Intérimaire, je suis « hôtesse d’accueil » dans un centre de rétention

Sans-papiers 25/07/2012 à 17h41
Camille Polloni | Journaliste Rue89

Une jeune femme de 26 ans raconte de l’intérieur l’organisation du travail dans un centre de rétention, où elle a atterri par hasard comme intérimaire.


Des migrants et une voiture de police près du CRA de Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), le 15 mars 2012 (Franck Perry/AFP)

Astrid (son prénom a été modifié), 26 ans, s’est inscrite dans une boîte d’intérim pour boucler ses fins de mois. Très vite, l’entreprise lui propose de travailler comme « hôtesse d’accueil » dans un centre de rétention administrative (CRA), en région parisienne.

Ali, ancien retenu

Tunisien de 26 ans en situation irrégulière, Ali a passé 45 jours (ou 44, il ne se souvient plus très bien) au centre de rétention où travaille Astrid. « Quand tu arrives, tu cherches qui sont les gentils », explique-t-il.

Pour lui, « les gentils » se trouvaient plutôt du côté des employés que des policiers. « Des gens biens, qui parlent avec nous. La police reste plutôt dehors et arrive en cas de bagarre. » Astrid nous avait parlé de l’équipe médicale, prompte selon elle à donner des calmants qui passent de main en main.

Ali confirme : « Pour avoir des cachets, il suffit de dire “j’ai besoin de dormir” ou faire un peu le fou. Ce ne sont pas les médecins qui prescrivent mais nous qui demandons. » Il donnait ses cachets à ses co-retenus toxicomanes.

Dans cet établissement fermé, les sans-papiers peuvent être retenus 45 jours. S’il ne s’agit pas tout à fait d’une prison – en tout cas sur le plan administratif –, le lieu n’est pas anodin pour qui y travaille : privés de liberté, les « retenus » doivent demander l’autorisation pour tout, même si leurs chambres ne sont pas fermées à clé le soir. Astrid y travaille de temps en temps, depuis deux ans. Pour ne pas perdre cette source de revenus, elle préfère éviter de donner trop de détails.

Nous l’avons rencontrée grâce à un ancien intérimaire, Julien (son prénom a été modifié), lui aussi passé par un centre de rétention pour une courte mission en 2010. Les deux ont suivi le même parcours.

Via leur agence d’intérim, ils ont été employés par la société Gepsa (groupe Suez), qui intervient en milieu pénitentiaire dans le cadre de concessions de service public, et dans quatre centres de rétention. Pour des tâches de maintenance, ménage, cuisine, accueil, Gepsa dispose de salariés à plein temps, en CDD et en CDI. L’entreprise fait également appel à des intérimaires en renfort.

« L’ambiance est raciste, violente et lugubre »

A l’intérieur, les salariés de Gepsa côtoient des policiers, une équipe médicale et des associatifs. Julien se souvient de son passage aux cuisines du CRA :

« Je m’occupais de la réception des produits, de la gestion des stocks, de la mise à la benne des produits périmés, des plats à réchauffer… le tout en ayant suivi une formation de quinze minutes plus que sommaire. »

L’histoire de sa famille l’a rendu sensible aux conditions d’enfermement. Le grand-père de Julien a quitté l’Europe centrale et passé quelques temps en quarantaine en Australie, pendant laquelle il a perdu tous ses cheveux.

Au centre de rétention, « l’ambiance est raciste, violente et lugubre au possible », raconte l’ancien intérimaire. Astrid, elle, se veut plus mesurée. Elle a souhaité aborder de la manière la plus « neutre » possible les conditions de vie des retenus. Rue89 a recueilli son témoignage.

« Il y aura toujours un policier avec vous »

« L’agence d’intérim m’a appelée et m’a dit : “Mademoiselle, j’ai une mission un peu particulière à vous proposer. Ça serait de travailler en centre de rétention administrative. Ce n’est pas très compliqué et ne vous inquiétez pas, il y aura toujours un policier avec vous.”

Je suis arrivée au centre de rétention à 6h30. D’autres femmes qui travaillent là-bas, en CDD et en CDI, m’ont accueillie et indiqué ce qu’il fallait faire : donner du matériel d’hygiène, bien vérifier qu’il ne manque aucune lame en récupérant les rasoirs (les automutilations sont presque quotidiennes), accompagner les nouveaux arrivants, leur expliquer comment fonctionne le centre. Puis on m’a lâchée dans le grand bain, avec un badge pour passer les portes et un gilet de l’entreprise. »

Un métier comme un autre ?

« Sur le papier, c’est un métier comme un autre : hôtesse d’accueil, comme au salon de l’auto. Tu réponds au téléphone, tu restes devant l’ordinateur, tu remplis les feuilles d’admission, n’importe qui peut le faire. Nous devons coordonner le travail entre les salariés de Gepsa (accueil, cuisine, nettoyage), la police et l’équipe médicale. Nous nous occupons des retenus, à l’heure des repas et s’ils ont besoin de quelque chose (des cigarettes, un rendez-vous à l’infirmerie). Au moment des visites, les policiers nous passent un coup de téléphone et nous appelons la personne concernée pour qu’elle se rende dans la salle.

La première journée, je me suis dit que c’était vraiment un monde à part, et que j’en avais une fausse idée. Comme on m’avait parlé des policiers, j’avais fait un rapprochement erroné entre police et délinquance. En fait, il y a de tout : que les types se soient fait arrêter en rentrant du boulot ou en flagrant délit de vol, la raison première est la même, ils n’ont pas de papiers. Pour certains, c’est le cinquième ou sixième passage en rétention. »

Retenir les prénoms

« J’ai mis un point d’honneur à retenir les prénoms de tout le monde. Les retenus sont privés de leur condition d’adulte et de leur condition d’homme. Non pas qu’ils soient mal traités mais, privés de liberté, ils doivent justifier de leur identité en permanence et demander l’autorisation pour tout. Quand un homme me sollicite pour du papier toilette, ça revient à me dire : “Est-ce que je peux aller faire caca s’il vous plaît ?”

L’enfermement exacerbe tout. J’ai connu des périodes où beaucoup d’arrestations avaient lieu. Le centre était toujours plein et l’ambiance assez chaude. Tout le monde a sa part de responsabilité dans les débordements, mais bien des situations difficiles pourraient être évitées si la police prenait le temps de comprendre ce qui se passe, pourquoi les gens s’énervent. Ma politique personnelle est de régler les soucis en interne, sans appeler les policiers à tout bout de champ. »

La juste distance

« Chez Gepsa, les salariés sont presque uniquement des femmes d’origine étrangère. Certaines d’entre nous parlent arabe avec les retenus, et heureusement. Même si nous ne sommes pas censées le faire : “On est en France, on parle français !” [Elle rit.] Elles gagnent le smic. En intérim c’est beaucoup mieux payé : environ 90 euros par jour.

Des relations se créent avec les retenus, ce sont des histoires de 45 jours, avec des moments chouettes. On est un peu un déversoir. Pour moi c’est la part la plus intéressante du travail : laisser parler les gens. Ils ont besoin de parler. Quand je vois que quelqu’un ne va pas bien ou qu’il pète les plombs, je m’assois un peu et on discute. Il me parle du pays, de la famille. Ma limite est de ne pas revoir les retenus après qu’ils soient sortis. J’ai toujours dit non.

La question de la juste distance est très compliquée. Il faut répondre à des individus qui ont des émotions, qui sont en colère, par des horaires et des arguments administratifs. Selon tes convictions, selon d’où tu viens, tu ne vis pas ce travail de la même manière. Il y a une grande part de social, tu l’as ou tu ne l’as pas. Pour moi l’intérim est une bonne solution : je ne participe pas activement, je reste un électron libre. »

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