Un maître livre pour les sciences sociales

Médiapart

27 Juillet 2012 Par Jacques Dubois
Edition : Bookclub

Avec son récent Monde pluriel, Bernard Lahire donne probablement son meilleur ouvrage, qui le situe en leader de la sociologie française. De nature surtout théorique en même temps que très lisible, ce Monde pluriel emboîte l’un dans l’autre deux propos que l’on essayera de distinguer ici. Le premier rencontre le programme annoncé en sous-titre, en faisant diverses propositions aux fins de “ penser l”unité des sciences sociales ”; le second, sans être ouvertement polémique, revient de façon critique sur deux notions-clés de la sociologie de Pierre Bourdieu, sociologie dont Lahire se sait l’héritier mais qu’il “ revisite ” depuis un certain nombre d’années.

Toute la réflexion de l’auteur part du fait que, concurremment à la démultiplication des pratiques et institutions humaines propre à l’époque moderne, les sciences sociales se sont  progressivement hyperspécialisées, tendant à une dispersion inquiétante, qui peut faire penser à celle de la médecine actuelle. Certes, au fil du temps, de grandes théories ont vu le jour, visant à l’unification. Mais ramener le monde social à une seule formule ne va pas sans risque, s’il s’agit d’amputer ce monde de ce qui fait sa complexité. Ainsi du structuralisme de Lévi-Strauss ou de la théorie systémique de Luhmann, qui eurent tendance à mettre les sujets de l’action entre parenthèses.

En raison de quoi, Bernard Lahire invite, dans un esprit très œcuménique, les recherches en cours à se rassembler non pas autour d’une théorie générale mais bien d’un schéma de base, fort de sa simplicité et de sa netteté. Et de proposer la formule triadique « Dispositions + Contexte = Pratiques », qui peut aisément se faire modèle générateur de quantité d’investigations bien conçues. Au sein de ce modèle, les dispositions équivalent aux expériences socialisatrices que les acteurs ont accumulées au cours de leur existence et qui s’incorporent à tout leur être ; les contextes, eux, sont les domaines d’action à l’intérieur desquels les mêmes individus mettent en jeu leurs aspirations et leurs compétences. Et Lahire d’ajouter que, si certaines enquêtes mettent à bon droit l’accent sur les dispositions et d’autres sur les contextes, l’oubli complet de ceux-ci ou de celles-là est un mal dont souffre la science sociale. Et, dans le même mouvement, trop de recherches fragmentaires se targuent d’avoir une portée universelle.

Élargissant la réflexion sur les contextes dans la dernière partie de son livre, l’auteur  plaide pour une définition claire, en chaque recherche, de l’échelle d’observation retenue et du niveau de réalité visé. Nulle investigation ne peut aller sans une définition ferme de l’objet étudié tel que certains éléments soient retenus et pas d’autres. Mais ce qui est ainsi laissé de côté n’entraîne aucunement que des liens ne soient pas ménagés avec des travaux d’une autre nature ou d’une autre ampleur. Par exemple, si l’interactionnisme d’un Erving Goffman n’implique pas une analyse des rapports de classe, cela ne signifie pas que ne soient pas prises en compre des observations sur l’appartenance des petits groupes étudiés. Tout cela se dépassant dans une conscience active de l’unité disciplinaire qui devrait faire pièce à la dispersion évoquée.

Quant à la seconde ligne de réflexion, tout en revenant utilement sur ce que signifie historiquement l’autonomie des secteurs de l’activité humaine, elle s’attache à discuter et à contester les notions d’habitus et de champ reprises de Bourdieu. Deux remarques simplement à cet égard. Quand Lahire défend l’idée que tout agent social est un être pluriel accédant, dans sa pratique, à différents rôles, on peut en tomber d’accord, et d’autant que l’auteur appelle à la rescousse tant Simmel que Freud à propos des conflits psychiques à l’intérieur d’une même personne. Mais il n’en reste pas moins que la notion d’habitus comme principe structurant les dispositions de tout agent demeure un outil puissant de l’analyse sociale. Rien d’aussi adéquat que cette notion pour décrire des stratégies de vie et leur principe générateur. En revanche, on sera davantage retenu par la critique socio-historique à laquelle Lahire soumet ici la notion de champ comme expresssion du contexte. Il est vrai que Pierre Bourdieu a donné du champ des définitions parfois fort élastiques, allant jusqu’à y inclure la famille qui ne répond guère aux critères retenus par lui. En résumant fort, on dira que tout espace social délimitable ne saurait être champ de luttes pour le pouvoir et la détention d’un capital. « La théorie des champs, note Lahire, nous laisse particulièrement démunis pour comprendre les classes qui ne sont pas dominantes […] ou les acteurs dominés, marginaux ou périphériques des champs dominants. » (p. 170)

Par-delà cette discussion qui apparaît avant tout comme un débat d’école, Monde pluriel est un livre mesuré et fort. Il faut souhaiter qu’il soit lu par beaucoup et discuté par ceux qui ont en charge des sciences sociales trop souvent égarées dans des concurrences stériles.

Bernard Lahire, Monde pluriel. Penser l’unité des sciences sociales, Paris, Seuil, “La couleur des idées”, 2012. 24 €.

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