France: Appel pour le respect de l’engagement n°30 de François Hollande, Président de la République [1]

Huit organisations dont Human Rights Watch ont émis plusieurs recommandations visant à réformer le système des contrôles d’identité

octobre 5, 2012

(Paris) Le gouvernement doit respecter la proposition n°30 de François Hollande de « lutter contre le délit de faciès » dans les contrôles d’identité, grâce à « une procédure respectueuse des citoyens », ont dit huit organisations nationales et internationales (GISTI, Graines de France, Human Rights Watch, la Ligue des Droits de l’Homme, la Maison pour un Développement Solidaire, Open Society Justice Initiative, le Syndicat des Avocats de France et le Syndicat de la Magistrature) dans un document [2] rendu public aujourd’hui et transmis au Président de la République, au gouvernement, aux parlementaires et au Défenseur des Droits. Le document en question présente les mesures clefs indispensables pour prévenir et répondre aux dérives liées aux contrôles d’identité.

Les déclarations regrettables du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur ces derniers jours ne doivent pas éclipser la réalité vécue par tous ceux qui subissent des contrôles d’identité arbitraires et abusifs. Une réforme en matière de contrôles d’identité est urgente, nécessaire et réaliste, voire même de nature à améliorer l’efficacité des contrôles de police, affirment les huit organisations.

Fondée sur la situation française, ainsi que sur les expériences réalisées dans d’autres pays, la note préconise un ensemble de mesures afin de lutter contre les dérives de contrôles tout en améliorant la sécurité :

Réformer l’article 78-2 du Code de procédure pénale : la lutte contre ces dérives passe nécessairement par la limitation du champ des contrôles d’identité aux stricts impératifs de sécurité publique, à savoir la prévention et la lutte contre la délinquance. Un contrôle d’identité, quelle que soit l’autorité requérante, ne pourra être effectué qu’en présence d’un soupçon raisonnable, en respectant les motifs des arrêts de la Cour Européenne des Droits de l’Homme Gillan et Quinton c/ Royaume-Uni et Berktay c/Turquie.

Encadrer juridiquement la pratique des palpations de sécurité : il est nécessaire de limiter de manière explicite par voie législative les pouvoirs conférés aux forces de l’ordre pour procéder à des contrôles physiques tels que des palpations, sources d’atteintes à la vie privée et d’humiliations.

Remettre un récépissé : une garantie pour la personne contrôlée et pour le policier. La loi doit prévoir que, lors de chaque contrôle d’identité, les agents remplissent un formulaire, dont un volet est remis à la personne contrôlée, et un volet est conservé par le service de police. Ce document, conçu pour éviter tout fichage, rendra plus transparente la façon dont les contrôles sont effectués et permettra un suivi et une évaluation de la mise en œuvre de ce pouvoir. Il s’agit, pour les huit organisations, d’une étape nécessaire pour créer des réponses adaptées.

Cette mesure devra faire l’objet d’une mise en place progressive dans le cadre d’une expérimentation dans quelques sites pilotes conformément à l’art. 37-1 de la Constitution et être accompagnée d’une évaluation incluant des experts indépendants, avant sa généralisation progressive à tout le territoire. Cette approche permettrait de perfectionner le dispositif et d’obtenir une meilleure compréhension de son intérêt par les policiers.

Organiser un dialogue entre police et population sur la pratique des contrôles d’identité : pour assurer la réussite d’une réforme des contrôles d’identité, il est indispensable d’organiser des rencontres régulières entre citoyens/habitants, policiers/gendarmes et élus pour discuter des questions locales de sécurité et notamment des pratiques qui mettent en contact les forces de l’ordre et la population. Ces discussions devront être alimentées par des données quantitatives et qualitatives permettant de mieux cerner les pratiques policières, telles que les données issues des formulaires de contrôle.

Renforcer la formation des policiers : pour réussir, un fort engagement politique ainsi qu’un ensemble de mesures sont nécessaires. La formation initiale et continue des fonctionnaires de police doit être largement renforcée et permettre la mise en pratique des règles déontologiques dans l’accomplissement des tâches quotidiennes.

Modifier les critères d’évaluation et de promotion des policiers : ces critères devront prendre en compte le respect de la déontologie et la capacité à créer du lien social, et ne plus être principalement fondés sur des objectifs chiffrés. Il faut également limiter l’actuelle rotation trop rapide des personnels en encourageant des policiers expérimentés à rester dans des quartiers populaires, grâce à des conditions humaines et matérielles incitatives.

Pour les huit organisations, la mise en place effective de ces réformes nécessite la compréhension, l’engagement et l’action volontariste de la police et de la gendarmerie. Il est essentiel que l’encadrement et la hiérarchie de ces institutions jouent pleinement leur rôle en veillant à ce que les prérogatives policières soient utilisées de manière juste et efficace et que les contrôles ciblent bien le comportement plutôt que l’apparence physique.

L’impulsion doit venir du plus haut niveau politique. Il est impératif que les divers acteurs concernés – associations, experts, élus locaux, magistrats et avocats, ainsi que le ministère de la Justice – soient consultés et impliqués.

Les huit organisations appellent le gouvernement à mettre en place ces réformes … maintenant.


URL source: http://www.hrw.org/fr/news/2012/10/05/france-appel-pour-le-respect-de-l-engagement-n-30-de-fran-ois-hollande-pr-sident-de-

Liens:
[1] http://www.hrw.org/fr/news/2012/10/05/france-appel-pour-le-respect-de-l-engagement-n-30-de-fran-ois-hollande-pr-sident-de-
[2] http://www.hrw.org/node/110604

© Copyright 2012, Human Rights Watch
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La France des alcôves, une nouvelle défaite de la presse

Mediapart.fr

11 octobre 2012 | Par François Bonnet

La presse est en crise. Une crise historique qui voit les lecteurs fuir, les ventes s’effondrer, les kiosques fermer, les recettes publicitaires s’évanouir, les modèles économiques se désintégrer, et les rédactions saccagées. La presse est en crise et, il faut parfois le dire, elle le mérite. Il est d’usage, chaque année de battre sa coulpe à la lecture du sondage de La Croix sur la crédibilité des journalistes : exercice débilitant puisque, avec la régularité du métronome, la cote de confiance dégringole un peu plus d’année en année.

Il est assez aisé de comprendre pourquoi. Un détour par les kiosques cette semaine laissera halluciné le « lecteur moyen » sur ce que la presse magazine hebdomadaire peut raconter de notre pays et comment elle entend informer les citoyens que nous sommes :

L’Express : Hollande, « ces femmes qui lui gâchent la vie »

Le Point : « DSK parle. Exclusif : ses incroyables confessions »

VSD : « Rachida Dati : l’étrange déballage »

Le Nouvel Observateur : Sarkozy : « Ce qu’il balance »

Gala : « Rachida Dati : pourquoi elle veut un père pour sa fille »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On se dit : mauvaise semaine, suite de hasards pour une consternation générale. Et on va rechercher les couvertures des numéros précédents… pour retrouver peu ou prou les mêmes titres :

VSD : « Valérie Trierweiler, la mal-aimée »

Closer : « Valérie Trierweiler, pourquoi tout le monde la déteste »

 

 

 

 

 

 

 

Se tourne-t-on vers l’actualité politique de ce mercredi soir et de ce jeudi : et il s’agit cette fois d’un livre de journalistes sur Valérie Trierweiler, toujours elle, sa plainte pour diffamation et atteinte à la vie privée contre cet ouvrage qui révélerait, entre autres, ses liaisons passées et sa relation avec l’UMP Patrick Devedjian. Ouvre-t-on la page portrait de Libération de ce jeudi, et voilà, en écho à la couverture du Point, le récit d’une rencontre avec Anne Hommel, spécialiste en lobbying et communication d’Euro RSCG, longtemps communicante en chef de DSK : « Dominique n’a jamais “sauté’’ sur moi et je ne l’ai jamais vu “sauter” sur quelqu’un. »

L’abêtissement des masses (puisque nous sommes bien des « masses » pour les marketeurs de la plupart de ces titres) est donc au sommaire et en une des grands titres de ce qu’il est convenu d’appeler la presse d’information générale. Que cette presse ambitionnant un journalisme de qualité s’égare dans le people et les secrets d’alcôve n’est pas nouveau. Mais l’égarement tend désormais à devenir un principe. La peopolisation des acteurs de notre débat public et de ses grands enjeux, une politique rédactionnelle.

Depuis des années, la frontière s’est effacée entre ce qui a toujours distingué une presse people d’une presse d’information. Chacune avait autrefois sa fonction, ses objectifs, ses publics, ses codes de lecture, ses modes de fabrication. Ce n’est plus le cas et cette privatisation à marche forcée du débat public conduite par les titres autrefois les plus prestigieux est un symptôme supplémentaire d’un affaissement professionnel d’abord, d’un délitement citoyen ensuite.

Affaissement professionnel

Affaissement professionnel, car la première victime de ce nivellement par les alcôves, de cette obsession à dévoiler les petites et grandes coucheries des princes et princesses censés nous gouverner, est la diversité de l’information, sa richesse, son pluralisme, ses différences d’intensité et de portée. Ce n’est pas à proprement parler le travail des journalistes qui se trouve ici en cause mais le conformisme confondant des directeurs et éditeurs de journaux.

Tout à leur obsession de rattraper un lectorat fuyant, ils se replient sur ce qu’ils croient être les sujets qui marchent, répétant là où ils devraient surprendre, copiant quand ils devraient découvrir, resserrant le champ d’information des citoyens quand ils ne devraient avoir de cesse de l’élargir. Assiégés par les difficultés économiques, les voici adeptes d’un journalisme étriqué et redondant, nombriliste, où la bien-pensance le dispute à la démagogie.

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C’est une veine inépuisable… Nos amis d’Arrêt sur images (ASI) comptabilisent avec méthode le nombre de couvertures d’hebdomadaires consacrées aux francs-maçons. Le Point mène la course en y ayant consacré sept unes depuis 2007 ! Ci-dessous, les différents hebdos. À lire ici : le travail d’ASI

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Ainsi de semaine en semaine avons-nous droit à des hebdomadaires qui s’imitent et multiplient les marronniers : il y avait « le palmarès des hôpitaux », « le palmarès des lycées », « les prix de l’immobilier », « le spécial vins », « le guide high tech », le « Votre argent », le « Guide des placements », « les Francs maçons », « Dieu »… Voilà maintenant François, Valérie, Ségolène, Dominique, Rachida, Nicolas, Carla. Tous acteurs d’un détestable feuilleton à huis clos qui s’appelle « France » et qui fonctionne comme une machine à décerveler.

Car l’agenda informatif de ces titres fixe pour partie les termes du débat public. Mais veut-on et peut-on seulement débattre de tels sommaires ou de telles couvertures ? Les éditeurs de magazines y croient encore alors que, peu à peu, les voilà repoussés aux marges ou simplement ignorés par un lectorat plus jeune qui a pleinement intégré la révolution numérique pour s’informer ailleurs. Progressivement deux mondes divergent dont les débats, les centres d’intérêts et les acteurs sont radicalement différents : celui d’une presse papier tout à l’obsession de recycler de vieilles recettes (les fameuses unes sur l’immobilier !), celui d’un monde numérique où réseaux sociaux et sites indépendants permettent, par la multiplicité des sources et des intervenants, de construire une foule d’agendas alternatifs.

On n’ose, dans un tel contexte, rappeler cette simple phrase de Camus dans Combat, le 31 août 1944 : « Notre désir était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. » Il est affligeant de noter que, presque soixante-dix ans plus tard, un tel propos est redevenu d’une totale actualité. Car l’enjeu des contenus journalistiques, de l’offre rédactionnelle proposée aux lecteurs, n’est pas sans lien avec la question de qui possède et qui dirige les journaux aujourd’hui.

Tous mauvais ?

Après le syndicat du livre qui fut pendant des décennies accusé de tuer les journaux (en oubliant que Hersant fut un de ses alliés réguliers dans les années 1980…), patrons de presse et éditeurs ont aujourd’hui une nouvelle explication : Internet et la révolution numérique les mettraient à genoux. Incapables de renouveler leur modèle économique, sauf à se livrer pieds et poings liés aux publicitaires en mettant gratuitement sur le web tout leur contenu, incapables d’investir dans une offre éditoriale innovante, les voici aujourd’hui à quémander encore une fois les aides publiques de l’État pour boucler leur bilan.

Entre-temps, nous sommes revenus presque un siècle en arrière, dans ses années 1930 où dominait ce que Hubert Beuve-Méry appelait la « presse d’industrie », ces journaux aux mains des banques et du Comité des forges, où la vénalité le disputait aux manipulations. Ces vingt dernières années auront vu les médias mis au pas, rachetés par des industriels et des banquiers. Lagardère (JDD, Paris-Match et Le Parisien, dont il est actionnaire à 30 %), Pinault (Le Point), Dassault (Le Figaro), Arnault (Les Échos), Pigasse (Les Inrocks, Le Monde), Niel (Le Monde), Rothschild (Libération), Bouygues/TF1 (Métro).

Dans un livre qui vient de sortir aux éditions La Fabrique, et au titre évocateur (Les Patrons de la presse nationale – Tous mauvais), le journaliste Jean Stern revisite ces vingt ans qui ont détruit l’indépendance des rédactions et ont abouti à cette situation : la presse française est la plus subventionnée d’Europe, elle est la moins lue et sans doute la plus médiocre, si on veut la comparer à nos voisins immédiats, Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Espagne.

« En réalité, écrit Jean Stern, ce sont les patrons qui sont les véritables responsables de cette défaite. Ils en tirent un double profit. Idéologique d’abord. Maintenue tout juste hors d’eau, la presse enquête peu, analyse peu et sert en copié-collé les mêmes idées. Faute de moyens, les enquêtes économiques, sociales et internationales sont largement délaissées.»

« Profit financier ensuite, ajoute l’auteur. Les nouveaux propriétaires milliardaires se sont nourris du spectaculaire échec d’un système de cogestion mis en place à la Libération entre l’État, les gaullistes et le PCF, puis de la complicité de leur “bon ami” Mitterrand. Ils ont achevé de soumettre une presse qui avait fait depuis longtemps le deuil de ses utopies. Il ne leur en coûte en réalité pas un euro, malgré leurs jérémiades et leurs dignes postures de mécènes. Car pour les milliardaires, comme Bernard Arnault, Serge Dassault ou Xavier Niel, s’offrir des journaux est fiscalement avantageux, grâce à l’astucieux système des holdings dites “familiales” mis au jour avec l’affaire Bettencourt. »

À l’heure où les députés vont examiner le budget médias et un système d’aide à la presse écrite qui pèse plus d’un milliard d’euros chaque année, cette question fondamentale de la propriété des journaux devrait être à l’ordre du jour. Elle ne l’est pas, la ministre de la communication Aurélie Filippetti se gardant bien de l’aborder. Pourtant nul doute que ce qui est train de devenir une question démocratique majeure mériterait de faire la une d’un magazine et plus encore.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/111012/la-france-des-alcoves-une-nouvelle-defaite-de-la-presse

Une élue écolo de Paris mise en examen pour blanchiment

Mediapart.fr

13 octobre 2012 | Par Karl Laske

« Florence est une camarade, membre du Conseil fédéral, et militante engagée bien connue des Parisiens. Son avocat est en train de réagir dans la presse. Florence a demandé 48 heures avant de revenir vers vous. Merci de lui accorder ce temps-là. » Emmanuelle Cosse, vice-présidente du conseil régional d’Île-de-France, et proche de Cécile Duflot, a tenté hier, par ce message, de calmer les esprits au sein d’Europe Écologie-Les Verts (EELV). Sans trop y parvenir. L’annonce de la mise en examen de Florence Lamblin, porte-parole d’EELV à Paris, adjointe au maire du XIIIe arrondissement, pour « blanchiment d’argent » lié à un trafic de drogue, a bouleversé les écologistes, et au-delà, la gauche parisienne, samedi.

Florence Lamblin. DRFlorence Lamblin. DR

Architecte, et directrice adjointe du Lieu du design, une structure du Conseil régional d’Île-de-France, elle a été laissée en liberté sous contrôle judiciaire. Dix-sept personnes ont été interrogées à Paris, et trois à Genève, dans le cadre de cette enquête sur un trafic de 8 tonnes de cannabis, et le blanchiment de 40 millions d’euros. Deux personnes, dont un cadre de la HSBC, ont été écrouées vendredi à Genève.

Bertrand Delanoë, le maire de Paris, s’est dit « consterné », et a demandé publiquement à l’élue « d’en tirer toutes les conséquences sur l’exercice de son mandat ». Jérôme Coumet, le maire (PS) du XIIIe, a enjoint à Florence Lamblin « de se mettre en retrait de ses fonctions d’élue » de l’arrondissement où elle est chargée du développement durable et de l’environnement. Plus embarrassé, le porte-parole national d’EELV, Jean-Philippe Magnen, a concédé que « si les faits sont avérés, ils sont graves et il faut qu’ils soient condamnés ». « Je souhaite qu’elle ne soit pas coupable, a-t-il indiqué à l’AFP, mais si elle l’était, la justice doit faire son travail. »

Plusieurs dirigeants écologistes ont fait état de textos ou de brefs entretiens avec l’élue du XIIIe. « Dans un court message, elle nie toute implication », a fait savoir le président du groupe écologiste au conseil de Paris, Sylvain Garel, aux militants, précisant avoir été « alerté il y a deux jours ». « La porte-parole parisienne de notre parti vient d’être mise en examen, indique-t-il. Florence est poursuivie uniquement sur le volet blanchiment d’argent, ce qui est déjà beaucoup. »

« Jeudi soir, on nous a dit que la police avait trouvé 200 000 euros chez elle, puis 350 000, et enfin 400 000, raconte un élu écologiste à Mediapart. Et aujourd’hui l’avocat nous explique qu’il n’y avait pas d’argent chez elle. Elle m’a parlé d’un héritage, et m’a dit que quelqu’un de sa famille était en relation avec la bande. » Me Jérôme Boursican, le défenseur de Florence Lamblin, par ailleurs connu comme l’avocat de Brice Hortefeux ou de Thierry Gaubert, a dénoncé une « déferlante d’inexactitudes ». En réalité, la somme de 370 000 euros aurait été retrouvée dans le coffre d’une banque, et non chez elle, a précisé le parquet de Paris.

L’enquête en Suisse, et les perquisitions effectuées mercredi et jeudi à Genève, ont conduit à la mise en cause de deux frères, gestionnaires de fortune, l’un d’eux travaillant à la HSBC. Ils ont été mis en examen pour « blanchiment par bande et par métier, infraction à la loi sur les stupéfiants et faux dans les titres » et écroué à la prison de Champ Dollon. L’un d’eux a « admis avoir pratiqué des opérations de compensation en pensant que l’argent était propre », a expliqué son avocate, Me Josiane Stickel-Cicurel, au quotidien genevois Le Temps. En réalité, selon les explications du parquet de Genève, certains clients français, et vraisemblables fraudeurs fiscaux, se faisaient remettre discrètement des espèces, par compensation, à Paris, sans connaître l’origine des fonds qu’ils recevaient. Les banquiers suisses blanchissaient ainsi la vente de cannabis à travers eux.

Certains responsables EELV assurent ne pas imaginer Florence Lamblin, un temps proche de Jean-Vincent Placé, « faire un coup comme ça ». « Ce n’est qu’une histoire de fraude fiscale », réagissait une militante, samedi. D’autres signalaient, par contre, qu’ils s’étaient étonnés auprès d’elle qu’elle règle systématiquement ses dépenses en liquide. « Elle racontait qu’elle était interdite bancaire… », soupire un militant.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/131012/une-elue-ecolo-de-paris-mise-en-examen-pour-blanchiment

François Hollande a fait son contre-discours de Dakar

Mediapart.fr

13 octobre 2012 | Par Lénaïg Bredoux

De notre envoyée spéciale à Dakar

Officiellement, François Hollande ne venait pas à Dakar pour se « différencier ». Faire « un contre-discours » à celui, resté célèbre, prononcé par son prédécesseur en 2007, aurait été faire « trop d’honneur » à Nicolas Sarkozy. Mais en choisissant le Sénégal pour son premier déplacement en Afrique, le président français savait qu’il ne pourrait échapper à la comparaison avec celui qui avait osé dire : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »

À plus d’un titre, le discours tenu par François Hollande devant l’Assemblée nationale sénégalaise a marqué une rupture. Une rupture proclamée d’abord, celle d’avec la Françafrique. « Le temps de ce qu’on appelait la Françafrique est révolu. Il y a la France et il y a l’Afrique. Et il y a le partenariat entre la France et l’Afrique », a-t-il lancé.

Promesse aussi de ne plus soutenir les dictatures : si le chef de l’État ne « veut pas donner de leçon » et rejette toute « ingérence », il se pose en défenseur de la démocratie, essentielle au développement. Une thématique proche du discours de La Baule de François Mitterrand en 1990.

Mais cette rupture s’est aussi incarnée dans plusieurs engagements. À commencer par celui de la mémoire. Dès les premiers mots de son discours, dans un bâtiment légué par le colonisateur, le président français a rendu hommage à Léopold Sédar Senghor qui a contribué à l’élaboration de la Constitution de la Ve République. « Je suis en dette devant vous », a affirmé Hollande. Quelques heures plus tôt, au pied du palais présidentiel, lors d’une conférence de presse commune avec son homologue Macky Sall, il avait déjà rendu hommage aux habitants de Saint-Louis, auteurs d’un cahier de doléances pendant la Révolution française.

À l’Assemblée, Hollande a également évoqué les tirailleurs sénégalais, précisant – fait rare pour un chef de l’État français – qu’ils étaient « enrôlés de gré ou de force sous le drapeau tricolore », et la traite négrière (question qui a, par ailleurs, provoqué des frictions entre l’Élysée et Matignon). Pas de vague condamnation de la colonisation en revanche, mais un engagement concret, que le Sénégal attend depuis longtemps : « La part d’ombre de notre histoire, c’est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s’étaient battus pour la France. » Hollande a promis de donner au Sénégal toutes les archives officielles. « C’est la première fois qu’un président français en parle ainsi », se félicite un conseiller de l’Élysée.

Mais François Hollande est convaincu que les Africains attendent davantage des engagements sur l’avenir que de longues contritions sur le passé. « Ce qui me frappe avec l’Afrique, c’est qu’on évoque souvent avec eux le passé alors qu’eux ont envie de parler de l’avenir de nos relations », a-t-il lâché, en arrivant sur l’île de Gorée où une petite foule l’attendait avec des tee-shirts et des banderoles à la gloire des deux présidents.

Pour le présent, Hollande a donc rappelé sa décision de supprimer le ministère de la coopération, perçu comme le symbole de la Françafrique, par celui du développement (poste occupé par l’ancien député européen Pascal Canfin, très éloigné des obscurs réseaux franco-africains, lire notre entretien). « Les émissaires, les intermédiaires et les officines trouvent désormais porte close à la Présidence de la République française comme dans les ministères », a juré Hollande, aussitôt applaudi par les députés sénégalais. Il a aussi répété l’engagement déjà pris par Nicolas Sarkozy de ne plus inclure de « clauses secrètes » dans les accords militaires entre la France et les pays africains – autrefois ces clauses prévoyaient notamment l’intervention de l’ancienne puissance coloniale en cas de coup d’État.

Rupture

François Hollande a aussi promis d’en terminer avec « les relations d’État à État qui ignorent les peuples », en s’ouvrant aux ONG, aux entrepreneurs, aux collectivités locales, etc. L’an dernier, les révolutions arabes, ainsi que la mobilisation populaire au Sénégal, condition de la transition pacifique avec le régime d’Abdoulaye Wade, avaient montré à une diplomatie française très institutionnelle la force de sociétés civiles longtemps sous-estimées.

Vendredi à Dakar, devant l'assemblée nationale.
Vendredi à Dakar, devant l’assemblée nationale.© L.B.

Et parce que la Françafrique est aussi, voire surtout, une domination économique, François Hollande a promis « des relations commerciales plus équitables ». La France veut ainsi renforcer l’assistance juridique offerte aux pays qui souhaiteraient renégocier les contrats signés avec les multinationales, notamment dans le secteur minier, la lutte contre la corruption et la transparence des comptes des entreprises – une directive est actuellement en discussion à Bruxelles. Elle veut aussi que les accords de partenariat économique (APE) signés avec l’Union européenne soient « plus favorables pour les pays africains ». Les ONG africaines dénoncent régulièrement ces accords comme une des illustrations de la domination économique du Nord sur le Sud.

« Je suis très satisfait, a souri à la sortie le ministre Pascal Canfin, qui fut en pointe sur ces thématiques au parlement européen. On passe de l’agenda de la coopération à celui d’une vraie politique de développement. C’est la première fois que la France a une telle politique. » Mais à moyens constants : si Hollande a promis d’affecter 10 % de la taxe française sur les transactions financières au développement – une proportion jugée dérisoire par de nombreuses ONG –, le budget de l’aide au développement baissera l’an prochain de 40 millions d’euros (à 3,3 milliards).

Le président français a en revanche été plus elliptique sur la question, pourtant cruciale, des visas. Chaque année, 2 000 demandes sont rejetées au Sénégal, a rappelé vendredi le président Macky Sall. Sans s’engager à augmenter les quotas français, Hollande a promis de « simplifier les procédures administratives ». Mais il devra convaincre son ministre de l’intérieur, Manuel Valls.

En fin de compte, le « discours de Dakar » de François Hollande, s’il ne restera pas dans les mémoires pour l’éloquence, pose plusieurs pierres d’une rupture, même partielle, d’avec un système bien en place depuis les indépendances. Reste à les consolider sur la durée. Avant lui, François Mitterrand, Jacques Chirac et… Nicolas Sarkozy (par exemple ici en Afrique du Sud en 2008) avaient promis la fin de la Françafrique. Des promesses rapidement démenties par les faits.

Dès ce samedi, la version Hollande sera mise à l’épreuve : à Kinshasa, pour le Sommet de la francophonie, le chef de l’État sera accueilli par Joseph Kabila qui s’est maintenu au pouvoir après une présidentielle entachée de nombreuses fraudes. Il y rencontrera aussi deux vieilles figures de la Françafrique : les dictateurs Paul Biya et Denis Sassou Nguesso. Il ne pourra pas ignorer, non plus, que le sous-sol de la République démocratique du Congo (RDC) est parmi les plus convoités du monde, y compris par des grandes entreprises françaises peu réputées pour leur transparence (Total par exemple).

La boîte noire : J’ai choisi de me concentrer dans ce discours sur les points de rupture réels avec la Françafrique parce qu’ils ont valeur d’engagements. C’est sur cette base que la politique de François Hollande pourra être jugée dans le temps. J’ai donc volontairement laissé de côté un des aspects essentiels de la visite à Dakar de François Hollande : la perspective d’une intervention militaire au Mali.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/131012/francois-hollande-fait-son-contre-discours-de-dakar

OGM: le labo secret de Séralini

Mediapart.fr

13 octobre 2012 | Par Michel de Pracontal

Un bâtiment high-tech de couleur sombre, éclairé de pignons en bois clair, posé sur une vaste étendue verte, bordée de champs de maïs, à la périphérie de Saint-Malo. À quelques centaines de mètres, des moutons paissent dans l’enclos d’une ferme. De jeunes arbres sont plantés tout autour du bâtiment, protégé par une clôture grillagée. Sur le parking, un panneau vertical blanc et bleu porte l’indication « C.Ris Pharma ». C’est là que, dans le plus grand secret, a été menée, entre fin 2008 et fin 2010, la fameuse étude du professeur Séralini sur des rats exposés à la consommation d’un maïs OGM de Monsanto.

Rien, de l’extérieur, ne laisse soupçonner que c’est dans ce cadre presque bucolique, à l’écart du vacarme de la départementale, que s’est déroulée l’expérience de biologie la plus médiatisée de l’année. Et le PDG de C.Ris Pharma n’est pas bavard. Contacté par téléphone et par mail, il a opposé un mutisme total à nos questions. Nous lui avons demandé explicitement si sa société avait bien exécuté la fameuse étude de Séralini. Nous n’avons reçu ni démenti, ni confirmation, ni « no comment ». Aucune réponse.

Vue d'ensemble des locaux de C.Ris Pharma
Vue d’ensemble des locaux de C.Ris Pharma© DR

Absence de démenti ne vaut pas confirmation, mais les éléments de preuve rassemblés au cours de notre enquête ne laissent pas place au doute. Inutile de le préciser, ce n’est pas Gilles-Éric Séralini qui nous a révélé l’identité de son labo clandestin. Il reste fidèle à sa stratégie du secret total, dont il s’est expliqué dans Tous Cobayes !  – son livre-récit paru fin septembre : « Afin d’échapper aux pressions, aux “accidents”, aux censures possibles, l’expérience s’est déroulée dans la plus grande confidentialité », écrit-il. Le film de Jean-Paul Jaud qui met en scène les travaux de Séralini – Tous Cobayes ? (avec un point d’interrogation) – n’en révèle pas davantage, évoquant « un laboratoire, quelque part en Europe ».

L’obsession du secret manifestée par Séralini pouvait se comprendre pendant la durée de l’expérience. Aujourd’hui, elle apparaît beaucoup moins justifiée. La manip est terminée depuis plus d’un an, la collecte et l’analyse des données ont été faites, l’étude est publiée dans une revue scientifique et a fait la une des médias mondiaux. Rien ne s’oppose à ce que Séralini, dans un souci de faire progresser la connaissance, publie intégralement ses données et expose les conditions dans lesquelles il les a obtenues.

Pourtant, auditionné à l’Assemblée nationale, mardi 9 octobre, le professeur Séralini a entretenu le mystère. Le député UMP Bernard Accoyer lui a demandé où s’était déroulée l’expérience. Il n’a pas obtenu de réponse.

Les collaborateurs du professeur ne sont pas plus diserts. Le docteur Joël Spiroux, cosignataire de l’étude de Séralini, et président du Criigen (association fondée par la députée européenne Corinne Lepage qui soutient les recherches de Séralini), a indiqué dans un mail parvenu à Mediapart qu’il n’avait pas l’accord du laboratoire concerné pour communiquer son adresse : « Cela reste confidentiel jusqu’à nouvel ordre. »

Ce silence persistant interroge. Si l’étude s’est déroulée dans de bonnes conditions, si les résultats annoncés par Séralini reflètent fidèlement les données recueillies, pourquoi ne pas jouer la transparence ? L’ambiance de mystère maintenue par Séralini autour de son étude relève-t-elle d’une mise en scène destinée à attirer davantage l’attention ? Elle ne peut, en tout cas, que nourrir les doutes exprimés par de nombreux scientifiques sur la validité des résultats.

Notre enquête lève le voile sur une partie du mystère, en révélant l’identité du laboratoire secret de Séralini. Parmi les éléments de preuve que nous avons rassemblés et qui nous ont conduit au laboratoire de Saint-Malo, certains nous ont été fournis par des détails d’apparence anodine.

Un bâtiment neuf avec des pignons de bois couleur miel donnant sur des champs de maïs

Un premier indice réside dans la description des lieux donnée par le professeur lui-même dans son livre : « Le bâtiment neuf, fonctionnel, est implanté dans un nouveau parc technologique quasi vide. Des pignons de bois couleur miel adoucissent ses lignes géométriques. Ses coursives blanches, ses lignes pures lui donnent de la légèreté. Au-delà, jusqu’à la lisière des bois, des champs de maïs, conventionnels cette fois. Qui imaginerait qu’on mène dans ce cadre champêtre des tests utilisant des technologies de pointe ? »

Autre détail mentionné dans le livre de Séralini, le linoléum bleu qui revêt le sol des locaux du laboratoire. Ce lino bleu très photogénique apparaît aussi dans le film (on l’aperçoit sur une vidéo d’un extrait du film disponible sur YouTube).

Vue des locaux de C.Ris Pharma
Vue des locaux de C.Ris Pharma © DR

Bien sûr, la description de Séralini ne permet pas, à elle seule, de retrouver le labo, qui pourrait se situer dans n’importe quel endroit où pousse du maïs. Il faut cependant que ce lieu soit une installation adéquate pour une expérience in vivo (notons au passage que le nom de code donné par Séralini à son expérience secrète était justement « In vivo »).

Dans la plupart des pays européens, les expériences in vivo, faites sur des animaux de laboratoire, sont sévèrement réglementées et ne peuvent être effectuées que dans des installations agréées. Or, en épluchant l’article scientifique de Séralini et de ses co-auteurs, nous avons découvert ce passage (que nous traduisons de l’anglais) : « le protocole expérimental a été conduit en accord avec notre éthique dans une unité de soins animaux autorisée par les ministères français de l’agriculture et de la recherche » (le texte intégral de l’article peut être consulté ici).

Le fameux labo est donc en France, pays qui, Jean-Paul Jaud a raison de le noter, se situe bien « quelque part en Europe »… En France, l’agrément d’une installation pour l’expérimentation animale est accordé pour une durée de cinq ans, après inspection de l’installation par les services vétérinaires de la préfecture. Mais il n’existe pas, à notre connaissance, de liste des établissements agréés qui sont installés dans un bâtiment moderne entouré de champs de maïs, avec des sols en lino bleu…

L’information décisive est fournie par une précision notée entre parenthèses dans l’article de Séralini : « (Agreement number A35-288-1) ». Dans notre pays cartésien et organisé, chaque installation agréée pour l’expérimentation animale porte un numéro qui commence par une lettre, suivie des deux chiffres du département puis du code Insee de la commune où se trouve l’installation (l’explication de la manière dont est formé le numéro d’agrément figure dans une lettre-circulaire DGS/PH du 30 octobre 1998, accessible sur internet).

Appliqué au numéro ci-dessus, le décryptage donne 35 pour le département d’Ille-et-Vilaine, et 288 pour le code Insee de Saint-Malo. Le fameux lieu secret se trouve donc sur le territoire communal de la cité des corsaires !

Tapez « Saint-Malo essais in vivo » sur Google : le premier item qui apparaît est un article de La Gazette du laboratoire daté de novembre 2008 et intitulé « C.Ris Pharma inaugure ses nouvelles installations sur le parc Atalante Saint-Malo ». On y apprend que la société C.Ris Pharma a été la première à s’installer, en octobre 2008, sur le site du Parc technopolitain Atalante Saint-Malo. Ce site étant lui-même né « de l’alliance entre Saint-Malo agglomération et la Technopole Rennes Atalante ».

Il s’agit en fait d’un réseau d’entreprises technologiques, qui possède quatre sites autour de Rennes, plus celui de Saint-Malo, localisé sur une ZAC en périphérie de la cité malouine.

Le Parc Atalante Saint-Malo est voué aux biotechnologies marines et aux technologies de la communication. En fait, seules deux sociétés y sont logées : C.Ris Pharma, qui a donc inauguré le parc à l’automne 2008, tout juste avant le début de l’expérience de Séralini ; et Goëmar, qui fabrique des engrais à base d’algues. Une troisième société, C-Weed, spécialisée dans l’aquaculture, est en cours d’installation.

Identifier des molécules anticancéreuses chez la roussette, un petit requin

Cliquons sur le site de C.Ris Pharma : merveille, le puzzle s’emboîte parfaitement ! La brochure publicitaire montre des images d’un bâtiment qui correspond point par point à la description de Séralini. On retrouve même le fameux lino bleu… Et comme on l’a vu, la société est implantée sur un site encore largement inoccupé, ainsi que l’a noté Séralini.

Nous nous sommes rendus sur les lieux, et avons pu vérifier que l’aspect du site était conforme, au-delà du domaine vraisemblable de la coïncidence, au portrait qu’en brosse Séralini. On retrouve même les champs de maïs s’étendant jusqu’à la lisière des bois.

Dans la région, C.Ris Pharma est surtout connue pour avoir impulsé le projet Sealacian, qui vise à identifier des molécules anticancéreuses chez la roussette (un petit requin). Son PDG, Pierrick Auvray, est un jeune patron très dynamique, qui anime un réseau d’entreprises locales, et dont la société a été couronnée en 2010 par les oscars d’Ille-et-Vilaine.

Entrée du Parc technopolitain Atalante Saint-Malo
Entrée du Parc technopolitain Atalante Saint-Malo© DR

À première vue, aucun rapport avec les rats boursouflés de tumeurs qui illustrent la publication désormais célèbre du professeur Séralini. Cependant, quelques clics sur le site de C.Ris Pharma révèlent que cette société fait aussi des études de toxicologie, et notamment des études de toxicité chronique sur les rongeurs, sur des durées de trois semaines à deux ans… précisément la durée de l’étude de Séralini.

Il est aussi indiqué que toutes les études sont exécutées en accord avec les BPL, les « bonnes pratiques de laboratoire », un ensemble de normes et de règles de travail définies par l’OCDE. Si l’on consulte le site de l’Ansm, l’Agence de sécurité du médicament et des produits de santé (ex-Afssaps), on constate que la seule entreprise malouine mentionnée sur le programme d’évaluation de la conformité aux BPL est précisément C.Ris Pharma. Selon Rennes Atalante technopole, C.Ris Pharma s’est vu accorder par l’Afssaps (devenue l’Ansm) un certificat de conformité aux BPL en mai 2008.

Or, Séralini et ses collègues écrivent dans leur article, en anglais, que l’expérience a été menée dans une installation conforme aux BPL : « GPL environnment according to OECD guidelines » (en fait, il y a une coquille, le sigle correct en anglais étant GLP pour good laboratory practices). Le site web du Criigen précise aussi que l’expérience a été menée dans un « environnement BPL ».

Un autre élément renforce ce faisceau de présomptions : Gilles-Éric Séralini et Pierrick Auvray se connaissent de longue date. En 1998, Auvray a soutenu, à l’université de Caen, une thèse de biologie sur l’aromatase (une enzyme nécessaire à la biosynthèse des œstrogènes). Son directeur de thèse n’était autre que Séralini.

Pierrick Auvray et Gilles-Éric Séralini ont été co-auteurs de six articles scientifiques sur l’aromatase publiés entre 1998 et 2003, date de la création de C.Ris Pharma. Même après être devenu chef d’entreprise, Auvray a continué à travailler avec Séralini. En 2010 et 2011, l’équipe de Séralini a publié deux articles sur les effets protecteurs de certains mélanges d’extraits végétaux contre les effets toxiques des herbicides. Parmi les herbicides étudiés figurait l’inévitable Roundup de Monsanto ; les composés testés étaient des médicaments à base de plantes fabriqués par Sevene Pharma, un laboratoire de produits « détox » installé dans les Cévennes. Pour les deux articles, il est mentionné dans le paragraphe « remerciements » qu’une partie du travail a été effectuée chez C.Ris Pharma.

Notons au passage que les deux articles, qui démontrent l’efficacité des produits Sevene Pharma, sont financés par cette firme. Trois salariés de Sevene Pharma sont co-auteurs d’un des articles, deux du second. Ce qui n’empêche pas les scientifiques de Caen de déclarer, à la fin de l’article, qu’ils n’ont pas de conflits d’intérêts.

Les compétences de C.Ris Pharma lui permettent d’exécuter des études de toxicologie

On peut donc, selon les critères de Séralini et de son équipe, publier un article qui démontre les vertus d’un produit fabriqué par une firme, en étant financé par cette firme et en travaillant avec ses salariés, sans que la notion de conflit d’intérêts entre en ligne de compte…

Le problème ne se pose pas, en revanche, pour C.Ris Pharma, qui est un prestataire privé. Dans le jargon professionnel, C.Ris Pharma est ce que l’on appelle une « CRO », une contract research organisation. Une telle société effectue des travaux de recherche à la demande pour des laboratoires privés ou publics. Les CRO se sont développées rapidement depuis le début des années 2000, poussées par la demande des grandes firmes pharmaceutiques désireuses de réduire leurs coûts. À cette fin, les firmes ont diminué leurs investissements de recherche et se sont recentrées sur les activités jugées stratégiques. Ce qui, de plus en plus souvent, les a conduites à externaliser des travaux.

Les champs de maïs et les bois qui bordent le parc Atalante Saint-Malo
Les champs de maïs et les bois qui bordent le parc Atalante Saint-Malo© DR

C.Ris Pharma est une CRO spécialisée dans le développement préclinique de nouvelles molécules, in vivo et in vitro, en particulier dans le domaine du cancer, des maladies neurodégénératives, métaboliques et génétiques. Elle compte (ou a compté) parmi ses clients Sanofi-Aventis et Ipsen.

Mais les compétences de C.Ris Pharma lui permettent, on l’a vu, d’exécuter des études de toxicologie correspondant aux caractéristiques de celles de Séralini. Le laboratoire de Caen, qui ne possède pas les équipements nécessaires, a donc pu s’adresser à la société de Pierrick Auvray pour lui confier l’étude sur les rats et les OGM.

Le principe généralement adopté dans ce type de situation est le suivant : le « donneur d’ordre » – ici Séralini – établit un protocole de l’étude et le confie, après discussion, au prestataire. Ce dernier effectue le travail, puis livre à son commanditaire l’ensemble des données expérimentales et le rapport d’études. Le donneur d’ordre, qui a commandé l’étude, est propriétaire des résultats et peut les publier comme il le souhaite, sous la forme qu’il choisit. Ou ne pas les publier du tout, ce qui est souvent le cas s’il s’agit d’une firme privée.

Si Séralini s’est adressé à un prestataire, ce n’est pas seulement, comme il l’a écrit, par souci de confidentialité, mais aussi parce que son laboratoire de Caen n’est pas en mesure de mener une telle étude. Cela implique également que l’étude n’a pas été réalisée par l’équipe de Séralini, mais par son prestataire. Dans le film de Jean-Paul Jaud, on voit Séralini et deux chercheurs de son équipe s’activer à l’intérieur du labo clandestin. Mais l’équipe de Caen ne s’est pas transférée pendant deux ans chez son prestataire. Le travail a été mené, au quotidien, par les salariés du prestataire, qui ne sont jamais apparus sur les écrans. La discrétion est la première qualité du prestataire.

La discrétion sied aussi à Pierrick Auvray. Comme on l’a vu plus haut, le PDG a refusé de répondre à toutes nos sollicitations, que ce soit par téléphone ou par courriel. Ce silence n’efface pas le fait que le numéro d’agrément indiqué par Séralini conduit bel et bien à Saint-Malo. Afin d’obtenir une confirmation supplémentaire, nous nous sommes tournés vers les services compétents de la préfecture d’Ille-et-Vilaine, c’est-à-dire Rennes.

Réponse de Jacques Parodi, directeur départemental de la cohésion sociale et de la protection des populations : « Par mail en date du 1er octobre vous sollicitez mes services pour connaître l’identité et les coordonnées de l’établissement portant le n° d’agrément A35-288-1. J’ai le regret de vous informer que s’agissant de données privées je ne peux donner suite à cette requête. »

« Nous pensons que ces animaux auraient dû être euthanasiés bien plus tôt »

Cette réponse laisse perplexe : l’agrément d’un établissement d’expérimentation animale fait l’objet d’une procédure de contrôle par les services vétérinaires de la préfecture et d’un arrêté préfectoral. Peut-il être considéré comme une information d’ordre privé ? A fortiori dans un contexte d’intérêt public, puisque si Séralini a raison, il a mis en évidence un risque majeur pour la santé des populations ! Comprenne qui pourra.

Bien sûr, Gilles-Éric Séralini sait pertinemment, lui, où s’est déroulée son étude. Les motifs qui justifiaient sa discrétion pendant la durée de l’expérience n’existent plus. Mais le professeur persiste dans son silence. Et refuse de répondre aux nombreuses questions soulevées par sa publication. En particulier, pourquoi les groupes testés ne comportent-ils que 10 rats (par sexe) ? Et la taille des tumeurs, photographiées et filmées, est-elle compatible avec le respect des règles d’éthique en matière d’expérimentation animale ? N’aurait-on pas dû euthanasier les animaux plus tôt ?

Les abords du Parc technopolitain Atalante Saint-Malo
Les abords du Parc technopolitain Atalante Saint-Malo© DR

Sur le premier point, Séralini a riposté en affirmant que, pour faire autoriser son maïs NK603, Monsanto avait également utilisé des groupes de 10 rats. C’est une contre-vérité : les groupes testés par Monsanto comportaient 20 rats de chaque sexe.

La taille des tumeurs, spectaculaire à l’écran, a été mise en cause par une association de vétérinaires pathologistes, l’ESTP (European Society of toxicologic pathology), dans une lettre adressée à l’éditeur de la revue Food and Chemical Toxicology, qui a publié l’étude de Séralini. « Nous avons été choqués par les photographies du corps entier d’animaux atteints de très grosses tumeurs, écrivent les vétérinaires. En regardant ces lésions, nous pensons que ces animaux auraient dû être euthanasiés bien plus tôt comme l’impose la législation européenne sur la protection des animaux de laboratoire. »

Les vétérinaires soulèvent une autre question : dans une étude de ce type, l’analyse histopathologique, autrement dit l’examen des tissus après autopsie des rats, doit être validée par un scientifique ayant participé directement à l’étude. En effet, les conclusions s’appuient sur cette analyse. Autrement dit, un pathologiste du laboratoire prestataire aurait dû accréditer le traitement des données d’histopathologie. « Pourquoi le scientifique responsable de l’évaluation anatomo-pathologique dans l’étude (c’est-à-dire le pathologiste de l’étude) n’est-il pas identifié parmi ceux qui ont contribué au travail ? »

La question posée par les vétérinaires montre les limites de la stratégie de publication de Séralini, qui passe totalement sous silence le rôle de la société prestataire. Certes, dans la mesure où il ne s’agit pas d’une collaboration entre deux équipes au sens classique, il est logique qu’aucun employé de la société prestataire ne soit signataire de l’article et ne soit identifié. Mais il était possible d’identifier la société elle-même en précisant son rôle dans l’évaluation anatomo-pathologique. Dans les deux articles écrits avec Sevene Pharma, Séralini avait bien cité C.Ris Pharma et indiqué en quoi consistait sa contribution.

Au total, l’obsession du secret de Séralini finit par nuire à la crédibilité de son étude, déjà bien malmenée. Et ce secret ne pourra de toute façon être maintenu. Les éléments que nous avons rassemblés au cours de notre enquête désignent, au-delà du doute raisonnable, l’entreprise de Saint-Malo comme le lieu de l’expérience clandestine du professeur Séralini. Toute autre hypothèse nécessiterait un enchaînement de coïncidences invraisemblable.

Reste à comprendre pourquoi le prestataire de Séralini tient tant à conserver l’anonymat. Quelle meilleure publicité pourrait espérer cette société, que de se voir associée à une étude qui a permis une découverte d’intérêt majeur pour la santé publique ? Sauf si, tout compte fait, il ne s’agit pas d’une découverte majeure. Ou si le prestataire préfère se tenir à l’écart de toute polémique. Ou les deux.

La boîte noire : Avant de publier cet article, nous avons demandé à l’équipe de Gilles-Eric Séralini s’il était encore utile de maintenir confidentielle l’adresse du laboratoire où avait été faite l’expérience. Nous avons précisé que nous avions des informations permettant de localiser ce laboratoire, et nous avons posé la question de savoir si c’était Séralini et son équipe qui souhaitaient ne pas divulguer l’identité du laboratoire en question, ou si ce souhait était celui du laboratoire lui-même.

Voici la réponse que nous a donnée le docteur Joël Spiroux, proche collaborateur de Gilles-Éric Séralini, et qui nous est parvenue peu après la parution de notre article :

« Monsieur,

Vous n’êtes pas sans savoir que ce type d’étude expérimentale OCDE n’est pas
à la portée des structures animalières des laboratoires universitaires et
les autres clients des laboratoires agréés sont les industriels depuis
plusieurs décennies d’où la confidentialité.
Je me suis entretenu hier au soir avec le Directeur du laboratoire qui a
réalisé notre étude. Il a réitéré sa demande de maintien de la
confidentialité.
Par ailleurs, je vous précise que la validation de notre étude est donnée
par la revue scientifique et non par des critiques de lobbyistes patentés.
Nous vous suggérons d’enquêter sur leurs CV.

Nous sommes prêts à tout débat avec Médiapart, comme nous le sommes avec
tous les médias. »

Dont acte. Nous avons répondu à Joël Spiroux que Mediapart était prêt à débattre avec l’équipe du professeur Séralini. Nous annoncerons bien sûr la date et les modalités de ce débat, dès que nous les connaîtrons.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/121012/ogm-le-labo-secret-de-seralini

Grande (sur-)bouffe: les clefs pour comprendre… et agir !

14 octobre 2012

La Grande Sur-Bouffe, Pour en finir avec le gaspillage alimentaire

Pour faire suite au banquet des 5000, opération de sensibilisation au gaspillage alimentaire imaginée par le britannique Tristram Stuart qui a eu lieu pour la première fois en France, sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris, samedi 13 octobre, j’ai un livre à vous recommander: La Grande (Sur-)Bouffe, Pour en finir avec le gaspillage alimentaire (86 p., 5 euros), qui vient d’être publié aux Editions Rue de l’échiquier.

Son auteur, Bruno Lhoste, propose de prendre du recul et d’analyser posément un sujet pour le moins complexe. Et il a accepté de répondre à mes questions. Explications.

Le consommateur ne doit pas être stigmatisé

Bruno Lhoste dirige le cabinet de conseil et d’ingénierie en développement durable Indiggo. Le gaspillage alimentaire est un sujet qu’il suit depuis longtemps, et il est quelque peu agacé, dans cette histoire, par la manière dont on cible en permanence les consommateurs. Pour cause, un vécu personnel et un travail d’analyse des nombreuses études parues sur le sujet.

Au début de sa carrière, le jeune diplômé en énergétique a travaillé sur la problématique de conservation des récoltes de céréales dans les pays du sud. Pendant ses études, les petits boulots qu’il enchaîne dans des supermarchés lui ont donné l’occasion de jeter des cageots entiers de nourriture. Le cabinet de conseil qu’il dirige actuellement accompagne aussi les collectivités sur ces questions de gaspillage. Ecrire ce livre était donc logique, mais s’il est publié aujourd’hui, c’est parce que « beaucoup d’études sont parues en 2011 et permettent d’objectiver des chiffres » précise-t-il. Ces données restent encore trop approximatives à son goût, « mais il y a des convergences et il devenait intéressant de faire une synthèse sur le sujet, je veux donner un autre regard sur l’ensemble de la filière, et illustrer la complexité du problème ». Objectif réussi, car on ressort de la lecture de son ouvrage avec un regard global sur la question.

Des solutions pour la grande distribution

Quel est secteur où on gaspille le plus ? « Si on regarde les chiffres, les plus grands gaspillages s’observent au niveau du producteur et du consommateur, les pertes y sont les plus importantes » explique l’auteur, « mais les raisons sont liées à la grande distribution qui reporte le gaspillage vers l’aval ou l’amont. Les légumes non commercialisé car tordus ou tâchés, c’est plus un problème de distributeurs que de producteurs » ajoute-t-il illico. En gros, la grande distribution n’est pas très pro-active, et le sujet la dérange.

Légume tordu global gâchis Canal PlusDans ces conditions, quelles mesures prioritaires pourraient être conseillées aux responsables de supermarchés ? Nous pourrions leur proposer de favoriser l’approvisionnement en circuits courts, « une piste mécanique » d’après Bruno Lhoste. Il est aussi nécessaire de s’attaquer à la question des standards et de réhabituer les consommateurs à l’aspect naturel des fruits et légumes. D’ailleurs, « on a aucune étude réelle nous expliquant que les gens veulent des légumes tout ronds et brillants. La distribution pourrait avoir un rôle à ce niveau ! » précise-t-il.

Autre solution: en cas de stock en surplus, plutôt que d’écouler les produits avec des remises du type « deux pour le prix d’un », il serait préférable de baisser les prix pour que les produits partent plus vite sans pousser les consommateurs à suracheter. « On pousse à surconsommer aujourd’hui et certaines pratiques marketing génèrent beaucoup de gaspillage. »

Autre aspect à évoquer: les mesures sanitaires, qui se durcissent à force de scandales alimentaires. « On se rend compte aujourd’hui que nous sommes allés trop loin, ce durcissement régulier des réglementations sanitaires génère beaucoup de gaspillage », déplore le spécialiste.

Des solutions politiques

La complexité du problème est telle qu’il serait maladroit de tomber dans le réductionnisme des solutions, mais des pistes de d’actions existent à d’autres niveaux de la filière.

Si on remonte le cours de l’histoire, déjà, on comprend à quel point l’abbération actuelle est récente. Il y a soixante ans, l’Europe était encore en situation de pénurie alimentaire. Pour Bruno Lhoste, les choses sont simples: « aujourd’hui nous n’avons pas de politique alimentaire en France, mais une politique agricole, nous avons centré nos efforts sur la politique de production, pas d’alimentation ». Résultat : on a produit beaucoup et on a créé la consommation qui allait avec; on a perdu la capacité à contrôler les surplus puis on a laissé le marché faire. « Il est donc nécessaire de mettre en oeuvre une politique alimentaire consciente de ses excès, avec des réglementations adéquates », souligne le spécialiste.

Mon amie Isabelle Delannoy, agronome et auteure de plusieurs ouvrages spécialisés sur le développement durable, m’expliquait à ce sujet que nous n’adaptons plus les cultures aux territoires. Vincent Tardieu, journaliste scientifique explique aussi très bien cette évolution dans son dernier livre, Vive l’agro-révolution française ! (Editions Belin 2012) L’exemple le plus flagrant est celui des élevages porcins situés essentiellement à côté des ports (comme en Bretagne) en raison des quantités de tourteaux de soja à importer pour nourrir les bêtes. Auparavant, notre agriculture reposait sur un système de polycultures et d’élevages, on cultivait des céréales et on élevait des bovins, le tout fonctionnant en circuit fermé. Maintenant, on a des céréaliers et des éleveurs intensifs. « On a cassé des systèmes équilibrés, et c’est pour cela qu’on a des problèmes sanitaires forts, la bretagne est hors-sol », souligne Bruno Lhoste en recommandant les travaux prospectifs de l’association Solagro sur l’utilisation des terres en 2050.

En attendant, l’éducation reste une politique prioritaire pour favoriser la prise de conscience du problème: l’auteur de La Grande (Sur-)Bouffe souhaite d’ailleurs que les consommateurs retrouvent leur autonomie, car « les gens doivent se ré-approprier leur alimentation, c’est vital ! Les opérations menées par Tristram Stuart permettent d’initier un mouvement ascendant, et favorisent la prise en compte de la problématique dans un bon état d’esprit ». L’action territoriale est clef et les acteurs locaux ont tout intérêt à travailler ensemble pour limiter le gâchis et générer des « boucles vertueuses ».

Alors, on sy met quand ?

 

++ Canal + diffusera le documentaire Global Gâchis le 17 octobre.