétition traumatique illustre bien cette effraction de la réalité pensée par le réel de la mort dans le sujet. Pas forcément par identification à l’agresseur, mais en tous cas, par intrusion de l’identification au scénario de l’agression, le sujet traumatisé a un interlocuteur, plus ou moins épisodique, qui le convoque et le soumet à l’effroi et à ses conséquences.

Dans l’exemple que j’ai cité au début, on voit comment Françoise SIRONI, pour comprendre ce qui se passe pour son patient, doit comprendre, et ce qu’il vit, et ce qu’il a vécu, et la nature de ce qui lui a été fait : c’est ça l’empathie, y compris la haine vécue, non pas en alliance contre l’agresseur, mais contre l’agression.

Claire MESTRE est très attentive à la communication et aux conditions de communication dans le travail de soins psychiques avec les situations de psychotraumatisme, et elle en parle dans différents articles de la Revue L’AUTRE. Elle s’indigne constamment et vigoureusement contre les effets désastreux de la politique xénophobe qui traite avec suspicion ou surdité, les récits des exilés. Mais elle est aussi très attentive à la transmission du trauma, particulièrement des mères vis-à-vis de leurs bébés. Dans un chapitre, écrit par elle et des collègues, intitulé « Face aux traumatismes maternels : soins et protection de la mère, et de l’enfant », de l’ouvrage Manuel des psychotraumatismes, elle décrit ces situations, et les conditions de consultations transculturelles qu’elle organise, avec son équipe, à la maternité de Pellegrin, avec la PMI, avec les services sociaux, et à la consultation de l’hôpital Saint André. Elle y organise par l’association de deux références, la psychanalyse, et l’anthropologie, dans une méthodologie complémentariste, des prises en charge qu’elle nomme comme étant « à géométrie variable ».

Christian LACHAL est aussi soucieux de ces questions, et en particulier dans un article  encore du  Manuel des psychotraumatismes qui est intitulé : « Contre-transferts et traumatismes », et ceci pour souligner la nécessité de travailler les représentations induites par le sujet traumatisé, ce qu’il nomme « les scénarios émergents ».

Il rejoint là l’hypothèse de René ROUSSILLON selon laquelle il y a une analogie entre la relation mère-bébé, et la relation thérapeute-patient. Il ne s’agit pas là d’infantiliser les patients, mais de prendre acte de leurs situations de fragilité et de dépendance, justement pour ne pas l’utiliser, ne pas y projeter ses fantasmes, ses pensées, ses sentiments, ses désirs, et même ses valeurs.

Cela rejoint d’une autre manière, le constat que fait Jacques SEMELIN, historien et politologue à propos des génocides, massacres, et des résistances, dans son ouvrage « Purifier et détruire », constat selon lequel il ne faut pas compter sur les auteurs et responsables de ces crimes pour comprendre ce qui les anime, mais que ce sont les victimes qui peuvent le mieux accéder à la compréhension des désirs de destructivité et de négation qu’ils ont subis.

D’une autre manière encore, on retrouve cela chez Claire MESTRE qui dit que c’est à partir de la fragilité qu’elle trouve l’énergie de ses combats.

« Alors toujours, dans ma faiblesse, je me demande comment résister. Par les mots d’abord. Par la présence. Par la solidarité. Par le rêve. Plus la menace pèse, plus faut s’obstiner à accueillir ces vies minuscules que nous rencontrons chaque jour. ».

 

III)- Quels sont les enjeux cliniques, idéologiques, sociétaux, et politiques de ces réalités?


Evidemment, je compte sur Claire MESTRE pour parler de ces questions.

Je citerai simplement quelques lignes du Livre blanc du Centre primo Levi : « D’après les professionnels, l’invisibilité de cette population est un premier fait significatif : soit on ne la voit pas et donc elle n’est pas prise en compte dans les politiques publiques, soit on l’ignore délibérément et le résultat est le même, rien n’est fait pour mettre en place des dispositifs adaptés ».

Et : « L’importance numérique de la population concernée, la spécificité de ses troubles – et donc des dispositifs à mettre en place – ainsi que l’impact psychosocial sur l’en­tourage, en font un enjeu de santé publique majeur.[…] il n’y pas de véritable politique de santé publique qui intègre les différents déterminants de santé au-delà du seul soin, en explicitant et en coordon­nant les actions en direction des migrant·e·s. Or, pour les professionnels interrogés lors de la rédaction de ce livre blanc, on ne peut pas appréhender le soin des exilé·e·s victimes de la torture selon une approche uniquement médico-psychologique ».

Ce qu’ouvre ici Primo Levi, et ce que nous transmettent les personnes ayant vécues des violences ou des tortures, c’est qu’au lieu de faire l’apologie de la vengeance pour soulager les victimes, qu’au lieu de considérer les étrangers comme des suspects du profit, le profit humain partagé pourrait être l’accueil des étrangers souffrants de pays insécures, ou maltraitants, et ce pour imprégner les relations diplomatiques de ces connaissances et reconnaissances.

De là, aussi, je souhaite qu’avec le débat de ce soir, il y ait une mobilisation pour qu’une structure de réflexion et d’action se développe à Périgueux, et en Dordogne afin de développer des réalisations de reconnaissances, de visibilité et de créativités sociales, personnelles, culturelles, éducatives, scolaires et psychiques des sujets étrangers et marginalisés. Que se mettent en place des coordinations de moyens d’aides et de soins entre les différentes structures pour la mise en complémentarité des différentes actions possibles. Que les CHRS ne décident plus sans concertation avec les psychiatres qui suivent une famille de l’envoyer dans un autre département. Que les services hospitaliers ne renvoient pas des patients parce qu’ils n’ont pas de couverture sociale, ou parce qu’ils ne sont pas dangereux, que l’on ne soit pas dans les situations de fermeture parce que l’on n’a pas d’interprète. Alors, créons une structure de coordination des aides et soins pour les reconnaissances cliniques psychiques, sociales, culturelles et créatives, et familiales des étrangers.

Le Comité Pour les Soins et la Protection des Etrangers et des Personnes en Situation de Précarité se réunira après les vacances de printemps, et vous invite à vous associer à cette dynamique.

Et puis, pourquoi pas la création à Périgueux d’une « Maison du peuple et des peuples » que la mairie pourrait promouvoir?

 

Pour terminer, je voudrais dire quelques mots du livre très récemment paru, qui est intitulé « Je t’écris de… », et qui est une correspondance entre Marie Rose MORO, Psychiatre, anthropologue et toi, Claire MESTRE, psychiatre, et anthropologue aussi.

Il s’agit là d’une belle et bienveillante décision que vous avez prise, Marie Rose MORO et toi, de vous écrire, et de prévoir la publication de cette correspondance qui a eu lieu d’avril 2010 à avril 2012.

Marie Rose MORO, et toi, vous êtes amies, vous vous connaissez depuis plus de 20 ans, vous travaillez ensemble, et à distance, et cette correspondance, qui est bien d’ici, et d’ailleurs, est une révélation croisée de vos humanités soucieuses, rigoureuses, et chaleureuses, de vos curiosités, de vos voyages, de vos rencontres et connaissances, de vos émotions, et de vos actions de défense de la clinique et de la reconnaissance.

On trouve de tout ça dans cette correspondance, ainsi que des récits de situations humaines transculturelles, des témoignages de l’amitié, et puis des adresses, des adresses de livres, de films, de références de langues, de cultures, et de pensées, des lieux, et des lieux de gastronomie.

Je recommande passionnément cet ouvrage dont la forme, une correspondance, et les contenus sont des témoignages de ce que la vie peut être belle. Pour cette beauté du monde, comme diraient Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, je te propose de prendre parole, et place.

 

                                                                                        Francis REMARK, Médecin psychiatre, le 24 avril 2013


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