Cécile Wajsbrot: «L’art peut se raconter comme une histoire»

Mediapart

jeu, 21/02/2013 – 16:45 | Par Christine Marcandier

Pour rencontrer Cécile Wajsbrot, chez elle à Paris, il faut emprunter un escalier à l’écart, raide, monter sous les toits. Là, beaucoup de livres et de lumière, et du silence. L’écrivain évoque sa vie en équilibre entre Paris et Berlin, ses romans, ses traductions. Et Haute Mer, ce cycle sur l’art qui compte désormais trois tomes : après Conversations avec le maître (2007) et L’Île aux musées (2008) paraît Sentinelles, aux éditions Christian Bourgois, qui accompagnent ce dernier opus de la réédition en poche des deux premiers volumes. (Voir l’entretien en vidéo en page 5 de cet article)

Cécile Wajsbrot
Cécile Wajsbrot

Haute Mer est une série autour de l’œuvre, sa création comme sa réception. Chaque roman est consacré à un art différent : la musique (Conversations avec le maître) ; la peinture et la sculpture (L’Île aux musées) ; la vidéo (Sentinelles). L’art unifie les romans parus et à venir : les personnages principaux en sont des artistes fictifs dont Cécile Wajsbrot imagine l’univers et les œuvres, dans cet entre-deux qui semble gouverner sa vie comme son œuvre.Cécile Wajsbrot est en pleine écriture du suivant. Sans doute sera-t-il centré sur des images et des notes, interrogation oblique de l’écriture. Haute Mer est une navigation au long cours mais aussi une dérive, à la conquête du roman, défini comme « un espace à conquérir, une Amérique dont les frontières ne cessent de reculer ». Ce qui explique le choix de ce « titre métaphorique qui n’engage pas un contenu mais qui écarte la tentation de revenir au port ».

Les romans du cycle Haute Mer sont des dialogues – jusqu’au chœur de voix de Sentinelles – et des rencontres – Paris-Berlin, deux couples dans L’Île aux musées – autour de personnages anonymes en quête d’un absolu du désir. « Nous sommes tous à la recherche de quelque chose qui nous dépasse, disait le maître », est la dernière phrase de Conversations qui fait retour dans Sentinelles :

« Et pourtant nous cherchons
— Tous
— À saisir
— Quelque chose qui nous dépasse
 »

Les romans du cycle ne passent pas d’un art à un autre : la musique au centre du premier tome revient via la bande-son des vidéos du troisième. Les formes irriguent chaque récit, selon des vagues, un travail de répétition et distorsion – des « reflets / démultipliés / Réfléchissant à l’infini / comme des sons répercutés » – qui articulent collectif et individuel, recherches ontologique et artistique, dans le dédale de la mémoire, le lacis des mots.

« Composer (…), c’est être sur un île » (Conversations avec le maître)

Tout commence par une rencontre dans un café : un compositeur, la cinquantaine, y croise une jeune femme et l’invite à venir, chaque soir, durant une ou deux heures, converser chez lui devant un thé. Ils parlent musique, notes, de la création qui est une « école du renoncement », de la solitude fondamentale des êtres comme des artistes. « Une œuvre est seule dans son temps quand elle est véritable, une œuvre musicale est une île qui, certes, a besoin de l’océan – l’air du temps – pour surgir mais s’en détache, s’en distingue, de tous les océans, ceux présents, passés et à venir. L’œuvre n’annonce rien d’autre qu’elle-même. »

La jeune femme, qui travaille dans une agence immobilière, découvre un univers inconnu, apprend à « se heurter à l’épaisseur du réel ». Mais celui qu’elle ne pourra jamais appeler que « le maître » disparaît et l’on demande à la jeune femme de rassembler ses souvenirs de leurs Conversations. Elle tente de discipliner images, bribes de dialogues, réflexions, tout en surfant sur des sites et forums Internet, obsédée par un tsunami.

Ceci pourrait sembler sans lien, pourtant il s’agit toujours de « regarder le monde », comme d’interroger ces catastrophes si fécondes pour l’art selon le maître, qui tentait, en vain, de composer un requiem. Alors que la jeune femme travaille – et écrit le soir – apparaît une autre silhouette, une inconnue qui rôde devant les annonces de l’agence immobilière. Travail de deuil, tissu d’obsessions et de désirs, Conversations avec le maître est le premier roman d’un cycle où chaque roman sera « l’improbable combinaison de lui et de moi », un « puzzle » dans lequel images, couleurs et traits « ne prendront leur sens qu’assemblés – encore faut-il les avoir tous ».

Dans L’Île aux musées, le dialogue s’amplifie : deux couples se séparent le temps d’un week-end et le roman tisse leurs voix entre Berlin et Paris, l’île aux musées et le jardin des Tuileries. Les rassemblent une même recherche de soi à travers l’art, une inquiétude sur le devenir de leurs couples, une tension née de cette période de transition. Autour d’eux, la voix des statues, un “nous” qui rapporte ce que pensent les passants.

Les sculptures, « pièces d’un immense jeu de construction dispersé à travers le monde », sont « condamnées à voir, condamnées à entendre vos paroles et vos voix qui se mêlent, s’élèvent comme un chœur ». L’Île aux musées sonde nos peurs et nos désirs, nos histoires comme l’Histoire – celle de deux villes qui incarnent, jusque dans leur géographie, les déchirements du XXe siècle.

«Sentinelles d’un monde perdu où tout avait une explication»

Sentinelles poursuit l’exploration et la fragmente : le roman se déroule en une soirée de vernissage à Beaubourg, un mardi, « jour sans grâce ». Y est présentée la rétrospective d’un vidéaste sans nom, tout entier rendu par ses œuvres : L’Ascenseur, La Poste, L’Attente, La Banque, Le Supermarché, autant de vidéos qui lui permettent de « filmer des foules anonymes sans individualiser, sans singulariser » – sur une musique d’Archive, « curieux mélange de musique répétitive et de rap, un puzzle aux pièces dispersées ».Le flot des paroles des visiteurs, du veilleur du musée, de l’artiste et de ses proches compose la mosaïque de cette soirée où sont évoqués aussi bien l’œuvre du vidéaste que Paris, l’art en général et l’inflation des chiffres dans le monde actuel. Ou la vidéo, « une chorégraphie, un art de notre temps qui – à l’ère des migrations, des déplacements – construit de vastes ensembles mobiles dont l’individu n’est qu’un élément ».

Et lorsqu’une soudaine panne d’électricité plonge Beaubourg dans le noir complet, que seules les voix demeurent repères et signes, « l’autre monde apparaît », sous le réel visible et contrôlable. Toutes les montres s’arrêtent sur 21:12 comme la date d’une fin du monde longtemps annoncée.

Comme tous les romans du cycle, Sentinelles mêle œuvre fictive et réflexions sur des pièces existantes, des vidéos de Bill Viola, Naim June Park ou Gary Hill, à Masse et puissance de Canetti ou L’Homme des foules de Poe et montre la porosité des arts, leurs enrichissements mutuels : cinéma et vidéo, vidéo et musique, celle d’Archive ou de Steve Reich. C’est la rumeur du monde qui se rassemble au dernier étage de Beaubourg, cet espace fermé et pourtant vitré, ouvert sur la ville. Ce sont les flux contemporains qui se disent dans ce chœur de voix et de paroles qui parfois échangent, souvent s’entrechoquent. Et, toujours, le gouffre entre nos sentiments profonds et ce que les autres en perçoivent. La question du temps qui passe et de ses traces en nous et sur le monde.

On retrouve des motifs du cycle, la solitude fondamentale des êtres, des survivants, la prégnance des catastrophes sur l’imaginaire collectif et cet « écart absolu entre la vie qu’il avait désirée et celle qu’il avait menée, entre l’image et la réalité » (Conversations avec le maître) : « nous essayons tous de transposer la forme de notre vie idéale dans la vie réelle ». Ce sont ces errements et ces doutes que sonde Cécile Wajsbrot dans Sentinelles, roman qui met en abyme l’ensemble du cycle comme les fondements de ce projet :

« Tout ce qui est visible dans l’art
— Dit Bill Viola
— Représente des choses invisibles 
»

Archives du temps présent

« J’essaie de rassembler les éclats dispersés, de trouver un esprit, une continuité. La fiction s’empare de notre monde sous d’autres noms – l’actualité, le virtuel – créant des univers parallèles. Les gens existent à la fois dans la réalité et dans les jeux, Second Life, ce sont les mêmes qui vivent de frustration d’un côté et incarnent leurs désirs de l’autre. Dissociation, réunion » (Sentinelles)

Le cycle Haute Mer met en perspective la place de la fiction dans le monde contemporain, la manière dont peu à peu l’univers se dématérialise – Internet, vidéos, forums, images des caméras de surveillance – mais aussi la science qui « devient de plus en plus immatérielle, repose sur l’invisible. L’infiniment petit, l’infiniment grand » (Sentinelles). Nos écrans incarnent des paradoxes : le monde nous parvient derrière cet écran qui est aussi un rempart. Tout est mouvement, flux, échos et miroitements, et la fiction se doit de réfléchir (au double sens de représenter et analyser) ces fictions nouvelles.

Les romans de Cécile Wajsbrot ne sont pas hors du monde, dans une tour d’ivoire ou un phare éloigné. Ils entrent de plain pied dans nos vies, du plus intime au plus politique, donnant voix aux « vies ignorées », celles des victimes, des SDF, des exclus. Comme l’énonce un bronze de Berlin, Der Rufer, en ouverture de L’Île aux musées : « Ecoutez, la voix que vous n’entendez pas cherche à vous prévenir, à attirer votre attention, dans ce monde, il reste des choses à dire, il reste des choses à savoir ». Haute Mer vous donne à les entendre.

Retrouver tout l’entretien en vidéo page suivante

  • Cécile Wajsbrot, Conversations avec le maître, éd. Christian Bourgois, “Titres”, 172 p., 7 €
  • Cécile Wajsbrot, L’Île aux musées, éd. Christian Bourgois, “Titres”, 233 p., 8 €
  • Cécile Wajsbrot, Sentinelles, éd. Christian Bourgois, 252 p., 15 €

La boîte noire :L’entretien avec Cécile Wajsbrot a eu lieu chez elle, à Paris, le 4 février 2013. Le titre de cet article, « L’art peut se raconter comme une histoire », est une citation extraite de L’Île aux musées (éd. Christian Bourgois, “Titres”, p. 89).

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/150213/cecile-wajsbrot-lart-peut-se-raconter-comme-une-histoire
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