CORINNE LEPAGE

(ancienne ministre de l’Environnement, avocate, présidente de Cap21 et du CRII-GEN et députée au Parlement européen).

La réalisation de l’aéroport de Notre-Dame des Landes aurait mérité un vrai débat national qui n’a pas eu lieu. Pour avoir participé à la concertation publique organisée par la commission nationale du débat public (CNDP) au début des années 2000, je ne peux que dénoncer un faux débat pour la bonne et simple raison que les termes de ce débat n’ont jamais été clairement posés.

La reprise du projet a fait suite à la nomination de Gilles de Robien au ministère des Transports. Elu picard, il avait mis fin à la création de l’aéroport de Chaulnes (aussi appelé à l’époque troisième aéroport parisien) dont l’autorisation avait été signé par Jean-Claude Gayssot avec, à l’époque, au gouvernement des Verts et un certain Jean-Luc Mélenchon.

Alors nouvel aéroport de Nantes, aéroport du Grand-Ouest, troisième aéroport de la région parisienne, le choix n’était pas clair, alors même que les conséquences qui s’attachent à l’une ou à l’autre de ces orientations sont évidemment profondément différentes.

A fortiori, alors que la lutte contre le mitage du territoire et la bétonisation des terres agricoles devient une priorité nationale et que l’argent public est plus que rare, le bien-fondé de cette infrastructure doit encore plus être interrogé. Et ce quelles que soient par ailleurs les décisions judiciaires rendues, qui le sont sur la base de décrets et arrêtés déjà anciens mais dont la légalité s’apprécie pour le juge administratif au jour où ils ont été signés – et non au jour du jugement, sauf en ce qui concerne la loi sur l’eau.

Une violence contre-productive

 L’aéroport Notre-Dame-des-Landes est un excellent symbole des choix cornéliens qui doivent être faits aujourd’hui dans une optique de soutenabilité, alors même que l’urgence écologique et en particulier climatique va rendre très rapidement secondaire l’urgence économique et financière – dans la mesure où ce sont les vies humaines au sens premier du terme qui sont menacées.

Un tel sujet, à l’aube de 2013, mériterait un vrai débat national sur les bases d’aujourd’hui et non de celles d’il y a dix ans. Mais ce débat est en réalité impossible car l’épreuve de force qui s’est engagée sur place et la récupération de ce sujet majeur de société par l’extrême gauche – qui ne s’est intéressé que très récemment au sujet – ne permet pas au gouvernement de revenir en arrière.

La violence est devenue contre-productive pour ceux qui contestent sur le fond l’opportunité de cet aéroport. Devenu un abcès de fixation de la gauche de la gauche contre le gouvernement, un lieu de contestation de la société dans son ensemble, Notre-Dame-des-Landes ne peut être abandonnée pour des raisons qui ne sont plus en rapport avec le sujet lui-même, mais pour des raisons de positionnement du gouvernement à l’égard de mouvements contestataires extrémistes.

 Un projet né dans le Grenelle de l’environnement

 Sans doute, et il a eu raison, le gouvernement pour faire retomber la tension a-t-il arrêté les défrichements et nommé une mission, qui est davantage d’informations que de discussions, puisque l’affirmation de la réalisation de l’aéroport demeure.

Mais, il n’est pas certain que cela suffise à l’égard de tout ceux qui occupent Notre-Dame-des-Landes pour en découdre avec les forces de l’ordre et en toute hypothèse, cela ne change rien au fond du problème. En réalité, cette affaire illustre une double remise en cause : celle de l’évaluation des coûts et des avantages d’un projet d’une part ; celle de la gouvernance lorsqu’il s’agit de décisions de transformation des territoires d’autre part.

Nous continuons à utiliser une comptabilité totalement dépassée et à faire des choix en contradiction avec les orientations que les gouvernements successifs affichent, car la décision de Notre-Dame-des-Landes est intervenue en plein Grenelle de l’environnement et elle est poursuivie par un gouvernement qui fait de la transition écologique une priorité.

Un moratoire et un nouveau débat s’imposent

 D’autre part, le rapport au territoire est devenu pour de très nombreux concitoyens le dernier bastion qui les rattache à des racines et au sens de leur vie.

Il n’est donc plus possible de manière quasiment arbitraire, et sans adhésion des populations qui sont concernées, de procéder à des bouleversements aussi fondamentaux que celui qui se prépare à Notre-Dame-des-Landes. Dans ces conditions comment en sortir ? En inventant pour ce projet une modalité totalement nouvelle de prise de décision.

Cela impliquerait de la part du gouvernement qu’il accepte de geler cette décision, c’est-à-dire éventuellement de la remettre en cause, à l’issue du débat national, ou au moins régional, qui serait organisé.

Mais cela impliquerait également de la part des contestataires les plus durs, qu’ils renoncent à l’emploi de la violence et acceptent également par avance le choix final résultant de ce débat. Notre-Dame-des-Landes deviendrait alors le symbole d’une profonde transformation dans les choix collectifs faits par notre pays au lieu de rester le symbole d’un échec annoncé.

Au-delà de la contestation, je pense aux personnes vivant dans ces villages et aux agriculteurs qui aujourd’hui, sous les feux de la rampe et soutenus, resteront seuls quand ceux qui ont flairé l’opportunisme politique antigouvernemental partiront

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