Virez Ghosn pour que Renault reparte !

Courrier International

• L’idée que le fleuron de l’industrie automobile disparaisse à cause de son manque de compétitivité fait bondir ce chroniqueur luxembourgeois. Pour plus d’efficacité, dit-il, virons le PDG aux dix millions d’euros de salaire.

 

Dessin de Vadot. Dessin de Vadot.
Le PDG de Renault, Monsieur Carlos Ghosn, a déclaré [le 28 septembre], sur le ton grave et inspiré de celui qui sent venir la catastrophe : « Si on ne fait rien, Renault, sous sa forme actuelle, peut disparaître. » Dès que j’ai lu cette phrase, le sang de l’automobiliste-citoyen conscient de ses responsabilités que je suis n’a fait qu’un tour ! Comment cette marque mythique, ce fleuron du savoir-faire français, cette entreprise autrefois nationale, cet employeur légendaire, pourrait disparaître ? Carlos Ghosn a raison, il faut faire quelque chose.

Lui est convaincu qu’il faut renforcer la compétitivité de sa boîte. Comment ? En baissant le coût du travail. Où ? En France. Car ailleurs, Renault l’a déjà fait. Dans ses usines roumaines, l’ouvrier plafonne à 500 euros par mois. Dans son usine marocaine, il ira chercher environ 250 euros par mois. Alors, évidemment, Carlos trouve qu’un prolo français à 1 500 balles, c’est trop ! Après y avoir longuement réfléchi, j’ai trouvé une façon d’abaisser le coût du travail chez Renault. En virant le nullissime Carlos Ghosn ! Cette brêle perçoit 9,9 millions d’euros par an. Ce qui représente, selon ma calculette préférée, l’équivalent de 550 salaires annuels d’ouvriers français ou de 3 300 Marocains !

Les dirigeants des constructeurs français sont nuls

Il faut avoir une belle audace pour oser se plaindre de la paye ridicule des braves gens quand on pique presque 10  patates par an ! Mais c’est vraisemblablement parce que l’audace industrielle et technologique du patron de Renault légitime cette fortune. Peut-être le génie de Carlos justifie-t-il ce salaire délirant ? Peut-être les résultats de la stratégie de ce superpatron que le monde entier nous envie relativisent-ils la monstruosité de ses émoluments ? Tu parles Charles ! Aucune quincaillerie-bazar du pire bled d’Amérique latine ne le prendrait comme stagiaire magasinier !

Quand on pense à ce que fut l’aventure automobile française avant que des hurluberlus surpayés ne viennent la dégrader ! Renault, ce fut la fameuse 4 CV, la géniale 4L, la sympathique R5, la formidable Espace, etc. Aujourd’hui, après la désolante Vel Satis, la ruineuse Avantime, ou la désespérante Wing, toutes des flops, on a droit à Kangoo ou Clio ! Pas de quoi se ruer chez son concessionnaire. La concurrence hexagonale n’est pas en reste ! Si l’industrie automobile française se casse la figure, ça n’est sûrement pas à cause du niveau des salaires de ses employés mais de l’incompétence navrante de ses dirigeants ! La compétitivité tant réclamée par le Medef, elle est plombée par des actionnaires obnubilés par leurs dividendes et des prétendus capitaines d’industrie qui sont en fait de sinistres naufrageurs.

A une époque qui voit les Japonais inventer des voitures hybrides performantes, ou d’autres développer de vraies voitures électriques, Carlos Ghosn ose essayer de vendre des trucs innommables et leur donner des noms improbables ! Vous avez déjà vu une Twizi ? Ce truc qui est plus moche qu’un fer à repasser, plus inutile qu’un Carlos, plus ridicule qu’un Ghosn, plus désolant qu’un PDG ? Si c’est ça l’électrique, le pétrole a de beaux jours devant lui ! Cette casserole à deux places, sans même un coffret pour ranger son portefeuille, à l’autonomie inférieure à celle d’un vélo électrique, inconfortable et qui fout la honte à qui la conduit (sauf quand c’est pour faire une promotion publicitaire rigolote) suffirait comme pièce à conviction pour condamner Carlos le fat [le gros] aux travaux forcés !

Virons le bras cassé !

Heureusement, il y a Dacia. C’est laid, mais pas cher ! Low cost, comme on dit ! Et le rêve de Carlos Ghosn, en plus de conserver ses 10 millions d’euros, ce serait que les ouvriers européens soient payés comme ceux du Maroc ou du Bangladesh. Ma solution est plus simple et plus radicale. Plus efficace et plus définitive ! Qu’on vire ce bras cassé, qu’on récupère son salaire et qu’on confie l’entreprise à un chef d’atelier expérimenté, flanqué de deux ingénieurs inventifs et d’un designer tout jute sorti de l’école. Autrement, un Indien qui s’appelle Bagnol viendra racheter Renault pour fermer toutes les usines, licencier tout le monde et, débarrassé d’un concurrent, vendre sa camelote venue d’ailleurs !

C’est ce qu’a fait Monsieur Mittal. Un beau matin, il s’est demandé dans quelle industrie il pourrait investir son fric. Et puis l’évidence lui est apparue : quand on s’appelle Mittal, on fait dans le métal ! S’il s’était appelé Signal, il aurait créé une multinationale de dentifrice ! Donc, le cher (hors de prix) Mittal fabrique de la ferraille dans des pays où ses salariés sont payés deux coups de pied au cul et un demi-bol de riz. Pourquoi, dès lors, a-t-il racheté Arcelor, dont les ouvriers sont un peu mieux traités ?

Eh bien pour fermer TOUTES les usines en Europe, licencier tous ces types qui osent vouloir un syndicat, des conditions de travail et de rémunération décentes, et se débarrasser d’un concurrent. Fallait-il être bête ou faire semblant de l’être pour ne pas le voir venir ! Je soupçonne Carlos Ghosn de toucher 10 millions d’euros de la part de Renault et 25 millions en douce de la part de Tata Motors. Pendant ce temps-là, dans un vieux garage, un mec travaille obstinément sur le moteur à eau. Dommage qu’il soit voué à un accident mortel de la circulation avant de déposer son brevet !

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Les députés temporisent sur le mariage pour tous

Mediapart.fr

20 octobre 2012 | Par Mathieu Magnaudeix

Sur le mariage et l’adoption pour tous, les députés socialistes veulent du « temps ». Jeudi 18 octobre, le président de la commission des lois, Jean-Jacques Urvoas, a donc demandé que le texte « ne soit pas examiné (…) à l’Assemblée nationale avant fin janvier 2013 ». Le projet de loi qui devait être présenté le 31 octobre en conseil des ministres est donc décalé d’une semaine. Et le texte ne sera inscrit qu’« à l’ordre du jour de la seconde quinzaine du mois de janvier 2013 », a confirmé le gouvernement.

Marche des fiertés
Marche des fiertés© REUTERS

Voici une semaine, l’examen ne devait prendre que quelques jours, à partir du 13 décembre, juste avant les vacances de Noël. Le gouvernement voulait aller vite et transposer strictement l’engagement n°31 de François Hollande : l’ouverture du mariage et de l’adoption à tous les couples. Mais le calendrier parlementaire est embouteillé et, surtout, la majorité s’agite de plus en plus. Alors que François Hollande a promis de renforcer les prérogatives du Parlement, les députés s’agacent d’être trop souvent rudoyés. L’épisode du traité européen a laissé des traces, de même que le débat sur le budget 2013. Du coup, sur un sujet de société qui promet d’être très polémique, ils exigent un débat digne ce ce nom.

D’autant plus que le projet de loi concocté par la ministre de la justice Christiane Taubira en laisse beaucoup sur leur faim. Le texte ripoline bel et bien le Code civil en ouvrant mariage et adoption aux homosexuels, mais plusieurs sujets directement liés à la filiation et aux implications très concrètes pour les familles concernées sont laissés de côté : le statut du beau-parent (le compagnon ou la compagne du parent biologique, aujourd’hui privé(e) de toute autorité parentale), la reconnaissance d’enfants nés à l’étranger de mères porteuses… ou encore la procréation médicalement assistée (PMA, autrement dit l’insémination artificielle ou la fécondation in vitro) pour les couples de femmes, aujourd’hui pratiquée en Belgique et en Espagne, en-dehors de tout cadre légal, et qui figure dans le programme présidentiel du PS.

L’idée a été soutenue par les députés socialistes lors de la dernière révision des lois bioéthique. François Hollande s’était très clairement prononcé en sa faveur durant la campagne, même si elle ne figurait pas noir sur blanc dans son projet personnel. Sur ce sujet, le groupe socialiste entend donc déposer un amendement, comme l’a déjà annoncé son président Bruno Le Roux. « Les députés semblent très émancipés par rapport au gouvernement. Le débat aura lieu », insiste un haut-responsable socialiste. À partir du mois de novembre, la commission des lois va organiser une série d’auditions publiques.

De toute évidence, les socialistes semblent plus allants qu’au moment du vote du PACS, il y a quatorze ans. Pas difficile : le 9 octobre 1998, certains d’entre eux avaient déserté l’hémicycle, si bien que la gauche avait été mise en minorité. Il avait fallu revoter des mois plus tard. Ce couac retentissant avait révélé les états d’âme d’une grande partie du groupe… alors partagés par l’exécutif. « Matignon clamait que le PACS allait s’appliquer aux frères et sœurs et aux neveux et aux nièces et qu’il n’était nullement question de mariage pour les homosexuels », se rappelle un ancien du cabinet de Lionel Jospin. À l’époque, le premier ministre lui-même était opposé au mariage pour les couples de même sexe.

Cette fois, la situation est différente. Le PS a évolué. Ségolène Royal avait intégré à contrecœur mariage et adoption dans son programme présidentiel de 2007. François Hollande les a repris à son compte sans états d’âme. Renouvellement générationnel oblige, la cuvée 2012 des députés est plus sensibilisée aux questions d’égalité des droits. Ces dernières semaines, les trois réunions de travail informelles organisées à l’Assemblée ont d’ailleurs connu un certain succès, avec à chaque séance 70 députés présents ou représentés.

Pourtant, loin de l’unanimisme affiché, en privé, bien des députés confient leurs états d’âme. Certains ne comprennent pas que les homosexuels puissent réclamer le mariage. D’autres disent clairement que le débat ne leur semble pas prioritaire au vu du contexte économique.

Avalanche d’e-mails anti-mariage

Mariage à New York
Mariage à New York© REUTERS

« Cette idée de deux hommes ou deux femmes ensemble, on sent bien qu’elle gêne encore certains », témoigne un jeune député qui parle de « clivage générationnel » au sein du groupe. « Pas mal aussi disent : “Bon, OK, on leur donne le mariage et l’adoption, mais il ne faudrait quand même pas qu’ils en demandent trop”. »

« Pas mal sont mal à l’aise, confie cet élu socialiste d’une circonscription rurale du sud-est de la France. Pour eux, le mariage pour tous c’est un truc pour les pédés, ça ne les concerne pas. Ils pensent que politiquement, ce n’est pas très bon dans les campagnes. » Comme la quasi-totalité des députés PS, celui-ci est favorable au mariage (« On marie tellement d’abrutis hétéros chaque année ! »). Mais il concède que l’adoption embarrasse nombre de ses collègues.

Sur ce sujet, Jean-Marc Ayrault lui-même est un converti récent. « Lorsqu’il était président du groupe socialiste à l’Assemblée, il a longtemps été contre l’adoption », se souvient l’un de ses anciens camarades de banc. Les propositions de loi du groupe socialiste, datées de 2008 et de 2011, ne traitent d’ailleurs que du mariage et pas de l’adoption.

« Comme au moment du PACS, certains députés s’imaginent, bien souvent à tort, que leurs concitoyens ne sont pas progressistes, déplore Denis Quinqueton, porte-parole d’Homosexualités et socialisme (HES), le réseau LGBT du PS. Du coup, ils adoptent une posture du prudence. »

Sur le terrain, les pressions sont, il est vrai, multiples. Si les militants socialistes sont globalement convaincus, il arrive que, ça et là, les discussions en section soient animées. Il y a surtout ces nombreux maires qui affirment qu’ils ne marieront pas des homosexuels. Ou encore le lobbying acharné des anti-mariage. « Entre les cathos et les fachos, l’offensive est très bien organisée », raconte ce député récemment sollicité par son évêque pour organiser une « rencontre ».

Erwann Binet
Erwann Binet© DR

Fraîchement nommé rapporteur du futur texte, le député de l’Isère Erwann Binet (photo) dit déjà recevoir « 400 courriers électroniques » d’opposants chaque jour. « Du coup, j’ai créé une nouvelle adresse… » Un avant-goût de l’atmosphère sans doute survoltée des prochains mois.
Certains jugent aussi que la revendication du mariage est d’abord une « affaire de bobos ». « C’est l’embourgeoisement… », soupire un socialiste en haussant les épaules et en levant les yeux au ciel. « Une revendication passéiste ! » juge une députée qui se présente comme issue « de la génération 68 ». « J’ai mis du temps, moi aussi, à comprendre cette revendication du mariage, une institution que j’ai combattue dans ma jeunesse, admet Annick Lepetit, élue parisienne et porte-parole du groupe PS à l’Assemblée. Mais j’ai compris que c’est la seule manière d’obtenir l’égalité des droits. »

D’autres enfin considèrent que ce texte n’est pas une priorité. « Je ne m’investis pas là-dedans », affirme d’emblée Laurent Baumel (Indre-et-Loire), un des animateurs de la Gauche populaire. Nous devons d’abord créer de la confiance avec les catégories populaires sur le terrain économique et social. » 

« Je m’en f…», commence par lâcher quand on l’interroge Mathieu Hanotin, jeune élu de Seine-Saint-Denis et membre de l’aile gauche. « Il ne s’agit pas d’un débat prioritaire du moment, alors qu’il y a urgence à s’occuper des licenciements économiques et de la crise en Europe », dit-il, même s’il est « favorable à l’égalité des droits ».

Interrogé sur le sujet, Razzy Hammadi, lui aussi proche de Benoît Hamon, s’éloigne rapidement : « Je ne veux pas participer, on ne peut pas avoir un avis sur tout. »

Mercredi, les états d’âme de certains élus sont apparus au grand jour lors de la toute première réunion du groupe PS sur le sujet. Au menu : une audition de la ministre déléguée à la famille Dominique Bertinotti. « La valeur dans laquelle les Français se reconnaissent, c’est la famille, entonne la ministre. Mais une famille, ce n’est pas forcément un homme, une femme et des enfants. »

Bien des députés ont acquiescé. Mais quelques-uns ont clairement manifesté leur désaccord. Bernadette Laclais, la maire de Chambéry (Savoie), s’est exprimée pour dire ses réticences sur l’adoption : « Elle est hyper contre », rapporte un témoin, qui l’a vu  « grimacer » à l’évocation du mariage. Contactée par Mediapart, l’élue n’a pas retourné notre appel.

Prenant à son tour la parole, un autre député a estimé que les sujets de société ne devaient pas être la priorité du gouvernement. « Une ou deux interventions m’ont franchement rappelé le discours classique de la droite », raconte un témoin. « Les “anti” sont tout de même très minoritaires et le reconnaissent », relativise un autre.

Selon plusieurs sources, trois députés au moins, dont Bernadette Laclais, ont d’ores et déjà réclamé la liberté de vote. Une possibilité pour l’heure rejetée pour le gouvernement.

« La PMA, ça me gêne »

Deux mamans mexicaines et leur fille
Deux mamans mexicaines et leur fille© REUTERS

Si les opposants à la promesse présidentielle du mariage et de l’adoption sont très minoritaires, le débat se focalise en réalité sur la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes. Aujourd’hui, elle n’est accessible qu’aux couples hétérosexuels qui ne peuvent avoir d’enfants.

« On peut la raccrocher à ce texte, insiste Erwann Binet. La PMA était dans le programme du PS. Et si elle ne figure pas dans les engagements de François Hollande, elle fait partie de ses promesses. »

« Nous sommes au milieu du gué, renchérit Annick Lepetit, qui plaide elle aussi pour une loi plus large. Débattre du mariage, c’est forcément mettre en débat la filiation. Dans le Code civil, les deux sont liés. Peut-on sortir de ce débat en se disant que la PMA pourra continuer à se faire dans d’autres pays…, mais pas chez nous ? »

« Il faut traiter la PMA dans la loi et l’ouvrir à toutes les femmes, martèle Anne-Yvonne Le Dain, députée de Montpellier, qui a exprimé sa position dans une tribune (lire ici) cosignée par deux autres députées, Marie-Anne Chapdelaine (Ille-et-Vilaine) et Sandrine Hurel (Seine-Maritime), et qui serait soutenue par une vingtaine d’élues. Une femme doit pouvoir enfanter, qu’elle soit seule, pacsée ou pas, mariée ou pas, et quelque soit son orientation sexuelle. »

« Les partisans de la PMA sont majoritaires dans le groupe », affirme Erwann Binet, sans être pourtant en mesure de donner une estimation chiffrée. Reste qu’un certain nombre renâclent. En réunion du groupe, Alain Claeys (Vienne) a estimé qu’une telle réforme ne pouvait être menée que dans le cadre des lois de bioéthique, donc pas avant plusieurs années. Olivier Faure (Seine-et-Marne) a prôné la prudence, estimant qu’il serait osé d’ouvrir un nouveau front face à une droite déchaînée. Une parole qui compte, car Olivier Faure est très proche de Jean-Marc Ayrault.

« Les Français n’ont pas voté pour la PMA », renchérit un “hollandais“, qui se dit très « réservé en raison du risque pour la sécurité de l’enfant. Cette course à l’échalote risque de heurter certains collègues. » Pour lui, les pro-PMA, comme Binet ou le député du Nord Bernard Roman, « s’agitent ». « Je n’ai rien contre le statut du beau-parent et la PMA, mais il est sans doute inutile d’avoir trop de chiffons rouges à brandir », renchérit Jean-Pierre Blazy (Val d’Oise). « Je ne vois pas la nécessité d’en rajouter une couche », abonde Laurent Baumel.

La gauche du PS semble particulièrement réticente. « Il n’y a pas de droit à l’enfant, explique Pascal Cherki (Paris). En même temps, il y a des situations très concrètes à régler. Les arguments des partisans de la PMA m’ébranlent. Mais pas au point de me faire changer d’avis. » « Je ne suis pas sûr que là-dessus, on ait une solidarité de l’ensemble du groupe », affirme même Mathieu Hanotin. Moins les sujets concernent de personnes, plus ils cristallisent les passions. » « La PMA, ça me gêne, admet Pouria Amirshahi (Français de l’étranger). La science n’est pas là pour assouvir des désirs individuels. Il faut donc que ce soit très, très, très encadré. »

« La PMA est une pratique médicale qui existe depuis longtemps dans notre pays : la question bioéthique est donc déjà tranchée », répond Erwann Binet pour désamorcer les inquiétudes.

Autre membre de l’aile gauche, Barbara Romagnan (Doubs) se dit elle aussi « réservée » sur la PMA : pas en tant que telle, mais parce qu’elle « crain(t) que la PMA n’ouvre ensuite une revendication au recours aux mères porteuses pour les couples d’hommes, au nom de l’égalité ».

Le recours aux mères porteuses (ou gestation pour autrui, GPA), qui inquiète la quasi-totalité des députés PS ne figurera néanmoins pas dans la loi. « Tant mieux, c’est une dérive monstrueuse », dit Mathias Fekl, élu du Lot-et-Garonne. Selon nos informations, seuls deux ou trois socialistes y seraient favorables.

Mis à part la PMA, le rapporteur entend lancer la discussion sur d’autres sujets liés à la filiation. « Nous comptons bien nous pencher sur le statut du tiers, annonce Erwann Binet. Mais aussi sur la situation des enfants nés de mères porteuses à l’étranger. Certains n’ont pas d’état civil et sont même apatrides. D’autres pays ont réussi à régler leur statut. »

Mamère : « Les socialistes ont peur de leur ombre »

Dominique Bertinotti et Christiane Taubira
Dominique Bertinotti et Christiane Taubira© DR

À quoi ressemblera le texte final voté au printemps par le Parlement ? Les équilibres au sein du gouvernement peuvent-ils évoluer, au point de pousser l’exécutif à élargir son texte ? Cela semble difficile. Le premier ministre s’est prononcé pour un texte minimal, arbitrant du coup en faveur de la garde des Sceaux… et contre sa ministre déléguée à la famille Dominique Bertinotti, qui souhaitait une loi plus ambitieuse.L’ancienne maire du quatrième arrondissement de Paris dont les relations avec le cabinet de Christiane Taubira sont exécrables, ne cache plus sa déception. Si bien qu’elle n’hésite plus à mettre en doute la future « loi sur la famille » promise la semaine dernière par Jean-Marc Ayrault pour traiter toutes les questions de filiation qui seraient laissées en suspens par le projet de loi du gouvernement.

Mercredi, à la surprise générale, la ministre ne s’est guère embarrassée de précautions pour livrer le fond de sa pensée aux députés socialistes. « Elle nous a dit qu’elle ne voyait pas ce qu’on pouvait mettre dans une loi sur la famille, révèle un élu, encore estomaqué. C’est risqué, car cela risque d’être encore interprété comme un nouveau couac gouvernemental. Mais ça prouve en tout cas qu’elle en a vraiment gros sur la patate. »

Selon nos informations, la ministre de la famille, dont la démarche est qualifiée de « militante » à Matignon, a même affirmé ces derniers jours à plusieurs interlocuteurs que la loi sur la famille évoquée par le premier ministre « est un leurre ».

« Il faut discuter de tout en même temps, soutient Denis Quinqueton, d’Homosexualités et socialisme. Nous allons assister à un cirque médiatique infernal qui va faire beaucoup de mal. Le débat va être violent, vulgaire. Les gens comme moi sont assez grands pour encaisser. Mais certains jeunes homos, eux, vont tout prendre dans la figure. Par respect pour tous ceux qui vont “morfler”, on ferait bien de poser toutes les questions d’un coup. »

Dans l’hypothèse où le gouvernement souhaite faire évoluer son texte, encore devra-t-il s’assurer de l’existence d’une majorité pour le faire passer. Or pour l’heure, les radicaux sont plutôt partisans d’un texte a minima.

Ecologistes et Front de gauche militent au contraire pour une loi plus ambitieuse. « Sur les sujets de société, les socialistes ont peur de leur ombre », déplore l’écolo Noël Mamère, qui a marié en 2004 à Bègles le premier couple homosexuel (photo) – union invalidée par la Cour de Cassation, qui lui a valu une suspension d’un mois de son mandat municipal.

Mariage homo à Bègles, 2004.
Mariage homo à Bègles, 2004.© REUTERS

Avec ses collègues, il va déposer une proposition de loi ouvrant le mariage et l’adoption aux homosexuels, mais aussi un statut du beau-parent pour tous les couples, la PMA pour les femmes et la reconnaissance des enfants nés à l’étranger de mères porteuses.

« Les lignes du débat semblent un peu bouger. Le fait que le groupe PS dépose un amendement sur la PMA est une avancée considérable. Mais le gouvernement a encore du mal à sortir la filiation et la parenté de l’engendrement biologique », déplore le député écologiste Sergio Coronado.

De leur côté, les députés Front de gauche présenteront des amendements allant dans le même sens, à l’exception de la reconnaissance des enfants nés de mères porteuses, qu’ils rejettent. « Ce serait ouvrir une sorte de couloir marchand vers la marchandisation des corps qui se pratique en Europe de l’Est », estime Marie-George Buffet.

Les dix députés Front de gauche ne devraient pourtant pas tous être au diapason : Patrice Carvalho (Oise) est radicalement opposé au mariage et à l’adoption. Et en 2011, le communiste Alain Bocquet s’était abstenu lors du vote sur la proposition de loi socialiste ouvrant le mariage aux couples de même sexe.

Autre inconnue : le comportement des sénateurs socialistes, alors que la majorité au Palais du Luxembourg est très serrée. D’ores et déjà, le patron des socialistes François Rebsamen, ne cache pas sa grande prudence vis-à-vis de la PMA. « Les sénateurs socialistes ne sont pas plus réacs que les députés, dit-il. Mais ils estiment qu’il faut bien examiner ce sujet et prendre le temps. Beaucoup notent aussi que cela entraînerait une discrimination entre hommes et femmes. Je ne suis pas persuadé qu’il y aura dans le groupe le même succès qu’au bureau national du PS. »

Si le futur rapporteur du texte au Sénat, Jean-Pierre Michel, un des pères du PACS, déplore un texte gouvernemental « a minima » , Rebsamen indique au contraire qu’il suivra « la ligne du gouvernement. C’est le meilleur moyen d’obtenir une majorité qui va être difficile à obtenir».

Reste qu’à la fin, c’est bien l’Assemblée qui aura le dernier mot. Bruno Le Roux, très proche d’Hollande et de Ayrault, est-il prêt à aller au clash avec le gouvernement sur la procréation médicalement assistée, voire sur d’autres sujets ? C’est loin d’être certain. « Sa sortie sur la PMA, c’était surtout une stratégie de pilotage du groupe, afin que ses camarades s’emploient sur autre chose que le budget », confirme crûment un de ses proches.

« On lui a fait comprendre que ce n’était pas la volonté du gouvernement. Donc la PMA ça sera pour plus tard, croit même savoir ce député sous couvert d’anonymat. Il faudra juste trouver une porte de sortie, par exemple en fixant au moment du débat un calendrier précis pour l’introduction de la PMA. »

Malgré un délai supplémentaire, une foule d’auditions et un large débat interne à la majorité, le texte qui sera voté par le Parlement au printemps prochain pourrait donc ne pas être très éloigné du projet de loi dévoilé la semaine dernière par Jean-Marc Ayrault.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/201012/les-deputes-temporisent-sur-le-mariage-pour-tous

OGM: les experts réfutent l’étude de Séralini

Mediapart.fr

22 octobre 2012 | Par Michel de Pracontal

Conclusions infondées, résultats non significatifs, failles méthodologiques, interprétations non justifiées par les données… Les avis publiés coup sur coup par six académies nationales, par le HCB (Haut conseil des biotechnologies) et par l’Anses (Agence nationale de sécurité alimentaire) sont formels et confirment ce que Mediapart écrivait il y a un mois : l’étude du professeur Gilles-Éric Séralini sur la toxicité du maïs transgénique NK 603 de Monsanto n’apporte aucune preuve scientifique de l’existence d’un danger lié aux OGM.

Gilles-Eric Séralini
Gilles-Eric Séralini© DR

« Ce travail ne permet aucune conclusion fiable », lit-on dans le communiqué des académies d’agriculture, de médecine, de pharmacie, des sciences, des technologies et vétérinaires. « Il est rare, en France, qu’un non événement scientifique de cette nature suscite de telles passions jusqu’à mobiliser aussi rapidement les membres du Parlement », observent les académiciens.

Pour le Comité scientifique du HCB, « l’article de Seralini et al. (2012) ne présente pas de résultats concluants quant à une éventuelle toxicité du maïs NK 603, traité ou non avec du Roundup ». Le Comité estime que cet article « ne remet donc pas en cause les conclusions des évaluations précédentes de cet OGM ».

L’Anses estime, elle aussi, que l’étude de Séralini ne permet pas « de remettre en cause les évaluations précédentes du maïs OGM NK 603 et du Roundup ». Selon l’Agence, « la faiblesse centrale de l’étude réside dans le fait que les conclusions avancées par les auteurs sont insuffisamment soutenues par les données » de la publication ; ces données n’établissent pas « un lien de cause à effet entre la consommation du maïs OGM et/ou de pesticide et les pathologies constatées » ; et elles ne démontrent pas « les mécanismes d’action avancés par les auteurs ».

Les trois avis s’appuient à chaque fois sur une démonstration détaillée, qu’il serait trop long de reprendre intégralement. Mais il est possible de synthétiser en six points principaux les arguments des scientifiques et des experts.

1) Un dispositif expérimental inadapté

Habituellement, lorsqu’on mène une étude sur la toxicité d’un produit, on définit au départ les questions précises auxquelles on cherche à répondre et l’on met en place un dispositif adapté à ces objectifs. La démarche de Séralini et de ses collègues apparaît confuse et sans objectif clairement défini au départ, observent les scientifiques du HCB : « L’étude semble avoir été initialement conçue pour explorer des perturbations biologiques… sans cible précise, comme en témoigne la multiplicité des constantes mesurées : 31 paramètres sanguins et 16 paramètres urinaires analysés à 11 dates réparties du début à la fin de l’expérience, auxquels s’ajoutent 6 paramètres biologiques spécifiques de la fonction hépatique, mesurés une seule fois à la fin de l’expérience. »

Cette multiplicité de données est encore augmentée par le fait que l’étude a considéré trois types de régimes en parallèle : des régimes contenant du maïs OGM, avec trois dosages (11, 22 et 33 %) ; des régimes contenant le même maïs OGM, mais traité au Roundup ; et enfin des régimes comportant 33 % de maïs classique mais avec une eau de boisson contenant du Roundup à trois doses différentes.

Cela signifie en tout neuf groupes de rats, pour chaque sexe, que l’on compare à chaque fois au même groupe témoin, tous les groupes ayant un effectif de 10 rats. Or, il est très difficile, sinon impossible, de tirer la moindre conclusion statistiquement significative de ces comparaisons multiples entre des petits groupes. L’étude aurait eu une plus grande puissance statistique si elle avait porté uniquement sur les effets de l’OGM, ce qui aurait pu permettre de n’avoir que trois groupes à comparer au groupe témoin dans chaque sexe, avec des effectifs de 25 pour chaque groupe.

Présentation incomplète et sélective des résultats

Séralini a avancé qu’il n’y avait pas eu d’étude menée sur les « effets cocktails » résultant du cumul de plusieurs substances – ici l’OGM et le Roundup qui, en pratique, se retrouvent associés puisque le maïs OGM est cultivé avec cet herbicide. Ce point est porté à l’actif de Séralini par l’Anses. L’Agence note « l’originalité de cette étude qui aborde un sujet jusqu’ici peu étudié : celui des effets à long terme des OGM associés aux préparations phytopharmaceutiques ».

Dont acte. Mais dans ce cas, n’aurait-il pas été préférable, plutôt que de décliner à chaque fois trois dosages différents, de comparer un seul groupe nourri aux OGM sans Roundup à un groupe recevant de OGM + Roundup et à un groupe contrôle ? D’une manière ou d’une autre, le fait de comparer 10 groupes de 10 rats par sexe est un choix inexplicable si le propos était de dégager clairement un effet précis.

Rat Sprague Dawley
Rat Sprague Dawley© Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier

2) Une présentation incomplète et sélective des résultats

Du fait de la multiplicité des groupes testés et des variables mesurées, Séralini et ses collègues ont estimé n’avoir pas à présenter la totalité de leurs données : « Toutes les données ne peuvent pas être montrées dans un article et les plus pertinentes sont présentées ici », écrivent-ils dans leur article. Mais les auteurs ne donnent pas d’argument rigoureux pour justifier le choix des données qu’ils présentent. Ils s’exposent de ce fait à la critique d’avoir sélectionné, non pas les données les plus pertinentes, mais celles qui vont dans le sens de leurs conclusions.

L’article comporte d’une part des données de mortalité et d’apparition de tumeurs, qui sont présentées de manière purement descriptive, sans analyse statistique. D’autre part des données concernant des paramètres physiologiques, qui sont sélectionnées parmi l’immense masse de variables mesurées.

Pour ces dernières, les auteurs ont choisi de présenter – sans justification – les résultats de quatre paramètres biochimiques et de deux paramètres hormonaux qui, d’après eux, présentent la plus forte variation par rapport au témoin.

« Ce choix a été effectué a posteriori, écrivent les scientifiques du HCB. On peut évidemment s’attendre à ce qu’il y ait des différences parmi les 86415  (864 puissance 15) comparaisons effectuées par les auteurs pour les valeurs des 48 paramètres biochimiques au 15e mois de l’étude. La présentation de résultats sélectionnés peut alors être trompeuse pour un lecteur non spécialiste des comparaisons multiples, qui conclura à tort que les différences observées sont représentatives de différences entre groupes expérimentaux et groupes témoins. »

En d’autres termes, pour savoir si les différences présentées signifient quelque chose, il faudrait les rapporter à l’ensemble des données. Or, Séralini a refusé de fournir ses données complètes aussi bien au HCB qu’à l’Anses. On peut se demander ce qui motive un tel refus, si les données sont en accord avec les conclusions de son article.

3) Des groupes témoins trop petits pour prouver les effets avancés

Conséquence du choix du dispositif expérimental, les groupes témoins ont un effectif qui ne permet pas de produire des résultats statistiquement significatifs. Selon Séralini, les études industrielles qui ont permis d’autoriser les maïs OGM de Monsanto comportaient elles aussi des groupes témoins de 10 rats.

Mais, d’une part, cette affirmation est inexacte dans le cas des maïs NK603, MON810 et MON863, dont les dossiers portaient sur des lots de 20 rats (certains paramètres n’étant détaillés que pour 10 animaux, mais les données principales se rapportaient à 20 individus par groupe, deux fois plus que dans l’étude de Séralini). Et d’autre part, les études industrielles n’ont pas la même fonction qu’une étude de recherche comme celle de Séralini. Elles visent à détecter sur 90 jours une toxicité aiguë ou un éventuel signal d’alarme, signal qui motive alors une étude complémentaire.

Pas d’effet du régime sur la mortalité

Il faut ajouter que le nombre de rats dans les groupes contrôle dépend aussi de la durée de l’étude et de l’effet que l’on cherche à identifier. Dans le cas de l’étude Séralini, même si l’objectif n’était pas clairement défini au départ, un élément majeur apparu en cours d’expérience est la formation de tumeurs. Ces tumeurs ont été très médiatisées et l’étude n’aurait certainement pas eu le même impact sans les photos spectaculaires d’animaux gonflés de boursouflures grosses comme des balles de ping-pong.

Ces tumeurs ont aussi été présentées par Séralini et ses co-auteurs comme l’un des principaux effets constatés du traitement aux OGM et au Roundup. Or, la souche de rats choisie par les auteurs de l’étude, les Sprague Dawley, sont connus pour être sujets à des tumeurs spontanées lorsqu’ils atteignent deux ans.

Le comité scientifique du HCB s’est adressé directement à la société française Harlan, localisée à Gannat, dans l’Allier, laquelle a fourni à Séralini les rats sur lesquels a été effectuée l’expérience. Or, selon une étude réalisée par Harlan sur des rats Sprague Dawley du même élevage, on constate une fréquence de 60 % des tumeurs dans les glandes mammaires sur une période de deux ans.

Autrement dit, sur un groupe de 10 rats femelles, 6 pourraient avoir des tumeurs mammaires spontanément, et indépendamment de l’alimentation reçue par les animaux. Une autre étude sur les mêmes rats a donné une fréquence de tumeurs mammaires spontanées de 70 %.

Or, l’étude de Séralini ne prend pas en compte cet effet spontané. Les scientifiques du HCB notent qu’« il n’est fait mention d’aucun calcul préalable du nombre de sujets nécessaires pour mettre en évidence un effet jugé biologiquement significatif pour une étude à deux ans ».

Pour départager les tumeurs naturelles de celles qui sont dues à un éventuel effet de la nourriture, il faudrait des groupes beaucoup plus importants : selon les recommandations de l’OCDE, une étude de cancérogénicité, ou une étude combinée de toxicité chronique et de cancérogénicité sur 24 mois (cas de celle de Séralini) devrait comporter 50 rats par groupe.

4) Des données peu probantes sur la mortalité

Séralini et ses co-auteurs affirment que le régime aux OGM diminue l’espérance de vie des rats. Cependant, il faut avoir en tête que la durée de l’étude, deux ans, est très longue comparée à la durée de vie normale d’un rat Sprague Dawley. Par conséquent, pour évaluer l’impact éventuel du régime sur la durée de vie, il faudrait échantillonner statistiquement la durée de vie des rats contrôlés, qui ne consomment ni OGM ni Roundup. En effet, naturellement, les rats ne vivent pas tous aussi vieux, et le fait qu’on constate une différence peut, là aussi, être dû à la simple variabilité naturelle.

Le HCB a ré-analysé les données de mortalité et écrit : « L’examen des courbes de mortalité ne permet pas de conclure à une différence entre groupes de rats. Il faudrait mettre en œuvre une procédure statistique qui prenne en compte la variabilité des individus et donc les courbes de survie. On peut néanmoins tester si les animaux d’un groupe expérimental donné ont tendance à mourir plus tôt que ceux du groupe témoin. »

Couleurs (naturelles) d'épis de maïs
Couleurs (naturelles) d’épis de maïs© Asbestos

Le HCB a effectué ces tests et constate qu’il n’y a aucun effet statistiquement significatif des différents régimes sur la durée de vie des rats. Le faible effectif des groupes témoins réduit la puissance statistique, ce qui interdit « de conclure de façon formelle à la présence ou à l’absence d’un effet du régime sur la mortalité, en particulier chez les femelles ».

Pour tenter de compenser le manque de puissance statistique, le comité scientifique du HCB a introduit des données de mortalité sur la souche de rats utilisée dans l’expérience, fournie par la société Harlan. Mais cela n’a pas donné plus de résultat : on ne peut tirer aucune conclusion sur un quelconque effet des trois régimes testés sur la survie des rats.

Paramètres biochimiques incohérents

Le groupe d’experts de l’Anses a pu, lui, obtenir certaines données supplémentaires de Séralini concernant la mortalité des rats. En utilisant ces données et avec une approche légèrement différente de celle du HCB, les experts ont effectué une série de tests statistiques sur la mortalité et l’espérance de vie des différents groupes de rats. La conclusion est la même que celle du HCB : on n’observe aucune différence significative entre les groupes.

5) Les résultats des paramètres biochimiques sont incohérents

Comme on l’a vu plus haut, l’étude de Séralini a pris en considération 48 paramètres biochimiques. Le traitement statistique de ces données, ré-analysé par le HCB et par l’Anses, fait apparaître des incohérences et des difficultés d’interprétation. Deux exemples illustrent les problèmes résultant des faiblesses méthodologiques de l’étude :

• Chez les femelles de deux groupes (OGM à 22 % et OGM + Roundup à 22 %), on constate une augmentation de mortalité mais elle n’est confirmée par aucune pathologie sous-jacente. « Ce résultat interpelle et nécessiterait de disposer d’informations complémentaires sur la cause de la mort de chaque animal de ces lots pour l’interpréter », écrivent les experts de l’Anses.

• Chez les mâles, on observe une augmentation des pathologies hépatiques pour ceux qui reçoivent l’OGM à 22 % ; mais l’effet disparaît dans le groupe OGM 11 % et OGM 33 % ainsi que dans le groupe OGM + Roundup à 22 %. « Ce résultat ne semble pas cohérent », notent les experts.

Au total, on ne peut pas conclure : les résultats ne sont clairs ni statistiquement ni biologiquement. Il faut ajouter que la validation de l’analyse physiologique par les résultats des autopsies, en fin d’étude, pose aussi problème. Comme nous l’avons écrit précédemment, l’analyse histopathologique, autrement dit l’examen des tissus après autopsie des rats, aurait dû être validée par un vétérinaire pathologiste ayant participé directement à l’étude. En effet, c’est cette analyse qui permet de confirmer les conclusions des données de pathologie. Or, ainsi que l’ont fait observer les membres d’une association de vétérinaires pathologistes, l’ESTP (European Society of toxicologic pathology), l’étude ne comporte aucune mention du scientifique responsable de l’évaluation anatomo-pathologique dans l’étude.

Ce point a été soulevé dans une lettre de l’ESTP adressée au directeur de Food and Chemical Toxicology, la revue qui a publié l’article de Séralini (voir notre article précédent). Or, le vétérinaire pathologiste impliqué ne figure pas parmi les signataires de l’article. Il fait nécessairement partie de l’équipe qui a effectivement réalisé l’étude, dans le « laboratoire secret » de Séralini, dont Mediapart a révélé l’identité.

Vue d'ensemble des locaux de C.Ris Pharma
Vue d’ensemble des locaux de C.Ris Pharma© DR

Ce laboratoire, la société C.Ris Pharma, installée à Saint-Malo, a pris en charge toute la partie in vivo de l’expérience. Un point qui reste mystérieux est de savoir si C.Ris Pharma s’est aussi chargé de l’analyse histopathologique, ou si elle a été sous-traitée à un autre laboratoire privé (l’équipe de Séralini nous a laissé entendre que plus d’un laboratoire avait travaillé sur l’étude). Par conséquent, on ignore si le vétérinaire pathologiste était un salarié de C.Ris Pharma ou d’une autre société.

Mais ce qui est certain, c’est que ni C.Ris Pharma ni les éventuels autres partenaires de Séralini ne souhaitent apparaître. Ce qui soulève la question de savoir si le vétérinaire pathologiste inconnu a cautionné les résultats de l’étude.

En résumé, on ne dispose ni des données complètes de Séralini, ni de la validation de ces données par le pathologiste. Dans ces conditions, le HCB comme l’Anses jugent qu’on ne peut tirer aucune conclusion des données de pathologie de l’étude.

Des hypothèses non vérifiées

6) Des hypothèses explicatives non convaincantes

Malgré le manque de robustesse des résultats de l’étude, les experts ont examiné également les hypothèses avancées par Séralini et ses co-auteurs pour expliquer ces résultats. En ce qui concerne les femelles, Séralini explique la survenue de tumeurs par un effet de perturbation endocrinienne. Autrement dit, une action sur les hormones telles que l’œstradiol et la testostérone, qui serait associée à des tumeurs des glandes mammaires et de l’hypophyse.

Mais les données de l’article de Séralini sur les niveaux d’hormones dans la circulation ne permettent pas de conclure à un effet significatif des différents traitements ; de plus, aucun lien n’apparaît entre les observations faites sur la glande mammaire et celles sur l’hypophyse. « Il faut noter, ajoutent les experts, que les niveaux hormonaux chez les rates varient considérablement en fonction du cycle d’œstrus et du moment de prélèvement pendant la journée, rendant délicate l’interprétation des données sans disposer des détails expérimentaux précis sur les conditions de prélèvement. »

En ce qui concerne les mâles, les pathologies mises en avant par les auteurs de l’étude sont des insuffisances rénales et des atteintes hépatiques. Mais, selon les scientifiques du HCB, « les atteintes hépatiques ne sont décrites que morphologiquement » ; les variations des paramètres sanguins qui devraient les confirmer sont soit incohérentes biologiquement (par exemple deux paramètres qui devraient varier dans le même sens varient en sens opposés) ; soit ces variations ne sont tout simplement pas indiquées par les auteurs de l’étude. Et pour les pathologies du rein, les données sont incohérentes, de sorte que « l’hypothèse d’insuffisance rénale ou d’atteinte rénale n’est pas vérifiée ».

Les six points qui viennent d’être exposés ne fournissent qu’un résumé de l’argumentation des experts du HCB et de l’Anses. Les critiques émises dans l’avis des six académies nationales vont dans le même sens, mais ne s’appuient pas sur une argumentation aussi développée. Au total, les trois avis concluent que l’étude Séralini ne démontre rien et n’apporte aucun élément scientifique nouveau.

Alors, toute cette agitation aura-t-elle été vaine ? Peut-être pas. Parallèlement à son avis scientifique, le HCB a émis une recommandation, formulée par son Comité économique, éthique et social (CEES). Ce dernier souhaite « qu’une étude sur le long terme sur les conséquences sanitaires potentielles » du maïs NK603 soit réalisée. Cette étude sur le long terme devrait, selon le CEES, être entreprise dans les conditions suivantes : « 1) sous l’égide des pouvoirs publics, 2) selon les principes qui doivent gouverner l’expertise scientifique (indépendance, pluralisme, contradictoire, transparence) et 3) sur le fondement d’une méthodologie élaborée en commun par les scientifiques ».

Le CEES justifie cette recommandation par le souci de lever les doutes ressentis par le public à propos de l’innocuité des OGM. Précisons que selon le Comité éthique du HCB, Séralini et ses co-auteurs devraient participer à l’élaboration de cette nouvelle étude. Il est permis de se demander comment des scientifiques qui ont mis en pièces l’étude de Séralini s’entendraient avec ce dernier pour organiser une nouvelle étude. Et Séralini, qui a multiplié les attaques contre les experts, jouerait-il le jeu ?

Mais quoi qu’il en soit, si un tel projet aboutit, il comblera une lacune : bien que plusieurs études de long terme sur les effets des OGM aient été publiées, aucune jusqu’ici n’a été réalisée en France. L’Anses, pour sa part, souhaite également de nouvelles recherches sur les effets à long terme des OGM, menées dans un cadre public, national et européen.

L’avenir dira si de telles initiatives sont susceptibles de débloquer le débat français sur les OGM, enlisé depuis dix ans dans une opposition stérile entre partisans et adversaires des plantes génétiquement modifiées.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/221012/ogm-les-experts-refutent-letude-de-seralini

Il faut enseigner le logiciel libre en France

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO

| 18.10.2012 à 16h10 • Mis à jour le 22.10.2012 à 10h50

Par Patrice Bertrand, Roberto Di Cosmo et Stéfane Fermigier

"Nous croyons indispensable d'intégrer l'étude des logiciels libres dans la formation des futurs ingénieurs", estiment Patrice Bertrand, Roberto Di Cosmo et Stéfane Fermigier.

Presque tous les aspects de notre vie dépendent directement ou indirectement d’une multitude de logiciels, et une grande partie de ces logiciels sont aujourd’hui des logiciels libres.

Alors que, par une circulaire du premier ministre Jean-Marc Ayrault, le gouvernement vient d’affirmer l’importance du logiciel libre dans les systèmes d’information de l’Etat et affiche une politique volontariste pour en accompagner l’utilisation, nous croyons indispensable d’intégrer l’étude des logiciels libres dans la formation des futurs ingénieurs. Pour la grande valeur pédagogique des logiciels dont le code source est disponible, pour les valeurs éthiques de partage qui les mettent en adéquation avec les missions de l’enseignement public, mais, plus encore, parce que les logiciels libres forment désormais la base de l’informatique moderne.

L’INFORMATIQUE EN PLEINE ÉVOLUTION

Le centre de gravité de l’informatique s’est déplacé au cours des dix dernières années. On passe progressivement de l’ère des ordinateurs individuels à celle de l’après-PC : navigateurs Web et objets communicants – smartphones, tablettes – donnent accès aux ressources de millions de serveurs qui constituent le « cloud ».

Or l’immense majorité des systèmes d’exploitation, langages et outils de programmation utilisés depuis plus de dix ans pour développer les services des géants du Web mondial comme Google, Facebook ou Twitter, mais aussi des start-up, petites ou grandes, sont des logiciels libres. Il en va de même pour une grande partie des briques logicielles embarquées dans les objets qui nous entourent, des téléphones aux tablettes, des « box » des fournisseurs d’accès à Internet au système nerveux de nos automobiles.

Le logiciel libre est au coeur des technologies qui accompagnent cette nouvelle ère, et il a joué un rôle pionnier dans l’émergence des modes de collaboration qui s’imposent aujourd’hui comme des gisements de productivité et d’innovation pour l’ensemble de l’industrie et des services : l’innovation ouverte, qui implique le partage et la collaboration des entreprises avec des partenaires externes ; les wikis et les réseaux sociaux d’entreprise, qui décloisonnent l’entreprise traditionnelle ; le développement « agile », qui permet d’accélérer la mise sur le marché de produits mieux adaptés aux besoins.

Assurer en France une bonne connaissance des logiciels libres et une présence forte dans les projets libres les plus importants est un enjeu majeur pour maintenir la position française dans ce domaine stratégique. Si l’on veut que davantage de jeunes geeks français lancent leurs entreprises sur le Net, que la France tienne une place plus grande dans la (plus si) nouvelle économie et, plus largement, dans l’industrie informatique, il est indispensable que le système éducatif leur apprenne à manipuler cette nouvelle matière première de l’informatique que sont les logiciels libres ou open source.

LE BESOIN D’UNE FORMATION ADAPTÉE

L’écosystème du logiciel libre est le premier à avoir montré qu’il était possible de fédérer le travail de communautés de plusieurs dizaines à plusieurs milliers de développeurs répartis dans le monde entier, sans autre moyen de communication que l’Internet et des outils de collaboration nouveaux, pour réaliser des logiciels de qualité industrielle, dont beaucoup sont devenus des standards.

C’est en enseignant les programmes et les technologies du logiciel libre, mais aussi en associant les étudiants à son développement selon les modes d’organisation et de collaboration qui lui sont propres que l’on formera les jeunes ingénieurs à ces méthodes collaboratives, à ces approches ouvertes. Au-delà même de la sphère informatique, ces savoirs seront la clé de la compétitivité de nos entreprises au XXIe siècle.

Enseigner le logiciel libre nécessite un effort spécifique : il ne suffit pas d’utiliser des logiciels libres à la place de logiciels propriétaires, il faut expliquer les mécanismes employés pour permettre à des centaines de programmeurs éparpillés sur la planète de coopérer de façon cohérente sur des logiciels de plusieurs millions de lignes de code ; on doit apprendre les notions juridiques, organisationnelles et économiques qui sont à la base de l’écosystème du logiciel libre. Il convient aussi de mettre en contact les étudiants avec les communautés de développeurs.

Pour cela, il faut un effort pédagogique important, qui doit être soutenu par des mesures incitatives et non plus laissé simplement à la bonne volonté de quelques précurseurs. On doit aussi encourager la recherche qui se développe autour des logiciels libres et fournit des outils nouveaux pour accompagner leur essor.

UN GISEMENT D’EMPLOIS FUTURS

Le logiciel libre porte des valeurs humanistes fortes, en considérant que le logiciel doit faire partie du patrimoine de connaissances de l’humanité, un bien commun qu’il convient de cultiver en commun.

Mais le logiciel libre est aussi au coeur d’une activité industrielle importante, encore souvent méconnue. Selon les études du cabinet Pierre Audoin Consultants, cette économie représente un chiffre d’affaires de 2,5 milliards d’euros en France, soit environ 30 000 emplois locaux. Le dynamisme de ce secteur, 30 % de croissance par an, signifie aussi un important gisement d’emplois futurs qui ont du mal à être pourvus par le système éducatif actuel, pour qui les développements logiciels sont encore perçus comme une voie inférieure.

Voilà une raison supplémentaire pour enseigner davantage le logiciel libre aux futurs jeunes diplômés : ils s’assurent des débouchés dans un secteur de pointe au dynamisme exceptionnel. Et il ne s’agit pas seulement des quelques centaines de sociétés spécialisées dans le logiciel libre en France puisque, selon une étude menée auprès de plus de 500 entreprises dans onze pays, plus de la moitié d’entre elles ont intégré le logiciel libre et open source à leur stratégie en matière de système d’information.

Ces entreprises ont besoin de compétences : il est important qu’elles les trouvent en France.

Le supplément « Science & techno » publie chaque semaine une tribune libre ouverte au monde de la recherche. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr

Patrice Bertrand, Roberto Di Cosmo et Stéfane Fermigier

Les auteurs de la tribune

 

Patrice Bertrand, président du Conseil national du logiciel libre (CNLL), président de l’Open World Forum 2012, fondateur et directeur général de Smile.

Roberto Di Cosmo, professeur d’informatique à l’université Paris-Diderot, directeur de l’Initiative pour la recherche et l’innovation sur le logiciel libre (Irill).

Stéfane Fermigier, président du Groupe thématique logiciel libre du pôle de compétitivité Systematic Paris-Region, fondateur de Nuxeo et de Abilian.


OGM : Les autorités scientifiques françaises critiquent les travaux de M. Séralini

LE MONDE |

22.10.2012 à 14h10 • Mis à jour le 22.10.2012 à 17h21

Par Stéphane Foucard

Photo du film "Tous cobayes ?" de Jean-Paul Jaud.

L’étude de Gilles-Eric Séralini (université de Caen, Criigen) se trouve, à nouveau, sous le feu roulant des critiques. A la suite de ses homologues européenne, allemande, danoise et néerlandaise, l’agence de sécurité sanitaire française (Anses) a rendu publique, lundi 22 octobre, son opinion scientifique sur les résultats du biologiste français. Et ce, quelques heures à peine après que le Haut Conseil des biotechnologies (HCB) en a fait de même.

 

Les deux instances avaient été saisies par le gouvernement après la publication de l’étude, le 19 septembre dans la revue Food and Chemical Toxicology, qui concluait à l’apparition de tumeurs mammaires et de troubles hépatiques et rénaux chez les rats exposés au maïs transgénique NK603 et/ou à son herbicide associé, le RoundUp.

Comme les avis précédents, ceux de l’Anses et du HCB sont sévères. En particulier, celui du Comité scientifique du HCB est particulièrement cinglant. Il pointe « un dispositif expérimental inadapté », avec un « nombre de rats par groupe insuffisant (…) pour pouvoir conclure à des effets statistiquement significatifs ». Le HCB poursuit en notant une « présentation des résultats parcellaire et imprécise », dont sont tirées « des conclusions non justifiées, utilisées pour échafauder des hypothèses physiopathologiques qui ne peuvent être fondées ». Le HCB évoque en outre « des lacunes rédhibitoires de raisonnement sur l’hormono-sensibilité des tumeurs » et juge l’ensemble des résultats non concluants.

 

TENTATIVE « AMBITIEUSE »

L’Anses est allée plus loin. « Nous avons obtenu de Gilles-Eric Séralini et son équipe qu’ils nous fournissent des données supplémentaires sur les vitesses d’apparition des pathologies et sur la mortalité des individus« , explique Dominique Gombert, directeur de l’évaluation des risques de l’Anses. « Après avoir soumis ces données à des tests statistiques, il apparaît que les différences relevées entre les groupes traités et le groupe témoin ne sont plus significatives. »

Cependant, l’agence ne se limite pas à une critique de l’étude du chercheur français. Les experts réunis par l’agence française ont entrepris une revue de la littérature scientifique, pour la situer par rapport aux travaux déjà publiés sur le maïs NK603 et l’herbicide RoundUp. Conclusion : la tentative de M. Séralini est « ambitieuse », « conduite en mobilisant de larges moyens » et elle se distingue par « l’originalité des questions qu’elle soulève ».

S’agissant du NK603, l’Anses n’a en effet déniché que deux études de longue durée comparables à celle de M. Séralini – portant cependant sur un soja tolérant au RoundUp, et non un maïs. Ces deux études ne montrent pas de différences notables entre les groupes testés et les témoins – hormis, pour l’une d’elles, un effet possible sur le vieillissement des cellules hépatiques. Quant à des travaux étudiant sur de longues durées la toxicité du RoundUp – c’est-à-dire du produit fini commercialisé et non seulement de la molécule active, le glyphosate –, l’Anses n’en a pas trouvé.


Les enfants roms : ne pas rompre le fil de l’école

LIBE

Les expulsions de camps « roms » se multiplient à la demande des propriétaires, des voisins ou des communes, pour obéir à une décision de justice ou administrative. Le souci de l’ordre public est souvent invoqué. Même si des précautions sont prises la violence est extrême. On ne peut qu’être révulsé de voir ces misérables cahutes de bois ou des roulottes souvent incapables de rouler être détruites, souvent broyées à coups de pelleteuses. Ces gens démunis sont privés du peu qu’ils avaient quand ce ne sont pas des documents essentiels pour eux comme le livret de famille ou le carnet de santé qui disparaissent. Dans un débat organisé par Libération au Palais de Chaillot, Aline Archambault, sénatrice de la Seine Saint-Denis mobilisée sur la question rom, avançait ce samedi qu’en moyenne chaque rom vit 9 expulsions par an ! Aujourd’hui, les concernant, on peut y parler de nomadisme contraint plus que souhaité.

On en oublierait que ce sont pas seulement des adultes dans  la force de l’âge qui sont visés, mais des familles. Ce sont donc des enfants et des personnes âgées qui vivent traumatismes sur traumatismes. Certes on s’habitue à tout, mais il y a des limites. Je ne suis par certain – doux euphémisme – que ces conditions de vie hautement précaires et régulièrement bouleversées soient les meilleures pour l’entrée dans la vie !

Certaines expulsions sont publiquement justifiées par des conditions de vie dangereuses pour les enfants : proximité de voies ferrées ou autoroutières. Mais renvoyer ces enfants sur les routes à la recherche d’un nouveau point de chute généralement encore plus préoccupant n‘est-ce pas de la part des pouvoirs publics une mise en situation de danger de nature un jour à engager une responsabilité civile sinon pénale ? Il est rare qu’on imagine protéger les enfants en les confiant à  l’aide sociale à l‘enfance locale come on le fait régulièrement pour des familles qui perdent leur logement !!! Je ne dis pas qu’on devrait le faire, mais il est ici évident que pour les pouvoirs publics les conditions de vie matérielles sont secondaires. En d’autres termes on n’est pas à une contradiction près.

Sans faire de procès à quiconque – se serait tellement facile de pointer les méchants pour se dégager de toute responsabilité ! – constatons que nous sommes dans l’hypocrisie absolue. Dans la communauté rom, dont on nous dit qu’elle compterait 500 000 personnes – il y a ces familles venues de l’est de l’Europe – Roumanie et Bulgarie notamment – qui vivent dans des conditions très difficiles, généralement dans l’impossibilité de trouver du travail sur la liste des emplois ouverts, dans le délai légal de 3 mois. La France comme d’autres pays européens n’a qu’un souci : qu’elles rejoignent leur terre d’origine sachant, en tous cas pour la Roumanie, là encore euphémisme, qu’elles n’y sont pas les bienvenues.

Il ne faut pas se cacher que la communauté rom suscite de longue date, ici comme ailleurs, le rejet pour ne pas parler de racisme. Elle devrait d’ailleurs s’interroger sur ses propres responsabilités. Elle est assimilée à la délinquance de certains de ses membres. Une minorité certes, mais singulièrement préoccupante. Je peux en témoigner comme juge des enfants en Seine Saint-Denis. Ce n’est pas insulter la communauté que d’avancer que les cambriolages dont nous avons à connaître– je ne parle pas de casses de banques ou de bijouterie – sont quasiment le fait de jeunes roms – garçons ou filles. D’ailleurs, je demande systématiquement à ceux de ces jeunes que je reçois sur déferement au sortir de la garde à vue s’ils se revendiquent comme roms et généralement ils acquiescent. Je n’apprendrai rien en avançant aussi que ces jeunes sont les petites mains d’une industrie du cambriolage ou du dépouillage de touristes comme il y a un busines de la drogue animé par d’autres mafiosos; il y a des roms mafieux comme il y a des mafieux corses, marseillais ou parisiens.

Force est ici d’observer que la justice – procureur, juge des enfants et éducateurs – n’en peuvent mais devant cette délinquance. Les démarches éducatives glissent comme de l’eau sur les plumes d’un canard et même la proposition d’aide – par exemple apprendre à lire et écrire pour ensuite passer le permis de conduire – n’éveille aucun écho chez des jeunes qui sont pris dans une obligation de loyauté, parfois gagée par la violence. On est parfois pas loin de la traite humaine. Il faudrait pouvoir remonter plus souvent que cela n’est fait ces filières mafieuses.

Reste qu’on ne doit pas assimiler tous les enfants roms aux enfants voleurs, pas plus qu’on ne doit tenir toute la communauté rom pour une population délinquante. Il faut le dire haut et fort.

Il y a maintenant une trentaine d’années on formait l’espoir que la communauté fasse sa propre police en se désolidarisant de ceux qui lui donne cette image négative. On est loin du compte.

Aujourd’hui on s’attache de plus en plus à jouer la carte de la scolarisation des enfants qui n’est pas aisée notamment pour les filles. Les résistances peuvent être fortes de la part de parents qui craignent l’influence négative sur leurs enfants des autres enfants au regard des valeurs de la communauté. Ainsi il y a peu j’ai vu des parents sédentarisés accepter la scolarisation de leurs enfants, mais les retirer de l’école à 12 ans pour éviter cette corruption.

A y regarder de près on devrait retrouver ici les mêmes résistances que celles rencontrées avec notre paysannerie français en 1881 quand la scolarité fut rendue obligatoire.

Il faudrait ajouter que d’autres résistances existent du coté des communes sinon des écoles pour accueillir les enfants roms à l’école de la République ;

En tous ces, et les exemples ne manquent pas, rapportés par les associations engagées auprès des populations des camps roms d’enfants suivis de près par la Protection maternelle et infantile, puis scolarisés malgré ces résistances

Alors je comprends la rage que certains peuvent ressentir en voyant réduits à néant de quelques coups de pelleteuses des mois et des années d’efforts d’intégration ou d’insertion, peu importe le mot, Tout simplement, on bafoue le droit fondamental de tout enfant d’être scolarisé pour avoir une chance d’échapper à des conditions de vie précaires et de pouvoir avoir prise sur son destin et décider de son sort. A défaut l’avenir est inscrit dans le passé pour les garçons comme pour les filles et … pour leurs enfants à venir.

Aucune fermeture de camp ne devrait s’opérer sans que l’on ait fait l’inventaire préalable des situations des familles présentes, spécialement de la scolarisation des enfants. Non seulement il faut offrir à ces familles un lieu aménagé où se poser dignement – et le moins qu’on puisse dire est que l’on est loin du compte -, mais aussi avoir le souci de ce continuum scolaire comme pour n’importe quel autre enfant.

On est typiquement sur une problématique qui ne peut pas se résoudre d’un coup de baguette magique. Il faudra du temps et des étapes intermédiaires pour atteindre un équilibre relativement satisfaisant, qui ne nous mette pas dans des contradictions majeures comme c’est le cas aujourd’hui.

Des pistes intéressantes émergent aujourd’hui ; Ainsi des communes proposent à des familles un relogement dans des logement intermédiaires et corrects – des bungalows – pour aller dans les deux ans vers un logement classique dont le coût sera supporté par la famille comme n’importe quelle autre famille si les parents peuvent accéder à l’emploi. Une goutte d’eau certes, mais qui démontre que pour une grande partie de la communauté qui cherche à se sédentariser rien n’est impossible.

En tout état de cause la scolarisation doit être un objectif majeur et tout doit être fait pour ne pas le remettre en cause. Elle associe les enfants et les adultes à un projet de vie ; elle est porteuse d’avenir et d’espoir. Il faut le rappeler avec vigueur. Ne cassons pas les quelques fils qui relient la communauté à l’ensemble du peuple de France.


Carmen, version ZEP – Une cantatrice en classe

20 octobre 2012, par Frédéric Potet

LIBE

Une cantatrice, une vraie, sans costume de scène mais avec une voix de velours, est venue chanter la semaine dernière devant les 5e D du collège Victor-Hugo de Bourges (Cher). Lucie Mouscadet jouera le rôle-titre de Carmen dans la version (très libre) de l’opéra de Bizet que vont monter et chanter les élèves de ce quartier classé en Réseau réussite scolaire (ex-ZEP), dans le cadre du projet pédagogique dont nous vous parlions ici-même et que nous suivrons tout au long de l’année. Lucie Mouscadet a un contact plutôt facile avec les enfants, ce qui n’est pas inutile devant une classe aussi « dynamique », pour reprendre l’expression utilisée par les deux principaux enseignants qui portent le projet, Sébastien Montanari (prof de français) et Isabelle Heitz (prof de musique).

La chanteuse lyrique Lucie Mouscadet, le jour de sa première intervention au collège Victor-Hugo de Bourges. Photo : Karim El Hadj/LeMonde

Il est 9 h ce matin-là et c’est déjà la deuxième heure de cours de la journée à parler d’opéra. La première était consacrée à l’étude du livret. Deux autres heures, dédiées au chant, suivront en salle de musique. Toute une matinée, bref, à plancher sur Carmen ! Un vrai test à ce stade du projet. Pas le droit à l’erreur…

Lucie Mouscadet sait cela parfaitement, et mieux encore la manière de captiver un auditoire. Après avoir raconté comment, née de parents non-musiciens, elle est venue au chant lyrique – activité dont elle a fait son gagne-pain alors que le métier de prof d’histoire lui tendait les bras – la cantatrice entonne le plus célèbre des airs d’opéra : L’amour est enfant de Bohème. Passé l’étonnement de voir une si normale personne chanter avec autant de puissance, le public d’enfants (12-13 ans) se divise bientôt en trois catégories.

D’un côté, ceux qui, bouche ouverte et yeux écarquillés, sont captés par le chant, pareils à des biches saisies par les phares d’une voiture.

De l’autre, ceux qui fredonnent en même temps que la chanteuse, preuve qu’ils ont suivi attentivement les précédents cours.

Ici et là enfin, ceux que la chose n’intéresse définitivement pas et qui regardent avec ostentation le bout de leurs chaussures et les joints du carrelage.

Le chant se termine. Applaudissement nourris. Petit topo de la chanteuse sur le caractère trempé de Carmen, « femme forte et libre ». Intervention du prof de français pour expliquer que le rythme de la habanera, utilisé par Bizet, se retrouve aussi chez des interprètes plus modernes comme… Elvis Presley (pas sûr que les enfants savent de qui il s’agit). Et deuxième air de Carmen, interprété dans un cliquetis de bouteilles vides en guise de castagnettes.

Tout ceci relève évidemment de l’impalpable, mais on sent, à cet instant, que quelque chose « se passe » dans les rangées. Impression renforcée quelques minutes plus tard pendant l’interprétation du 3e air, tiré des Noces de Figaro. Des nez jusque-là dirigés vers le bas se relèvent timidement. Les derniers micro-bavardages s’évanouissent. La mayonnaise prend, a-t-on le temps de se dire avant que la sonnerie synonyme de récréation ne vienne ramener tout le monde sur terre.

Séance d’échauffement au chant. Photo : Karim El Hadj/LeMonde

Parmi les différents objectifs fixés par l’équipe enseignante dans ce projet figure la lutte contre l’absentéisme. Sébastien Montanari ne cache pas sa satisfaction : un élève ayant raté de nombreuses heures de cours depuis le début d’année est de retour en classe ce matin-là. Y voir un effet direct du projet Carmen serait présomptueux, à tout le moins hâtif. Il n’empêche : renouer avec le collège dans un cadre moins scolaire et plus décontracté est idéal pour cet enfant. L’enseignant croit beaucoup à ces « projets structurants » dont les bénéfices se mesurent sur le long terme.

Fin de la récréation. Et début du cours de musique : deux heures, donc, à s’échauffer la voix à base de petits jeux puis à répéter l’Air des gamins en compagnie de la chanteuse professionnelle. Là aussi, s’installe peu à peu le sentiment que le projet a le potentiel pour prendre toute sa dimension. Qu’une stimulation collective va s’installer dans les rangs et que la petite troupe enfantine va bientôt marcher « la tête haute », « les épaules en arrière et la poitrine en dehors », pour paraphraser Bizet.

La classe de 5e D du collège Victor-Hugo ira assister en décembre à une représentation de Carmen à l’opéra Bastille. Photo : Karim El Hadj/LeMonde

L’affaire n’est pas gagnée toutefois. Toujours cette même difficulté à se concentrer au-delà de 45 minutes. La menace d’être transféré « en cours de maths » n’y fait rien : le pépiement des pipelettes tourne à la musique de fond. On se coiffe également les cheveux, on tripote montres et bracelets. L’intrusion d’une petite araignée, du côté des filles, n’arrange rien. Côté garçons, un coup de coude involontaire envoie un élève à l’infirmerie.

Le cours se termine dans le vacarme des tables qu’on remet en place, tâche que certains élèves exécutent en… continuant de chanter. Les enseignants sont rincés, surtout la prof de musique, Isabelle Heitz, qu’une laryngite aiguë aurait dû laisser au lit. Lucie Mouscadet, elle, a repéré les éléments forts du groupe, et ceux « qui ne chantent pas », du moins pas encore. Le moral est globalement au beau fixe : « Il vaut mieux avoir une classe comme cela qu’une classe trop parfaite au départ, en conclut Sébastien Montanari. Si on arrive à la changer, cela n’en sera que plus fort. »

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