Hollande dos au mur

Mediapart

ven, 22/02/2013 – 19:29 |
Par Lénaïg Bredoux

L’avertissement était attendu, il n’en est pas moins sévère. Vendredi, la Commission européenne a confirmé que la France ne devrait pas tenir cette année l’objectif tant vanté par François Hollande d’un déficit de 3 % du produit intérieur brut. Elle en sera même loin avec une prévision de 3,7 % pour une croissance atone de 0,1 % en 2013. Et la situation ne devrait guère s’améliorer l’an prochain, selon Bruxelles, avec une croissance de 1,2 % et un déficit de 3,9 %.

Concrètement, cela signifie que le projet de loi de finances pour cette année, adopté à l’automne et présenté comme un « budget de combat », est pour partie caduc. Le gouvernement va donc être sous pression de la Commission européenne, dont les pouvoirs de contrôle ont été récemment accrus par plusieurs textes européens, dont le Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG). Si elle s’est montrée plutôt clémente dans ses commentaires vendredi et si elle envisage d’octroyer à la France un délai supplémentaire d’un an pour parvenir à 3 %, elle va exiger, en échange, la mise en œuvre de réformes structurelles pour libéraliser davantage le marché du travail, le système de protection sociale et diminuer les dépenses publiques.

« Les réformes doivent se poursuivre en particulier pour assurer la viabilité du système de retraite. (…) Il faut que la France poursuive en parallèle les efforts budgétaires et les réformes structurelles pour la croissance et l’emploi », a prévenu le commissaire européen Olli Rehn. En 2014, le déficit devra être « nettement en dessous de 3 % », a-t-il précisé. Les « faucons » européens, partisans de l’orthodoxie budgétaire la plus stricte, s’en donnent déjà à cœur joie. « Je pense que c’est une question de crédibilité que la France prenne les mesures appropriées aussi vite que possible », a affirmé vendredi l’Allemand Jörg Asmussen, membre du directoire de la Banque centrale européenne.

Jérôme Cahuzac et Pierre Moscovici vendredi.
Jérôme Cahuzac et Pierre Moscovici vendredi.© Reuters.

À Paris, ces chiffres et ces réactions étaient attendus. Cela fait plusieurs jours que l’exécutif prépare les esprits et François Hollande avait confirmé mardi que la France allait manquer son objectif de croissance cette année. Vendredi, le ministre de l’économie et des finances Pierre Moscovici a donc « pris acte » des chiffres publiés par Bruxelles et renvoyé à la publication attendue en mars des prévisions préparées par la France dans le cadre du tout nouveau haut conseil aux finances publiques. Le gouvernement ne veut surtout pas donner le sentiment de céder à la panique et d’accréditer la thèse d’un « virage » ou d’un « tournant » dans la politique menée depuis neuf mois, réveillant le souvenir du « tournant de la rigueur » de 1983, qui a coûté si cher à la gauche. 

De Bercy à l’Élysée, personne ne veut « ajouter de l’austérité à la récession », et le gouvernement exclut de durcir davantage le budget de cette année en faisant voter cet été un collectif budgétaire. François Hollande l’a confirmé samedi, depuis le salon de l’agriculture, où il a organisé, à la dernière minute, une conférence de presse. «Il n’y a pas besoin d’ajouter de l’austérité à l’austérité en 2013. Déjà beaucoup a été demandé», a-t-il expliqué (lire ici). Mais le budget de 2014 promet d’être corsé. « Nous avons à donner des gages de sérieux budgétaire en 2014 », selon le chef de l’État qui a promis « des économies dans tous les budgets ». De quoi inquiéter sa majorité, déjà échaudée depuis plusieurs semaines par les choix économiques de l’exécutif.

« Chacun retient son souffle »

Depuis l’automne, François Hollande a clairement infléchi sa politique : le rapport Gallois sur la compétitivité en a été le symbole. À peine publié, il était validé par l’exécutif puis transformé en un texte de loi qui octroyait 20 milliards d’euros de cadeaux fiscaux aux entreprises. L’accord entre trois centrales syndicales et le patronat sur la sécurisation de l’emploi n’a fait que confirmer l’orientation prise par l’exécutif, alors qu’en janvier, le ministre du budget Jérôme Cahuzac brisait un tabou en assumant le qualificatif de « social-libéral ».

Mais au parlement, l’aile gauche du PS, mais aussi les proches de Martine Aubry, regroupés au sein du collectif « gauche durable », ou les strauss-kahniens de la « gauche populaire » critiquent une politique de rigueur qui risque de tuer ce qu’il reste de croissance et d’accroître le fossé avec les couches populaires. « On est dans un moment où chacun retient son souffle. Soit on continue à faire du cost killing avec une croissance quasi nulle et une perspective qui va devenir intenable, soit on parvient à faire converger nos voix parlementaires pour innover sur la politique de croissance », explique par exemple le député Christian Paul, proche de la maire de Lille. « On entre dans un contexte très dur, une période charnière », insiste-t-il.

Le débat n’est pas neuf et il avait déjà, en partie, animé la primaire socialiste. À l’époque, Martine Aubry et François Hollande défendaient tous deux le retour à 3 % en 2013, mais l’ancienne première secrétaire avait critiqué l’idée d’un déficit nul en 2017. Harlem Désir, alors numéro 2 du PS, avait été plus loin, lâchant en juillet 2011 que « personne ne croit que la France pourra être à 3 % en 2013 ». « Nous négocierons avec la Commission européenne un retour crédible à l’équilibre, en tout cas à moins de 3 %, dans des délais crédibles, c’est-à-dire dans une année de plus », avait-il ajouté quand, déjà à l’époque, Jérôme Cahuzac, président de la commission des finances, voulait à tout prix respecter les engagements français.

Cécile Duflot et Delphine Batho en septembre 2012
Cécile Duflot et Delphine Batho en septembre 2012 © Reuters.

Désormais au gouvernement, la gauche est confrontée au même débat. Plusieurs ministres ont fait part de leurs réserves dans la presse et devant Jean-Marc Ayrault, lors d’un déjeuner organisé mercredi à Matignon. « La réponse à la situation financière de la France ne peut se réduire uniquement à tailler dans les dépenses », a prévenu l’écologiste Cécile Duflot. Delphine Batho estime elle aussi qu’on est « au maximum de ce qu’on peut faire en terme d’économie et de réduction des dépenses ». « Je pense qu’il faut avoir conscience que la sortie de crise ce n’est pas qu’une question de bonne gestion du budget. C’est aussi une réorientation, un changement de modèle, c’est ce que nous nous sommes fixés comme ambition », a récemment expliqué la ministre de l’écologie. Deux proches de François Hollande, Stéphane Le Foll (agriculture) et Thierry Repentin (formation professionnelle) rechignent également à de nouveaux « efforts budgétaires », pourtant défendus par Pierre Moscovici et Jérôme Cahuzac.

« Ne pas désespérer Billancourt »

Le président de la République, lui, répète la même antienne : « Le sérieux budgétaire et la croissance vont de pair, a-t-il encore martelé samedi. Nous devons trouver cet équilibre. C’est la cohérence de notre action. » Pas question donc de renverser la table : l’Élysée ne veut ni d’un plan de relance ni rompre avec les engagements européens. « Ce n’est pas l’esprit du jour de faire un nouveau plan de relance. Dans une période de crise, ça vous conduit à gonfler la dette », explique-t-on dans l’entourage du chef de l’État, avant d’ironiser sur l’attitude des ministres rebelles.

François Hollande
François Hollande© Reuters.

« On entre dans la schizophrénie de notre pays : tout le monde veut réduire les dépenses publiques, mais tout le monde hurle à la mort quand on touche ce qui le concerne. Les investissements productifs des ministères, c’est quoi ? Il faut en parler au cas par cas. Si on sanctuarise toute la dépense publique, on n’arrivera pas à ce qu’on veut », affirme cet important conseiller. À l’Élysée, l’objectif reste donc de « tenir l’effort de déficit structurel cette année », avec la contrainte de « ne pas désespérer Billancourt », et de « faire des réformes de fond durables ». Car les prévisions publiées vendredi par la Commission européenne confirment que si 2013 sera catastrophique sur le plan économique, 2014 ne sera guère brillante.

Plusieurs chantiers sont déjà en route : le 27 février, Jean-Marc Ayrault installera la « commission pour l’avenir des retraites », chargée « de formuler différentes pistes de réforme des retraites à plus ou moins long terme », avant la consultation des partenaires sociaux. Le gouvernement pourrait choisir de réduire les pensions (notamment en cessant de les indexer sur l’inflation) ou d’allonger à nouveau la durée de cotisations. Par ailleurs, le Haut conseil de la famille doit remettre d’ici un mois ses propositions pour réduire le déficit de la branche famille de la Sécurité sociale. Le premier président de la Cour des comptes, l’ancien député socialiste Didier Migaud, a récemment proposé de fiscaliser les allocations familiales, qui échappent pour l’instant à l’impôt, ou de les octroyer en fonction des revenus.

Pour l’instant, François Hollande se refuse à donner sa préférence, défendant systématiquement sa « méthode », celle de la concertation. Mais il a confirmé samedi que si le budget 2013 avait surtout reposé sur des hausses d’impôts, « à l’avenir ce sera d’abord par des économies » que les déficits seront réduits. L’État, les collectivités locales et la Sécurité sociale sont donc concernés. Et les réformes des retraites et des prestations familiales « s’appliqueront en 2014 », a précisé le chef de l’État. Autant de lignes rouges pour une partie de la gauche et des écologistes, désormais engagés dans un bras de fer avec l’Élysée.

 

La boîte noire :Cet article a été actualisé samedi après la conférence de presse de François Hollande au salon de l’agriculture.

Plusieurs citations ont été recueillies par mes collègues Stéphane Alliès et Mathieu Magnaudeix.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/220213/hollande-dos-au-mur
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