La République des Pères et Mères la morale … pour les autres

Maître Eolas

10 octobre 2012

 

Ce blog étant semble-t-il appelé à évoluer malgré moi, j’ai pris l’initiative depuis quelques jours d’entrelarder de nouveaux papiers avec des anciens que je recycle pour leur actualité. Je constate souvent qu’il n’y a pas une virgule – à part une faute de frappe – à y changer.

Ainsi quand quasiment la moitié de la BAC matin de la zone nord de Marseille est mise en cause dans une affaire de corruption et de racket qui dure depuis des lustres, quand un ancien ministre et ex-député et toujours maire qui vitupérait  régulièrement contre les jeunes  « racailles » des banlieues se trouve en garde à vue pour violence conjugale, quand telle immense fortune de France vise la nationalité belge au nom d’un amour soudain pour les frites en attendant les spécialités monégasques,  ce papier daté du 24 septembre 2011 (blog 435) me parait valoir le recyclage.  Et ce d’autant plus qu’on vise à rétablir la morale à l’école. 

Trop c’est trop !

On fustige les jeunes voyous ; on veut nettoyer la vermine des banlieues au karcher ; on montre du doigt les enfants roms tenus pour être des voleurs quand ils sont d’abord les petites mains victimes d’une délinquance industrielle. Plus grave encore, on a déconstruit la justice des mineurs pour faire en sorte que les enfants soient jugés et punis comme des majeurs : puisque les enfants d’aujourd’hui ne sont plus les enfants d’hier on les jugera vite avec la comparution immédiate – sans laisser le temps au travail éducatif tenu pour inutile de faire son effet – pour les juger forts ; on veillera à qu’ils aient peur de la punition pour éviter le passage à l’acte. Il faut aussi combattre les juges complaisants qui retiendraient des circonstances atténuantes tirées de leur histoire et de leur personnalité : on leur appliquera les peines-planchers ; on leur supprimera automatiquement l’excuse de minorité.

Et dans le même temps que voit-on de la part des adultes ? Des scandales tous plus importants les uns que les autres qui auraient fait sauter n’importe quel ministre ou gouvernement dans une autre démocratie occidentale. Impunité, cynisme, mensonges, impudence, amoralité, on trouve de tout tous les jours. L’actualité déborde d’illustrations désastreuses pour la démocratie et une certaine idée de la citoyenneté.

En vrac et sans faire de gros efforts de recherche :

Un ancien maire de Paris ne peut plus comparaitre en justice à force d’avoir retardé ou fait retarder son jugement avant d’obtenir une dispense de comparaitre au prétexte qu’il aurait désormais des trous de mémoire qui l’empêcheraient de restituer ce qu’il a vécu. Pourtant il est toujours capable et lucide au point d’écrire une lettre très claire à ses juges pour dénier qu’il ait mis en place un système pour financer sur le dos du contribuable parisien sa vie politique et celle de son parti. Pourtant encore il dispose du discernement pour porter plainte contre celui qui l’accuse d’avoir reçu des mallettes de billets !

Le même accepte d’indemniser la mairie de Paris pour avoir détourné à son profit des emplois – une poignée a été retenue après une belle opération de nettoyage judiciaire – et déclare, là encore avec l’appui du parquet, ne pas avoir commis le moindre délit ! Et ne revenons pas sur le sentiment largement répandu que durant toute sa vie politique, affaire après affaire, il aura évité toute condamnation pénale.

Un ancien membre du Conseil Constitutionnel reconnaît publiquement avoir « rectifié » à la baisse les chiffres de campagne de deux candidats pour éviter l’invalidation de l’élection présidentielle. Et on sait que l’ancien président de ce Conseil, lui-même en délicatesse avec la justice, avait fait pencher la balance dans le bon sens, comme il le dit lui-même, dans l’intérêt général.

Un ancien ministre de l’intérieur, suffisamment informé semble-t-il du cours d’une instruction dans une affaire particulièrement grave, se croit autorisé à appeler un proche sérieusement mis en cause afin de lui dire que sa femme « balance  beaucoup », que le dossier est chargé et qu’il serait opportun de se rencontrer pour qu’il lui en dise plus sur l’état du dossier ! On se souvient que le même ministre, déjà condamné dans une affaire antérieure, a finalement été relaxé sur un argument de procédure dans une poursuite pour injure raciale proférée alors qu’il était en exercice.

Un ancien premier ministre est définitivement relaxé, mais avec des attendus très sévères sur son comportement, pour avoir voulu nuire à son rival politique lequel, de son côté, l’aurait bien vu « terminer pendu à un croc de boucher ».

Un ancien ministre met en cause un autre ancien ministre pour pédophilie en reprenant à son compte une rumeur sans apporter la moindre preuve sur ses allégations. Là encore rappelons que lui-même a pu toucher des mois durant son salaire sans honorer son travail d’enseignant.

Un autre ancien ministre de l’Education Nationale affirme avoir fait l’objet de propositions financières illégales qu’il aurait rejetées sans pour autant avoir porté plainte à l’époque, au mépris de l’article 40 du CPP, contre ce qui avait toutes les apparences d’une tentative de corruption.

Un président de conseil général est mis en examen notamment pour association de malfaiteurs – excusez du peu – pour avoir favorisé son frère en lui permettant d’accéder à un terrain qu’il convoitait pour développer son entreprise.

Un professeur d’économie de rang international passe en 9 minutes chrono du statut de présidentiable français au rang de criminel potentiel pour n’avoir pas su refréner ses pulsions sexuelles en faisant prévaloir ses passions sur la raison.

En contrepartie des appuis de la classe politique française à des dirigeants corrompus des valises contenant des millions d’euros auraient été ramenées d’Afrique des années durant quand les peuples des Etats concernés meurent de faim.

On renoncera à énoncer des exemples de favoritisme partisan ou de népotisme ! Des mots doux qui volent bas et des réponses à la carte : ainsi le président de la République traite un individu de connard devant toutes les télévisions sans autre conséquence que la réprobation d’une partie de l’opinion tandis qu’un citoyen qui le traite du même qualificatif (scandaleux) est poursuivi en justice. Un avocat des victimes de l’attentat de Karachi n’hésite pas en direct à la télévision à tenir des propos grossiers à l’égard de sa contradictrice en lui disant « Vous savez où vous pouvez vous la mettre votre République irréprochable ? »

On pourrait continuer à égrener les affaires ou attitudes qui sont loin de répondre à la République exemplaire qu’on nous annonçait il y a peu, après que François Mitterrand en son temps ait dénoncé « la République des copains et des coquins » dont il est de notoriété publique et judiciaire – par exemple, l’affaire du Carrefour du développement – que certains de ses proches étaient des acteurs. La pré-campagne électorale n’explique pas tout : il s’agit de faits avérés, campagne ou pas campagne.

Et dans le même temps, les mêmes ou leurs amis se réjouissent de la réintroduction à l’école de l’éducation civique qui, entre nous, était déjà au programme; ils veulent faire prêter un serment allégeance à l’Armée lors de la majorité civile quand ils ne forment pas le projet d’envoyer nos jeunes en conflit avec la loi à l’armée ou chez d’anciens militaires pour les mâter, pardon, pour leur donner des repères.

Quelle hypocrisie ! Il faut le dire haut et fort : ce grand écart des Pères et Mères la Morale est insupportable. Tout cela est consternant et ravageur pour notre démocratie, désastreux pour la jeunesse.

Morale à géométrie variable, justice à deux vitesses : selon qu’on est puissant ou simple quidam, certaines seront jugés, vite et sévèrement, d’autres échapperont à toute sanction et continueront à mentir et à nous enfumer. Plus grave encore : tout cela discrédite le discours politique et la politique elle-même. Tout cela ne date pas d’aujourd’hui et, bien évidemment, ne disparaitra pas du jour au lendemain mais disons le tout net : un coup de balai s’impose et une nouvelle donne doit s’ouvrir quitte à rappeler quelques règles du jeu fondamentales.

Alors s’il faut faire prêter un serment imposons en un en premier lieu à tous ceux qui briguent à quelque niveau que ce soit des responsabilités politiques.

Il pourrait être de ce type :

« Je m’engage

  •  1 – A ne détourner aucun argent public et à ne tirer aucun avantage matériel de l’exercice de mon mandat  public
  • 2 – A n’accepter d’aucune manière, ni personnellement, ni à travers ma femme et mes enfants d’argent liquide livré en valise ou pas
  • 3 – A démissionner de toutes fonctions électives si je suis mis en examen pour délit ou crime
  •  4 – A ne pas me représenter si je suis condamné pour un détournement de fonds qui me profite ou bénéficie à mes proches ou à mon parti, ou pour une infraction aux moeurs
  •  5 – A exiger d’être jugé rapidement et à déférer aux convocations délivrées par la justice
  •  6 – A respecter scrupuleusement le secret de l’instruction
  •  7 – A ne pas insulter mon prochain ni quiconque et plus généralement, à veiller au respect de la dignité qu’impose ma fonction
  •  8 – A me garder d’user directement ou indirectement de mon influence pour faciliter la nomination de l’un quelconque de mes proches à des  fonctions publiques ou privées
  •  9 – A m’interdire de me présenter à des élections pour succéder à un membre de ma famille
  • et 10 – A prévenir le procureur de la République de tout délit ou crime dont je pourrais avoir connaissance dans le cadre de mon engagement politique. »

Puisqu’il faut rappeler quelques règles sociales contenues ou non dans le code pénal ou relevant simplement de la morale républicaine ou démocratique n’hésitons pas à faire souscrire ces 10 Commandements qui pourraient être complétés si nécessaire.

La loi devrait elle aussi être modifiée en posant que tout élu définitivement condamné doit etre automatiquement et irrémédiablement privé de tout mandat électif public.

Plus sérieusement je voudrais bien qu’on m’explique comment faire pour exiger des policiers, éducateurs et enseignants, magistrat ou parents de ce pays qu’ils continuent à instaurer des cadres et des repères sociaux, sinon les restaurer aux yeux des plus jeunes si les mêmes qui jouent les Pères et les Mères la morale alimentent tous les jours le sentiment du « Tous pourris ».


Jihad et pain au chocolat

Par Denis Sieffert11 octobre 2012

Un instant, un court instant, mettons-nous à la place de nos concitoyens musulmans, ceux qui pratiquent assidûment leur culte, comme ceux qui le pratiquent moins, ou pas du tout, et même ceux qui n’ont avec la religion qu’une vague et « culturelle » relation. Bref, tous ceux qui n’ont aucune envie de lever le petit doigt pour défendre ou justifier les forfaits des petites frappes qui lancent des grenades contre une supérette casher, ou tirent sur une synagogue, mais qui, pour autant, se sentent mal à l’aise quand la machine politico-médiatique s’emballe sur le thème de « l’islamisme radical » et d’un « jihadisme à la française ». Certes, la plupart des médias ont fait assaut de précautions et de prétéritions. Surtout, pas d’amalgame !

Non, pas d’amalgame, en effet, rien qu’une longue et pesante énumération. Un candidat à la présidence de l’UMP qui a « entendu parler » d’un enfant « qui s’est fait arracher son pain au chocolat par des voyous parce qu’on ne mange pas pendant le ramadan » ; une « cellule jihadiste » démantelée ; d’autres qui ourdissent en silence leurs prochains forfaits ; une enquête sur le « salafisme » ; une sommation faite aux responsables musulmans de condamner les agressions antisémites ; une dénonciation décomplexée du « racisme anti-Blanc »… À quoi il faut ajouter, facultativement, quelques images d’amputations pratiquées dans le nord du Mali, au nom de la charia… Et le tableau est complet. Faisons un sort tout de suite à Jean-François Copé, l’homme qui veut se faire élire à la tête de l’UMP grâce à une improbable histoire de pain au chocolat. Il incarne ce que la politique peut donner de pire. Dans les pas de Nicolas Sarkozy et sans doute sous l’influence du même stratège, l’extrême-droitier Patrick Buisson, il a fait son petit calcul. Il y a dans notre pays, un « marché » de l’islamophobie. Un créneau. Une clientèle. Assurément, ce positionnement marketing ne doit pas trop froisser ses convictions, mais on a bien compris que c’est l’issue de sa rivalité avec François Fillon qui le soucie, bien plus que l’état de la société française. On n’en finit pas de préparer de ce côté-là la recomposition politique qui devrait permettre au Front national d’accéder le plus vite possible au pouvoir.

Les autres événements de ces derniers jours y concourent également. Car cet « islamisme à la française », que l’on semble découvrir, est-il autre chose qu’une délinquance bien de chez nous ? Ce Jérémy Louis-Sydney, abattu samedi par la brigade antigang de Strasbourg, sortait de prison. Il était, comme l’on dit, « connu des services de police » pour « trafic de stupéfiants ». Et c’est le cas de plusieurs autres personnages interpellés à Cannes et en région parisienne. Comme Mohammed Merah, le tueur de Toulouse et de Montauban, ils ont beaucoup plus à voir avec la violence sociale de nos cités qu’avec l’islam. Quant au prosélytes qui récupèrent leur désespoir, ils sont plus proches eux aussi de la voyoucratie que de l’islam. Ces jeunes, capables de lancer une grenade contre un magasin casher, sont-ils si différents de ceux qui tuent avec une sauvagerie inouïe à Échirolles ? N’est-ce pas cette violence folle qu’il faut interroger, plutôt que le wahhabisme ou le salafisme ?

Et cette violence, son origine n’est-elle pas plutôt dans la crise sociale qui frappe si durement nos banlieues ? Tout se passe comme si, ayant devant les yeux la réponse à cette question, on ne voulait pas la voir. La réponse, elle est dans l’itinéraire de ces jeunes gens. Ils ont en commun de vouloir donner un sens à leur violence. Les uns sont dans des bandes de quartier qui se livrent une guerre picrocholine et néanmoins sanglante, les autres vont là où une certaine violence est légale, dans l’armée, à l’image de Merah ou de l’un des tueurs d’Échirolles, comme jadis les repris de justice entraient dans la Légion ; d’autres encore échouent dans le banditisme, plus ou moins « grand » ; certains, enfin, se racontent qu’ils vont venger leurs « frères palestiniens » en s’attaquant aux juifs à Sarcelles ou à Argenteuil. À cet égard, combien de fois faudra-t-il dire à M. Prasquier, président du Crif, qu’en mêlant le Hamas à tout ça, comme s’il fallait à toute force souligner que l’antisémitisme vient des Palestiniens, il produit le même amalgame que les Louis-Sydney et les Merah ? Sans parler du trop classique amalgame antisémitisme-antisionisme qui resurgit jusque dans les discours du ministre de l’Intérieur. Dire cela n’empêche pas de condamner avec la dernière énergie les crimes de ces jeunes gens, et leur antisémitisme. Mais, on a nettement le sentiment que beaucoup veulent détourner notre attention de ce qui est sans aucun doute l’essentiel dans ces affaires. Il est plus facile, il est vrai, de braquer les projecteurs sur l’islamisme radical que de s’attaquer à la misère des cités.


Selon l’AFP, la France «héberge» des juifs !

MARIANNE

Mardi 9 Octobre 2012 à 18:30 | Lu 26680 fois
Au détour d’une dépêche AFP*, cette étrange formulation : « la France héberge entre 350 000 et 500 000 juifs, selon les estimations ». Peu importe les estimations, aléatoire depuis le décret du 28 août 1944, rendant nulles et non avenues les lois de Vichy et donc l’obligation de recensement des juifs. L’AFP nous apprend que la France « héberge » des juifs, formulation qui les sépare de l’ensemble de la Nation.

Or, depuis la Révolution, les juifs sont citoyens de la même manière que tous les autres, ils ne le sont pas en tant que juifs, mais en tant qu’individu. La République Française accorde la liberté à tous les cultes mais n’en reconnaît aucun, et qu’on le sache, elle n’héberge pas les ressortissants d’une religion ou d’une culture, elle ne connaît que des individus citoyens. Mais la même dépêche AFP, consacrée à la réaction des juifs de France aux actes antisémites, évoque le récent démantèlement d’une « cellule islamique radicale composée de Français convertis ». Même radical, l’islamiste demeure Français, et il menace, donc, les juifs « hébergés » par la France.  La communautarisation des esprits se concentre dans cette dépêche.

Les individus arrêtés à Strasbourg et à Cannes ne sont pas les premiers terroristes parfaitement français de notre histoire récente. Les tueurs d’Action Directe se passaient de justification religieuse. Cependant, la formulation de l’AFP oppose ces « Français convertis » aux juifs « hébergés » par la France. Cela rappelle, en pire, le mot malheureux de Raymond Barre, qui, au soir de l’attentat de la rue Copernic, distinguait les « Français innocents », des fidèles de la synagogue visée, laquelle relève pourtant d’une obédience israélite libérale spécifiquement française.

Il faut dire que la confusion établie, avec les meilleures intentions, entre racisme, xénophobie et antisémitisme alimente ces dérives. Ces trois plaies ne se fondent pas en une seule, et, à force de confondre l’antisémitisme avec le ressentiment contre les étrangers, on finit par provoquer cette identification du juif et de l’étranger. Jusque dans le langage, en apparence anodin, de l’AFP qui gagnerait à relire les dépêches qu’elle héberge avant de les relayer.

(Mise à jour 10 octobre 2012 à 11h00) : Nous avons exprimé ici notre surprise de lire, sur une dépêche Afp une formule telle que « la France héberge de 350 000 à 500 000 juifs ». Après avoir pris connaissance de notre réaction, la rédaction de l’Afp a corrigé sa dépêche où l’on peut désormais lire « la communauté juive de France compte de 350 000 à 500 000 juifs ». Dont acte. Cet incident est clôt mais il est tout de même surprenant qu’il se soit produit, alors même que la dépêche incriminée rapportait une information selon laquelle l’émigration juive de France vers Israël enregistre une baisse, en dépit de la multiplication des actes antisémites, depuis la tuerie de Toulouse.  Il reste espérer qu’à l’avenir l’Afp n’aura plus besoin de nous pour éviter un tel dérapage…

Quand Aurélie Filippettti soutient une niche fiscale qu’elle combattait dans l’opposition

MARIANNE

Rédigé par Hervé Nathan le Vendredi 12 Octobre 2012 à 12:43 |

(POL EMILE/SIPA)

(POL EMILE/SIPA)

Faut-il imposer les œuvres d’art dans le cadre de l’impôt de solidarité sur la fortune ? Voici le genre de question que se pose à intervalle régulier la représentation nationale, depuis que fut instauré par la majorité de gauche de 1981 l’impôt sur les grande fortune. Dès le départ les œuvres d’art en furent exclues. De méchantes langues attribue ce privilège à Laurent Fabius, alors ministre du Budget, dont la famille exerce la profession d’antiquaire. L’intéressé proteste : il aurait refusé de participer à ce débat, au nom de « sa conception éthique de la politique ». Il ne prend toujours pas position sur le sujet, mais lorsqu’il en parle c’est pour dire tout le mal qu’il en pense… On attribue aussi l’existence de cette niche fiscale à la passion dévorante de de François Mitterrand pour les livres anciens, voire à l’intervention toujours auprès du président Mitterrand d’un vieil ami de droite, André Bettencourt .

Le débat est donc revenu sans surprise avec l’alternance, et le premier projet de loi de finances soumis à la nouvelle majorité. Le rapporteur du budget, le socialiste  Christian Eckert, a proposé et fait voter par la commission des finances  un amendement  réintégrant les œuvres d’art  « qui ne sont pas exposées au public » et dont le prix est supérieur à 50000 euros dans la déclaration des biens soumis l’ISF. Marianne d’il y a trois semaines avait déjà fait état de la préparation de cet amendement.

Très logiquement la ministre de la Culture s’est déclarée opposée à cet amendement… en faisant savoir à l’AFP par son cabinet : «  C’est la liberté des parlementaires de déposer les amendements qu’ils souhaitent. Mais la ministre de la Culture est contre cette mesure » .

C’est net mais pas très combatif.  Aurélie Filippetti qu’on avait connue plus accrocheuse, et prête à en découdre à visage découvert, lorsqu’il s’agissait de défendre son pré carré, s’est abstenue de toute déclaration publique. L’explication de cette soudaine discrétion tient peut-être au souvenir du temps où la ministre était député de la Moselle, membre de la commission des finances, quand, en octobre 2011, elle avait défendu le même amendement, proposé par Jérôme Cahuzac alors président de la commission des finances. Comme elle était éloquente lorsqu’elle jetait  en séance publique à la face de la droite, opposée à l’imposition à l’ISF : « La majorité vient, une fois de plus, de pérenniser une énorme niche fiscale sur les œuvres d’art,  qui bénéficiera à quelques milliers de contribuables extrêmement fortunés. On a évoqué ici les détenteurs d’œuvres d’art, mais à aucun moment n’ont été mentionnés les créateurs, qui sont les premières victimes de la spéculation, étouffés qu’ils sont par une masse d’argent qui vient gonfler artificiellement le marché de l’art, en particulier dans notre pays. » L’embarras de la ministre est donc aujourd’hui réel, qui la voit défendre une niche fiscale établie au nom du « maintien du marché de l’art », ce qui n’est pas tout à fait la même chose que la défense de la création, on en conviendra.

Reste  qu’il ne faut pas être totalement naïf .  L’amendement tel qu’il est rédigé laisse perplexe. Comment vérifiera-t-on que les œuvres sont exposées ou non ? De plus, le rapporteur Chrisaian Eckert, interrogé par Marianne, estime que l’entrée des œuvres dans le périmètre de l’ISF ne rapporterait pas grand chose au budget de l’Etat. D’où une interrogation : cet amendement, préparé en bonne entente avec le ministre du Budget dont on sait les relations exécrables avec sa collègue de la Culture, pourrait-il n’avoir pour objectif, au moins principal, que de l’enquiquiner ?
Si c’est vrai, on peut dire qu’il a manqué son coup  puisque l’arbitrage de l’Elysée est de s’opposer à l’amendement… Ironie de l’histoire, c’est Jérôme Cahuzac lui-même qui a annoncé la position du gouvernement au journal Le Monde. C’est fou ce qu’on peut s’aimer dans ce gouvernement…


Chercheurs, le CNRS continue de vendre cher nos articles gratuits

Tribune

Olivier Ertzscheid | Enseignant chercheur
Je suis enseignant-chercheur et je publie donc un certain nombre d’articles dans différentes revues professionnelles et scientifiques.Avec d’autres, je milite pour que les résultats de la recherche publique (c’est-à-dire mes articles) soient immédiatement disponibles pour tout le monde. Et pour ce faire je dépose mes articles – tous mes articles –, dans des bases de données que l’on appelle des archives ouvertes et qui permettent à tout un chacun de consulter gratuitement le texte intégral de tous mes articles.

Le Refdoc, service de commande de documents de l’INIST/CNRS, dispose d’un catalogue enrichi de 52 millions de notices.

Je fais partie de ceux qui se battent bec et ongles pour parvenir à faire ajouter à leur(s) contrat(s) d’édition une clause permettant de déposer une version numérique dans des sites d’archives ouvertes, sans aucun délai d’embargo.

Donc, cher responsable de service Refdoc de l’Institut de l’information scientifique et technique du CNRS (Inist), et toi aussi, cher grand chef de l’Inist, je te signale que TOUS mes articles sont TOUS disponibles gratuitement et en texte intégral à divers endroits du Web (sur des sites d’archives ouvertes mais aussi sur mon blog, dans des revues scientifiques ou professionnelles qui ont de leur côté fait le choix de l’open access, etc.).

Comme la diffusion du savoir et des connaissances issues de la recherche publique me tient particulièrement à cœur, je pousse même le vice jusqu’à ajouter dans certains de mes articles, une licence « creative commons » qui indique que l’article peut être rediffusé, réutilisé, republié – à condition qu’il le soit gratuitement.

Pathétique scientifiquement

Si je te raconte tout ça, c’est parce qu’au vu de ce qui précède, il ne viendrait à l’idée de personne qu’un organisme comme l’Inist, fleuron de l’Information scientifique et technique (IST) dans l’Hexagone et au-delà, mette en place un outil (Refdoc) qui au mépris de toutes les règles en vigueur et à rebours de la volonté des auteurs (et d’un nombre de plus en plus important d’éditeurs).

Il ne viendrait à l’idée de personne disais-je, que l’Inist vende, oui je dis bien VENDE à des prix exorbitants des copies (ou des photocopies) de documents scientifiques par ailleurs – et ailleurs – totalement libres et gratuits.

C’est pourtant ce que fait depuis déjà très très très très longtemps (2009) le service Refdoc de l’Inist. Et franchement c’est juste insupportable moralement, pathétique scientifiquement, et révoltant juridiquement.

47 euros les trois copies articles gratuits

Cher responsable de service Refdoc de l’Inist, et toi aussi, cher grand chef de l’Inist, voici une copie d’écran issue de ton service Refdoc. Tous les documents qui y figurent sont de moi, et tous sont disponibles gratuitement sur ArchiveSic (et aussi sur mon blog, et aussi ailleurs, je te l’ai déjà expliqué).


Copie d’écran réalisée le 3 Octobre 2012 sur le site refdoc.fr (Akademik)

Là, par exemple, j’ai choisi trois articles :

  • un « vrai » article scientifique publié dans une vraie revue scientifique (Hermès) ;
  • un court texte en forme d’éditorial scientifico-humoristique publié dans une revue professionnelle (documentaliste – sciences de l’information) ;
  • une plus ancienne communication dans un colloque publiée uniquement sous forme d’actes distribués aux participants au colloque.

Pour chacun de ces trois articles, j’ai pris soin de choisir ta prestation la moins onéreuse. Et au final, j’en ai donc pour 47,64 euros pour dix jours ( ! !) d’attente.

47,64 euros et dix jours d’attente alors que ces trois mêmes articles (et une vingtaine d’autres) sont notoirement disponibles ici (le premier, le second, le troisième) et ailleurs et tout de suite.

Et tu sais ce qui me fait le plus mal dans mon petit cœur de chercheur qui cherche et qui défend l’accès ouvert aux connaissances ? Hein ? Dis tu le sais, cher responsable du service Refdoc et cher directeur de l’Inist ? C’est qu’à aucun moment, à AUCUN moment tu ne cherches à te vêtir de la plus élémentaire décence (à ce stade je renonce à parler même d’honnêteté), à aucun moment tu ne cherches à te vêtir de la plus élémentaire décence en signalant que ces trois articles sont AUSSI disponibles gratuitement, dans la version que l’on veut (pdf, htm, doc, rtf …).

Conformément, cette fois, à ce petit grain de sable dans ta chaussure de responsable du service Refdoc et dans ton soulier de directeur de l’Inist, ce petit grain de sable que l’on appelle la volonté de l’auteur et le respect du droit.

Ça va finir par se savoir (ou pas)

Si. Lorsque tu m’avais invité il y a de cela quelques années pour une conférence sur le thème des réseaux sociaux et de l’identité numérique des chercheurs, je t’avais déjà signalé courtoisement ce problème.

Ce qui t’avait – m’avait-on rapporté, mais ma mère m’a appris qu’il ne fallait jamais écouter les rapporteurs, ni rapporter d’ailleurs, pardon maman – ce qui t’avait mis dans une rage folle et t’avait accessoirement permis de me traiter de noms d’oiseaux que la morale autant que l’IST réprouvent.

Depuis ce temps, d’autres se sont également émus – hélas rarement en place publique – de cet immense scandale tout en haut de la pyramide supposée de l’exemplarité documentaire française. Un exemple parmi tant d’autres, le célèbre Bulletin des bibliothèques de France (BBF), entièrement gratuit et en libre accès sur le Web fut longtemps référencé dans ta base et vendu, oui, vendu à prix d’or par ton service.

Suite à une intervention de son rédacteur en chef de l’époque, tu as dû te résoudre à le déréférencer et à le faire disparaître de ton service. Du coup l’une des plus importantes revues professionnelles du monde de l’information et des bibliothèques est juste totalement absente de ce qui est supposé être « LA » base bibliographique de référence sur le territoire national. Tu parles d’une cohérence… Et pendant ce temps, tu continues ton petit business (un autre exemple).

Heureusement, il y a la loi

Alors ce qui devait arriver arriva, un auteur te fit un procès et le gagna. L’Inist fut condamné en première instance (c’était en 2010) et en appel (en 2011). La justice est passée. La pratique de l’INIST est jugée illégale. Cela t’aura coûté 7 000 euros. Une paille au vu de ce que te rapporte la vente illégale d’articles que… tu continues de pratiquer en toute impunité.

Mais l’Inist doit être au-dessus de la loi (ou alors un truc m’échappe).

Et oui, cher responsable de service Refdoc de l’Inist, et toi aussi, cher grand chef de l’Inist, visiblement tu n’en as cure de la loi. Tu continues au mépris de la volonté des auteurs et donc depuis 2011 au mépris du respect du droit. Tu continues ces pratiques ahurissantes de malhonnêteté avec (je te laisse choisir dans la liste qui suit) un aplomb, une mauvaise foi et une constance qui savent pouvoir se reposer sur le panurgisme mollement indolent des auteurs, indifférents à la tonte de leur laine et à son prix de vente.

Cela atteste de ton aplomb, ta mauvaise foi et ta constance tout autant de ton opportunisme malsain à continuer de collecter ainsi de l’argent sur le dos de ce qu’il faut bien appeler de l’ignorance (car si nombre d’auteurs ignorent les pratiques de Refdoc, plus encore ignorent que l’Inist fut, pour lesdites pratiques, par deux fois condamné), sur le dos de l’ignorance disais-je, ce qui, tu en conviendras est un comble pour un service de documentation scientifique et technique.

Voilà ce que je voulais te dire cher directeur de l’Inist, à toi et à ton responsable du service Refdoc.

Tu t’en doutes, je ne t’embrasse pas, parce que là maintenant, avec mes copains auteurs/chercheurs qui sont aussi énervés que moi et depuis aussi longtemps, devant tant de cynisme, on est bien décidés à te faire un procès. Un vrai. Un bon gros procès. Pas pour te piquer 7 000 euros ni d’ailleurs 70 000. Mais parce qu’on en a un peu marre d’être pris pour des gogos.


Denis Robert : « Taxer l’art cher, c’est libérer la création »

Tribune 12/10/2012 à 20h34
Denis Robert | Artiste, écrivain, réalisateur

L’écrivain Denis Robert, également artiste, est pour la taxation des œuvres d’art, proposition qui divise le gouvernement. Voici pourquoi.

J’entends beaucoup de bêtises et d’inexactitudes en ce moment dans le débat autour de la taxation des œuvres d’art, surtout de la part de membres du gouvernement.

Certains trouvent que ce n’est pas une bonne idée ; d’autres qu’il faut faire de l’art un espace protégé. De Michel Sapin à Aurélie Filippetti, en passant par Jean-Jacques Aillagon, voire (murmure-t-on) François Hollande, le député socialiste François Eckert, porteur de ce projet de loi, se fait beaucoup d’ennemis depuis qu’il a lancé son idée folle.

O sacrilège ! O bolchevisme ennemi !

D’après ce que je lis ça et là, des Echos au Figaro, de Libé aux sites financiers, il n’y a guère que le député UMP Marc Le Fur (qui avait déposé en vain en 2011 un amendement similaire) pour le soutenir. Ce débat brise les lignes politiques. Il souffre de désinformation.

N’a-t-on pas vu en début de semaine disparaître un zéro dans les articles à propos de cette taxation nouvelle ? A 5 000 euros, c’était effectivement compliqué de créer une taxe. Mais 50 000 euros comme limite, c’est une autre histoire. On ne touche pas les mêmes gens, ni les mêmes sommes. On s’attaque ici aux Porsche Cayenne et aux Ferrari, pas aux vieilles Volvo, comme on a voulu le faire croire.

Un piège qui sent plus le caviar que la gauche

Cette désinformation et ce soutien politique, aussi maladroit qu’unanime, me semblent directement liés à l’influence de lobbies puissants et discrets : certains riches galeristes, des antiquaires, des collectionneurs fortunés et les défiscaliseurs professionnels.

Je n’arrive pas à comprendre comment des élus s’étant battus contre les privilèges sarkozistes, si prompts à dégainer devant les petits héritiers, peuvent tomber dans ce piège qui sent plus le caviar que la gauche. La palme de la mauvaise foi revenant aux marchands de croûtes célestes et à divers petits barons de foires de l’art et du cochon qui s’apprêtent à faire du business la semaine prochaine à la Fiac [Foire internationale d’art contemporain, ndlr] de Paris.

Une dépêche AFP tombée mardi m’apprend que Guillaume Cerutti, le PDG de la maison d’enchères Sotheby’s, met en garde contre un risque d’« affaiblissement du patrimoine national ». Rien que ça. A ses yeux, la mesure portée par le député Eckert donnerait « un coup fatal au marché de l’art français » :

« L’instauration d’une taxation supplémentaire aurait des effets négatifs immédiats sur l’activité des galeries, des antiquaires, des maisons d’enchères et des métiers d’art. »

Le président d’Artprice (base de données sur le marché de l’art), Thierry Ehrmann, et celui de l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), Gilles Fuchs (qui représenterait 300 collectionneurs), lui emboîtent le pas : « Nous sommes là pour aider les artistes à éclore », indique ce dernier, toujours à l’AFP.

Je me suis frotté les yeux en lisant autant d’inepties. Et j’ai bien peur que, compte tenu de ce tir de barrage, les ministres et députés socialistes ne perçoivent pas assez clairement les enjeux de ce combat de chiens et de loups, de trader et de rentiers.

C’est évidemment une bonne idée !

Après le journalisme, l’édition et le football, ce milieu de l’art est un territoire que je connais bien. Ses galeristes, ses peintres, ses acheteurs, leur snobisme, leur rapport à l’argent. Pour d’autres, leur intelligence, leur acuité.

Il y a l’art et le commerce de l’art. Il y a le travail solitaire et parfois halluciné de l’atelier, et le retour à la lumière un soir de vernissage.

J’ai découvert le prix de mes premières toiles le jour de ma première exposition. 3 800 euros pour une « 100 figure », j’avais trouvé ça cher pour un artiste comme moi. Mais bon, les gens achetaient et j’en avais tellement bavé avant de les sortir (de moi) ces foutues toiles…

L’idée de taxer les œuvres d’art de plus de 50 000 euros est EVIDEMMENT une bonne idée. Il faut intégrer ces acquisitions à l’ISF. Point barre. Si j’étais ministre, je taperais même à 30 000 euros et je monterais progressivement.

Ce n’est pas seulement une question de rentrée fiscale, car ces revenus ne représentent pas grand-chose au regard des ventes d’armes ou d’essence. Et pour ceux qui craignent pour leur patrimoine, il suffit que la loi sur la taxation des œuvres d’art démarre en janvier 2013 et ne joue pas sur l’antériorité.

J’ai lu d’autres arguments du côté des opposants à cette loi. Les galeries auraient besoin de vendre des grosses pièces à 50 000 euros et plus pour faire des expositions de jeunes artistes. Quelle fable ! Au mieux, la stratégie consiste à mettre en vitrine un premier communiant pour épater la galerie. En coulisse, il s’agit surtout de faire du courtage et du deuxième marché. Vendre et revendre des oeuvres connues pour toucher sa com et faire monter les enchères.

Une bouffée d’oxygène pour le milieu de l’art

La raison pour laquelle cette loi est une bonne loi est tout autre. Et je suis étonné que les avocats de ce texte ne mettent pas cet argument en avant.

Taxer les œuvres d’art au-delà de 50 000 euros induirait effectivement un changement de comportement des acheteurs et amènerait une bénéfique bouffée d’oxygène dans ce milieu où beaucoup de créateurs (et de galeristes) crèvent la dalle (ou ferment).

De plus, contrairement à ce que dit monsieur Sotheby’s, cela ramènerait les acheteurs étrangers en France pour une bonne raison : les artistes français (les vrais, les vivants) seraient plus productifs.


« Saint Amédée » (acrylique et mixte), une des toiles de Denis Robert, vendue 5 000 euros (Denis Robert)

Les gros marchands d’art font juste du blé

Car une loi de ce genre libérerait évidemment la création des artistes vivants. Acheter une toile à 10 000 euros, pour un collectionneur qui est prêt à lâcher 500 000 euros pour un croquis de Basquiat, c’est un Carambar… mais un Carambar qui permet d’acheter de la peinture, du lin et des craies grasses. Et de faire vivre une chaîne d’artisans, du fournisseur de châssis au galeriste.

Les plus gros marchands d’art sont aujourd’hui anglais (Sotheby’s, Christie’s). Ils ont avec l’activité artistique un rapport… élitiste. J’ai mûri ce mot qui est bien léger en rapport à ce que je pense. « Elitiste ». Ces ogres qui poussent des cris de vierge aujourd’hui n’ont rien à voir avec les galeristes, ces producteurs d’art, qui se bagarrent pour exposer des nouveaux peintres, sculpteurs, photographes. Idem pour les gros sites internet qui vendent des toiles comme on vend des Sicav. Il est comment le Champagne des vernissages chez Artprice ?

Ces marchands sont devenus de vrais banquiers. Pour eux, comme pour quelques rares galeristes parisiens (voir la petite équipe qui gère la Fiac comme sa chasse gardée), l’art, c’est d’abord de la finance, de l’échange, du business, de la défiscalisation. Un artiste mort vaut et rapporte vingt fois plus qu’un artiste vivant. Ils n’en ont rien à battre de la création. Ils font du blé, du blé et encore du blé…

Je me demande si je lui le seul à trouver cette idée évidente. Je prends le pari que des artistes contemporains comme Combas, Di Rosa ou même Garouste (pour prendre des figures que j’aime bien) pourraient me rejoindre sur ce terrain. Ils ne touchent rien sur leurs œuvres anciennes qui passent de main en main, sinon un droit de suite de 3%. Leur boulot d’avant sert la spéculation.

Je glisse en illustration à ce papier rapidement gratté une de mes dernières toiles (vendue 5 000 euros cette semaine à la galerie W Landau Blast, 35 avenue Matignon). La moitié va à mon galeriste. L’autre me revient. Je déclare ces revenus au fisc. Quand j’enlève le matériel et les taxes déjà existantes, il me reste moins de 2 000 euros.

Avec l’argent, c’est toujours compliqué. Certains vont trouver cette somme énorme. Personnellement, ça me va. J’en vends de plus en plus. J’espère un jour être taxé davantage.

Avec l’art, on ne sait jamais. Je finirai peut-être par acheter une banque.


Bruxelles veut ouvrir la Sécurité sociale au privé

Mediapart.fr

10 octobre 2012 | Par Ludovic Lamant

De notre envoyé spécial à Bruxelles

Sur le coup, personne n’a rien vu. Lorsque le commissaire européen Michel Barnier a présenté, en décembre 2011, sa proposition de directive sur la « passation des marchés publics », pas un observateur n’a tiré l’alarme. À l’époque, la zone euro luttait pour sa survie, et les conseils européens à répétition monopolisaient l’attention médiatique. Ce texte, censé faciliter la mise en place du « marché unique européen », l’une des marottes de la Commission qui y voit une source infinie de croissance, est presque passé inaperçu.

Le commissaire européen Michel Barnier.
Le commissaire européen Michel Barnier.© (dr)

Des mois plus tard, certains conseillers et professionnels du secteur se sont résolus à lire l’intégralité des annexes, longues et fastidieuses, qui accompagnaient le document. Et, en parcourant l’annexe 16 du texte, ils sont tombés sur un os : l’exécutif dirigé par José Manuel Barroso propose d’appliquer aux « services de sécurité sociale obligatoire » certaines règles propres aux marchés publics. En clair, introduire des mécanismes de concurrence au sein d’un secteur jusqu’à présent régi par le seul principe de solidarité.

Si ces dispositions étaient adoptées, ce serait un bouleversement complet. La sécurité sociale obligatoire (qui, en France, prend par exemple en charge les maladies les plus graves et les plus coûteuses) devrait faire l’objet d’un « avis de marché », chaque année, au terme duquel les pouvoirs publics choisiraient le meilleur des candidats. Aux côtés de l’opérateur historique (en France, des caisses d’assurance santé), pourraient s’inviter des opérateurs privés, par exemple des géants de l’assurance, comme Axa ou Allianz, pronostiquent certains des observateurs les plus inquiets à Bruxelles.

Dans la capitale européenne, d’autres préfèrent croire à une simple erreur de la Commission, qui aurait rédigé trop vite certaines des annexes, tant la manœuvre semble grossière. Contactés par Mediapart, les services de Michel Barnier n’ont pas souhaité dans un premier temps s’exprimer sur la question. Puis après la publication de cet article, le porte-parole de Michel Barnier, Stefaan De Rynck, a voulu préciser les intentions de la commission (lire la boîte noire de cet article et sous l’onglet « Prolonger »):

«Pourquoi inclure les « services de sécurité sociale obligatoire » dans l’annexe XVI de la directive, comme évoqué par votre article? Ceci n’est pertinent que dans le cas où un Etat de l’Union européenne souhaiterait – dans le cadre de son autonomie en la matière – organiser certains services de sécurité sociale à travers un contractant. Si jamais un Etat souhaite organiser sa sécurité sociale à travers un marché public (ce qu’il est libre de faire, même si ce scénario est très peu probable), il faudra dans ce cas précis avoir les outils juridiques pour faire respecter des règles de bonne gouvernance, de transparence et d’équité dans le choix du contractant privé».

Mais les professionnels du secteur, eux, restent sur la défensive. « Nous ne pouvons accepter l’inclusion des services de sécurité sociale obligatoire (sous un régime de marchés publics) », lit-on dans une note rédigée dès fin février par les services d’experts de la Belgique. Ce document, auquel Mediapart a eu accès, propose donc de « supprimer toute référence à la sécurité sociale obligatoire dans l’annexe 16 de la proposition de directive ».

Au Parlement européen, le débat, jusqu’à présent ultra-confidentiel, est en train de prendre, à l’approche d’un vote clé. « Le but du texte original de la Commission est d’“harmoniser le marché interne”, objectif louable, je le concède », avance l’eurodéputé belge Marc Tarabella, le rapporteur socialiste du texte au Parlement. « Là où je ne suis plus d’accord, c’est quand, dans ce même texte, en l’occurrence l’annexe 16, la Commission européenne se met à vouloir légiférer, comme si de rien n’était, sur les services publics. » Et d’insister : « La sécurité sociale doit rester une prérogative de l’État. »

Pour Pervenche Berès, eurodéputée française et référence sur les questions sociales au Parlement, la situation est effectivement problématique. « Cela paraît tellement gros, d’autoriser les marchés publics à intervenir dans le secteur des services de sécurité sociale obligatoires. Mais à partir du moment où certains l’ont vu, et que le texte est encore en négociation, il faut s’en occuper, cela ne peut pas passer », juge-t-elle, avant de préciser : « En tant que présidente de la Commission emploi et affaires sociales, si j’avais été alertée à temps sur ce point, j’aurais tout fait pour supprimer cette référence dans l’annexe 16. » La commission en question s’est prononcée fin septembre sur le texte, mais le point le plus épineux n’avait, à l’époque, pas encore été signalé.

Vers un compromis ?

Marc Tarabella a lui déposé un amendement pour la suppression de cette référence à la sécurité sociale. Le vote devrait avoir lieu dans les semaines à venir, en commission « marché intérieur », pour préparer le terrain à un vote en plénière à Strasbourg. Mais il incomberait ensuite aux négociations tripartites (Commission, Parlement, Conseil) d’aboutir. D’après plusieurs sources proches du dossier, il est peu probable que le texte, vu l’ampleur des enjeux et la quantité d’amendements déposés, soit adopté à Strasbourg avant le début d’année prochaine.

L'eurodéputée socialiste Pervenche Berès.
L’eurodéputée socialiste Pervenche Berès.© (dr)

Au-delà des allers-retours bruxellois, la proposition de la Commission entre en contradiction avec des pans de traités et autres jurisprudences, qui rappellent que la sécurité sociale est par essence un secteur « non économique ». En 1993, un arrêt de la Cour de justice européenne explique que les services obligatoires de la sécurité sociale, parce qu’ils mettent en place la solidarité à l’échelle de l’État, ne peuvent être considérés comme une activité économique (à télécharger ici). La Commission elle-même, par exemple dans une « communication » de 2007, estime que la sécurité sociale ne peut être « soumise aux règles du traité relatives au marché intérieur et à la concurrence » (lire page 5).

Bref, en toute discrétion, la commission, via cette fameuse « annexe 16 », opérerait une rupture radicale et contraire à l’esprit des traités.

À Bruxelles ces jours-ci, les négociations sur le texte battent leur plein. La Commission semble vouloir, à travers une version qu’elle a envoyée début octobre, et auquel nous avons eu accès, arrondir les angles sur ce point précis. Elle a proposé d’ajouter au texte un nouveau « considérant », en amont de la directive, qui précise que les services de sécurité sociale obligatoire n’entrent pas dans le champ du texte – tout simplement parce qu’ils ne nécessitent pas, au préalable, la signature d’un contrat. Puisqu’il n’y a pas de contrat, il n’y a pas de marché public, assure, en substance, l’exécutif européen.

Sauf que l’annexe 16, dans le corps de la directive, n’a, elle, pas été modifiée. L’affaire continue donc de cristalliser les tensions, et d’agacer bon nombre de professionnels du secteur, qui plaident pour la suppression pure et simple de la référence à la sécurité sociale. Un précédent existe, de sinistre mémoire à Bruxelles : la « directive services » du commissaire Frits Bolkestein, qui prévoyait à l’origine une libéralisation des services dans le marché intérieur européen. Ce texte fut, après de longues polémiques, en partie détricoté.

La boîte noire : Cet article a été mis en ligne mercredi matin 10 octobre. Dans l’après midi, Stefaan De Rynck, porte-parole de Michel Barnier, s’est inquiété de son impact et nous a adressé un droit de réponse. Des extraits ont été rajoutés dans l’article et l’intégralité de sa réponse peut être lue sous l’onglet « Prolonger ». Si le porte parole du commissaire européen se défend de toute intention d’«ouvrir la Sécurité sociale au privé», comme le résume notre titre, de fait, il ne dément pas nos informations ni le contenu de ce projet de directive.

Car derrière un débat apparemment très technique se cachent quelques évidences simples. Les services de sécurité sociale obligatoire obéissaient jusqu’à présent à un régime dit « non arbitraire ». Concrètement: ils étaient exclus de la logique des marchés publics. Pour la première fois, la Commission propose de placer les services de sécurité sociale sous un nouveau régime, celui de « régime allégé » (light regime) dans le jargon. Ce régime obéit à des logiques de marchés publics (mise en concurrence d’acteurs, etc). Il est défini par les articles 74 et 75 de la proposition de directive. La fameuse annexe 16 vient préciser le champ d’application des articles 74 et 75.

Il y a donc bien « rupture » en ce sens là: pour la première fois, la Commission envisage de mettre sous un régime de marché public un service public de santé. Certains Etats, par exemple à l’Est et en Europe centrale, pourraient ainsi être tentés de contractualiser assez vite leur santé.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/091012/bruxelles-veut-ouvrir-la-securite-sociale-au-prive