L’affaire PSA

Éditorial

Par Denis Sieffert19 juillet 2012

« Un choc pour la Nation. » C’est en ces termes que le ministre du Redressement productif (on a du mal à s’y habituer !) a accueilli l’annonce de la fermeture du site d’Aulnay de PSA. Sous l’emphase des mots, Arnaud Montebourg a mis le doigt sur une contradiction typique du néolibéralisme : si PSA, société de droit privé, peut bien théoriquement embaucher et licencier qui bon lui semble, pourvu qu’elle respecte les procédures, les conséquences, elles, sont éminemment politiques. Cela tient, bien sûr, à l’ampleur du désastre social, mais aussi à la portée symbolique de la marque et à la place de l’automobile dans notre histoire industrielle. Pour preuve, c’est bien vers le gouvernement que les salariés se tournent. Et c’est bien la réaction de François Hollande que la « Nation » guettait samedi dernier.

L’écart entre la responsabilité morale du président de la République, son gouvernement, et leur pouvoir réel est béant. François Hollande a certes évité de dire, comme jadis Lionel Jospin, que « l’État ne peut pas tout » pour suggérer qu’il ne peut rien, mais ses mouvements de menton n’ont pas d’autre sens. Un plan « inacceptable en l’état » – pour reprendre ses propres mots –, n’est-ce pas un plan que l’on s’apprête à accepter, moyennant quelques retouches de pure forme ? Sans plaider ici pour un retour à la politique des nationalisations, on peut tout de même s’interroger sur l’impuissance de l’État, placé devant un fait accompli mais sommé de faire face politiquement. C’est en ce sens qu’il n’est pas incongru de parler d’interdiction des licenciements ou, à tout le moins, de moratoire. Fût-ce en empiétant sur le domaine privé. PSA n’est pas au bord de la faillite. Ses actionnaires ont encore touché des dividendes en 2011. Un an auparavant, son PDG avait porté sa rémunération annuelle à 3,2 millions d’euros. Et il s’est félicité récemment des juteuses affaires de sa banque, PSA Finance. La firme peut donc attendre et repenser avec le gouvernement une stratégie dont la politique n’est pas absente puisque, comme l’a noté le délégué CGT d’Aulnay, c’est l’État qui a interdit à la firme de vendre en Iran pour cause de boycott. Pour toutes ces raisons, tant en analysant les origines de la crise actuelle qu’en considérant ses effets, il serait logique que l’État s’arroge le droit d’intervenir autrement qu’à la marge. La politique est partout dans cette affaire, sauf là où il faudrait. Les politiques devraient, par exemple, se pencher sur les causes profondes de la crise. Car « l’affaire PSA » pose tous les problèmes du monde. Celui de la surproduction dans la société capitaliste. Celui de l’avenir de la voiture. Et celui du réchauffement climatique, auquel, on le sait, le trop-plein d’automobiles n’est pas étranger.

L’incohérence du discours dominant – de la plupart des politiques, comme de la majorité des éditorialistes – est à cet égard affligeante  [1]. Tantôt on tient les délocalisations pour responsables du chômage, et tantôt on vante la stratégie de Renault qui a su délocaliser « quand il fallait ». Tantôt on s’indigne de l’incapacité des États à maîtriser les émissions de CO2, et tantôt on déplore que PSA n’ait pas réussi, comme l’a fait Volkswagen, à envahir le marché chinois. Puisque l’Europe est gavée d’automobiles, allons donc écouler nos surplus à Pékin et à Shanghai. Et que va-t-on faire quand la Chine sera à son tour saturée de bagnoles ?

Bien entendu, ces quelques remarques à caractère écologique ne font pas l’affaire des salariés, qui voient arriver le chômage à brève échéance, ou qui craignent d’être mis en demeure d’accepter n’importe quoi n’importe où. Mais une réflexion à long terme sur les limites du productivisme et une décision immédiate de sauvegarde de l’emploi ne sont pas inconciliables. Il faudrait pour cela que l’on cesse de vivre les mutations de notre société comme autant de soubresauts d’une crise sans fin. Que PSA ait commis des « erreurs stratégiques » par rapport à ses concurrents ne laisse évidemment pas indifférents les salariés d’Aulnay, ni ceux de Rennes, eux aussi menacés. Que les dirigeants n’aient pas délocalisé « assez tôt », qu’ils n’aient pas licencié « quand il fallait », qu’ils n’aient pas « adapté leur production » au marché chinois, c’est bien possible. Qu’ils soient, eux ou leurs prédécesseurs à la tête de Peugeot, de piètres gestionnaires, doublés de cyniques et de profiteurs, c’est infiniment probable. Mais quand on a dit cela et qu’on a administré à M. Varin des leçons de bonne gouvernance de cet acabit, on n’a pas pour autant pris la mesure de la situation. Ni par rapport à l’urgence sociale ni en regard de la nécessaire transition écologique.

Nota Bene :

P.-S.  : Lire aussi, sur le même sujet, la chronique de Liêm Hoang-Ngoc.

[1] L’édito du Monde daté du 14 juillet était typique de cette propension du journaliste à se faire stratège en management.


Peugeot, l’Etat et le redressement productif

Le Temps

Merci à Courrier International

Aprés l’annonce – fracassante, au sens propre – de la suppression de 8000 emplois chez Peugeot et de la fermeture de l’usine d’Aulnay, les yeux se tournent vers le gouvernement. Fera-t-il quelque chose, et quoi ? Arnaud Montebourg justifiera-t-il l’existence de son ministère ?

13.07.2012 | Frédéric Lelièvre | Le Temps

Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

Une page de l’histoire industrielle française se tourne. La dernière fermeture d’usine automobile remontait à 1992. Renault abandonnait alors BoulogneBillancourt. L’éternel rival, PSA, affronte à son tour cette situation. Le site d’Aulnay avait ouvert il y a presque quarante ans.

Le deuxième constructeur européen, qui fabrique les Peugeot et les Citroën, paie pour ses erreurs stratégiques et pour un marché en forte surcapacité. Selon les estimations, l’Europe produit jusqu’à 2 millions de voitures de trop. Renault, Fiat et GM souffrent aussi, Volkswagen et son génie marketing constituant l’exception qui confirme la règle dans un marché plus que développé. Cependant PSA souffre davantage. Faute de commandes, ses usines tournent au ralenti, et le groupe perd tellement d’argent qu’il est en train de sombrer. D’où l’annonce de fermeture officialisée ce jeudi [12 juillet], et un nouveau train de suppressions de postes.

Le drame est bien sûr aussi humain, et familial. Des pères, des fils, des oncles, des tantes travaillent pour ce qu’ils prenaient pour leur autre famille, les Peugeot.

En France, comme à l’accoutumée, tous les regards se tournent à présent vers l’Etat. On imagine facilement que, s’il était resté au pouvoir, Nicolas Sarkozy serait monté aux barricades, sur les abords des sites de production, pour promettre de sauver Aulnay, Rennes et les autres.

La question se pose à présent au nouveau gouvernement. La réponse permettra de savoir ce que Paris entend par « redressement productif ». Arnaud Montebourg, à la tête de ce ministère au nom improbable, a déjà fait savoir qu’il n’acceptait pas le plan de PSA. A l’inverse, le ministre du Travail, Michel Sapin, a indiqué que l’Etat n’avait pas à se substituer aux entreprises. Qu’il devait cependant accompagner, aider les employés victimes de cette restructuration.

Dès lors, ou Paris prend le risque de monter sur un bateau qui coule. Ou Paris préfère envoyer sa flotte pour ramener les naufragés à bon port.

La France a encore les moyens d’agir. Ses finances publiques ne sont certes pas florissantes, mais cette semaine les marchés lui ont prêté de l’argent à un taux d’intérêt négatif. Le pays a ainsi rejoint le cercle restreint des Etats qui, comme l’Allemagne ou la Suisse, inspirent encore la confiance des épargnants. Les premières déclarations du président Hollande, qui a maintenu l’objectif d’assainissement des comptes, expliquent cette confiance. La réponse au drame d’Aulnay, et plus largement à la façon de restaurer la compétitivité du pays, confirmera que la voie prise est, ou pas, la bonne.


Comment Christiane Taubira s’attaque à l’héritage pénal du quinquennat Sarkozy

20 juillet 2012 à 19:29
Christiane Taubira le 23 mai 2012

Christiane Taubira le 23 mai 2012 (Photo Charles Platiau. Reuters)
Décryptage Le ministère de la Justice prépare une circulaire qui devrait s’attaquer aux peines planchers, décriées par les syndicats de magistrats. Les aménagements de peines devraient également être favorisés. Objectif : atténuer la surpopulation carcérale.

Par SYLVAIN MOUILLARD, KIM HULLOT-GUIOT

Après plusieurs semaines d’observation, le ministère de la Justice peaufine un projet de circulaire qui pourrait détricoter une bonne partie de l’héritage sarkozyste en matière pénale. Objectif : restaurer le principe de l’individualisation des peines et lutter contre la surpopulation carcérale, en développant les mesures alternatives à l’emprisonnement. La garde des Sceaux, Christiane Taubira, applique la feuille de route de François Hollande. Dans ses 60 engagements de campagne, le candidat socialiste avait notamment affirmé sa volonté de revenir sur les peines planchers. A en croire le Figaro, la circulaire en préparation devrait mettre un coup d’arrêt à cette logique de peines minimales incompressibles. Autre champ d’action possible : les aménagements de peines. La chancellerie souhaite une utilisation accrue des mesures alternatives (bracelet électronique, semi-liberté, placement extérieur) pour les courtes peines. Quelles sont les marges de manœuvre de Christiane Taubira ?

Des peines planchers boudées de longue date par les magistrats

Elles n’avaient cessé de faire grogner les magistrats. Les peines planchers, introduites dans le code pénal par la loi Dati, consistent en des durées minimales de peines en cas de récidive. Si la loi elle-même n’est pas abrogée, la circulaire Taubira devrait faire chuter son application, puisque les procureurs ne seront plus enjoints de systématiquement requérir ces peines ni de faire appel lorsqu’elles ne sont pas prononcées.

Pour la secrétaire générale générale de l’Union syndicale des magistrats (USM), Virginie Valton, cette orientation de la politique pénale est «intéressante». L’USM, classée plutôt à droite, dénonçait cette «atteinte à la liberté du juge et au principe d’individualisation de la peine», regrettant le manque d’évaluation de l’efficacité des peines planchers dans la lutte contre la récidive. «Un système de peines automatiques est aberrant, estime-t-elle. La peine ne peut être comprise ni par l’intéressé, ni par la société.»

«On revient sur le systématisme de la loi Dati, où l’on ne tient plus compte des réalités des dossiers, des parcours des gens, où l’on en vient à manquer de discernement, estime quant à lui Matthieu Bonduelle, le président du Syndicat de la magistrature (SM), classé à gauche. Cela ne veut pas dire que les procureurs ne feront plus appel si besoin ou qu’un juge ne mettra pas trois ans ferme. Cette circulaire va un peu calmer les choses.» Virginie Valton est sur la même ligne : «Dans un contentieux d’usage de stupéfiants, si quelqu’un est pris deux fois avec dix grammes de haschich, est-il cohérent de prononcer une peine de quatre ans ? Alors qu’en cas de trafic, il n’y a pas d’état d’âme à avoir.»

Néanmoins, entre août 2007 et décembre 2011, les magistrats n’ont pas systématiquement appliqué les peines planchers : selon la direction des affaires criminelles et des grâces de la chancellerie, 36 950 condamnations de ce type ont été prononcées sur les 78 800 cas où l’aggravation par la récidive pouvait être retenue. Dans les faits, les nombreux magistrats récalcitrants à prononcer systématiquement des peines minimales incompressibles jouaient de la gradation des sanctions. «Quand on applique une peine plancher, on peut compléter une peine ferme d’un sursis avec mise à l’épreuve, pour atteindre le seuil de la durée incompressible de la sanction», explique Matthieu Bonduelle. Une façon de contourner l’esprit de la loi Dati, mais pas sa lettre.

Car, assurent les syndicats, la marge de manœuvre des juges comme des procureurs était réduite. A peine la loi Dati laissait-elle au juge la possibilité de faire exception, c’est-à-dire de ne pas appliquer les peines planchers, dans les cas dûment motivés où «les circonstances de l’infraction, la personnalité de son auteur» le justifient, ou si l’auteur présente des «garanties exceptionnelles d’insertion ou de réinsertion». «En cas de récidive, il est plus compliqué pour un sans domicile fixe de dire qu’il a des garanties d’insertion», illustre Matthieu Bonduelle.

Autre problème, prononcer une longue peine de sursis implique un travail très lourd pour les services de réinsertion, alors que «l’on n’y met pas les moyens humains», pour la secrétaire générale de l’USM. En cas de récidive, ce sont alors autant «de peines qui tombent, avec au bout une surpopulation carcérale grandissante. D’après l’Observatoire de la délinquance, depuis 2010, la délinquance et la criminalité baissent globalement, mais les peines s’allongeant, le nombre de gens emprisonnés augmente», estime Virginie Valton. Au SM aussi, on s’inquiète d’un système où la surpopulation carcérale croît, où 80 000 personnes attendent l’exécution de leur peine, et où les aménagements de peine se complexifient, surtout après la circulaire Mercier de février 2011.

Rebaptisée «circulaire post Pornic», elle avait été prise à la suite du meurtre de Laetitia Perrais par Tony Meilhon, qui avait déjà fait l’objet d’une quinzaine de condamnations. La circulaire durcissait les conditions de mise à exécution des sanctions… augmentant de fait la population carcérale.

Des alternatives à la prison en plein essor

Malgré les récentes entailles dans la politique d’aménagement des peines, on n’a jamais pris autant de mesures alternatives à l’emprisonnement. Le 1er juillet, 12 609 personnes bénéficiaient d’un «aménagement de peine sous écrou» (semi-liberté, bracelet électronique…). Depuis la loi pénitentiaire Dati de novembre 2009, tout détenu condamné à une peine de moins de deux ans de prison en correctionnelle a la possibilité de voir sa peine aménagée. Ces deux dernières années, le dispositif est de plus en plus appliqué (+44,5%). La chancellerie souhaite encore accélérer la cadence, afin de désengorger les prisons, qui viennent d’atteindre un taux de surpopulation record (117,3%).

Il y a quelques semaines, le porte-parole de la chancellerie a détaillé le projet de circulaire qui sera adressé aux parquets. Il est question de réexaminer le cas de «ceux qui auraient dû bénéficier d’un aménagement de peine et qui, pour des raisons techniques [sans adresse, pas de réponse aux convocations, etc., ndlr] ont été incarcérés». Quant aux 45% de détenus qui sont à moins de six mois de l’échéance de leur peine, et donc susceptibles de bénéficier d’aménagements, leur situation sera étudiée en priorité.

Le sénateur UMP Jean-René Lecerf, qui fut rapporteur de la loi pénitentiaire de 2009, salue les intentions de Christiane Taubira. «L’incarcération en matière délictuelle doit être l’exception, c’est l’esprit de la loi Dati.» Il cite ainsi l’exemple des peines prononcées à l’encontre des délinquants routiers. «Est-il plus utile d’incarcérer ces personnes pendant trois mois, ou de les faire travailler bénévolement dans un hôpital pour accidentés de la route ?»

Un manque de moyens

Faut-il pour autant s’attendre à une vague massive de libérations ? Peu probable, tant la gauche craint de paraître laxiste sur ce sujet. Une éventuelle loi d’amnistie, proposée par le contrôleur des lieux de détention, avait été balayée d’un revers de main par le gouvernement il y a quelques semaines. Au-delà des effets d’annonce, le développement accru des aménagements de peine suppose aussi des moyens humains plus importants. Or, les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP), chargés du suivi des condamnés «aménagés», se disent déjà débordés (lire l’interview de Fabrice Dorions, de la CGT pénitentiaire). Les constructions de nouvelles prisons, actées lors du précédent quinquennat, grèvent également les budgets.

En ces temps d’austérité budgétaire, le ministère de la Justice saura-t-il dégager les marges de manœuvre nécessaires pour les placements alternatifs ? Jean-René Lecerf «rêve d’une répartition égale des créations de postes entre les surveillants de prison et les CPIP». Le sénateur ne manque d’ailleurs pas de souligner «le coût extrêmement lourd» d’une place de prison. La Cour des comptes avait estimé la facture d’une journée de détention à 71,10 euros. La semi-liberté, elle, coûte 47,81 euros par jour ; le placement extérieur 40 euros ; le bracelet électronique 5,40 euros. De quoi faire des économies substantielles. La définition du budget de l’administration pénitentiaire, à l’automne, devrait en dire plus sur les choix de Christiane Taubira.

D’autre part, pour Matthieu Bonduelle (SM), si la circulaire Taubira va «dans le bon sens», reste que la loi Dati n’est pas abrogée : «On ne peut pas se contenter d’une gouvernance par circulaire, l’enjeu à terme, c’est de changer la loi», estime le juge d’instruction. Avant d’éventuelles modifications législatives, ce sont maintenant les sénateurs qui devraient être chargés de dresser un bilan de cette politique pénitentiaire.


La lettre du président de la LDH au premier ministre.

LE PRÉSIDENT

Réf. : 260/12/PT/VP/FY

à

Monsieur Jean-Marc Ayrault

Premier ministre

Hôtel de Matignon

57, rue de Varenne

75700 Paris

Paris, le 19 juin 2012

Monsieur le Premier ministre,

Au long des dix dernières années, les étrangers ont été ramenés à un problème. Et ce supposé problème a fini par en poser un, bien réel, à la démocratie, en polluant profondément les termes du débat public et du contrat social.

C’est de cette situation idéologique dont il faut s’extraire, sous peine de graves périls. Car les rapports de la nation à ses minorités, à la présence d’étrangers sur son sol, ne sauraient être envisagés sous le seul signe de la peur et de la xénophobie, sauf à accepter une dangereuse altération du contrat républicain. En effet, faire de la question « étrangers » un en soi, c’est se condamner à être sommé d’accepter une grille de lecture binaire, « eux » et « nous », « pour » ou « contre ». Un simple retour sur la formation sociale française, une simple projection sur son avenir suffit à en montrer l’aberration. Mais, ni l’un, ni l’autre, ne peuvent suffire à trouver le chemin de l’apaisement pour faire pièce aux discours de haine, de peur et d’irrationalité tenus à l’égard des étrangers.

Reconstruire la confiance nécessite des décisions politiques, de la réflexion en amont de ces décisions ? et du temps pour cette réflexion. C’est pourquoi, nous pensons que la première des décisions devrait être celle qui ouvre la porte aux possibles raisonnés : un moratoire des expulsions. De fait, les OQTF et les CRA sont aujourd’hui les symboles détestés d’une politique condamnée pour son inhumanité. Ce moratoire permettrait l’apaisement, vaudrait engagement d’entamer une remise à plat ? et signerait le décès de la détestable politique du chiffre, responsable de drames humains et facteur de l’abaissement de l’image de la France dans le monde.

Ce moratoire permettrait aux Françaises et Français de débattre contradictoirement, et tranquillement, des mensonges qui ont fait tant de mal ; il réinscrirait notre réalité nationale dans la dimension la plus généreuse et la plus sage de son histoire. C’est ce que vous avez commencé à faire – et que nous avons apprécié – avec l’abrogation de la circulaire du 31 mai.

Sept orientations restrictives caractérisent les cinq années passées de politique des étrangers.

  • Depuis2003, les successives réformes législatives en matière de droit d’asile ont privilégié des procédures accélérées pour l’examen des  dossiers de réfugiés et l’octroi de la protection subsidiaire, au détriment d’une pleine application de la convention de Genève.
  • Les réformes du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et demandeurs d’asile (Ceseda) de 2003, 2006, 2007 et 2011, ont, chaque fois, réduit un peu plus les perspectives d’obtention d’un titre de séjour pour des étrangers résidant et travaillant dans notre pays, depuis de longues années parfois, avec des phénomènes de réaction en chaîne en matière de logement, par exemple, ou d’allocations.
  • Les conditions très restrictives d’octroi des visas entraînent des drames familiaux et personnels, en empêchant la réunion des familles, et poussent souvent les migrants à prendre de grands risques pour pouvoir quand même venir dans notre pays. Elles donnent, de plus, une image catastrophique de notre pays, notamment en raison des faits de corruption qui les accompagnent.
  • Les populations roms, essentiellement venues de Bulgarie et Roumanie, sont soumises à des conditions particulières de reconnaissance de leur citoyenneté européenne, et sont arrêtées, détenues, expulsées. L’amalgame fait avec les Gens du voyage révèle mépris et racisme, discriminations et inégalités.
  • L’enfermement des étrangers, en zone d’attente, à l’entrée du territoire (touristes, demandeurs d’asile, mineurs isolés…) et en centres de rétention (familles avec enfants, malades…) est devenu la règle, parfois au nom d’un arbitraire insupportable.
  • Alors que dans la majorité des pays européens, les résidents étrangers votent aux élections locales, en France l’exercice de la démocratie n’a pas été élargie, et le droit de vote et d’éligibilité continue à être strictement conditionné à la nationalité.
  • La naturalisation, présentée comme la réponse à toute intégration, s’est dramatiquement réduite dans son accès, au point qu’elle devient l’objet d’un véritable parcours du combattant.

 

Pour rompre avec ces situations, il faut d’abord que cesse la mise à l’index des étrangers présentés comme des fraudeurs, dont l’existence porterait atteinte à la cohésion sociale.

Nous ne pouvons continuer cette thématique du « trop d’étrangers » qui non seulement désigne ce qui serait a priori un adversaire et un danger, mais constitue un déni de réalité.

Nous réclamons un débat public afin de mettre un terme aux invraisemblables mensonges qui sont utilisés pour renouer avec la thématique du bouc émissaire.

Répondre à ces questions, c’est d’abord rétablir la vérité des faits.

Votre gouvernement pourrait, en même temps, mettre en débat publiquement, des propositions relevant d’une orientation tout à la fois réaliste et solidaire :

 la démocratie trouverait son extension avec le droit de vote et d’éligibilité de tous les résidents étrangers aux élections locales ;

  • l’accès à la nationalité française doit être facilitée par des procédures élargies et stabilisées sur tout le territoire ;
  • l’effectivité du droit d’asile suppose les mêmes procédures pour tous en matière de dépôt de dossiers, assorties d’un recours suspensif sur toute décision prise par l’Ofpra, et la suppression de la liste dite des pays d’origine sûrs ;
  • la régularisation de tous les salariés sans papiers peut être permise par des critèresstables et nationaux, en même temps que les débats parlementaires sur la réforme du Ceseda porteront sur l’attribution à tous de la carte de résident de dix ans ;
  • la suppression des visas de court séjour, et, à défaut, la justification par les services consulaires d’une décision de refus, doit permettre une reprise normale de la circulation des personnes ;
  • l’extension continue de la rétention administrative doit connaître un coup d’arrêt par la généralisation des  procédures suspensives, respectueuses des droits des demandeurs et de leur défense, par l’interdiction absolue de la mise en Cra d’enfants, par l’existence de permanences d’avocats dans les zones d’attente ;
  • les droits et taxes, telle celle de l’Ofii, sont autant d’obstacles illégitimes et dérisoires, vécus par les personnes comme méprisants. Ils doivent être ramenés à une juste mesure d’un simple acte administratif.

Ces mesures s’inscrivent toutes dans un retour à une normalité républicaine, dont le socle est l’égalité des droits. Cette base nous semble à la fois raisonnable, démocratique, et donc susceptible de rassembler largement pour faire face aux défis que notre pays affronte et va devoir affronter.

En espérant que notre démarche recueillera votre attention, je vous prie, Monsieur le Premier ministre, de recevoir l’expression de ma haute considération.

Pierre Tartakowsky

                                                                       Président de la Ligue des droits de l’Homme

 


L’Histoire, un devoir ? Non, un savoir

Marianne

Mardi 17 Juillet 2012 à 16:00
Philippe Bilger
Philippe Bilger a été juge d’Instruction et avocat général. Il est actuellement magistrat…

Un nombre étonnant de jeunes français ne sait pas ce qu’est la rafle du Vel’d’Hiv’. Pour notre blogueur associé, Philippe Bilger, cette insuffisance fait « d’abord et surtout, apparaître une ignorance historique. Elle ne viole pas un devoir mais souligne un vide béant. Elle est inculture avant d’être indécente. »

 

(Musée de Natzwiller-Struthof, France, 2005 - HARTMANN CHRISTIAN/SIPA)

(Musée de Natzwiller-Struthof, France, 2005 – HARTMANN CHRISTIAN/SIPA)
L’Histoire, sous toutes ses formes, est à l’honneur, ces derniers jours. On vient de découvrir à Budapest, un vieillard de 97 ans, Laszlo Csatary, soupçonné d’être complice de la mort de 15 700 juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

La Maison de l’Histoire de France, contestée par beaucoup d’historiens, vient de voir son développement suspendu par la ministre de la Culture et sera sans doute heureusement supprimée. Le président de la République, en effet, a toujours manifesté son opposition à ce projet. Il a raison car on ne fige pas plus l’Histoire dans une Maison qui lui serait officiellement réservée que dans des lois cherchant artificiellement à brider son évolution et ses recherches.

Je regrette que François Hollande, malgré ces évidences, ait continué à militer cependant, comme son prédécesseur, en faveur d’une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Il me semble qu’il y a là une contradiction qui s’explique par le poids d’un clientélisme auquel on ne croit pas pouvoir se soustraire. Dommage que François Hollande n’ait pas tenu à marquer sa différence.

Plus gravement, alors qu’on va commémorer les soixante-dix ans de la rafle du Vel’d’Hiv’, on constate que « les jeunes ne la connaissent pas puisque selon un sondage pour l’Union des étudiants juifs de France, 60% des moins de 35 ans n’ont jamais entendu parler d’elle ». Il y a eu, selon une note de police du 21 juillet 1942, l’arrestation de 3118 hommes, de 5919 femmes et de 4115 enfants, soit 13 152 arrestations.

Ce constat d’ignorance abyssale montre qu’on fait fausse route en assénant aux jeunes générations « un devoir de mémoire » qui, présentant sous forme d’obligation la connaissance de notre Histoire tragique, révèle ses limites et n’atteint pas son but. Autrement dit, la faiblesse du devoir de mémoire tient au fait qu’il n’est partagé que par ceux qui directement ou indirectement ont eu à faire avec les malheurs anciens. Les jeunes gens résistent à cette injonction et pourtant comme elle est rappelée, répétée, ressassée !

Ignorance historique

On ne compte plus tout ce qui inlassablement, obstinément tente de remettre dans notre présent l’Holocauste et Vichy, grâce à des émissions, des rétrospectives, des reportages, des déclarations, des commémorations, des films, des mémoires, des avertissements et des indignations. Impossible, pour peu qu’on fasse preuve d’une curiosité minimale, de manquer l’une ou l’autre de ces séquences destinées à actualiser l’immonde d’il y a si longtemps et à le rendre vivant dans les jeunes esprits et les cœurs ouverts.

Force est d’admettre que non seulement ce raz-de-marée n’entraîne aucune des conséquences souhaitées mais, pire, n’empêche pas l’explosion de l’antisémitisme.

Le malentendu provient de cette volonté de spécialiser ce qui relève de notre Histoire tragique, notamment la rafle du Vel’ d’Hiv’, alors que cette dernière ne pourrait être appréhendée que si elle faisait partie d’une culture historique infiniment plus vaste qu’elle. C’est parce que l’enseignement de l’Histoire a été sinon abandonné du moins négligé que les événements, à l’égard desquels le devoir de mémoire est vain, ne sont pas familiers à la jeunesse.

Les décrets impérieux qui viseraient par morale à contraindre les intelligences à se souvenir ou à connaître n’auront jamais la moindre efficacité. Il faut cesser de croire que les Himalaya de l’horreur seront étudiés grâce à une disposition de l’âme ou une curiosité compassionnelle alors qu’ils ne le seront qu’en étant intégrés à la richesse d’un savoir global, à la culture générale de personnalités en recherche embrassant l’Histoire comme une chance, une matière capitale, une formidable passerelle entre le passé lointain, la France passée dans ses ignominies et ses gloires et celle d’aujourd’hui, pour mieux inventer celle de demain.

Le scandaleux, c’est que l’ignorance de la rafle du Vel d’Hiv fasse, d’abord et surtout, apparaître une ignorance historique. Elle ne viole pas un devoir mais souligne un vide béant. Elle est inculture avant d’être indécente.

Remettre l’Histoire au cœur de notre enseignement, tenter de ressusciter les humanités, une ambition démocratique de haute volée.


Dray s’interroge : le changement c’est Jospin ?

Philippe Cohen
Journaliste à Marianne, rédacteur en chef de Marianne2.fr et co-responsable du service politique…

Le Vice-président du Conseil régional vient de publier une contribution rafraîchissante que nous publions ci-dessous. Pas seulement à cause de la forme choisie – une pièce de théâtre – mais aussi et surtout parce qu’elle exprime parfaitement le moment politique et le désarroi qui frappe ceux qui ont soutenu François Hollande.

 

Dray s'interroge : le changement c'est Jospin ?
Il avait prévenu Marianne qu’il déposerait une contribution pour le congrès de Toulouse. Il n’avait pas averti que cette contribution se ferait sous la forme d’une pièce de théâtre, ni que sa rédaction en serait confiée à Gaël Brustier, qui, à l’époque d’ailleurs, faisait encore partie du staff montebourien.
Les temps changent, donc. D’abord parce que ce texte, que nous publions ci-dessous, ne marque pas seulement une rupture de forme avec la prose habituelle des congrès. OK, c’est un bon coup, le rubricard de Libé a salué le dramaturge socialiste, et tous les journalistes « solfériniens » ont apprécié. C’est le côté com de Juju….
Mais ils n’ont pas vu qu’en l’occurence, la forme rejoint le fond : le choix d’une pièce de théâtre permet en effet à l’auteur de montrer le ou plutôt les désarrois de la gauche face aux premiers pas du gouvernement Ayrault. Ces désarrois sont exprimés par 8 personnages dans des situations sociales diférentes :

Les personnages de la pièce

1. Stéphane a 35 ans, il est membre d’un cabinet ministériel à Bercy.

2. Cécile est salariée et employée d’une chaine de restauration rapide. Elle fait plusieurs heures de transports en commun par jour pour aller travailler.

3. Eric est adjoint au maire de sa ville, il a été candidat défait aux législatives. Il est directeur de centre de loisirs.

4. Léon : Jeune étudiant de 23 ans, 3ème cycle de sciences sociales, travaille comme gardien de nuit dans un hôtel, vit en collocation et vient d’une ville industrielle de l’Est.

5. Marie-France est retraitée de l’Education nationale au sein de laquelle elle dirigeait une école primaire. Elle a adhéré en 1972 au PS.

6. Loïc vient de l’Ouest, il est Secrétaire de section depuis le Congrès de Reims en 2008 et travaille dans une grande entreprise publique.

7. Sophie est entrepreneur. Elle a adhéré en 1988 au PS.

8. Koumba est infirmière. Malienne, elle a été régularisée sous le gouvernement Jospin. Elle cherche à obtenir la nationalité française.

 

Accessoirement, la manipulation de ces personnages permet aussi de dire un peu plus crument un certain nombre de choses désagréables aux caciques du PS.

Julien Dray est, plus que tout autre, en position de jouer les francs-tireurs. Après avoir été l’un des animateurs de la gauche du PS depuis 1988, il est passé, depuis 2006 par un longue phase d’immersion dans l’appareil du PS. Après diverses tribulations qui mériteraient une bande dessinée, il en est ressorti fâché avec les deux femmes du président, Ségolène comme Valérie, celle-ci lui jetant du goudron et des plumes après le fameux épisode de l’anniversaire.

On notera que son texte marque cependant une sérieuse évolution. On n’y reconnaît guère le fondateur de SOS-Racisme, qui exaltait la différence et le droit afférant. Harlem Désir et Malek Bouti se sont éloignés de lui, mais Dray le leur rend bien effectuant un surpenant virage républicain qu’il n’avait jusqu’alors opéré que dans le domaine de la sécurité. Plusieurs personnages de la pièce analysent en effet dans des termes forts proches de ceux de la Gauche populaire la montée du Front national, le décrochage des territoires périurbains, l’insécurité culturelle qui irrite tant Sylvain Bourmeau, concept lepéniste selon lui.
A travers la pièce, Dray prend nettement position contre le fédéralisme autoritaire de Merkel, avec lequel François Hollande devait rompre, l’un des personnages dénonçant même le « liliputisme rosseveltien de François Hollande ».

Quand on l’interroge, Julien Dray lui-même fait le parrallèle entre les débuts de Lionel Jospin en 1997 et ceux de François Hollande en 2012.  Après s’être fait élire sur une promesse de rupture, Jospin a brisé tout espoir à gauche en laissant faire la fermeture de l’usine de Vilvorde et en cédant devant l’Allemagne sur le Pacte d’Amsterdam. Hollande est sur ses traces avec l’acceptation de fait de la fermeture d’Aulnay et celle du Pacte budgétaire, deux renoncements qui succèdent à ses rodomontades de campagne laissant entendre qu’avec lui, toutes les cartes seraient rebattues. D’une certaine façon, la nomination de Lionel Jospin – qui a appris sa nomination sur une plage de l’Ile de ré, où le couple prenait du bon temps avec les Piccoli – parachève la séquence : Hollange ne fait pas du changement, il fait du Jospin !

Il y a cependant une différence avec Lionel Jospin et qui va peser dans les mois qui viennent : ce dernier avait bénéficié d’une croissance soutenue qui lui avait permis d’obtenir quelques résultats en matière d’emploi tandis qu’Hollande a devant lui au moins une année de quasi-récession.

Au-delà de ses prises de position contre ledit Pacte précisément, le texte Julien Dray a le mérite de rompre avec la langue de plomb de la direction socailste verrouillée par le couple Ayrault-Aubry (« l’union pour le changement », ça ne nourrit pas son homme ou sa femme), sans pour autant prétendre répondre à toutes les interrogations soulevées par une feuille de route précise. Le fond comme la forme rappellent cependant cette exigence élémentaire de la politique : sans liberté de débattre, il n’est pas de majorité féconde. Ni de changement compris.

CONTRIBUTION GENERALE DE L’ALTERNANCE A L’ALTERNATIVE

Résumé : Ce Congrès doit permettre au PS de faire de ce qui pourrait n’être qu’une alternance une véritable alternative. La crise impose de trouver des solutions nouvelles, de mener une politique ambitieuse, pour démontrer qu’il n’y a aucune fatalité. C’est aussi le grand combat culturel qu’il nous faut mener.

Propos : La gauche est arrivée au pouvoir. Désormais aux commandes des deux assemblées du Parlement, du gouvernement et de la Présidence de la République, après avoir conquis l’essentiel des collectivités locales, elle a été chargée par les citoyens d’affronter la crise en montrant qu’il n’y a pas de fatalité et qu’il existe une alternative. En pleine négociation avec ses partenaires et, particulièrement, avec l’Allemagne d’Angela Merkel, saura-t-elle s’opposer au fédéralisme autoritaire de cette dernière pour faire aboutir un projet alternatif pour la France et l’Europe ? Tous les tabous doivent donc tomber : sur le rôle de la puissance publique, sur la dette, sur le rôle et la place des banques, sur la répartition des gains de productivité, sur le protectionnisme. A l’intérieur aussi un front s’est ouvert : la puissance de l’extrême droite et sa mutation, la radicalisation d’une partie importante des partis de droite et de l’électorat traditionnel de celle-ci ont provoqué une confrontation idéologique plus que jamais exacerbée entre la gauche et les droites. La percée de phénomènes communautaristes, l’affaiblissement de l’Etat républicain et de la laïcité, l’impression qu’ont les Français de vivre dans une société de la menace au coeur d’un siècle de la peur rendent la mission de la gauche aussi périlleuse qu’exaltante, si elle veut encore mener le combat !

Synopsis : Les différents membres de la section débattent des débuts du gouvernement de gauche. Chacun, à travers son expérience, sa vie, sa réflexion personnelle, donne un point de vue sur les espoirs naissants et les écueils auxquels la gauche va être confrontée.

Mots clés : alternance, alternative, « et-et », parti du peuple, renationalisation de la dette, référendum, TSCG (Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance), Université populaire, Assises du changement, socialisme de la production, émancipation, République européenne, fédéralisme autoritaire, Conférence salariale, Convention nationale sur l’Europe, siècle de la peur, protectionnisme, remondialisation, dette, Constituante européenne, combat culturel, esprit coopératif, souveraineté populaire, socialisme, insécurité culturelle, Nouvelle République, dumping monétaire, libre-échange, BCE, Mécanisme européen de stabilité, égalité territoriale, société de la menace…

La scène se joue début juillet 2012. La section s’apprête à débattre de la situation politique avant le pot de fin d’année militante.

Pièce en deux actes

Acte I : GOOD BYE SARKO,

RETOUR SUR L’ELECTION PRESIDENTIELLE ET LES ELECTIONS LEGISLATIVES.

Les élections ont porté le PS au pouvoir… Dans la section on s’interroge sur le poids de la dette, la question des contraintes et la nécessité de les lever…

SCENE 1 : Dans l’euphorie : Quelques socialistes un peu trop tranquilles ?

Loïc (le secrétaire de section) : Chers camarades, c’est la première fois sous la République que nous, socialistes, remportons une élection présidentielle, détenons la majorité à l’Assemblée Nationale et au Sénat, la quasi-totalité des grandes villes et une immense majorité des collectivités locales. Cette campagne a été belle, bien menée, grâce à vous tous. François Hollande a mené un beau combat, avec sincérité et talent… et nous depuis les primaires en tant que militants nous n’avons pas chômé.

Eric (l’adjoint au maire) : Ha ça non ! Nous avons remporté une belle victoire, même si, ici, ma courte défaite a terni un magnifique bilan militant. Je voudrais vous remercier pour votre investissement au cours de la campagne législative, après celui, décisif pour le pays, de la campagne présidentielle…

Loïc (le secrétaire de section) : Je suis un peu triste de la défaite d’Eric mais quel plaisir de voir tout ces copains et copines élus. Je vous rappelle notre ordre du jour :

Retour sur la campagne

Point d’actualité politique : débuts du gouvernement

Calendrier du Congrès

Cécile, tu veux introduire le débat ?

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Comme vous tous, je suis très heureuse de la victoire de François Hollande et de la gauche, très heureuse que Sarkozy soit battu, j’ai adhéré en 2007 en réaction à son discours et le 6 mai, je crois que nous avons tous ressenti un soulagement. C’est pas trop tôt ! Mais cette victoire ne doit pas masquer la réalité que les gens vivent. Moi, je fais trois heures de transports en commun par jour, je vois bien comment va ce pays : il ne va pas bien ! Le coup de pouce au SMIC, c’est bien mais c’est une goutte d’eau dans la mer : cela ne règle pas le temps partiel subi, la précarité, la question des bas salaires… Je ne veux pas plomber l’ambiance mais bon…

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : C’est sûr, l’attente est forte. Je me souviens de 1981, on a beaucoup espéré ! Et on est resté sur le carreau ! Vous vous souvenez de la « parenthèse de 1983 » ? C’est Lionel Jospin qui avait inventé cette expression. J’ai le sentiment qu’on ne l’a jamais refermée et qu’en plus cette « parenthèse » nous a empêchés, par son seul énoncé, de penser véritablement ce que pouvait être une action de gauche au gouvernement. Alors c’est vrai que ça semble dur d’être au pouvoir et d’être socialiste ! Je me souviens quand j’ai adhéré, le PS venait de signer le programme commun. C’était au tout début de ma carrière. C’est sûr, ça nous rajeunit pas. On pensait qu’on allait pouvoir « changer la vie » et que « tout était possible », les débats faisaient rage autour de la façon d’engager la « rupture en cent jours » et la « transition au socialisme ». C’est vrai que confronter son idéal au réel, c’est toujours difficile… Mais cette fois, nous ne sommes pas des néophytes ! Nous sommes avertis par nos expériences passées. C’est la troisième fois en trente ans que nous sommes amenés à exercer le pouvoir. Faut pas se louper ! Un éventuel échec serait catastrophique et peut être décisif pour le modèle social, dont la droite après l’avoir tant ébranlé, rêve de se débarrasser une bonne fois pour toutes. Il faut dégager des fondamentaux, fixer un cap, un pic, un roc que dis-je une péninsule. Il faut poser des actes sur lesquels appuyer un véritable combat culturel et politique contre la droite et l’extrême droite. Répondre à l’urgence tout en donnant du sens : la voilà notre feuille de route.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel, en retard et vient d’arriver) : Mes camarades, laissez moi vous dire que je suis content de vous voir parce qu’à Bercy ça chauffe… C’est pour ça que je suis un peu en retard…Et aussi parce que je n’arrivais pas à garer mon vélib mais ça c’est un autre problème… C’est là qu’on mesure le poids de l’Etat et des contraintes ! La gravité de la situation, car c’est pire que ce que vous pouvez  imaginer…Le poids de la dette, les contraintes qu’elle nous impose tous les jours est une réalité. On doit vivre et gouverner avec ça. Pas évident. Les chiffres vous les connaissez : l’endettement : c’est 98% du PIB. Le chômage : c’est 10% de la population active. Le déficit du commerce extérieur : c’est 70 milliards d’euros. Le gouffre des chiffres est tel qu’il risque de tout emporter. Et nous avec !

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Et rebelote ! Ca recommence ! Vous en avez pas marre ? Le discours sur la dette ça va bien ! Je ne suis pas en train de dire qu’il n’y a pas un problème. Mais nous n’avons pas à reprendre à notre compte ce discours anxiogène développé par la droite et qui sert ensuite d’alibi à la liquidation de l’Etat social. Je te ferai remarquer qu’un Etat n’est pas un particulier ou un ménage : Personne ne vient lui demander de rembourser sa dette du jour au lendemain. « Allo bonjour l’Etat français ? Oui vous avez un petit retard dans le paiement, les huissiers débarquent demain ! Au revoir ». Non ! L’Etat, il ne se gère pas non plus comme on gère un ménage. La droite a annoncé la couleur : couper les dépenses. La solution alternative : l’augmentation des prélèvements, outre qu’elle serait discutable nous enlèverait toute marge de manoeuvre. C’est là où nous devons faire preuve d’imagination et d’inventivité. Après tout, il y a un pays qui ne rembourse jamais sa dette, qui a une dette record et auquel personne ne demande de comptes : les Etats-Unis. Quant au Japon, sa dette c’est 220% du PIB. Il se fout du triple A pour une raison simple : ce sont les épargnants japonais qui possèdent la dette. Il y a une piste là, non ? Voyez : y’a pas de fatalité !

Sophie (l’entrepreneur) : Tu as raison Marie-France. Je vais vous dire : on fantasme sur les marchés. Ce qui les inquiète le plus, contrairement à ce qui est dit, ce n’est pas l’existence de la dette, c’est l’incertitude, les flottements et les hésitations. Par exemple : Je comprends qu’un investisseur étranger rechigne si pour les 2% du PIB de la Grèce on n’est pas capable de trouver une solution. Moi ça fait quinze ans que j’ai monté mon entreprise. Je vais vous donner mon point de vue d’entrepreneur. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on a fait depuis des années énormément de cadeaux au CAC40 et à ses entreprises dont la création d’emplois n’est pas la priorité, mais qu’on n’a pas beaucoup aidé les PME à atteindre une taille suffisante pour innover, pour exporter, pour se développer, pour embaucher. On a cru que la baisse des charges suffisait. Dans cette affaire, c’est beaucoup plus la question de l’accompagnement financier qui est en cause, donc le rôle des banques. Moi ma banque, elle ne me fait aucun cadeau, à la moindre difficulté, elle me menace de rejeter mes traites, elle n’accepte de partager aucun risque avec moi. Par contre, question agios, ne croyez pas qu’ils me font plus de cadeaux qu’aux gens en difficultés. Elles sont censées nous prêter de l’argent et c’est nous qui leur prêtons pour qu’elles partent jouer au casino… Elles peuvent se vanter de faire des taux bas mais de toute façon elles ne prêtent pas. Là sur le rôle du système bancaire, la gauche a de quoi innover en créant des instruments publics nouveaux.

Léon (l’étudiant) : Moi je vais vous dire ce que j’entends tous les jours autour de moi sur le campus de Villetaneuse1, c’est quand même intéressant et un peu dérangeant. Qu’est ce qu’ils disent mes potes : Le redressement dans la justice c’est une bonne formule mais qu’est ce qu’il y a derrière ? C’est de la morale, pas de la politique. C’est mieux que l’effondrement dans l’arbitraire… Je ne vois pas clairement ce que veut la gauche, je ne discerne pas le chemin qu’elle veut emprunter. J’entends « effort » mais pourquoi, dans quel but social ? S’il ne s’agit que de redresser les comptes, alors on fait fausse route. Il y a les comptes et la société française. Et c’est à cette société qu’il faut assigner un objectif politique et social qui passe par la réduction des inégalités, le meilleur partage de la richesse produite, une croissance qui rompt avec le productivisme et le consumérisme hystérique… Le tout enrobé d’un renouveau de la laïcité et d’une ambition culturelle qui ne se limite pas à Saint-Germain des Prés. Bref, définir la société que nous voulons construire et pourquoi pas imaginer le monde que nous souhaitons. C’est pas tout à fait juste mais dans cette affaire, comme disait un vieil inventeur, « L’imagination est plus importante que le savoir » non ?

Cécile (la salariée de la restauration rapide): Léon, je suis moins jeune que toi (de pas grand-chose mais quand même) mais moi aussi j’ai besoin de cette révolte. Ca suffit d’être les esclaves des marchés, de la bourse et des agences de notation bidons, de ce discours sur la dette, de ces fausses évidences, de ces débats à la télé avec toujours les mêmes qui se sont trompés sur tout mais qui la ramènent quand même avec leurs certitudes…

Léon (l’étudiant) : Vous savez ce que disait Walter Benjamin : « Le capitalisme est une religion » et comme toute religion, il a ses dogmes, ses croyances et ses fanatiques. Le combat contre le capitalisme est un combat idéologique, culturel. Sarkozy nous a beaucoup parlé de Gramsci et de l’hégémonie culturelle, moi je dis que ce qui manque à la gauche c’est cette bataille culturelle, centimètre par centimètre. « Rien lâcher ». Il s’agit de reprendre ce combat que nous avons perdu depuis trente ans et parfois en nous en félicitant, au nom de la modernité.

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Quelquefois ça fait du bien de croiser un étudiant. Tout ce que tu as dit là j’y adhère mais tu vois, je sais que tu aimes le foot, moi je ne connais rien au football et je n’ai rien contre le PSG mais quand même comment on peut accepter ces salaires mirobolants, ces sommes faramineuses… c’est aussi cela le combat culturel… Quelques centimètres Léon.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Mes camarades, j’aimerais qu’on reste les pieds sur terre. Ok pour le foot mais il faut voir le monde tel qu’il est et pas tel qu’on le rêve. Il n’y a pas d’alternative. Je sais, c’est une formule de Thatcher, mais elle est vraie. Nous n’échapperons pas à l’effort. L’héritage de la droite est catastrophique et on doit tenir compte des réalités…

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Tout ça m’inspire un proverbe que j’aime bien : Qui n’a pas de passé n’a pas d’avenir. La gauche n’est pas là pour éponger les erreurs de la droite, nettoyer les écuries d’Augias et, une fois qu’elle s’est bien épuisée à cela au grand désespoir et à la grande fureur du peuple de gauche, rendre les clés au soi-disant propriétaire. Je ne crois plus au fameux « on redresse d’abord, on distribue après ». Ca, on nous l’a fait, ça va bien. Si on ne pose pas dès le début les bases du changement social on ne le fera pas après. Il y aura toujours une contrainte nouvelle qui expliquera qu’on voudrait bien mais que ce n’est pas maintenant qu’on peut le faire.

Loïc (le secrétaire de section) : Je résumerai tout ce que vous me dites par une formule : finalement la question qui nous est posée c’est de faire que ce qui est présenté comme une alternance devienne une alternative. J’ai envie que la gauche européenne voit dans notre démarche une référence et pourquoi pas un modèle… Bref, la lutte, c’est classe !

Léon (l’étudiant) : Pas mal monsieur le secrétaire de section. Moi je veux pas faire l’intellectuel mais il y a une chose qui est certaine, Stéphane, l’alternative ça commence par une rupture avec la fausse construction européenne. L’Europe c’est à la fois le noeud de tous nos problèmes et le levier de l’alternative.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Mais le Président a commencé à répondre à ta question. Nous avons obtenu que la croissance soit au coeur du projet européen et un plan de relance de 120 milliards d’euros. C’est pas rien…

Sophie (l’entrepeneur) : Non, ce n’est pas rien mais c’est peanuts. Au regard de l’Europe, 120 milliards, ce n’est vraiment pas grand-chose. Une relance européenne c’était au moins dix fois ça. Stéphane, n’oublie pas qu’il y a 500 millions d’habitants en Europe… ça ce serait un choc de croissance et, croyez moi, dans ce cas là les marchés, ils auraient peut être applaudi. Si tant est qu’ils savent utiliser leurs mains pour faire autre chose que taper sur des claviers…

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Et tu les trouves où ? Dans une pochette surprise ? En jouant à l’euro-millions ?

Sophie (l’entrepeneur) : Arrête Stéphane : 3000 milliards d’euros ont été déversés pour sauver les banques sans aucune contrepartie… Et on n’arriverait pas à trouver la moitié pour sauver l’économie européenne ?

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : T’as la mémoire courte. Si on n’avait pas fait cela, on prenait tout le système financier sur les genoux.

Sophie (l’entrepeneur) : Là, c’est toute la société européenne qu’on risque de prendre sur la figure. Vous ne voyez pas ce qui se passe en Europe. Vous ne sentez pas la colère qui s’installe partout ? Si ce n’est pas la gauche qui porte cette colère, ce sera la droite ou les extrêmes droites qui le feront et des gouvernements autoritaires qui porteront des solutions…

Loïc (le secrétaire de section) : J’entends ce que vous dites. J’entends. Les socialistes sont confrontés à des forces immenses, à des contraintes absolument énormes. Etre au pouvoir, essayer d’améliorer les choses, d’apaiser la situation, de réconcilier les Français, c’est une tâche immense ! C’est pour ça qu’on a besoin d’un vrai débat entre nous, qu’on se dise les choses clairement : soit nous nous posons ensemble les bonnes questions, soit c’est la société qui viendra nous les poser très vite et probablement pas pour notre plus grand bonheur politique et électoral….

Léon (l’étudiant) : Loïc tu as raison : L’enjeu du congrès c’est de nous donner les moyens de faire de l’alternance une alternative. L’alternance consiste à exercer le pouvoir. L’alternative consiste à changer ce qui semble être l’ordre des choses, c’est inventer un autre monde, une autre répartition des richesses, un modèle socialiste français qui puisse être une référence.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Pour paraphraser notre jeune étudiant, il ne faut pas donner le sentiment d’hésiter, de tâtonner, de se poser des questions et ainsi de créer un doute sur ce qu’on veut faire au pouvoir et à quoi ça sert.

SCENE 2 : les premiers pas du pouvoir socialiste

Les premiers actes du gouvernement suscitent le débat dans la section… La négociation avec les libéraux allemands, la crainte de voir s’établir un fédéralisme autoritaire et les premières mesures gouvernementales sont au coeur de la discussion…

Loïc (le secrétaire de section) : Disons-le, François s’est bougé sur la scène internationale. On l’a vu à Rio, à Washington, à Camp David et, dès le premier jour, il a eu raison de se rendre à la Chancellerie à Berlin. Au moins il a pu se rendre compte que les Allemands savent où ils vont. La Chancelière sait d’où elle vient et où elle veut aller. Les Allemands ont réussi la réunification, ils ont imposé le mark fort, auquel nous nous sommes arrimés, avec la désinflation compétitive, puis ce fut l’euro fort. Et le camarade Schröder, nouveau salarié de Gazprom, a fait le reste : en faisant du thatchérisme à la rhénane : blocage des salaires, amputation des prestations sociales, précarisation accrue pour les salariés, de la belle ouvrage… A ce prix là l’outil industriel allemand a accru sa compétitivité. Maintenant, les gouvernants allemands ne voient pas pourquoi les excédents engrangés devraient être entamés pour sauver des gens qui n’ont pas fait les mêmes choix. Les cigales du sud n’ont pas la cote auprès des fourmis du nord : c’est leur philosophie ! Le seul projet pour l’Europe aujourd’hui c’est celui d’Angela Merkel : c’est le fédéralisme autoritaire ! C’est le coeur du nouveau traité européen qu’a écrit Angela Merkel et qu’a entériné Nicolas Sarkozy… celui là, il les aura toutes faites !

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Mais nous on l’a corrigé avec le pacte de croissance ! Et qu’est ce qu’on pouvait faire de plus ? Ce qu’a obtenu François Hollande dans la renégociation du traité, c’est déjà beaucoup ! Il a obtenu que ce « traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance » soit complété : des prêts de la Banque Européenne d’Investissement pour 60 milliards, des fonds structurels redéployés pour 55 milliards et, grâce au Président, nous avons des « project bonds » pour près de 5 milliards !

Léon (l’étudiant) : C’est gentiment dit, mais bof… Présenter cela comme un acquis, c’est fort. Je reconnais surtout à François Hollande de dire qu’il compte parler plus franchement aux Allemands, c’est ce qu’il a dit à Reims. Mais attention, il faut être conscient de la réalité : l’Allemagne a des intérêts et elle entend les défendre. En l’occurrence les 120 milliards ne sont jamais qu’un redéploiement… C’est un rooseveltisme liliputien. Bon d’accord, elle est un peu facile. Il y a des choses à leurs rappeler aux Allemands, d’abord que leurs fameux excédents sont faits, pour une large part, grâce à leurs partenaires de l’euro… Quand on écoute les apôtres du modèle allemand on débouche sur une aberration : tous les pays devraient être excédentaires. Qui serait déficitaire ? La Chine ? L’Inde ? Mais l’essentiel du commerce est intra-européen. Au-delà de ça, j’ai l’impression que les Allemands ont fait des Européens des clients et pas des partenaires…

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Ce couple franco-allemand dont on nous rebat tant les oreilles, la gauche au pouvoir devrait être capable de revoir les conditions du contrat de mariage. Et ça doit être l’occasion pour le Président français de dire qu’il refuse le traité. D’autant que je vous le dis, mes amis Anglais sont de plus en plus tentés par le Commonwealth que par l’Europe d’ici qu’ils nous lâchent… Pour moi, ce traité c’est l’extension du modèle libéral à toute l’Europe. Ce traité c’est Maastricht, Amsterdam, Barcelone à la puissance dix. C’est cela qu’il faut dire aux Allemands. Mais Angela Merkel n’a pas l’air commode ! Elle risque de montrer les dents ! Cela n’empêche qu’il faut lui proposer un autre contrat de mariage sous communauté de biens.

Koumba (l’infirmière) : Ce que j’ai compris des débats sur le traité c’est que la rigueur annoncée deviendra une rigueur à perpétuité avec un cercle vicieux : austérité, récession, déficit, austérité.

Marie France (l’ancienne directrice d’école) : Tu as raison, voilà pourquoi il faut rompre ce cercle vicieux. J’ai lu ce que dit l’économiste Paul Krugman et ce n’est pas un gauchiste : les politiques punitives liées à l’austérité n’auront pour conséquence que d’entrainer l’Europe dans une crise sans fin. On le voit déjà : la Grèce n’en finit pas de s’enfoncer. Les Grecs n’en finissent pas de s’appauvrir. C’est vrai aussi en Espagne et en Italie. Au fond la position de Merkel n’est pas aussi confortable qu’on le dit. Elle sait que le chemin est périlleux. Elle commence toujours par dire non et elle finit par bouger. Et accepter ce qu’elle avait déclaré inacceptable. Plutôt que de faire trop peu trop tard, plutôt que de faire ce qui se fait aujourd’hui. Le moment est venu de lui dire qu’il faut faire autre chose. Pas sûr que les Allemands s’y opposent si on leur montre que c’est une solution bénéfique et efficace.

Sophie (l’entrepreneur) : Moi je suis chef d’entreprise, l’austérité ca ne me va pas. N’importe quel chef d’entreprise en Europe dira la même chose.

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Sans vouloir être désagréable : tous les salariés européens pensent la même chose. D’ailleurs dans la crise actuelle, il y a quelque chose de nouveau. J’ai des copains italiens avec lesquels pour la première fois, quand j’ai parlé de l’Europe, j’ai eu l’impression qu’on parlait de la même chose. Dans la crise actuelle, il y a une prise de conscience européenne qui se fait jour pour la première fois et ça, ça peut être une bonne chose. La manière dont ont été traités le peuple grec, le peuple espagnol, le peuple portugais, les salariés de ces pays, les fonctionnaires de ces pays, trainés dans la boue, traités de fainéants a provoqué l’amorce d’un sentiment de solidarité. C’est peut être l’amorce de la naissance d’un peuple européen.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Tu es bien optimiste quand même… Ca fait déjà plusieurs fois que les peuples ont dit non mais pour cette machine, ça n’a pas d’importance, elle continue sa marche inexorable.

Loïc (le secrétaire de section) : Arrêtons de ne pas regarder la réalité en face. Ce n’est pas une crise financière, c’est une crise institutionnelle qui est le résultat d’une construction baroque depuis son origine. Vous savez, Pierre Mendès-France avait voté contre le traité de Rome en 1957 parce qu’on ne fait rien de grand en se basant sur la concurrence et le marché. Il avait raison. C’est bien comme ça que les choses se sont passées. La concurrence et le marché sont les deux caractéristiques de cette Europe qui fut libérale dès le début. Le comble c’est que le sommet de l’édifice c’est la Cour de Justice de l’Union Européenne. Il faut donc refaire une vraie construction européenne.

Koumba (l’infirmière) : Tu as raison. Je vais dans ton sens. J’ai lu que la Commission européenne aurait désormais le pouvoir budgétaire. Cela veut dire que l’on risque de voir la Commission, non élue, demander d’autorité aux Etats de baisser certaines dépenses sociales ou de santé et de les traîner en justice s’ils ne le font pas. Les Parlements, élus, seront moins écoutés qu’une institution non élue ! De là où je suis, cela me fait peur : la société ne supportera pas une telle politique. Je peux aujourd’hui me plaindre au député de ma circonscription parce que le budget des hôpitaux n’est pas suffisant, je peux interpeller mes élus sur la question de la politique de santé mais, avec le traité c’est quand même un problème que les Parlements nationaux ne soient plus maîtres de leur budget puisque c’est la Commission qui agréera ou non les budgets ! Et nous, socialistes français, que répondra-t-on si Bruxelles exige de virer 100 000 fonctionnaires ? Quant au Parlement européen, il est aux abonnés absents. Pour le coup, le bulletin de vote sera une monnaie de singe démocratique. S’il y a un transfert de souveraineté, pour le moins il faut donc qu’il y ait un contrôle démocratique… sinon bonjour le Front National…

Eric (l’adjoint au maire) : En Espagne, le chômage a dépassé les 24%. Il a explosé en Grèce, il augmente dramatiquement en Irlande et au Portugal… Mais il augmente aussi chez nous. Nous voyons de nouvelles familles arriver dans nos CCAS (Centre Communal d’Action Sociale). Le traité c’est un bricolage qui s’ajoute à d’autres bricolages qui ne résoudra aucun des problèmes posés. Il vaut mieux refonder la construction européenne maintenant que lorsqu’elle sera face à une explosion ou un désastre.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : On serait les seuls à vouloir cela. Les socialistes français, tous seuls, vont rebâtir l’Europe ? C’est toujours le syndrome d’Astérix. Mais je suis pas sûr qu’il nous reste de la potion magique…

Loïc (le secrétaire de section) : Un instant Stéphane, la meilleure manière de régler un problème c’est de ne pas le poser disait Queuille. Madame Merkel fait des propositions sur le plan politique. Ce pas politique, on le voit bien, n’est pas fait pour modifier l’orientation économique et politique mais pour conforter le système tel qu’il est. Et nous, socialistes français, que propose-t-on ?

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Je t’entends… mais regarde l’état du PSE… regarde l’état de la social-démocratie européenne ! Elle est à mille lieues de tout ce que tu dis.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Est-ce qu’une fois, nous avons déposé un texte au sein du PSE qui proposait une construction socialiste de l’Europe ? Jamais… S’il y a transfert de souveraineté, le seul acceptable est un transfert démocratique. Je veux bien être minoritaire mais dans le cadre d’élections où j’ai la possibilité de devenir majoritaire mais dans le système présent, ceux qui prennent les décisions contrôlent le contrôle, sans aucune légitimité évidemment… C’est le serpent qui se mord la queue ! Ou plutôt l’anaconda !

Léon (l’étudiant) : Il faut un acte démocratique refondateur. Il faut dire « chiche » à Madame Merkel : « Tu veux plus d’intégration ? Ok, mais chez nous l’intégration passe par un contrôle démocratique ».

Loïc (le secrétaire de section) : De vos propos, je conclus que vous êtes favorables à une Convention Nationale du Parti Socialiste qui redéfinisse le projet des socialistes français pour l’Europe. D’ailleurs si nous sommes cohérents avec nous-mêmes cela devrait donner lieu à un échange dans toute la société. Un tel projet devrait avoir pour but de débattre de l’éventuelle transformation de l’assemblée européenne en assemblée constituante à l’occasion des élections de 2014. Elle serait chargée de rédiger une nouvelle constitution…

Sophie (l’entrepeneur) : Soyons sérieux, la constitution économique de l’Europe existe : c’est le libéralisme, c’est le moins d’Etat, le moins de services publics, le moins de droits sociaux. Puisque cette constitution existe : changeons-la ! Il faudrait une assemblée constituante, ok, qui se mette d’accord sur quelques grandes politiques européennes qui favorisent la croissance et les droits sociaux. Un peu d’espoir en somme ! Le grand acquis de la crise c’est la prise de conscience de nos interdépendances. Pour les gens ce qui se passe à Athènes, à Lisbonne, Madrid ou Rome a désormais un impact sur leurs vies. Ce serait en fait la naissance d’une forme de bien commun européen, de « Res Publica » européenne, de République européenne. Cela permettrait de donner un sens à l’avenir des peuples et du continent. On peut ainsi agir pour l’industrie, la recherche, l’enseignement supérieur, l’environnement et évidemment les droits sociaux, car le dumping social existe aussi entre les pays de l’Union européenne. On doit mettre tout cela dans un pot commun et le gérer ensemble démocratiquement, évidemment.

Koumba (l’infirmière) : Ce que vous dites c’est exaltant. Mais il y a un problème : vu l’état de l’opinion publique en Europe, il y a fort à parier que la constitution en question soit une constitution d’essence très libérale.

Loïc (le secrétaire de section) : Ça, c’est le risque de la démocratie. Mais je pense qu’une campagne s’adressant à tous les Européens en leur proposant d’élire pour la première fois une assemblée à vocation constituante serait de nature à bouleverser bien des équilibres politiques en Europe.

Sophie (l’entrepeneur) : C’est séduisant vos propositions de réforme des institutions mais il faut résoudre la crise économique urgemment. Effectivement, un peu de potion magique nous ferait du bien.

Léon (l’étudiant) : Sophie, il n’y a pas de miracle à cela. Si on veut résoudre la crise économique, en premier lieu il ne faut pas mettre en oeuvre le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG), donc ne pas l’adopter, ne serait ce que pour retrouver la croissance. Si on veut retrouver la croissance, il faut un plan de relance à l’échelle européenne qui serait contrôlé par le Parlement européen, c’est de changer la donne de la construction monétaire européenne stupéfiante qui fait que la BCE prête à ces banques à des taux ridicules et que les Etats qui empruntent à ces banques cotisent au triple. Ca n’a pas de sens !

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : On pourrait lancer l’idée d’un référendum européen sur le TSCG, où chaque peuple se prononcerait sur le texte. A défaut, il est indispensable que ce texte soit soumis aux Français.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Mais le gouvernement s’efforce d’agir ! Nous essayons de bâtir une société apaisée, réconciliée…. Et vous voulez encore créer un débat européen ? 2005 ne vous a pas suffi ? Le monde ne s’est pas fait en un jour. Il faut se souvenir des illusions de 1981. Je pense que quand Lionel Jospin disait « L’Etat ne peut pas tout », il avait raison, on ne peut dépenser que l’argent que l’on a.

Léon (l’étudiant) : Ohlala ! Tu fais une dépression ou quoi ? Prend un xanax ! Sérieusement, je trouve ton discours aussi fataliste que dangereux pour la gauche. Pour la première fois, dans la crise, on voit poindre une conscience commune des peuples européens sur la crise, l’austérité et la finance. Une forme d’esprit européen nait. La France n’est pas seule. Il n’y a plus de fatalité car cette conscience collective qui nait laisse entrevoir l’émergence d’un bien commun européen.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : C’est aussi pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de la crise. Quand les choses sont inacceptables, il faut le dire. Ce que l’on dit à PSA, on peut le dire à Merkel. Non, le projet de TSCG n’est pas acceptable. La crise ce n’est pas jouer à se faire peur mais c’est la chance de remettre en cause un système qui ne marche pas. Il y a quelques années on parlait de « l’horreur économique ». Si l’on continue dans cette voie, nous avons toutes les chances de mourir guéris.

Léon (l’étudiant) : En fait, l’énoncé des contraintes ne suffit pas à faire naître une conscience politique ! C’est vrai qu’on a évidemment tous peur de l’échec… Regardez PSA: si l’on n’a pas une politique très volontariste, massive, on risque de remplacer l’usine d’Aulnay par un parc d’attractions dédié au Roi Lion ! Dans tous les domaines, la gauche se comporte comme si elle voulait limiter la casse, comme si elle s’était d’avance soumise à des contraintes et que son action visait à garantir le moindre mal… Or, il va falloir redévelopper notre marché intérieur, c’est ce qui peut, le plus sûrement, le plus efficacement, permettre de redresser notre économie… Il faut évidemment viser à développer l’investissement productif, développer les crédits recherche et développement.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Ce que dit Léon est vrai, on sent cette peur : les gens ont connu 1988 et ses désillusions, ils ont connu 2002, après l’euphorie de 1997 à 2000… Je crois que ce qui manque c’est d’affirmer un vrai projet.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Il faut prendre conscience que les contraintes sont là et que nos marges de manoeuvre sont limitées. Le problème de la compétitivité existe…Et non je ne suis pas sous-antidépresseurs, juste réaliste ! Votre histoire cela ressemble au « rêve général ».

Sophie (l’entrepeneur) : Même quand on est réaliste, Stéphane, cela fait du bien de rêver, souviens-toi d’André Breton « les deux pieds sur terre et la tête dans les étoiles ». Pour avoir les pieds sur terre, je voudrais qu’on parle ici de la question du coût du travail car je n’ai pas envie que l’on nous fasse le coup des « impôts trop élevés » de 1982, sous une forme nouvelle… Rappelez vous, le « Trop d’impôts tue l’impôt » et hop, jamais de réforme fiscale juste. En tant qu’entrepreneur, je vois bien que ce que les syndicats appellent des cotisations et nous des charges peut être ressenti comme pénalisant. Mais en même temps, je ne dois pas oublier que c’est bien utile pour moi d’avoir des salariés sécurisés, bien formés, bien payés. En termes de productivité, je ne suis pas sûr que j’y perdre vraiment. Il ne faut pas traiter toutes les entreprises de la même manière. Pour nous, les entrepreneurs, ce qui nous manque c’est la capacité d’emprunter et de pouvoir investir. C’est qu’on nous protège d’une compétition déloyale, qu’on travaille ensemble aussi en matière de recherche et de développement.

Loïc (le secrétaire de section) : Stéphane, merci de nous rappeler que l’eau ça mouille. Mais, en tant que secrétaire de section, je préfère gérer les soirs de victoires que les soirs de défaites et je connais trop ton discours pour ne pas me laisser berner ou laisser le débat tourner au concours de résignation généralisée…

Koumba (l’infirmière) : J’aimerais qu’on analyse ce qui s’est passé pendant la campagne des présidentielles. L’analyse de la victoire est aussi importante que l’analyse de la défaite… Il faut essayer d’aller au fond des choses et je voudrais qu’on parle du Front National, de la force de l’extrême droite et de l’abstention aux législatives… même si je n’oublie pas qu’à la présidentielle, et contrairement à ce que nous disaient tous les sondeurs, la participation a été forte dans les quartiers populaires et qu’ils ont massivement voté à gauche… On aurait intérêt à ne pas les oublier trop vite.

SCENE 3 : La face cachée des élections présidentielles et législatives…

La section s’intéresse aux campagnes présidentielle et législatives…

Loïc (le secrétaire de section) : Je crois effectivement qu’il faut parler de la réalité de l’élection présidentielle. Pendant des mois, les sondages ont donné Sarkozy entre 40 et 44%. A la fin, il a fait une campagne très à droite. Ses clips d’entre deux tours n’avaient rien à envier à ceux de Mégret ! Mais il a rassemblé 48,4% des électeurs. Marine Le Pen a fait 18%, plus que son père en pourcentages et en voix ! Ca me fait peur… Certains disent ne pas connaitre les électeurs du FN. Moi je pense qu’il faut aller voir ces électeurs, pas en moralisateurs mais en militants, pour déconstruire ce discours. A mon travail, pour la première fois, on a vu des collègues et des jeunes ( !) qui affirmaient qu’ils votaient Le Pen et ce n’était pas des crânes rasés !

Cécile (la salariée de la restauration rapide): Dans le restaurant où je travaille, j’ai beaucoup de collègues qui ont voté FN. Pas parce qu’elles sont forcément racistes ou xénophobes mais parce qu’elles me disent que la droite ou la gauche, c’est pareil, que rien ne change quels que soient les gouvernements…Quand on est une femme salariée, qu’on fait 3 heures de transports par jour, qu’on a des enfants à élever, qu’on est obligé d’avoir deux voitures car on n’a pas les mêmes horaires que son mari, qu’on n’a pas le temps de s’occuper forcément comme on le voudrait de ses enfants, le discours du FN peut porter.

Léon (l’étudiant) : Il combine habilement et avec un peu de perversion, la thématique du mérite et celle de « l’altérophobie ».

Loïc (le secrétaire de section) : C’est quoi ça ? Ça a à voir à l’haltérophilie ?

Léon (l’étudiant) : Non c’est le terme pour parler de la peur de l’autre…

Koumba (l’infirmière) : Ah ça, je ne connaissais pas le terme mais c’est vrai que c’est de plus en plus répandu… Dans mon service, une amie m’a avouée qu’elle votait Le Pen par désespérance. Je n’excuse pas les électeurs de Le Pen mais je préfère combattre la logique qui les mène à ce vote que de me réfugier dans l’unique condamnation morale, même si je la partage. C’est tout leur univers mental, leur imaginaire, la vision qu’ils se font du monde qu’il faut déconstruire. C’est notre travail, il faut construire notre vision du monde et battre celle de l’extrême droite.

Léon (l’étudiant) : La gauche gagne dans les urnes mais souvent, on a l’impression que la droite gagne dans les têtes, or la sociologie du pays est une sociologie de gauche, son socle historique est égalitaire mais, comme la gauche ne livre aucune vision du monde, alors une partie très importante des classes populaires ne sent plus représentée. Le risque c’est de faire comme Prodi en 2006 en Italie : une victoire arithmétique sans victoire culturelle qui a duré deux ans entre deux tranches de Berlusconi. Il y a un chiffre qui doit nous faire réfléchir : 52% des électeurs de François Hollande ont voté d’abord… contre Nicolas Sarkozy. Ca veut donc dire pour nous qu’il y a maintenant nécessité de susciter l’adhésion, de démontrer que la gauche au pouvoir ça sert à quelque chose et d’emporter la lutte culturelle. Pour cela le Parti Socialiste doit d’abord s’armer à être un éducateur du peuple. C’est à lui de porter l’alternative. S’il ne le fait pas alors la progression du FN sera sans limite…

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Pour ne pas décevoir et bien entendre les colères et les inquiétudes de la société, il faut montrer qu’on sait écouter. On devrait faire chaque année des Assises du changement, ce serait un grand rendez vous avec les syndicats, les associations, les citoyens pour débattre, se faire bousculer avec tous ceux qui veulent que ça change. J’aime bien cette idée de société en mouvement.

Koumba (l’infirmière) : Je voudrais dire que je partage l’inquiétude de Léon mais pour la première fois, des gens qui ont voté à droite sont ouverts à une autre analyse. Il y a une disponibilité pour une lecture du monde différente et des solutions alternatives…. Beaucoup de gens sont en colère contre les banques, il y a quelques temps encore il n’était pas possible d’utiliser le mot « capitalisme »… aujourd’hui tout le monde se rend compte que le capitalisme n’est pas l’horizon indépassable de l’humanité…C’est vrai que la droitisation n’est pas une fatalité ! Les gens attendent une autre explication de la crise, ils veulent voir d’autres solutions émerger, ils sont de plus en plus enclins à faire confiance à ceux qui disent la vérité et qui font preuve de courage.

Eric (l’adjoint au maire) : Attendez, ils veulent protester, c’est tout ! Il faut leur expliquer qui est Le Pen et ce qu’est le Front national. Ils ne doivent pas oublier d’où vient le Front national… C’est des fascistes, des racistes…

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Ton discours ne suffit plus… Faut changer de disque mon vieux ! Ils sont tout à fait au courant de qui est Le Pen et ils s’en accommodent. Leur problème n’est pas là : ils cumulent les insécurités. Ils ne savent pas de quoi demain sera fait. Ni sur le plan de leur travail, ni sur celui de leurs revenus, ni parfois sur ce à quoi va ressembler leur quartier dans deux, trois ou quatre ans. Ils pensent qu’il n’y a plus de règles : ni économiques, ni sociales… Ils ont l’impression que les insécurités se multiplient…

Eric (l’adjoint au maire) : Alors, ils multiplient leur c******* en votant FN ?

Sophie (l’entrepeneur) : Arrête ! Je suis d’accord avec Cécile : j’écoute mes salariés. Ils veulent des réponses sociales mais, pour certains, tout semble précaire. C’est une société de la menace, ils ont en permanence peur du déclassement, du descenseur social ! J’ai étudié les résultats de Marine Le Pen, elle fait des scores supérieurs à sa moyenne dans le périurbain et dans le rural. Elle y progresse nettement par rapport à 2002 et aux élections précédentes, sans parler de 2007… Cette France totalement périphérique par rapport à Paris est aussi la plus victime de la désindustrialisation. Le vote FN est parfois le dernier signal de survie envoyée par des concitoyens qui cumulent pauvreté et abandon. Les services publics (et la République…) disparaissent mais les services privés (stations services soumises à des normes accrues) aussi… sans parler de l’absence de médecins. Dans ces zones, il existe aussi des paniques morales : une forme « d’insécurité culturelle », réelle ou ressentie.

Léon (l’étudiant) : En plus, certains ont l’impression que tout leur échappe. Tous les repères s’effondrent. Quand on est riche, on peut se créer ses propres frontières. Les riches envoient leurs enfants dans de bonnes écoles et peuvent créer des enclaves. Mais les plus pauvres, eux, n’ont pas les moyens de se protéger. Ils n’existent pas, ne sont pas considérés comme légitimes, alors ils ont trouvé dans le bulletin de vote Le Pen une manière d’exister. Pour le Parti Socialiste l’enjeu est clair : il doit redevenir le parti du peuple et ne pas penser qu’aux classes moyennes !

Koumba (l’infirmière) : Moi je crois à une gauche de combat, une gauche qui promeuve des règles, des règles nouvelles…Pendant la présidentielle, on a senti, dans la société, une vraie envie de radicalité, d’aller aux racines des problèmes et d’apporter des solutions nouvelles aux problèmes qui se posent au pays. Rappelez-vous l’écho de la phrase de François au meeting du Bourget sur l’ennemi invisible… C’est aussi ce qui explique une bonne part du début de succès des meetings et des rassemblements de Jean-Luc Mélenchon, notamment dans certains quartiers, chez les jeunes « intellos précaires » ou dans les mouvements sociaux. La part de radicalité qui est la sienne permet aussi d’interroger les socialistes sur leur mission. Parfois je me dis qu’il faudrait être un peu plus généreux à gauche.

Léon (l’étudiant) : Moi je vous dis, j’ai vraiment été choqué d’entendre que le programme de Mélenchon c’est celui de Pol Pot. Ok, Mélenchon a une grande gueule mais de là à le comparer à un dictateur ! Je ne suis pas du tout d’accord avec Gérard Collomb. Toute radicalité n’est pas mauvaise, au contraire ! On a encore le droit d’avoir des principes de gauche et de vouloir changer le cours des choses. Nous ne pouvons pas laisser à d’autres le combat pour le droit au rêve ou le droit au bonheur. C’est notre responsabilité que de défendre cet idéal…

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Oui, mais moi je vous dis : la gauche de la gauche promet trop, ne donne jamais de solution réelle ou praticable, c’est une gauche qui reste toujours dans le discours protestataire ! Ils n’ont pas idée de ce qu’est le poids des contraintes, le poids de l’Etat… Il faut prendre conscience du fait que nous ne sommes pas en 1981 !

Léon (l’étudiant) : Justement ! Nous ne sommes pas en 81 ! Beaucoup, parmi vous, ont l’expérience de 1988 et 1997. Le pouvoir n’est pas une expérience inconnue pour le PS. Raison de plus pour ne pas rater la séquence qui commence… Ce qui manque chez nous c’est un sentiment de détermination, de volonté inébranlable. L’urgence économique, l’urgence internationale et l’urgence liée à la vie de nos concitoyens impose que l’on agisse vite et que l’on définisse un vrai cap. Je comprends vos contraintes mais on ne peut pas bâtir un système d’alternance sans alternative.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : C’est vrai que dès 2014 ou 2015, ce seront nous les sortants ! Il est plus qu’urgent que le parti se mette au travail dans cette perspective. Si nous arrivons sans résultats suffisamment clairs à ces échéances alors la séquence politique qui vient de s’ouvrir risque de se clore prématurément et dramatiquement… Election après élection, on risque de tout perdre pour n’avoir rien osé… Et pas que notre dignité.

Loïc (le secrétaire de section) : Moi je pense qu’il faut se bouger les fesses ! La gauche peut être à la hauteur de l’histoire. Elle le peut, mes camarades, si nous fixons un cap, si nous entrainons la société française vers un projet collectif émancipateur. Just do it ! Ça c’est le joggeur qui parle…

Acte II : Que faire ? L’eternelle question

Bâtir une nouvelle République, plus égalitaire, assise sur un socialisme de la redistribution et un socialisme de la production… Redevenir le Parti du peuple…

SCENE 1 : La mondialisation, sparadrap du Capitaine Haddock…

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Moi, j’ai commencé à faire de la politique avec les mouvements altermondialistes. J’aimais bien le slogan « Un autre monde est possible ». J’aimais bien ces manifs, ces rassemblements que je pouvais suivre sur internet et qui voulaient changer le monde. Moi, en tant que socialiste, j’aimerais que la gauche au gouvernement en France, elle donne le sentiment que la globalisation n’est pas à prendre ou à laisser… Il y en a qui parlent de démondialisation, même si je préfère le faire au défaire…

Léon (l’étudiant) : Tu as raison Cécile. La mondialisation c’est l’oeuvre des hommes, ce n’est pas comme la météo ! Ses règles ont été choisies par les gouvernants. La mondialisation libérale, fondamentalement, c’est l’alliance de la finance, des grandes multinationales et du Parti Communiste Chinois. Le deal a été passé entre ces trois forces et la clé de voûte, c’est le dogme du libre-échange ! La règle de trois, c’est mathématique ! Le bon concept c’est la remondialisation, c’est-à-dire des règles nouvelles qui favorisent les droits sociaux, les droits environnementaux, les droits et les devoirs de chaque nation. Il faut que le Parti nous amène à travailler autour de la notion d’éco-citoyenneté….

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Tout ça c’est bien beau mais la mondialisation est irréversible ! Et croire que l’on va vivre en autarcie, c’est une erreur mortifère… Même Kim Jong-Un a invité Mickey à sa fête d’anniversaire !

Léon (l’étudiant) : Pour une fois tu as raison, il ne faut pas être caricatural. Il y a des règles. Mais je te ferai remarquer que les mêmes qui sont les avocats de la rigueur sont ceux qui ont favorisé l’explosion de l’endettement : il faut se souvenir que l’endettement des ménages américains, le crédit facile a été un des piliers de la politique des Etats-Unis de Reagan à Bush. En France, nous avions un endettement raisonnable jusqu’à ce que l’on décide de venir en aide sans aucune contrepartie à des banques qui avaient joué un jeu dangereux. Toute la logique du système capitaliste actuel est simple : mutualiser les dettes, privatiser les profits. Ne me dites pas qu’on peut pas faire autrement et que la solution c’est le grand soir !

Koumba (l’infirmière) : Ce qui me fait peur dans ce discours c’est que la dette sert dans tous les pays de prétexte à la réduction du service public. A terme, c’est moins de soins remboursés, moins de fonctionnaires, moins d’action publique… Aux Etats-Unis aussi, ils ont pris prétexte de la dette pour casser les programmes sociaux, pour liquider le Welfare State – l’Etat social – et les grandes conquêtes des années Roosevelt ou des années 60. J’ai ma soeur qui vit là bas, et bien elle n’a pas intérêt à choper une angine ! Aujourd’hui, Obama a sauvé son Obamacare mais si les Républicains reviennent, ils recommenceront à casser le peu d’égalité sociale qu’il a instauré…

Loïc (le secrétaire de section) : Si les droites sont fortes c’est aussi parce qu’elles donnent une lecture du monde, lecture contestable mais qui existe ! La gauche doit expliquer le monde comme il est, avec la diversité de ses nations, de ses cultures, pour mieux pouvoir le changer, elle doit dire pourquoi il est comme cela, qui est responsable.

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Il faut imposer de nouvelles règles internationales : réglementer la finance, réglementer le libre-échange, fixer des normes sociales et environnementales. Parce qu’en attendant, c’est la concurrence libre et non faussée qui fait loi.

Sophie (l’entrepeneur) : Il faut effectivement des nouvelles règles. Mais, avec tous les plans de licenciements qui sont annoncés, on ne peut pas se contenter d’attendre. J’aimerais bien qu’on parle ce soir un peu de politique industrielle. Pour moi, on ne peut pas réduire la France au vin et au tourisme. On doit être capable de produire différents types de biens et ne pas laisser nos savoir-faire disparaître. Tout cela doit amener à redéfinir ce que doit être une politique industrielle, à penser le périmètre du Ministère de l’Industrie, redéfinir ce que peut être le rôle du Plan.

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Mon mari travaille dans l’industrie, c’est vrai que la concurrence mondiale hante toutes les conversations dans sa boite. Les gens ont l’impression qu’on a laissé le renard entrer dans le poulailler et qu’on le laisse gambader et dévorer tout le monde sous l’oeil complaisant des gouvernements… Il y aurait pourtant beaucoup à faire.

Léon (l’étudiant) : Tu as raison, ce qui doit nous rassembler c’est de dire non à l’économie de l’hyper profit, de dire non à la financiarisation. Il est temps d’en finir avec la mondialisation financière. Ce n’est pas vrai que rien ne peut bouger. Mais il faut parler concret ! L’usine de mon grand-père, en Franche-Comté a été rasée. Elle avait fermé dans les années 1990. Celle de mon père, avait été vendue à un fond de pension. Ils ont commencé à la délocaliser partiellement à 25 km, en faisant un plan social et puis, finalement, ils l’ont fermée. Chez moi, les gens sont conscients qu’on ne va pas faire revenir les vieilles industries mais ils pensent que leur savoir faire est utile et qu’avec on peut relancer de nouvelles activités industrielles. Vous avez vu ce que PSA a réservé comme sort à l’usine d’Aulnay ? Son plan de suppression d’emplois est aussi massif que significatif de l’état de notre appareil productif… N’allez pas me dire qu’on a déjà perdu la bataille sur les automobiles propres, le design ou la sécurité alimentaire…

Marie France (l’ancienne directrice d’école) : Moi je vous le dis : les pays « émergés » exercent une véritable pression à la baisse sur nos salaires du fait de leurs faibles coûts. La concurrence entre nations a engendré la déflation salariale que l’on a connue dans les pays développés, qu’il s’agisse de ceux d’Europe ou d’Amérique du Nord. Il faut considérer les dégâts du libre-échange. Il y a des cas où l’on ferme tout simplement une usine pour l’expédier dans un pays étranger. La mondialisation entraîne une pression sur les salaires,  qui permet un chantage permanent. Le niveau des salaires dans l’industrie est scotché à un niveau très bas. L’effet sur les salaires, le pouvoir d’achat a eu un effet sur le niveau de vie des gens et la croissance…

Sophie (l’entrepeneur) : Il ne faut pas que le protectionnisme soit un tabou ! Il ne s’agit pas de faire de l’autarcie mais de réguler les échanges. Il faut que le protectionnisme soit pensé, pas qu’il soit un enfermement. Je vois dans mon secteur : nous avons besoin d’être protégé mais il faut pour cibler les secteurs stratégiques, penser les filières d’approvisionnement en matière première.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : L’impératif ce n’est pas le protectionnisme c’est la compétitivité.

Sophie (l’entrepeneur) : Oui mais on ne peut innover que si l’on est protégé ! Soit on nous aide à protéger nos innovations soit nous ne pourrons pas être compétitifs sur le plan mondial. Il faut donc des mesures protectionnistes pour certaines industries qu’il faut aider à se reconvertir et un protectionnisme pour d’autres qui doivent se développer. Protéger l’innovation c’est un peu le mot d’ordre.

Léon (l’étudiant) : Sophie, la pression sur les salaires sera moindre si on en finit avec la fiction des coûts de transport. Transporter un conteneur d’un bout à l’autre du monde, ça ne coûte presque rien alors que sur le plan environnemental, ça finit par être destructeur. Quelqu’un avait calculé que les différents ingrédients d’un pot de yaourt avaient fait près de 20 000 kms. Produire le plus possible près de là où on consomme, c’est écologique et c’est social parce qu’on casse le dumping social et environnemental. Comment faire ? En portant au niveau international une taxation du carburant des armateurs… Ca rendra moins rentable les délocalisations.

Sophie (l’entrepeneur) : Pour agir sur l’avenir industriel de la France, il faudrait créer un Ministère de l’Action Publique qui gère les actifs de l’Etat non pas comme un sleeping partenaire mais comme un investisseur public stratège en anticipant grâce au travail du Plan sur les évolutions, les noeuds technologiques à venir. L’idée de « nationalisations temporaires » était intelligente et séduisante. Il faudrait aussi prendre des participations pour sécuriser des entreprises afin d’éviter qu’elles soient sous la tutelle du court terme. De la même manière, dans des secteurs en difficulté, c’est la présence d’un capital public qui serait là pour éviter le bradage ou la liquidation. Au lieu du « ni-ni » de 1988, on aboutirait au « et-et », et on pourrait ainsi enrayer la spirale du déclin industriel. C’est un peu cela le sens d’un socialisme de la production. Moi entrepreneur, j’ai besoin de l’Etat. Payer des cotisations sociales, c’est normal. Mais je veux aussi que l’Etat nous aide à nous développer, à l’exportation notamment. Les entreprises du CAC 40 réalisent un chiffre d’affaires de 1250 milliards, dont 340 milliards réalisés en France. L’Impôt sur les Sociétés (IS) sur le CAC 40 rapporte 5 milliards, réalisés sur quatre sociétés essentiellement alors que les entreprises du CAC 40 ne créent aucun emploi. Mais la richesse et les emplois de demain ce sont les PME qui la créeront et ce sont les PME que l’on taxe le plus.

SCENE 2 : Une action publique plus forte que la finance…

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : J’ai entendu beaucoup de choses intéressantes mais demain matin à Bercy, je sais ce qu’on va me dire : l’impératif ce n’est pas les nationalisations ou le protectionnisme, c’est la compétitivité !

Eric (l’adjoint au maire) : Dans ces cas là, il va nécessairement falloir engager la bataille sur la dette et mener une offensive idéologique pour faire comprendre que les pays d’Europe ont besoin de mieux gérer mais surtout qu’ils ont besoin de dépenses productives. Le problème de la dette c’est qu’elle s’auto-entretient… J’ai presque envie de dire que nos vies valent plus que leurs profits et qu’il faut sans doute mesurer la réussite d’une action publique autrement : l’indice de développement humain, le « bonheur national brut » sont des indicateurs plus fiables que le seul Produit National Brut. Et oui, je suis poétique aujourd’hui, nan mais c’est vrai ! Et c’est vrai qu’une des clés réside dans le dialogue que nous sommes susceptibles d’entretenir avec nos partenaires et avec les différents peuples européens pour faire une véritable relance… Et puis nous pouvons faire comme les Japonais : renationaliser la dette, c’est-à-dire la confier à nos ressortissants. Notre dette équivaut à 85,3% du PIB. La leur équivaut à plus de 230% du PIB. Inutile de vous faire un cours de maths !

Sophie (l’entrepreneur) : Pour sauver l’euro, il faudra redévelopper la demande intérieure. Mais il faut aussi adopter des mesures qui favorisent nos entreprises nationales. Nos commandes publiques sont ouvertes à 75% sur l’extérieur contre 5 à 10% en Allemagne. Les entreprises de taille intermédiaire (ETI) se développent là bas aussi par ce type de soutien…

Léon (l’étudiant) : Le Brésil ou la Chine ont un sentiment national très fort. Ils n’attendent pas grand-chose de nous. Il faut cesser de regarder avec condescendance et inconscient colonial les pays du sud. Faut arrêter de se la péter, les mecs ils avancent alors que nous on recule ! Les gouvernements progressistes du Sud ont, généralement, fait le choix d’une alliance des producteurs. Pourquoi nous, on ne le fait pas ? Et Sophie, tous les patrons ne sont pas de droite ?!

Sophie (l’entrepreneur) : Merci Léon, il faut aussi dire que certains pays souffrent beaucoup moins que d’autres de la faiblesse du dollar par rapport à l’euro. La France, l’Espagne ou l’Italie, sans parler de la Grèce, souffrent beaucoup de la surévaluation de notre monnaie. L’euro fort pénalise moins l’industrie allemande… La politique monétaire est un enjeu majeur : Sur dix ans le Yuan s’est réévalué de 22% par rapport au dollar. Dans le même temps, il s’est réévalué de 16% par rapport à la Livre. Il s’est cependant dévalué de 19% par rapport à l’euro et de 33% par rapport au Yen. Les Japonais et les Européens sont les grandes victimes de cette politique. La dévaluation sur la dernière décennie par rapport à l’Euro du Yuan est un problème majeur. L’Europe est, pour l’heure, la variable d’ajustement car elle n’a pas de politique monétaire. Les Américains laissent filer le dollar et les Chinois rachètent leurs bons du trésor, moyennant quoi les Américains pratiquent le protectionnisme à l’égard de tout le monde sauf… des Chinois. Nous n’avons quant à nous, en Europe, aucune stratégie ! Il faut que la BCE fasse comme la FED aux Etats-Unis, qu’elle suscite la croissance par l’utilisation de l’outil monétaire. Les Américains utilisent le dollar comme une arme au service de leur économie. Pourquoi ne pas utiliser l’euro de la même façon ?

Marie France (l’ancienne directrice d’école) : Je vous rappelle mes camarades que le libre-échange nous a été vendu en nous disant qu’on garderait toutes les productions à haute valeur ajoutée. C’est du mépris pour nos concitoyens et, encore plus, du mépris pour les autres peuples que de croire qu’ils ne sont pas capables de faire des produits à haute valeur ajoutée. Les Indiens, les Chinois ne se sont pas gênés pour former des ingénieurs de haut niveau et pour développer des produits high tech ! De plus en plus les secteurs recherche et développement vont se déplacer à proximité des zones manufacturières, c’est-à-dire en Asie, sur l’aire Pacifique. Et pas pour ouvrir des salons de massage.

Stéphane (le membre du cabinet ministériel) : Oui mais vous savez, les délocalisations sont parfois plus complexes à comprendre. Il manque 3000 ingénieurs aéronautiques en Europe, on va les chercher en Inde. En Inde au moins, les ingénieurs innovent et ne vont pas dans les salles de marché ! Il y a aussi des choix de société à faire. Si les types chargés de développer de nouveaux process et d’innover dans l’industrie filent dans les salles de marchés faire des modèles pour spéculer, vos belles idées tombent à l’eau… Là vous voyez c’est moi qui vais être radicale, il faut taxer tous ces gens qui bossent dans les salles des marchés.

Sophie (l’entrepeneur) : Oui, mais cette politique globale doit aussi comprendre une dimension énergétique. Pour nos entreprises comme pour les gens, la question énergétique devient essentielle. Il faut la penser au niveau européen pour assurer au continent une réelle sécurité de ses approvisionnements. On ne peut pas, par exemple, s’en remettre aux dogmes de la concurrence pour traiter la question énergétique. Il faut donc ouvrir le chantier d’une politique énergétique commune qui viserait prioritairement à garantir la sécurisation de nos sources d’approvisionnement, à développer la recherche en laissant les différents peuples autonomes dans le choix de leur panier énergétique. Cela laisserait la possibilité de bâtir une transition énergétique selon nos choix respectifs. L’approvisionnement énergétique, c’est la donnée fondamentale qui peut faire évoluer notre conception de l’écologie. L’écologie ce n’est pas de manger bio tous les matins, c’est d’abord une question de production !

Léon (l’étudiant) : Pour que notre appareil productif retrouve un sens, il faut que notre bulletin de vote soit plus fort que les dividendes des actionnaires. Les gens feront confiance aux socialistes en France et en Europe, s’ils décident de rompre avec le statu quo imposé par les droites. A-t-on essayé de desserrer la contrainte budgétaire ? Pense-t-on réellement que nous pourrons être à l’équilibre budgétaire en 2017, sans casse économique, sociale et évidemment politique pour le pays.

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : A ce titre, la Conférence sociale c’est bien mais il faut une véritable Conférence salariale qui définisse la répartition des gains de productivité selon une règle des trois tiers, comme l’avait inventée Bérégovoy en son temps… On ne peut pas noyer la question salariale dans un flot de questions sociales qui, aussi légitimes soient elles, ne règlent pas le problème d’une immense majorité des citoyens de ce pays : la baisse du pouvoir d’achat. Vous avez vu le prix du pain au chocolat ? Faut pas être gourmand c’est moi qui vous le dis ! J’ai lu le discours du Président à la Conférence sociale. La question des salaires occupe… cinq lignes sur huit pages.

Sophie (l’entrepreneur) : La Conférence salariale pourrait être un rendez-vous annuel, qui donnerait les chiffres des gains de productivités, filière par filière et qui permettrait de négocier la répartition de ceux-ci. Les salariés y trouveraient un intérêt majeur et nous, les entrepreneurs, on pourrait nouer un pacte avec eux.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Ce que je crains c’est que, cette fois, si l’on ne pratique pas une vraie rupture sur la question de la politique des salaires avec ce qui s’est fait depuis dix ans, les gens finissent par se détourner de nous. Pour nous, la feuille de paye n’est toujours pas l’ennemi de l’emploi. Attention à ne pas finir comme le PASOK, qui réalise maintenant environ 10% des voix dans un pays qu’il a gouverné pendant très longtemps.

Léon (l’étudiant) : Je suis d’autant plus d’accord avec toi, Marie-France, que la question des salaires ne peut pas se limiter à une revalorisation du SMIC.

SCENE 3 : Une Nouvelle République enfin !

Loic (le secrétaire de section) : Nous avons dit beaucoup de choses ce soir. Il va bientôt falloir achever notre réunion mais je ne voudrais pas que l’on se quitte sans évoquer la question du « vivre ensemble ».

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Moi je suis d’accord, il faut aussi agir sur la vie quotidienne car le lien entre les gens ne se fait plus. Nous devons donner au parti un rôle d’éducation populaire et de mobilisation de toute la société. On est dans une société individualiste où c’est chacun pour sa pomme. Fast society : « Bonjour, sur place ou à emporter ? ». Il n’y a plus de rapports entre les gens, il faut faire évoluer les mentalités.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Pour les communes rurales, les services publics c’est essentiel. Les campagnes ont voté à gauche, d’abord du fait de la RGPP(Révision Générale des Politiques Publiques), du recul des services publics. La réalité pour les campagnes et des petites villes est assez simple : ce sont les hôpitaux que l’on ferme, les plateaux chirurgicaux que l’on déménage, les kilomètres qu’il faut parcourir pour aller dans un service public, les bureaux de Poste qui ferment, dont les horaires se réduisent peu à peu jusqu’à rendre insignifiante la présence postale. A bien des égards, j’ai envie de dire : Banlieues-campagne : même combat ! Sauf que les gens des campagnes n’ont même pas le RER !

Léon (l’étudiant) : J’ajoute aussi que si on veut battre le Front National, si on veut défaire le communautarisme, il faut innover. Il faut des solutions économiques certes mais aussi aborder la question essentielle : Qu’est ce qui nous tient ensemble ? Comment on reconstruit un destin commun ?

Koumba (l’infirmière) : Pour cela il faut aussi lutter contre les discriminations c’est une priorité, il faut que l’on parvienne à développer une participation égalitaire de tous les citoyens à la vie du pays. Je crois qu’il faut éduquer très tôt les enfants aux règles. Le civisme, être citoyen, cela s’apprend. La République a besoin de républicains et pour former des républicains, il faut une véritable éducation civique. Et puis je vais vous dire, devenir français, ça ne doit pas être un chemin de croix ni une suite d’humiliations.

Léon (l’étudiant) : Oui mais pas une éducation civique qui s’apparente à un cours de droit administratif pour enfants. Il faut apprendre ce que sont des règles et apprendre aux jeunes à se forger un esprit critique assis sur la connaissance. Former des citoyens nécessite un investissement massif. C’est un crime que la littérature ou l’histoire soient des matières optionnelles dans nombres de sections de terminale. Si tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas où tu vas.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : J’ai dirigé une école. Il faut, c’est vrai, réapprendre les règles élémentaires du civisme, insister sur ce que sont les principes de la République. Il faut reprendre le chemin d’un projet éducatif pour la nation en prenant en compte quelques réalités : Un animateur télé passe aujourd’hui plus de temps avec nos enfants qu’un instituteur de 1950. Tu veux faire quoi plus tard ? « Mickaël Vendetta !». Réponse entendue dans la cours de récréation, c’est alarmant ! Seulement 68% des bacheliers suivent des études supérieures : c’est trop peu. Aussi nous avons à la fois du mal à former des citoyens et du mal à satisfaire le besoin de notre pays de développer de nouveaux secteurs de formation. Pour entreprendre, il faut apprendre ! L’Ecole doit donner le primat à la raison sur l’émotion. C’est comme ça qu’on fait des citoyens libres et une société plus forte.

Léon (l’étudiant) : Le destin de l’humanité ce n’est pas d’entrer dans le Loft ou la Ferme Célébrités. Il faut être conscient de ce que certaines productions audiovisuelles, certaines émissions télévisées ont véhiculé comme codes dans la société. Pour certains jeunes de mon âge, la vie se résume aux codes de la téléréalité : des jeunes pas très fute-fute qui s’empaillent dans un univers clos, qui ne font pas grand-chose, que l’on nourrit pour les regarder faire la fête ou s’écharper. Et Zahia qu’on a assimilée dans la presse à un « modèle de réussite » ! Il y a une véritable violence de ces codes. La question qui se pose à nous est simple : Quelle politique culturelle de gauche voulons-nous mettre en place ? Une vraie politique culturelle de gauche consisterait notamment en la promotion de productions audiovisuelles qui créeraient un imaginaire autre que celui fait de violence sociale ou physique auquel on a droit !

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Il me semble qu’on est en train de perdre la démocratisation culturelle. La droite, ces cinq dernières années, y a beaucoup aidé. Il n’y a pas de réussite de la gauche sans grand dessein culturel. Il faut un grand plan de création de lieux culturels ouverts : fabriques, maisons de la culture, MJC, il faut des éducateurs et des créateurs qui soient les acteurs de ces nouveaux lieux de vie ouverts… Il me semble important que, très jeunes, les élèves soient éduqués, dans le monde scolaire mais aussi dans le périscolaire, à la culture, aux arts… à la vraie vie !

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : La culture, c’est aussi une question d’égalité territoriale. Nous vivons à l’heure des fractures territoriales et on n’a pas le même accès à la culture selon que l’on se trouve dans une ville ou un village périphérique ou dans une grande métropole.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : A mon sens, la gauche devrait se fixer quelques buts simples : par exemple, faire de l’éducation artistique une matière noble à l’école et une véritable vie artistique et culturelle dans tous les établissements scolaires ou encore créer une véritable vie culturelle dans les établissements et ce depuis le primaire (ciné-club, club théâtre, atelier d’arts plastique…).

Léon (l’étudiant) : La démocratisation doit aussi concerner la création. Un jeune plasticien aujourd’hui a les plus grandes difficultés à créer librement… La vie chère, la difficulté d’accéder aux galeries, provoquent le départ de France de nos jeunes artistes. C’est aussi cela une politique de gauche : encourager la création, l’émergence de talents…

Koumba (l’infirmière) : Pour finir, je voudrais quand même que l’on parle de la laïcité. La laïcité doit être réaffirmée. Ce ne sont pas que des mots. La laïcité ce n’est pas contre une religion en particulier mais comme rappel à la loi commune, à la liberté de conscience qui garantit à tous le droit d’avoir ses croyances. Ce qui relève des croyances, de la foi, des préjugés doit rester dans la sphère privée. En France nous sommes pour la liberté de conscience. C’est différent de la liberté religieuse. C’est parce qu’il y a liberté de conscience qu’il y a liberté religieuse. La communauté des citoyens est la seule que la République reconnait. Les socialistes ne doivent pas donner l’impression qu’ils hésitent par sentimentalisme. Notre rôle c’est de favoriser le droit à la ressemblance et pas seulement à la différence. Le différentialisme culturel, et c’est moi qui le dis, peut être la mort de la République.

Marie-France (l’ancienne directrice d’école) : Jaurès disait que le socialisme c’est la République poussée jusqu’au bout ! Mais là on n’en voit plus trop le bout !

Léon (l’étudiant) : Notre idéal c’est la République et la démocratie. Mais on ne peut pas donner à l’idée républicaine un coté vintage qui la dessert ! La République est un projet vivant, un projet qui évolue, qui est universaliste mais qui ne naît pas dans l’abstraction… La démocratie doit aussi devenir une méthode de gestion de nos services publics. On fait parler des usagers et on les transforme en clients… et vu comme ils sont traités dans certains transports en commun les clients deviennent des suspects… Il faut redonner la parole à ceux qui font le service public.

Koumba (l’infirmière) : Tu as raison il faut parler des services publics et associer ceux qui font le service public à l’amélioration de son fonctionnement. Les fonctionnaires du service public qui font, au quotidien, du service au public, sont las de ne pas être associés. Ils sont les mieux placés pour déterminer ce dont ils ont besoin pour le faire fonctionner correctement. Ils veulent être les protagonistes de la République !

Eric (l’adjoint au maire) : Tu parles comme Chavez avec sa démocratie protagonique. Le béret en moins !

Loïc (le secrétaire de section) : On en aura appris des mots ce soir, faisons déjà la démocratie participative. Et il faut aussi parler des services publics locaux et de l’impact de la directive service. Les élus socialistes se battent beaucoup sur ce thème. Pour agir localement, il faut aussi agir sur le plan européen. Au Parlement européen, au Comité des Régions, partout où la défense des services publics locaux se joue, il faut agir. L’idée d’une action publique au service des citoyens doit être défendue au niveau européen. C’est aussi comme cela que j’entends l’idée d’un bien commun européen.

Cécile (la salariée de la restauration rapide) : Moi je voudrais qu’à l’avenir, nous soyons le parti des citoyens qui ont voté pour le changement et pas que nous soyons simplement le doigt sur la couture du pantalon à attendre des ordres. Car ça peut craquer à tout moment !

Eric (l’adjoint au maire) : Pour cela la formation des militants et sympathisants doit retrouver tout son sens. Pourquoi ne pas créer une Université Populaire du PS qui, deux fois par an, dans toutes les villes, formerait des militants pour nous armer pour cette reconquête culturelle.

Loïc (le secrétaire de section) : Oui parce qu’on n’est pas là pour arbitrer le match Cour des Comptes – Conseil d’Etat – Inspection des Finances dans la constitution des cabinets ministériels. Il s’agit de redonner un sens au combat pour le socialisme. Les militants socialistes sont au service du peuple français, de la société française et ne sont pas des collaborateurs des cabinets ! On ne peut pas leur demander d’être au service d’un homme mais, au contraire, de rester au service d’une idée et de leur pays ! Beaucoup de militants pensent que le débat est secondaire, qu’il ne faut pas « affaiblir » le Président et le gouvernement. Je pense au contraire qu’il faut débattre et contribuer à la réflexion collective des socialistes : les contributions seront plus que bienvenues, si elles contribuent au débat… Allez, on va boire notre pot de l’amitié, on l’a bien mérité encore ce soir…

FIN PROVISOIRE…


Le Forum de l’eau à Rio inauguré en grande pompe……

Du Forum alternatif mondial de l’eau à Rio + 20

mercredi 11 avril 2012, par Marc Laimé

Organisé à Marseille du 14 au 17 mars dernier, en contrepoint du sixième Forum mondial de l’eau, le Forum alternatif mondial de l’eau (FAME) a rassemblé plus de cinq mille participants venus partager leurs expériences de lutte contre la marchandisation de l’eau, et en faveur de la reconnaissance de l’accès à l’eau comme droit humain fondamental. Une étape cruciale dans la perspective du Sommet de la Terre « Rio + 20 », quand, sur fond de crise systémique irrésolue, les odes à la « croissance verte » incarnent de nouvelles menaces de marchandisation accélérée des ressources hydriques.

Présenté par ses promoteurs comme un événement planétaire décisif, le sixième Forum mondial de l’eau a tourné à la déroute. Le président de la République, M. Nicolas Sarkozy, qui devait l’inaugurer en grande pompe en présence d’une centaine de chefs d’Etat, a fait défection in extremis, y déléguant son premier ministre, M. François Fillon, dont l’intervention a signé un fiasco diplomatique sans précédent

Aucune vision, aucune solution crédible et pérenne n’a émergé de ce forum alors que la crise de l’eau continue à faire des ravages et en dépit d’« engagements » mille fois ressassés auxquels nul n’accorde plus crédit.

Mais le Conseil mondial de l’eau n’en a pas moins annoncé, dans un communiqué en date du 14 mars 2012, vouloir « porter » les questions de l’eau et de l’assainissement à Rio de Janeiro (Brésil), à l’occasion de la conférence pour le développement, dite « Rio + 20 », qui se tiendra du 20 au 22 juin 2012, et qui a inscrit ces questions à son agenda.

Un Forum alternatif créatif

A contrario, le Forum alternatif qui se tenait en contrepoint a témoigné d’une étonnante résilience, à l’heure où les thuriféraires de la « croissance verte » érigent le greenwashing (laver plus écolo) en nouvel horizon indépassable de notre temps.

Car, en dépit des obstacles rencontrés pour faire vivre un grand moment d’échange d’expériences souvent méconnues, les protagonistes du FAME se sont réjouis d’un succès inattendu, et ont très vite songé à prolonger cette étape marquante des mobilisations pour l’eau, qui gagnent en ampleur depuis plus d’une décennie, comme l’atteste la déclaration adoptée à l’issue du Forum alternatif de Marseille.

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FAME la déclaration de Marseille

Une effervescence dont témoignent les dizaines de témoignages recueillis à l’occasion.

Ou cette métaphore voyant dans les luttes pour l’eau le miroir coruscant d’une campagne présidentielle française bien atone

Quelle gouvernance mondiale de l’eau ?

Forum et contre-forum ont aussi donné lieu à des remises en cause de l’existence même du Forum mondial de l’eau, auquel de nombreuses voix appellent à substituer – par le biais de la création, soutenue par la France, d’une Agence mondiale de l’environnement sous l’égide de l’ONU –, une nouvelle organisation onusienne spécifiquement dédiée à l’eau.

Une solution qui ne va pas de soi, si l’on en croit les réactions de parlementaires français à l’opinion exprimée par le président de Green Cross International, M. Mikhaïl Gorbatchev, s’inquiétant des risques inhérents au développement d’une nouvelle bureaucratie qui n’apporterait pas davantage de réponses pertinentes à la question de l’eau…

Nouvelles tensions autour du « Droit à l’eau »

Dans le même temps, de vives tensions se font jour au sein de la communauté internationale autour du « droit à l’eau », qui fait l’objet depuis plusieurs années de négociations complexes dans différentes instances.

Ce « droit à l’eau » ne se laisse pas appréhender aisément, et fait l’objet de polémiques récurrentes.

Riccardo Petrella, président de l’Institut européen de recherche sur la politique de l’eau (IERPE), en livrait une exégèse remarquée dans une tribune publiée le 9 août 2010 par le quotidien La Libre Belgique.

Or, peu après la tenue des Forum et contre-forum de Marseille, les défenseurs du « droit à l’eau » lançaient un nouveau cri d’alarme.

Dans la perspective du sommet « Rio + 20 », un premier brouillon de déclaration finale a été rédigé par le secrétariat de l’ONU. L’article 67 de ce draft provisoire réaffirmait l’importance de l’accès à l’eau potable comme droit humain fondamental, avant de le soumettre à d’éventuels amendements comme il est de règle en la matière.

Or, de nombreux pays du Nord refusent catégoriquement toute nouvelle avancée en ce sens.

Le débat est désormais clairement posé et va sans aucun doute monter en puissance à l’approche du prochain Sommet de la Terre, dans la perspective duquel se mobilise déjà la société civile internationale.

L’Union européenne, elle aussi, dans la perspective de ce même sommet, a dans un premier temps supprimé toute référence à l’idée de droit, insistant à l’envi sur la nécessité de considérer l’eau comme un capital qui fournit des services écosystémiques, pour l’instant invisibles et gratuits, auxquels doit être attribué un prix…

Dans une tribune publiée par l’hebdomadaire Politis le 29 mars 2012, Geneviève Azam, membre du Conseil scientifique d’Attac, stigmatisait cette dérive :
« Ces services sont par exemple ici ceux rendus pour la lutte contre le changement climatique, pour la biodiversité, pour la purification de l’eau, pour le maintien des sols. Comment calculer ce prix ? [Le projet] d’amendement [élaboré par la Commission européenne] ne le dit pas, mais tous les textes à notre disposition sont clairs : ce prix doit émerger des marchés de services écosystémiques et de “financements innovants” gagés sur ces services. C’est pourquoi, à la marchandisation des ressources, déjà ancienne, s’ajoute leur financiarisation.
Ces amendements illustrent la mobilisation de l’Union européenne pour mettre l’“économie verte” au sommet de l’agenda de Rio + 20. Cette économie verte prend acte de la dégradation de la planète et l’épuisement de la Terre viendrait de l’absence d’une évaluation économique de la nature, d’une information défaillante : les prix, censés orienter les comportements vers un équilibre, sont incomplets car les services rendus par la nature ne sont pas comptabilisés. Avec cette économie verte, il ne s’agit plus simplement de puiser dans le stock des ressources naturelles et de les intégrer au cycle de la production, mais de considérer la nature comme partie du cycle de la production. C’est bien plus qu’un verdissement du capitalisme ! »

Si l’on y ajoute les « nouvelles approches de marché pour lutter contre la pauvreté », vulgarisées par la revue Facts Reports sponsorisée par la Fondation Veolia, on mesurera combien ce nouveau capitalisme vert a tiré les enseignements de la période

Reste qu’on ne saurait trop inciter les militants sincères du « Droit à l’eau » à la circonspection.

Car ce concept, instrumentalisé de longue date par Veolia et Suez, est aussi devenu un véritable cheval de Troie pour les tenants de la marchandisation des services hydriques, comme on s’en convaincra sans peine en prenant connaissance d’une « Note à usage interne » élaborée en mai 2011 par le pôle études, veille & argumentaires de la direction de la communication de Veolia Environnement, qui y décrit par le menu tous les avantages qu’un opérateur privé peut attendre d’une maligne promotion du « Droit à l’eau »…

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« Questions-réponses sur le droit à l’eau »
Veolia Environnement, mai 2011.

Droit à l’eau et droit de l’eau

Ces débats revêtent donc désormais une nouvelle dimension, comme en ont témoigné les passionnants échanges intervenus au FAME, qui visaient à imaginer la création de nouveaux outils juridiques destinés, non seulement à promouvoir le « droit à l’eau » de celles et ceux qui en sont démunis, mais aussi à inventer les dispositifs et procédures qui permettraient tout autant de pénaliser les usages irrationnels de l’eau.

Des réflexions proches de celles déjà engagées par ailleurs relatives à l’institution d’un nouveau Tribunal international en charge des « crimes écologiques »…

Une initiative citoyenne européenne

Dans le prolongement du référendum organisé l’an dernier en Italie, qui a permis d’y stopper la libéralisation des services hydriques, la Fédération syndicale européenne des services publics (FSESP) annonçait pour sa part le 22 mars 2012, lors de la Journée mondiale de l’eau, le lancement de l’Initiative citoyenne européenne (ICE), « L’eau est un droit humain, pas une marchandise », et l’ouverture du site web www.right2water.eu, l’un des outils qui permettra de recueillir les signatures nécessaires au succès de l’opération [1].

Cette initiative a été présentée à la Commission européenne le 2 avril. La Commission dispose d’un délai de deux mois pour la valider. Ensuite, l’enregistrement officiel des signatures pourra démarrer et ses initiateurs disposeront d’un an pour collecter le million de signatures requises.

Par ce biais, la FSESP et plusieurs organisations de la société civile à travers l’Europe vont faire campagne pour la reconnaissance de l’eau comme un droit fondamental dans l’Union.

Pour Mme Carola Fischbach-Pyttel, secrétaire générale de la FSESP, « l’accès à l’eau est un droit humain. Les services publics comme l’eau et l’assainissement ne doivent pas être libéralisés et dominés par les intérêts commerciaux et d’entreprise. Une initiative citoyenne couronnée de succès exprimera à la Commission et aux gouvernements que les citoyens veulent une Europe sociale et rejettent une Europe dominée par les entreprises ».

Notes

[1] ICE « L’eau est un droit humain, pas une marchandise » :
Contact : Pablo Sanchez.