A l’Assemblée, un ancien maître d’hôtel révèle les excès du questeur Mallié

Mediapart

mer, 23/01/2013 – 19:17 | Par Mathilde Mathieu

Après dix-sept années à cultiver la discrétion et à se fondre dans le décor, Christophe P., ancien maître d’hôtel et chauffeur à l’Assemblée nationale, n’a toujours pas envie de parler. Visiblement très attaché à l’institution, il doit se faire violence, à 42 ans, pour raconter les dérives constatées ces dernières années, au service du député-questeur Richard Mallié (UMP).

Simple contractuel (c’est-à-dire non fonctionnaire), Christophe P. a été remercié en juin 2012 par l’Assemblée, dans des conditions qu’il juge irrégulières. Il vient de saisir la justice administrative pour contester son licenciement et obtenir le « rappel » d’heures supplémentaires non réglées (pour 322 600 euros).

Plus embarrassant pour l’institution : Christophe P. estime avoir été contraint d’exécuter, sous les ordres de Richard Mallié, moult tâches qui débordaient de son contrat avec l’Assemblée et relevaient de la seule vie privée du député, sans le moindre rapport avec ses fonctions de questeur. L’ex-majordome a ainsi engagé une procédure supplémentaire devant le conseil des prud’hommes pour faire reconnaître l’existence d’un contrat de travail bis, en quelque sorte implicite, entre lui et la personne de Richard Mallié. À ce titre, il réclame 276 000 euros de salaires à l’ancien député (battu en juin dernier), ainsi qu’une indemnité pour « dissimulation d’emploi salarié ».

À l’audience prévue en juin, Christophe P. pourra s’appuyer sur ses archives, méticuleusement conservées, dont les agendas de l’ancien questeur, professionnels et privés. S’il rechigne à en faire étalage, il en a dévoilé une partie à Mediapart. Conclusion : de 2007 à 2012, Richard Mallié semble bien avoir abusé des moyens mis à sa disposition par le Palais-Bourbon, notamment son maître d’hôtel, pour mener grand train. Cet épisode prouve – s’il en était encore besoin – l’indigence des contrôles internes au sein du Parlement français (voir nos enquêtes ici ou ).

Il faut dire qu’entre 1995 et juin 2012, Christophe P. a servi dans l’un des lieux les plus secrets du Palais-Bourbon : l’hôtel particulier des questeurs, ces trois députés désignés par leurs pairs pour tenir l’Assemblée (deux de la majorité, un de l’opposition), sortes de « super-trésoriers » qui possèdent à la fois les clefs du pouvoir financier (540 millions d’euros de dépenses annuelles à signer) et administratif (tout le personnel de la maison à gérer). Plusieurs fois par semaine, ils sont contraints de dormir à pied d’œuvre.

L'hôtel des questeurs à l'Assemblée, sur quatre étages
L’hôtel des questeurs à l’Assemblée, sur quatre étages© DR

Le Palais-Bourbon leur réserve donc trois appartements de fonction, divisés en deux zones : d’un côté, une aile privée (avec chambres, salle à manger, etc.) ; de l’autre, des salons cossus que le questeur met à disposition de son groupe politique et de clubs de réflexion, quasi quotidiennement, pour des agapes et séminaires. Pour gérer l’appartement (sur les plans matériel et comptable), chacun bénéficie d’un « chauffeur-maître d’hôtel » personnel.

Au fil de sa carrière, Christophe P. a ainsi partagé la vie d’élus de gauche comme de droite, de Jean-Pierre Kucheida (PS) à Claude Gaillard (UDF), en passant par Patrick Braouezec (PCF). En situation précaire durant dix-sept ans, le majordome a signé six contrats successifs, en vertu d’une pratique étonnante de la part de la maison : chaque élection législative interrompait son contrat, et supposait qu’il se fasse réembaucher.

En juin 2007, Christophe P. a finalement été affecté au service exclusif de l’UMP Richard Mallié (Bouches-du-Rhône), un membre de la Droite populaire, installé au « 4G » (4e étage gauche). Sa rémunération : 3 700 euros brut par mois (plus l’équivalent d’un mois et demi de salaire en indemnités).

Dans l’aile privée du « 4G », sa mission était circonscrite, a priori : réveiller monsieur, concocter ses menus, le servir, changer les linges, etc. Côté salons « publics », il fallait jongler davantage, superviser les repas organisés par les députés (petits-déjeuners, déjeuners, cocktails et dîners), gérer les traiteurs et les commandes de fleurs, planifier les « déménageurs » (chargés d’installer tables et micros), prévoir l’embauche d’« extras » (plongeurs, cuisiniers, chefs de rang), surveiller le protocole, ou réaliser les inventaires (tableaux, argenterie, vaisselle). Et même s’assurer que les horlogers passaient bien, chaque lundi, remonter les sept ou huit pendules.

Passé par les meilleurs établissements parisiens (Maxim’s, Le Ritz ou L’Élysée Lenôtre), Christophe P. a fait le job, avec une certaine fierté. S’il a tout noté, photocopié, archivé, c’est non par machiavélisme, mais pour éviter qu’un invité se voie servir le même menu à douze mois d’intervalle.

Aujourd’hui, ces classeurs trahissent les excès de Richard Mallié. Si l’élu n’a commis aucun délit flagrant, il a visiblement dérapé et franchi la ligne jaune, par petites touches, oubliant qu’il servait l’État, et non l’inverse.

Début 2010, par exemple, le député a envoyé son chauffeur à 700 km de Paris, dans sa circonscription, livrer des meubles à plusieurs de ses proches. Le Palais-Bourbon avait à l’époque décidé de brader son « mobilier devenu inutile ou obsolète » : 363 meubles proposés aux députés à prix imbattables. En tant que questeur, Richard Mallié avait la priorité : il a donc préempté un canapé en cuir, une bibliothèque, etc., pour quelques dizaines d’euros à chaque fois. À bord d’un utilitaire loué pour l’occasion, Christophe P. a dû charger les meubles à Aubervilliers (dans un hangar de l’Assemblée), les descendre dans les Bouches-du-Rhône pour les distribuer à diverses adresses, avant de remonter à Paris en pleine nuit.

« J’ai la conscience tranquille »

Interrogé par Mediapart, Richard Mallié ne conteste pas : « Son contrat avec l’Assemblée stipulait qu’il était “à mon service”. En l’occurrence, c’est lui qui s’est proposé. » Mais quel rapport entre ce déménagement et les fonctions d’un questeur ? « Quand une personne est à votre service, elle est à votre service ! » balaye l’ancien député.

Comme chauffeur, Christophe P. conduisait non seulement le questeur à ses rendez-vous professionnels, mais certains soirs au spectacle, au théâtre des Deux ânes comme aux avant-premières de cinéma ; il patientait parfois sur place, pour le ramener à 23 heures ou minuit.

© Reuters

De même, il pouvait emmener monsieur dîner dans de grands restaurants, à l’invitation d’un lobbyiste ou d’une agence de relations publiques – chez Goumard fin 2011 par exemple, pour un repas de fruits de mer prodigué par Publicis consultants, intitulé « Idées reçues » et consacré à « l’industrie tabacole » (« l’occasion d’évoquer directement et sans tabous les nombreux sujets qui font l’actualité du secteur »). Il se souvient même avoir glissé un cuissot de gibier dans le coffre après un déjeuner-chasse au Château de Dampierre en 2009, offert par un ancien parlementaire devenu banquier chez Lazard (Jean-Pierre Thomas, qui précise à Mediapart : « Je vous rassure, Lazard ne gère aucun actif pour l’Assemblée nationale ! »).

Mais fallait-il que Christophe P. serve de chauffeur à des proches du député ? Y compris certains jours où l’élu demeurait dans les Bouches-du-Rhône ? Était-il normal que le maître d’hôtel prenne sur son temps de travail pour aller chercher, très régulièrement, tel intime à la gare, tel proche à l’aéroport, ou occasionnellement tel autre à l’hôtel ?

À chaque exemple qu’on lui soumet pour vérification, Richard Mallié nous fait la même réponse : « S’il le dit, c’est qu’il doit avoir raison. » Et de répéter : «  Son contrat stipulait qu’il était à mon service, il était donc à mon service. Je n’ai jamais abusé, j’ai la conscience tranquille. Ma famille n’est pas venue souvent. Si ma femme est passée deux fois en cinq ans, c’est le bout du monde ! » Mais les autres proches ?

Par ailleurs, il est sans doute acceptable que Richard Mallié ait réquisitionné Christophe P. pour faire les magasins, les Galeries Lafayette par exemple, quand il s’agissait d’acquérir costumes et cravates (habit quasiment imposé par la fonction). Il est déjà plus surprenant que le questeur ait pris l’habitude d’envoyer son maître d’hôtel, en solo, rechercher certains achats (pressing, ourlets, etc.). Chaque sortie « shopping » privait en effet la questure des services de Christophe P., y compris les jours de rush où l’agent devait superviser des réceptions dans les salons, enregistrer des livraisons, etc.

Certaines courses paraissent franchement abusives. Comment comprendre que le député, amateur de voitures de collection, ait un jour prié son chauffeur de foncer en banlieue récupérer une pièce d’occasion dénichée sur internet ? L’Assemblée nationale payait-elle Christophe P. pour qu’il accompagne un proche de Richard Mallié faire du lèche-vitrine, à l’occasion, pendant que celui-ci travaillait au Palais-Bourbon ? Dans ses classeurs, le maître d’hôtel a toutes les dates, toutes les heures, tous les noms.

De même qu’il a conservé la trace de tous les dîners offerts par Richard Mallié au « 4G », à des amis, des patrons, des collègues parlementaires, etc., avec son indemnité spéciale de questeur (environ 5 000 euros par mois). A priori rien d’anormal. Mais Christophe P. raconte, preuve à l’appui, que le questeur l’a déjà mobilisé pour recevoir des proches en son absence, dans la partie privée de l’appartement, par exemple en décembre 2011.

Au passage, le maître d’hôtel rappelle qu’au-delà d’un certain nombre d’invités, il lui fallait recruter des « extras » (cuisinier,  plongeur, etc.), aux frais de l’Assemblée. Là encore, tout est couché sur papier.

Pire : il est arrivé fin 2011 que le questeur UMP, grand amateur de cigares, prête l’appartement à Ludovic Emanuely, un professionnel de « l’influence offensive » et des « mises en relations informelles », spécialisé dans l’organisation de dîners-dégustations, avec cigares « habanos » et « vieux rhums Clément ». Autour de la table, ce soir-là : Richard Mallié et quelque 45 personnes. Si le lobbyiste a bien remboursé le traiteur auprès de Christophe (28 euros par convive), il a refacturé 125 euros à certains participants, empochant semble-t-il un bénéfice au passage – Ludovic Emanuely n’a pas retourné nos appels. Pour l’occasion, Christophe avait dû faire appel à trois maîtres d’hôtel supplémentaires, un cuisinier et un plongeur, tous payés par l’Assemblée.

D’une manière générale, il semble que Richard Mallié ait fait montre, pendant son mandat, d’une vigilance relative face aux pratiques de lobbying. En mars 2008, par exemple, son club de réflexion parlementaire sur les transports (baptisé Avenir Transports) s’est fait trimballer à Berlin par l’entreprise Vinci (alors que le Parlement entamait les discussions sur le projet de loi Grenelle II). D’après nos informations, le député s’est par ailleurs fait inviter par Coca Cola au Stade de France en mars 2010, pour un match de rugby France-Angleterre, avec deux amis. En prime : dîners offerts avant le coup d’envoi, puis cocktail d’après-match, en présence d’un ancien international de rugby pour égayer la partie. « L’invitation n’était pas liée à des enjeux législatifs ou réglementaires », nous rassure Benoist Berton, directeur des affaires publiques de Coca Cola entreprises.

« Son unique employeur, c’était l’Assemblée ! »

Si Christophe P. choisit aujourd’hui de lever une partie du voile sur les pratiques de « son » ancien questeur, c’est « pour briser l’omerta qui pèse sur le fonctionnement de l’Assemblée, tous partis confondus », explique-t-il. « Quelques personnalités clés sont toutes-puissantes, sans contre-pouvoir en face d’elles, personne à qui rendre des comptes. Heureusement que tout ce qui se passe au Palais-Bourbon ne se sait pas à l’extérieur, sinon ça entacherait gravement l’image des politiques. » Soucieux d’éviter les généralisations hâtives, l’ancien maître d’hôtel ajoute : « Beaucoup de députés font du bon travail. »

Son audience devant les prud’hommes, face à Richard Mallié, est prévue pour juin prochain. L’ancien député y sera défendu par l’avocat de l’Assemblée, qui devrait plaider l’absence de lien contractuel direct entre les deux hommes, et dire que la justice administrative est seule compétente pour traiter du litige. « Son unique employeur, c’était l’Assemblée nationale ! » ressasse Richard Mallié.

Devant la justice administrative, justement, l’ancien maître d’hôtel tentera de faire annuler son licenciement, à ses yeux entaché d’illégalité (faute d’entretien préalable par exemple). Son avocat essayera surtout de démontrer que l’Assemblée n’a pas respecté la législation sur le temps de travail et réclamera le rattrapage de 322 600 euros d’heures supplémentaires (sur quatre ans). Dans son mémoire, il s’appuie sur le décret de 2000 qui fixe à 10 heures maximum la durée de travail quotidien dans la fonction publique d’État, et à 48 heures le plafond hebdomadaire. Or d’après les relevés conservés par Christophe, il lui est souvent arrivé de cumuler plus de 70 ou 80 heures en une semaine – le majordome pouvait souffler durant les week-ends et les vacances parlementaires. Selon son avocat, il aurait ainsi travaillé 75 heures par semaine, en moyenne.

Sollicités par Mediapart à de multiples reprises, les services et l’avocat de l’Assemblée ont refusé de nous répondre, de même qu’un représentant CGT du personnel. « Il n’y a jamais d’heures supplémentaires pour les collaborateurs de la questure, nous explique simplement Bernard Roman, le nouveau questeur socialiste. Ici, les agents s’adaptent à l’organisation particulière du travail parlementaire, avec ses jours forts (les mardis et mercredis – ndlr), ses semaines fortes, et d’autres beaucoup plus calmes pendant les vacances des députés. Un rattrapage s’effectue sous forme de primes ou d’indemnités. » Questionné sur l’attitude particulière de Richard Mallié, Bernard Roman préfère ne pas commenter.

La boîte noire : n/a

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Loi sur l’école: ce qui est dit des 60.000 postes

Mediapart

mer, 23/01/2013 – 10:17 | Par Lucie Delaporte

La question est abordée en annexe. C’est pourtant l’un des points les plus attendus du projet de loi d’orientation sur l’école que doit adopter ce mercredi le conseil des ministres. La promesse faite par François Hollande, durant sa campagne présidentielle, de créer 60 000 postes dans l’éducation nationale sur la durée du quinquennat avait suscité une multitude d’interrogations : sur son financement, sur les difficultés à recruter, sur la répartition et la nature exacte de ces postes.

Vincent Peillon.
Vincent Peillon.© (Reuters)

La loi d’orientation et de programmation lève le voile sur cette épineuse question. Après un quinquennat, celui de Nicolas Sarkozy, qui a détruit près de 80 000 postes dans l’éducation, la loi prévoit donc de recréer 54 000 postes à l’école et 6 000 dans l’enseignement supérieur et agricole.

– 27 000 postes seront consacrés à la formation initiale des enseignants. Rétablir une entrée progressive dans le métier avec une année en alternance est extrêmement coûteux en postes. C’est d’ailleurs bien pour cela que Xavier Darcos, lors de son passage rue de Grenelle, avait choisi de la supprimer en 2008, alors que Bercy lui intimait de « rendre » 16 000 postes. La moitié des postes créés dans l’éducation nationale lors de ce quinquennat y sera dévolue. Pour faire fonctionner les nouvelles écoles du professorat, un millier de postes de formateurs sont également prévus.

– 21 000 postes d’enseignants titulaires, qui correspondent donc aux créations « nettes » c’est-à-dire en plus des remplacements des départs à la retraite, seront créés au cours des cinq prochaines années. Deux tiers, 14 000 postes, iront à l’école primaire, conformément aux engagements d’accorder la priorité au premier degré, notoirement sous doté, alors même que s’y joue en grande partie le destin scolaire des élèves. Un tiers, 7 000 postes, sera affecté au second degré. Le ministre a tenu à préciser qu’il « respecterai(t) les ratios de destruction (et donc de recréation – ndlr) privé/ public ». La droite dans l’application de la règle du non-remplacement d’un départ sur deux à la retraite avait, elle, légèrement favorisé le privé.

4 000 postes pour réduire les inégalités territoriales dans le primaire

Les 14 000 postes consacrés au primaire sont également répartis en fonction des urgences. Ainsi la scolarisation des enfants de moins de 3 ans, qui a été particulièrement attaquée au cours du dernier quinquennat et dont on sait qu’elle a pourtant des effets bénéfiques sur les publics les plus fragiles, absorbera à elle seule 3 000 postes. 7 000 postes seront consacrés à mettre en place « plus de maîtres que de classes », c’est-à-dire la possibilité de dédoubler les classes, d’intervenir à deux enseignants… avec des affectations ciblées dans les zones d’éducation prioritaire.

Vincent Peillon a assuré que là où les écoles l’avaient expérimenté à Marseille ou à Toulouse, « cela donne des résultats extraordinaires ». L’annexe du projet de loi en attend « une amélioration significative des résultats scolaires ». La récente enquête PIRLS sur les résultats en lecture des élèves de CM1, publiée en décembre dernier, et qui montrait les piètres résultats des élèves français a confirmé l’urgence d’agir dans ce domaine. 4 000 postes seront aussi réservés à réduire les inégalités territoriales (en Lozère, 49 % des tout-petits ont une place à l’école contre 0,4 % en Seine-Saint-Denis, révélait par exemple un article du Monde).

– Enfin 6 000 postes seront créés pour les autres métiers de l’éducation nationale. Durant la campagne électorale, des ambiguïtés avaient plané sur la nature des 60 000 postes promis par François Hollande. S’agirait-il de postes d’enseignants ou d’autres métiers de l’éducation ? Ces autres métiers concernent l’accompagnement des élèves handicapés, les conseillers principaux d’éducation (CPE), le personnel administratif, personnel médico-social. Les besoins sont en réalité considérables mais les postes créés ne représenteront qu’à peine plus de 10 % du total.

Les 18 000 emplois d’avenir professeur – ces jeunes rémunérés 900 euros par mois pour exercer un poste de surveillant à mi-temps tout en préparant les concours d’enseignement, dont on s’était demandé s’ils feraient partie des 60 000 postes –, n’y figurent finalement pas.

Au total, l’éducation nationale va recruter dans les cinq ans à venir quelque 150 000 personnes pour, d’une part, compenser les départs à la retraite et, d’autre part, créer des postes nouveaux. C’est un effort considérable qui va peser lourdement sur tous les autres ministères puisque « chaque fois qu’on crée un poste de prof, il y a un poste qui n’est pas renouvelé dans la fonction publique », a rappelé le ministre Vincent Peillon.

La boîte noire : n/a

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Loi sur l’école : trois piliers et des impasses

Mediapart

mer, 23/01/2013 – 19:04 | Par Lucie Delaporte

Le projet de loi d’orientation et de programmation sur l’école présenté ce mercredi en conseil des ministres doit poser les bases de la politique éducative des cinq prochaines années. « C’est la première loi d’orientation du quinquennat », a solennellement rappelé Vincent Peillon à la presse lors de la présentation de son projet, une preuve que l’éducation reste bien, selon lui, la première priorité du président de la République.

Vincent Peillon
Vincent Peillon© Reuters

Les lois sur l’école sont rares et se résument souvent à de grandes déclarations de principes, l’essentiel des réformes relevant plutôt du champ réglementaire et du décret. La dernière en date, la loi dite « Fillon », remonte à 2005 et affichait des ambitions telles que la « réussite de tous les élèves », « l’égalité des chances », « l’insertion professionnelle des jeunes ». Il serait bien cruel d’en dresser le bilan aujourd’hui. D’ailleurs, il n’est pas besoin de grande loi pour « réformer » l’école en profondeur. Le dernier quinquennat a ainsi pu supprimer la formation initiale des enseignants, imposer la semaine de quatre jours, assouplir la carte scolaire ou supprimer 80 000 postes dans l’éducation nationale sans jamais passer par la case parlement…

Quelle est donc l’ambition des 53 articles du projet de loi et de son annexe ? Pour le rapporteur de la loi, le député Yves Durand, cette loi qui est le fruit « d’années de débat » affirme un cap et redéfinit les missions de l’école. « Voulons-nous une école qui sélectionne une élite, avec des parcours scolaires qui ne sont qu’une suite d’obstacles dont seuls quelques gamins se tirent ? Ou une école qui accompagne tous les élèves au bout de leurs possibilités ? » interroge-t-il, estimant que tout le texte est construit autour de ce dernier choix et du fil rouge de la réduction des inégalités à l’école.

« Nos résultats sont mauvais et de plus en plus injustes », a affirmé le ministre en présentant son projet. « Et quand l’école française ne va pas bien, c’est la France de demain qui ne va pas bien », a-t-il aussi souligné pour justifier les moyens investis dans l’éducation.

Priorité au primaire. Parce que c’est dans les premières années de scolarisation que se figent les destins scolaires et que se révèle déjà le poids des déterminismes sociaux, le projet loi affirme clairement que l’école primaire est une priorité absolue. C’est le point le plus consensuel du texte, quand tout le monde s’accorde à reconnaître que le primaire est par ailleurs sous financé. La France y consacre bien moins que la moyenne des pays de l’OCDE. Deux tiers des postes d’enseignants créés y sont donc affectés (voir notre article ici) avec un fléchage spécifique dans les zones prioritaires pour la scolarisation des moins de 3 ans, un « plus de maîtres que de classes » pour pouvoir travailler en petits groupes mais aussi pour la réduction des « inégalités territoriales », l’offre scolaire étant d’un département à l’autre extrêmement différente.

Le texte propose en outre de « réduire à moins de 10 % l’écart de maîtrise des compétences en fin de CM2 entre les élèves de l’éducation prioritaire et les élèves hors éducation prioritaire » mais aussi de « réduire par deux la proportion des élèves qui sortent du système scolaire sans qualification », ces quelque 140 000 « décrocheurs » recensés chaque année.

Conformément à ce qui était ressorti de la concertation organisée cet été, le projet de loi défend également (article 25) « des approches éducatives qui visent à développer la confiance en soi et l’envie d’apprendre ». La récente enquête PIRLS a rappelé que les élèves français, en plus d’obtenir des résultats médiocres en lecture, étaient plus inhibés que la moyenne pour rédiger un texte.

En revanche, rien n’est dit sur les Rased, ces enseignants spécialisés dans la difficulté scolaire, laminés sous le précédent quinquennat. Un rapport sur le sujet doit être rendu prochainement.

Formation des enseignants. Le second grand chantier de ce projet de loi – on le voit aux moyens qui y sont consacrés – est la restauration ou plutôt la création d’une véritable formation des enseignants, puisque Vincent Peillon a toujours dit qu’il ne s’agissait pas de recréer les IUFM en leur temps très critiqués. Là encore, ce point ne fait pas débat tant la suppression de la formation à travers la réforme de la masterisation a eu des conséquences désastreuses.

« La qualité d’un système éducatif tient d’abord à la qualité de ses enseignants. Les élèves ont non seulement besoin de professeurs, mais surtout de professeurs bien formés. La formation des enseignants est un levier majeur pour améliorer notre système éducatif », pose ainsi le texte. L’entrée dans le métier devra être plus progressive, avec la restauration de l’année de stage mais aussi des contacts plus précoces avec l’école, dès les premières années de fac. Pour le reste, on sait encore peu de choses sur le fonctionnement des écoles supérieures du professorat (ESPE) qui doivent ouvrir leurs portes à la rentrée prochaine. Elles formeront non seulement les enseignants du premier et second degré mais aussi tous les personnels d’éducation.

Le volet formation continue des enseignants reste en deçà des propositions issues de la concertation qui voulaient la rendre obligatoire. Le texte indique simplement qu’ils pourront en bénéficier.

Redéfinition de l’orientation. Presque toujours subie, l’orientation fonctionne comme un couperet ou une sanction pour la plupart des élèves (voir ce documentaire sur Mediapart) et un moment de reproduction des stéréotypes de sexe (voir notre enquête). Le texte instaure donc « un parcours individuel d’information, d’orientation et de découverte du monde économique et professionnel  » dès la sixième et demande de veiller à l’égalité filles-garçons.

Si le rapport issu de la concertation préconisait de donner « le dernier mot aux parents » dans le choix d’orientation, le projet de loi est beaucoup plus prudent et indique que l’orientation proposée tiendra compte des « aspirations » de l’élève, « de ses aptitudes » mais aussi « des perspectives professionnelles liées aux besoins prévisibles de la société, de l’économie et de l’aménagement du territoire ». La régionalisation annoncée du service public de l’orientation soulève d’ailleurs quelques craintes chez les conseillers d’orientation, sur leur statut et sur leur métier, mais aussi de vraies réserves de principe. Est-ce le rôle de l’école de fournir une main-d’œuvre en fonction de besoins économiques locaux et pas nécessairement pérennes ? Peut-elle se désintéresser du contexte économique ? Le débat est récurrent à gauche.

Autre grand axe du projet de loi : l’intégration du numérique à tous les niveaux de l’école. Une « éducation au numérique » est ainsi prévue qui concernera aussi bien la maîtrise des outils que l’utilisation des ressources numériques. Le texte prévoit la mise en place d’un « service public de l’enseignement numérique » susceptible d’offrir aux enseignants des logiciels pédagogiques, mais aussi de leur assurer des formations en ligne. Le conseil économique et social, qui a globalement approuvé le projet de loi, a rappelé sur ce point que le numérique ne devait pas être considéré comme une « panacée » et ne saurait dans l’éducation remplacer l’humain.

Enfin, un conseil national des programmes est également créé, qui aura en charge de présenter, après concertation, de nouveaux programmes. Le contenu du « socle commun » devra ainsi être redéfini. Un Conseil national d’évaluation du système éducatif, indépendant, viendra remplacer le Haut-commissariat à l’éducation (HCE) jugé trop proche de l’institution.

Par ailleurs, Vincent Peillon persiste et signe sur la nécessité d’introduire un enseignement de la morale laïque, même si le texte, dans l’attente d’un rapport sur le sujet, est assez peu disert sur son contenu.

Reste quelques impasses de taille. Rien ou presque dans ce texte sur le secondaire et les filières du lycée, où le séparatisme social est flagrant et dont on sait que le ministre ne pense d’ailleurs pas grand bien. « C’est à l’agenda, nous savons que la réforme est devant nous », a-t-il simplement précisé. Concernant l’éducation prioritaire mais aussi l’épineuse question de la carte scolaire, le texte demeure encore assez flou et parle seulement de « faire évoluer les politiques de réussite éducative comme l’éducation prioritaire et les dispositifs de lutte contre le décrochage pour lutter contre les inégalités sociales et territoriales ». Là encore, Vincent Peillon a reconnu qu’il s’agissait d’une « réforme passionnante mais d’une complexité terrible ». En clair, chaque chose en son temps…

Le texte devrait arriver au parlement mi-mars. « Je souhaite un grand débat parlementaire qu’on puisse mener le temps qu’il faut, a déclaré ce lundi Vincent Peillon. Nous avons besoin de cette caisse de résonance. » En espérant, sans doute, qu’elle couvrira la grande cacophonie actuelle sur les rythmes scolaires (lire ici)…

La boîte noire : n/a

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Avec les familles roms des recoins de Paris

Mediapart

Par Carine Fouteau

À proximité de la place de la Bastille, au commencement de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, des employés de Maisons du Monde déchargent des palettes d’objets exotiques dans l’arrière-boutique d’une enseigne de décoration intérieure. Aux alentours de 20 heures, jour de semaine en décembre, ils se dépêchent de terminer leur tâche pour rentrer chez eux. De temps à autre, ils jettent un regard distrait vers le pas de la porte d’à côté. Les vitrines éteintes regorgent de marchandises en vue des fêtes de Noël.

Le fracas des caisses ne les réveille pas. Cinq petites têtes emmitouflées dépassent d’un amoncellement de couvertures. À même le sol, des enfants dorment en plein Paris, dans le froid. Leurs parents veillent, à tour de rôle, assis sur le trottoir. Ils ne tendent pas la main. Ils attendent, visages fermés. Il bruine et la température approche de zéro. Surplombant les dix mètres carrés occupés, l’auvent métallique donne du style à l’immeuble art-déco mais protège peu des intempéries. Pour isoler les corps de l’humidité, des cartons ont été posés sur le bitume. Il fait nuit noire, mais il est encore tôt et le bruit de la circulation ne faiblit pas. « On dort l’un après l’autre, pour garder les affaires », explique Constantin, le père de famille.

Place de la République en janvier 2013. © Sara Prestianni

Pendant près de deux heures, il démêle le pourquoi du comment. Debout, il raconte ce qui l’a conduit là et comment il traverse cette épreuve. « On est venus en France pour mon fils épileptique. Un médecin nous a conseillé de faire le déplacement parce qu’en Roumanie, les traitements sont trop chers. Il est suivi à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges. On restera le temps que le traitement fasse effet. On s’est donné jusqu’au printemps. Ensuite, on verra, on repartira sans doute. C’est dur, mais ça va, on tient le coup », assure-t-il. Il ne parle pas le français, un bénévole du Secours catholique traduit à nos côtés.

Ses mains ne quittent pas les poches de son jean. La tête enfoncée sous un bonnet, il fait des signes aux passants qu’il reconnaît. Une dame le salue, « il est bien ce type, il m’a aidée à garer ma voiture l’autre jour ».

Comme Constantin, des dizaines de Roumains, le plus souvent originaires de la minorité rom, vivent dans les recoins, les espaces délaissés de la ville, les interstices, les zones de travaux à la recherche d’un abri. Longtemps cantonnés sur les talus en bordure du périphérique, ils se retrouvent derrière les portes cochères, dans les sous-sols, les cryptes des églises et les parkings. Des cabines téléphoniques sont investies, des stations Autolib’ aussi. Amas de couvertures, bagages, leurs traces sont repérées par les services de la mairie depuis l’hiver précédent.

Parlant romani ou roumain, leur difficulté à communiquer accentue leur mise à l’écart. Ils ne sont pas nombreux, 200 personnes tout au plus, au milieu de 4 000 à 5 000 sans-abri. Mais leur présence apparaît d’autant plus insupportable qu’ils sont accompagnés d’enfants. « Des familles à la rue, on n’avait pas vu ça depuis trente ou quarante ans », constate Dominique Bordin, responsable de la mission SDF de la mairie. Paris, capitale mondiale du luxe et du tourisme… et de l’extrême précarité.

À côté de la gare d’Austerlitz, face au jardin des Plantes, en décembre 2012. © Sara Prestianni

Cette année, ils sont localisés sur l’axe allant du quai de la Rapée à la place de la République, le long de la rue et du faubourg Saint-Antoine, du côté des grands magasins et sous le métro aérien dans le XIIIe et le XVe arrondissement. Ils n’y restent pas forcément. Ils vont et viennent, passent une nuit ici, une nuit ailleurs, même s’ils reviennent souvent aux mêmes endroits pour faire la manche. Ils y ont leurs repères, leurs habitudes, et ces bouts de trottoirs deviennent leur coin.

Avant de vivre à la rue, entre la place de la Bastille et la gare de Lyon, Constantin et sa famille, arrivés en France il y a deux ans, ont vécu à Juvisy-sur-Orge en Essonne, dans un bidonville visé par une expulsion au printemps dernier. Il affirme ne regretter ni les caravanes, ni les cabanons, même s’ils avaient un toit et un chauffage à bois.

Aussi étonnant que cela apparaisse, propreté, tranquillité, visibilité, il énumère les avantages du béton. « Les terrains en banlieue sont toujours sales, on a les chaussures pleines de boue. Et puis c’est dangereux à cause de la police qui vient toutes les nuits demander les papiers », indique-t-il comme si, dans les rues de Paris, s’opérait un contrôle social. Les forces de l’ordre se savent sous la surveillance des riverains qui eux-mêmes sont tenus en respect par la présence des enfants. Tant qu’aucun trouble public n’est observé, les policiers évitent de les chasser, sauf en cas de signalement pour enfance en danger, alors que les campements à l’abri des regards font fréquemment l’objet de harcèlement. Résider au cœur de la capitale est aussi une revanche symbolique pour une population exclue des centres-villes en Roumanie.

Autre avantage, les poubelles sont remplies à ras bord de restes encore utilisables ou consommables. « Les gens sont gentils. Ils nous apportent des vêtements, des choses à manger. Le bistrot nous fait des prix pour les cafés. Même le week-end quand les gens sortent, on ne s’est jamais fait agresser », affirme-t-il.

Pourquoi ces emplacements plutôt que d’autres ? « Il n’y avait personne, c’était libre, on a pu s’installer sans gêner. » Places et gares : ces carrefours urbains sont appréciés car des milliers de personnes y transitent chaque jour. Les allées et venues de la famille sont dictées par les heures d’affluence et la météo, « quand il pleut, on est mieux ici », dit Constantin en montrant l’auvent.

« On est ensemble, c’est déjà ça »

Les enfants remuent sous les couvertures, sourient aux visiteurs, leur mère leur dit quelques mots pour les rendormir. Elle aussi aimerait discuter, mais le bénévole du Secours catholique peine à comprendre son accent de la campagne. Des passants les dévisagent, d’autres détournent le regard, gênés. Effroi, compassion, indignation, suspicion, exaspération : la situation provoque des réactions mêlées, contradictoires, certains les voient comme des victimes absolues, d’autres leur reprochent de mettre leurs enfants en danger, voire de les instrumentaliser.

Porte de Vanves, en décembre 2012, Delia veut quitter la France mais n’en a plus les moyens. © Sara Prestianni

Constantin n’ignore pas les risques qu’il fait prendre à sa famille. Il préférerait être ailleurs, au chaud, entre des murs. Mais il ne se perçoit pas comme un clochard. Et considère que sa famille, ainsi rassemblée, est en sécurité. La vision dégradée que les Parisiens ont de lui ne correspond pas à sa perception. À l’écouter, camper là n’est pas le résultat d’une déchéance. Cela s’inscrit dans une stratégie de survie, un moment transitoire dans un parcours semé d’embûches. « On est ensemble, c’est déjà ça, c’est tout ce qui compte », dit-il.

Le 115, numéro téléphonique d’urgence ? Il a essayé plusieurs fois. Mais l’hébergement social d’urgence est saturé et nombre de ses appels sont restés sans réponse. Selon la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), plus de la moitié des demandes n’étaient pas suivies de réponses positives en décembre 2012. Pour les familles, c’est pire encore, avec 64 % de non. « Cette plus faible attribution s’explique par l’inadéquation des dispositifs d’hébergement pour ce type de publics. Les familles sont majoritairement orientées vers l’hôtel (54 %), une solution coûteuse et de mauvaise qualité, mobilisée ponctuellement en fonction des températures et des moyens financiers encore disponibles », indique cette structure qui regroupe quelque 750 associations.

« Ça ne marche pas », tranche Constantin. L’instabilité de cette solution, « deux nuits ici, deux nuits là-bas », est insatisfaisante. De même que le périmètre, trop étendu : ils risquent d’être envoyés aussi bien dans le Val-de-Marne qu’en Seine-Saint-Denis ou au fin fond de l’Essonne. « Pour l’école, c’est compliqué. Les enfants font déjà beaucoup d’efforts pour s’adapter, alors s’il fallait changer d’établissement à chaque fois… En plus, dans les hôtels de ce genre, on ne peut pas cuisiner, on ne peut pas faire la lessive, on ne peut rien faire », indique-t-il. En raison de leur ancienne domiciliation, les enfants sont encore scolarisés à Vigneux-sur-Seine. Compte tenu de l’éloignement, difficile de savoir s’ils s’y rendent tous les jours.

Les familles à la rue constituent un angle mort des politiques publiques. À part l’hébergement d’urgence, accessible à tout le monde de manière inconditionnelle, elles ne sont éligibles qu’à un nombre limité de dispositifs. Un seul accueil de jour, géré par Emmaüs, leur est destiné, dans le XVe arrondissement. Les portes de cet Espace solidarité insertion n’ouvrent que la journée (épicerie sociale, douche, vestiaire, ordinateur) et les parents ne peuvent venir qu’avec leurs enfants, excluant les grands-parents, les oncles et les tantes.

À proximité de la fête foraine de la Bastille en décembre 2012. © Sara Prestianni

Pour les étrangers, a fortiori sans autorisation de séjour, l’aide repose sur les réseaux associatifs. Européens, les 15 000 à 20 000 Roms vivant en France n’en sont pas moins considérés comme en situation irrégulière après trois mois de présence s’ils ne disposent pas de ressources « suffisantes » pour vivre sur le territoire. Sédentaires depuis plusieurs siècles, ils sont amenés à faire des allers-retours avec leur pays d’origine, mais leur présence mouvante échappe aux radars de l’administration. À tous les échelons, de l’État à la Ville, les pouvoirs publics se renvoient la responsabilité de leur prise en charge.

Constantin ne s’en plaint pas. Ni du froid, ni de rien. À 34 ans, cet ancien tourneur-fraiseur, qui est allé à l’école à Buzau, n’essaie à aucun moment de susciter la pitié. Il lie ses problèmes à la fin du régime de Ceausescu, « avant, on vivait mieux, on avait du boulot, puis les usines ont fermé et on a perdu nos emplois ».

Afghans, Tunisiens, et maintenant Roms : les uns et les autres se succèdent dans les rues de Paris. Les derniers “emménagements” sont le résultat de la multiplication des démantèlements de campements dans les départements limitrophes, y compris depuis l’accession de la gauche au pouvoir. « Le centre de Paris présente une forte rentabilité en matière de dons et d’aides en nature et ils s’y sentent plus en sécurité », indique Dominique Bordin. « Certains en ont assez des conflits dans les terrains, où ils sont soumis à des systèmes de chefferie et de loyers à payer », ajoute-t-il.

À Bastille, il reconnaît des personnes installées auparavant dans le bois de Vincennes, « on a dû les évacuer sous 10 centimètres de neige il y a deux ans ». Un temps mises à l’abri, certaines sont de nouveau à la rue. Il évoque ce qui est devenu une légende urbaine parmi les résidents de la place, l’histoire du touriste américain ayant donné 500 euros. « J’en ai rencontré qui, au bout d’un an de manche, ont ramassé de quoi se construire une petite maison en Roumanie », assure-t-il, reconnaissant une logique économique à leur démarche.

«Ils se voient comme des personnes qui luttent, se débattent et se débrouillent»

Déconcertée par la tournure des événements, la mairie de Paris a fait appel à une association, Emmaüs Coup de main, avec laquelle une convention a été signée, à l’automne 2011, afin d’assurer des rondes dans la ville. Animatrice, jusqu’à récemment, d’une équipe de “maraudeurs”, Ramona Strachinaru a croisé ces familles. Elle connaît leurs parcours et leurs attentes. La Bastille, indique-t-elle, s’est imposée comme un lieu attractif, parce que « ça rapporte d’y faire la manche, les riverains sont solidaires ».

La présence de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) à proximité, rue de la Roquette, en fait aussi un endroit recherché : « La Bastille, c’est un peu la “salle d’attente” de cet organisme où les personnes viennent demander l’aide au retour. » « La plupart de ces gens sont originaires de la même région, poursuit-elle, ils sont venus par le bouche à oreille dans l’espoir de se faire construire une maison en parpaing en Roumanie et prévoient soit de faire des allers-retours, soit de rentrer dès qu’ils auront suffisamment d’argent. »

Beaucoup sont partis les mains vides de leur pays d’origine. Certains ont vu leur maison inondée. « Le béton, ce n’est pas terrible, mais pour ceux qui n’ont pas de travail là-bas, qui sont discriminés, venir ici est une question de survie, indique-t-elle. En plus, l’hiver est rude, plus rude qu’en France. De décembre à mars, la température peut descendre à – 22 degrés. » Le regard des passants ? « Ils ne s’en préoccupent pas. Ils ne se voient pas comme des cas sociaux, mais comme des personnes qui luttent, se débattent et se débrouillent. »

Place de la Bastille, l’une des deux cabines téléphoniques les plus utilisées, en décembre 2012. © Sara Prestianni

Le Secours catholique est la seule autre association à aller au-devant de ces familles. Mais, à la différence d’Emmaüs Coup de main, elle ne bénéficie pas de financement municipal. La coordinatrice, Évangeline Masson-Diez, auteur de Micha, Elena et les autres (éditions Lacurne), constate elle aussi que « la place de la Bastille est considérée comme un bon compromis ».

« Certaines personnes sont là pour l’argent, dit-elle, d’autres parce qu’elles sont larguées, épuisées, et qu’elles n’ont nulle part où aller. Certaines familles viennent de terrains démantelés, d’autres nous disent avoir été déposées là par des passeurs, dans des minibus en provenance de Roumanie, d’autres encore, venues des campements du bois de Vincennes, se sont retrouvées à la rue quand l’aide de la mairie de Paris a cessé. » Elle observe par ailleurs que les terrains en périphérie, outre que beaucoup sont pleins, présentent plusieurs désavantages : éloignement, racket entre résidents, intimidation policière. « Ces gens sont attachés à Paris, insiste-t-elle, ils y ont leurs habitudes, ils se sentent Parisiens. » 

Ces Roms passent entre les mailles du filet de l’aide publique, déjà débordée par les SDF. Évangeline Masson-Diez le regrette d’autant plus qu’ils font peu appel aux structures associatives. « Si on n’allait pas vers eux, ils ne nous solliciteraient pas. On les voit rarement sur nos accueils de jour, dans les vestiaires pour récupérer des vêtements. Ils viennent peu aux distributions de repas, comme celles des Resto du cœur », constate-t-elle. Pour leur repas, avec l’argent récolté, ils achètent du pain, des œufs, des légumes ou de la polenta. Ils se nourrissent aussi de ce que les riverains leur apportent et, quand ils viennent à bout de leurs provisions, ils récupèrent des invendus en fin de marché. Pour se laver, ils vont aux douches gratuites. Pour tout, ils se débrouillent avec les moyens du bord.

Leur profil est différent de la plupart des autres personnes à la rue. « On n’observe pas de violence parmi eux, témoigne la responsable associative, pas d’addiction, pas d’alcoolisme ou très peu. Ils ont leurs habitudes propres, ils se préparent eux-mêmes à manger et restent en famille ou entre habitants du même village, sans que ne semble se créer une conscience politique ou une volonté d’organisation entre Roms. »

Constantin se rassoit, son épouse est prête à prendre son tour de garde. « La seule chose qui me fait vraiment peur, c’est le gel. Si les températures baissent encore, ça va devenir difficile de tenir », reconnaît-il. « Dans ce cas, il y aura toujours le ramassage », se rassure-t-il. Depuis quelques semaines, les deux parents et leurs cinq petites têtes n’ont plus été vus dans les parages de la place de la Bastille et de la gare de Lyon. Leurs traces ont disparu sans que l’on sache s’ils ont trouvé un toit ou un autre coin.

La boîte noire :Conçue avec la photographe Sara Prestianni, cette enquête est le premier volet d’une série consacrée à la vie des Roms dans les rues de Paris. À l’automne 2012, nous avons décidé d’aller à leur rencontre pour leur donner la parole, entendre ce qu’ils avaient à dire sur leur parcours, substituer leur regard à nos préjugés. Comprendre leurs préoccupations plutôt que projeter nos éventuelles angoisses. Pour dépasser le constat de l’horreur, nous avons pris le temps de discuter avec quelques-unes des personnes qui, ces jours-ci, ont installé matelas et bagages dans des cabines téléphoniques ou sur des marches d’églises. Comme la plupart d’entre elles ne parlent pas le français, nous avons accompagné le Secours catholique dans certaines de ses “maraudes” lorsqu’un interprète, ou tout du moins quelqu’un capable de se faire comprendre, était présent.

Nous nous sommes présentées comme journaliste et photographe. Toutes les personnes que nous avons sollicitées ont accepté de nous faire le récit de leur cheminement. Les prises de vue ont, elles, donné lieu à de nombreux refus. Nos interlocuteurs nous ont expliqué redouter la circulation de leur portrait dans leur pays d’origine. Beaucoup des images ont donc été prises à d’autres moments, avec l’accord des personnes, sauf quand celles-ci étaient enfouies sous des couvertures. Nous avons choisi de ne pas exclure ces photos a priori dans la mesure où le fait de dormir sur le trottoir est central dans le sujet.

Les deux premiers articles traitent de la vie des familles roms avec lesquelles nous nous sommes entretenues. Le troisième concerne la gestion par les pouvoirs publics, en priorité la mairie de Paris, de ce drame. Le quatrième revient sur la politique mise en place par le gouvernement, et notamment Manuel Valls, à l’égard des Roms. Le récit photographique fait l’objet d’un portfolio. Nous avons travaillé sur ce sujet entre novembre 2012 et janvier 2013.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/170113/avec-les-familles-roms-des-recoins-de-paris