Intérimaire, je suis « hôtesse d’accueil » dans un centre de rétention

Sans-papiers 25/07/2012 à 17h41
Camille Polloni | Journaliste Rue89

Une jeune femme de 26 ans raconte de l’intérieur l’organisation du travail dans un centre de rétention, où elle a atterri par hasard comme intérimaire.


Des migrants et une voiture de police près du CRA de Saint-Jacques-de-la-Lande (Ille-et-Vilaine), le 15 mars 2012 (Franck Perry/AFP)

Astrid (son prénom a été modifié), 26 ans, s’est inscrite dans une boîte d’intérim pour boucler ses fins de mois. Très vite, l’entreprise lui propose de travailler comme « hôtesse d’accueil » dans un centre de rétention administrative (CRA), en région parisienne.

Ali, ancien retenu

Tunisien de 26 ans en situation irrégulière, Ali a passé 45 jours (ou 44, il ne se souvient plus très bien) au centre de rétention où travaille Astrid. « Quand tu arrives, tu cherches qui sont les gentils », explique-t-il.

Pour lui, « les gentils » se trouvaient plutôt du côté des employés que des policiers. « Des gens biens, qui parlent avec nous. La police reste plutôt dehors et arrive en cas de bagarre. » Astrid nous avait parlé de l’équipe médicale, prompte selon elle à donner des calmants qui passent de main en main.

Ali confirme : « Pour avoir des cachets, il suffit de dire “j’ai besoin de dormir” ou faire un peu le fou. Ce ne sont pas les médecins qui prescrivent mais nous qui demandons. » Il donnait ses cachets à ses co-retenus toxicomanes.

Dans cet établissement fermé, les sans-papiers peuvent être retenus 45 jours. S’il ne s’agit pas tout à fait d’une prison – en tout cas sur le plan administratif –, le lieu n’est pas anodin pour qui y travaille : privés de liberté, les « retenus » doivent demander l’autorisation pour tout, même si leurs chambres ne sont pas fermées à clé le soir. Astrid y travaille de temps en temps, depuis deux ans. Pour ne pas perdre cette source de revenus, elle préfère éviter de donner trop de détails.

Nous l’avons rencontrée grâce à un ancien intérimaire, Julien (son prénom a été modifié), lui aussi passé par un centre de rétention pour une courte mission en 2010. Les deux ont suivi le même parcours.

Via leur agence d’intérim, ils ont été employés par la société Gepsa (groupe Suez), qui intervient en milieu pénitentiaire dans le cadre de concessions de service public, et dans quatre centres de rétention. Pour des tâches de maintenance, ménage, cuisine, accueil, Gepsa dispose de salariés à plein temps, en CDD et en CDI. L’entreprise fait également appel à des intérimaires en renfort.

« L’ambiance est raciste, violente et lugubre »

A l’intérieur, les salariés de Gepsa côtoient des policiers, une équipe médicale et des associatifs. Julien se souvient de son passage aux cuisines du CRA :

« Je m’occupais de la réception des produits, de la gestion des stocks, de la mise à la benne des produits périmés, des plats à réchauffer… le tout en ayant suivi une formation de quinze minutes plus que sommaire. »

L’histoire de sa famille l’a rendu sensible aux conditions d’enfermement. Le grand-père de Julien a quitté l’Europe centrale et passé quelques temps en quarantaine en Australie, pendant laquelle il a perdu tous ses cheveux.

Au centre de rétention, « l’ambiance est raciste, violente et lugubre au possible », raconte l’ancien intérimaire. Astrid, elle, se veut plus mesurée. Elle a souhaité aborder de la manière la plus « neutre » possible les conditions de vie des retenus. Rue89 a recueilli son témoignage.

« Il y aura toujours un policier avec vous »

« L’agence d’intérim m’a appelée et m’a dit : “Mademoiselle, j’ai une mission un peu particulière à vous proposer. Ça serait de travailler en centre de rétention administrative. Ce n’est pas très compliqué et ne vous inquiétez pas, il y aura toujours un policier avec vous.”

Je suis arrivée au centre de rétention à 6h30. D’autres femmes qui travaillent là-bas, en CDD et en CDI, m’ont accueillie et indiqué ce qu’il fallait faire : donner du matériel d’hygiène, bien vérifier qu’il ne manque aucune lame en récupérant les rasoirs (les automutilations sont presque quotidiennes), accompagner les nouveaux arrivants, leur expliquer comment fonctionne le centre. Puis on m’a lâchée dans le grand bain, avec un badge pour passer les portes et un gilet de l’entreprise. »

Un métier comme un autre ?

« Sur le papier, c’est un métier comme un autre : hôtesse d’accueil, comme au salon de l’auto. Tu réponds au téléphone, tu restes devant l’ordinateur, tu remplis les feuilles d’admission, n’importe qui peut le faire. Nous devons coordonner le travail entre les salariés de Gepsa (accueil, cuisine, nettoyage), la police et l’équipe médicale. Nous nous occupons des retenus, à l’heure des repas et s’ils ont besoin de quelque chose (des cigarettes, un rendez-vous à l’infirmerie). Au moment des visites, les policiers nous passent un coup de téléphone et nous appelons la personne concernée pour qu’elle se rende dans la salle.

La première journée, je me suis dit que c’était vraiment un monde à part, et que j’en avais une fausse idée. Comme on m’avait parlé des policiers, j’avais fait un rapprochement erroné entre police et délinquance. En fait, il y a de tout : que les types se soient fait arrêter en rentrant du boulot ou en flagrant délit de vol, la raison première est la même, ils n’ont pas de papiers. Pour certains, c’est le cinquième ou sixième passage en rétention. »

Retenir les prénoms

« J’ai mis un point d’honneur à retenir les prénoms de tout le monde. Les retenus sont privés de leur condition d’adulte et de leur condition d’homme. Non pas qu’ils soient mal traités mais, privés de liberté, ils doivent justifier de leur identité en permanence et demander l’autorisation pour tout. Quand un homme me sollicite pour du papier toilette, ça revient à me dire : “Est-ce que je peux aller faire caca s’il vous plaît ?”

L’enfermement exacerbe tout. J’ai connu des périodes où beaucoup d’arrestations avaient lieu. Le centre était toujours plein et l’ambiance assez chaude. Tout le monde a sa part de responsabilité dans les débordements, mais bien des situations difficiles pourraient être évitées si la police prenait le temps de comprendre ce qui se passe, pourquoi les gens s’énervent. Ma politique personnelle est de régler les soucis en interne, sans appeler les policiers à tout bout de champ. »

La juste distance

« Chez Gepsa, les salariés sont presque uniquement des femmes d’origine étrangère. Certaines d’entre nous parlent arabe avec les retenus, et heureusement. Même si nous ne sommes pas censées le faire : “On est en France, on parle français !” [Elle rit.] Elles gagnent le smic. En intérim c’est beaucoup mieux payé : environ 90 euros par jour.

Des relations se créent avec les retenus, ce sont des histoires de 45 jours, avec des moments chouettes. On est un peu un déversoir. Pour moi c’est la part la plus intéressante du travail : laisser parler les gens. Ils ont besoin de parler. Quand je vois que quelqu’un ne va pas bien ou qu’il pète les plombs, je m’assois un peu et on discute. Il me parle du pays, de la famille. Ma limite est de ne pas revoir les retenus après qu’ils soient sortis. J’ai toujours dit non.

La question de la juste distance est très compliquée. Il faut répondre à des individus qui ont des émotions, qui sont en colère, par des horaires et des arguments administratifs. Selon tes convictions, selon d’où tu viens, tu ne vis pas ce travail de la même manière. Il y a une grande part de social, tu l’as ou tu ne l’as pas. Pour moi l’intérim est une bonne solution : je ne participe pas activement, je reste un électron libre. »

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La calotte glaciaire du Groenland a fondu de 97 % en juillet

Le Monde.fr avec AFP | 25.07.2012 à 18h23 •

Les cartes satellitaires montrent que la calotte glaciaire avait fondu à 40 % au 8 juillet et à 97 % quatre jours plus tard, le 12 juillet.

La surface gelée du Groenland a fondu en juillet sur une étendue jamais atteinte en plus de trente ans d’observation satellitaire. Selon les données de trois satellites analysées par l’Agence spatiale américaine (NASA) et des scientifiques universitaires, environ 97 % de la calotte glacière avait dégelé à la mi-juillet.

La situation est si inattendue que les chercheurs ont d’abord cru à une erreur. « C’est tellement sans précédent que je me suis d’abord interrogé sur le résultat : était-ce bien réel ou était-ce dû à une erreur de données ? », explique Son Nghiem, expert de la NASA. Il précise avoir remarqué la disparition de la majorité de la glace du Groenland au 12 juillet en analysant les données d’un premier satellite. Les résultats des deux autres satellites ont confirmé cette découverte. Les cartes satellitaires de la fonte montrent que la calotte glaciaire avait fondu à 40 % au 8 juillet et à 97 % quatre jours plus tard.

UN PHÉNOMÈNE NATUREL ?

Au cours de l’été, la moitié en moyenne de la surface glaciaire du Groenland fond naturellement. Habituellement, la plupart de l’eau issue de cette fonte regèle rapidement en altitude ou est retenue par les glaces des régions côtières, pendant que le reste s’écoule dans l’océan. « Mais cette année, l’ampleur de la fonte à la surface ou près de la surface a connu une hausse brutale », explique la NASA. Au cours des trois décennies passées, la plus importante fonte détectée par satellite ne dépassait pas 55 % de la zone, précise la BBC.

Les chercheurs doivent maintenant déterminer si cet événement, qui coïncide avec une forte pression inhabituelle d’air chaud au-dessus du Groenland, va contribuer à une hausse du niveau des océans. La NASA a précisé que même le point le plus haut de la calotte glaciaire, situé à plus de 3 kilomètres au-dessus du niveau de la mer, montrait des signes de dégel.

Selon la glaciologue Lora Koenig, ce type de fonte intervient tous les 150 ans en moyenne, et il est difficile de déterminer si elles sont le fait d’un phénomène rare, mais naturel, ou d’un réchauffement climatique provoqué par l’homme. « La dernière ayant eu lieu en 1889, cet événement est bien au rendez-vous« , explique-t-elle. « Mais si nous continuons à observer ce type de fonte au cours des prochaines années, ce sera angoissant. »

A gauche, une vue du glacier de Pertermann le 5 août 2010. A droite, la même vue le 16 juillet 2012, avec le décrochage d'un glacier plus grand que Paris.

DES RUPTURES ANORMALEMENT FRÉQUENTES

Ces résultats ont été connus quelques jours après qu’un immense bloc de glace de deux fois la superficie de Paris ou Manhattan s’est détaché d’un glacier du Groenland. C’est la deuxième fois en deux ans qu’un iceberg se détache du glacier de Pertermann. Pour les scientifiques spécialistes du climat, ce sont les températures en augmentation des océans qui sont à mettre en cause dans ces ruptures de glaciers devenues anormalement fréquentes.

« C’est dramatique, c’est dérangeant. Nous avons des données sur 150 années et nous observons des changements que nous n’avons jamais vus auparavant. C’est l’une des preuves que le Groenland est en train de changer très rapidement », explique Andreas Muenchow, professeur de l’université de Delaware.

La calotte glaciaire du Groenland, dont la fonte contribue à la montée du niveau de la mer, est plus sensible au réchauffement climatique que ce qui était admis jusqu’ici, suggère une étude publiée le 11 mars dans la revue scientifique Nature Climate Change.

L'iceberg qui s'est détaché du glacier de Pertermann.

LA SECONDE RETENUE D’EAU DU MONDE

De précédentes études avaient établi un seuil de réchauffement de + 3,1 °C par rapport à l’époque pré-industrielle au-delà duquel les glaces qui recouvrent le Groenland pourraient avoir totalement fondu d’ici des millénaires. Cette nouvelle étude, à partir de simulations numériques, abaisse ce seuil à + 1,6 °C (dans une plage allant de + 0,8 °C à + 3,2 °C), sachant que la planète s’est déjà réchauffée de 0,8 °C depuis le milieu du XVIIIe siècle.

Le temps que prendrait une fonte totale de la calotte (ou inlandsis) du Groenland dépend de la durée et de l’ampleur du dépassement de ce seuil : elle pourrait avoir disparu en deux mille ans en cas de réchauffement de + 8 °C, mais en cinquante mille ans en cas de hausse contenue à + 2 °C, selon les chercheurs de l’Institut de Potsdam (PIK) et de l’université Complutense de Madrid. Limiter la hausse à 2 °C est l’objectif que s’est fixé la communauté internationale mais, au regard des émissions actuelles de gaz à effet de serre, le monde semble davantage être sur une trajectoire de + 3 à + 4 °C.

Le Groenland constitue, après l’Antarctique, la seconde retenue d’eau sur Terre. Une fonte importante de la calotte glaciaire, qui recouvre environ 80 % du territoire, pourrait contribuer à une élévation de plusieurs mètres du niveau de la mer et affecter la vie de millions de personnes, rappellent les auteurs.


Les députés ont adopté à l’unanimité le projet de loi sur le harcèlement sexuel

Le Monde.fr avec AFP | 25.07.2012 à 06h59 • Mis à jour le 25.07.2012 à 07h17

Des victimes dénoncent l'abrogation de la loi sur le harcèlement sexuel en manifestant le 5 mai à Paris.

Deux mois et demi après l’abrogation du délit de harcèlement sexuel par le Conseil constitutionnel, et après l’adoption d’un nouveau texte au Sénat, l’Assemblée a adopté à l’unanimité et à main levée mercredi 25 juillet, au petit matin, le projet de loi du gouvernement dans une version légèrement modifiée.

Ce texte, présenté par le gouvernement en procédure accélérée, vient combler le vide juridique créé par l’abrogation du délit, le 4 mai, qui avait entraîné l’extinction immédiate des procédures judiciaires en cours.

NOUVELLE DÉFINITION

Le projet de loi propose l’inscription dans le code pénal d’une nouvelle définition du harcèlement sexuel afin notamment de prendre en compte plus largement l’ensemble des situations. La loi devrait donc établir qu’« est assimilé au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave, dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle ».

Cette rédaction, légèrement différente de celle du Sénat, devrait permettre de répondre aux craintes, exprimées par les associations féministes, de déqualification des agressions sexuelles en harcèlement sexuel.

PEINES DE PRISON

Les peines sanctionnant le délit de harcèlement sexuel ont été aggravées et portées à deux ans de prison et à 30 000 euros d’amende. Il est bien sûr retenu la création de circonstances aggravantes si les faits par exemple sont commis sur une personne en situation de particulière vulnérabilité. Dans ces cas, les peines seront alors portées à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende.

Les députés ont également voté un amendement du gouvernement alignant le délit de harcèlement moral dans le travail sur celui de harcèlement sexuel.

TEXTE « NÉCESSAIRE ET UTILE »

A la fin de la séance, la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem, a salué des « débats d’une qualité incomparable ». Serge Coronado (EELV) s’est félicité de « l’esprit de responsabilité de tous » et Marc Dollez (GDR) a qualifié le texte de « nécessaire et utile ». Pour l’UMP, Guy Geoffroy a indiqué que son groupe votait « sans aucune réserve », mais il a regretté qu’aucun de ses amendements, « tous de bonne volonté, n’ait trouvé grâce aux yeux de la majorité ».

Pendant les débats, le groupe centriste UDI, favorable au texte, a guerroyé contre l’« incohérence des peines », faisant valoir qu’« avec deux ans de prison et 30 000 euros d’amende, le harcèlement sexuel est moins pénalisé que le vol (trois ans et 45 000 euros) ». Le gouvernement a rétorqué qu’un débat sur un rééchelonnement des peines n’avait pas lieu d’être au détour de la discussion d’un texte de loi.

Le texte adopté par les députés étant différent de celui adopté par les sénateurs, il y aura une commission mixte paritaire Assemblée-Sénat en fin de semaine avant une adoption définitive du texte par chacune des deux assemblées, le 31 juillet.


Le prix exorbitant des paradis fiscaux

24 juillet 2012 | Par Martine Orange – Mediapart.fr

Comment ne pas faire le rapprochement ? La semaine dernière, un nouveau scandale bancaire éclatait. Après Goldman Sachs, JP Morgan, Barclays, UBS, c’était au tour de HSBC d’être pris dans les mailles du filet. Une commission d’enquête du Sénat américain venait de mettre à jour dans un rapport de plus de 300 pages les agissements de la banque. Une enquête accablante : HSBC a non seulement favorisé l’évasion fiscale, mais a fermé les yeux sur des pratiques criminelles. Elle a détourné son regard du blanchiment d’argent et du trafic de drogue et d’armes au Mexique, des liens avec le terrorisme en Arabie Saoudite, ou du financement d’armes au Soudan ou en Iran.

Plus de 60 000 comptes liés à sa seule filiale mexicaine ont trouvé l’hospitalité dans les îles Caïmans. Sur 41 % de ces comptes, la banque n’avait quasiment aucune information, ne faisait aucun contrôle, en dépit des mises en garde de plusieurs responsables insistant sur les risques immenses de blanchiment d’argent de la drogue. Prise la main dans le sac, la direction de HSBC s’est déclarée « profondément bouleversée », a présenté ses excuses à ses salariés et à ses clients, renvoyé quelques lampistes, et promis de pleinement coopérer avec les autorités américaines. Une fois de plus, l’affaire risque de se terminer par une amende record, excluant toute autre peine. Et on passera à autre chose.

Dimanche, une fondation indépendante, Tax justice network, publiait dans The Observer une longue étude sur l’évasion fiscale et les paradis fiscaux. Menée par un ancien économiste en chef de MacKinsey, James S. Henry, l’étude a tenté de cerner ce « trou noir » de plus en plus important de la finance mondiale, le prix réel de l’off shore. Selon lui, tout pousse à sous-estimer l’ampleur de cette évasion fiscale. Les  statistiques des diverses organisations internationales – FMI, Banque mondiale, Banque des règlements internationaux – amènent à évaluer les actifs financiers cachés dans les paradis fiscaux autour de 17 000 milliards d’euros. D’après ses estimations, il les chiffre plutôt autour de 25 500 milliards d’euros. Cela représente plus que l’addition du PIB des États-Unis et du Japon. Et encore insiste-t-il : « Il s’agit juste de la richesse financière. Une bonne partie des actifs investis dans l’immobilier, les yachts, les écuries de courses et tant d’autres choses qui comptent pour les grandes fortunes sont détenues au travers des structures off shore qui rendent impossible l’identification de leurs propriétaires ».

Mais il est un autre chiffre encore plus éloquent : « Une analyse détaillée des 50 premières banques privées internationales révèle qu’à la fin de 2010, elles géraient collectivement plus de 15 milliards d’euros d’investissements internationaux pour le compte de clients privés, y compris à travers des trusts et des fondations », note l’étude. Contrairement à ses démentis répétés, le système bancaire international est donc bien la pierre angulaire de ce système d’évasion fiscale.

Des parafis disparus en cinq jours

L’étude a repéré tous les grands noms de la gestion de fortune. Toutes les grandes banques y sont. UBS, dont les pratiques d’évasion fiscale et de comptabilité occulte semblent avoir été érigées en règle de management dans tous les grands pays est en tête. Crédit Suisse et HSBC, tout aussi bien connus, le suivent de près. Deutsche Bank et BNP Paribas, nos grandes banques européennes, qui ne cessent d’afficher des brevets d’honorabilité, ont fait beaucoup d’efforts ces dernières années pour se hisser dans le classement de la gestion de fortune. Elles étaient respectivement au 6e et 8e rang en 2005, elles se retrouvent au 4e et 6e rang en 2010. De façon plus anecdotique, le classement de la banque suisse Pictet au dixième rang en 2010, surprend. C’est une toute petite banque genevoise. Mais il est vrai que son nom se retrouve dans nombre d’affaires françaises d’évasion fiscale. Ceci explique peut-être cela.

© Tax justice network

Mais ce classement impose une autre remarque. Dans cette liste de 2010 figurent de nombreux établissements qui ont été secourus par des fonds publics en 2008 et 2009, comme Barclays, ABN Amro, Goldman Sachs, dans une moindre mesure BNP Paribas et Crédit agricole. Le jeu de dupes de la crise financière apparaît au grand jour : les gouvernements ont sauvé les banques sans leur demander la moindre contrepartie, même pas de fermer leurs filiales dans les paradis fiscaux. En 2010, elles continuent de prospérer sur cette activité. Et de quelle façon !

En cinq ans, leurs actifs gérés pour le compte de leur clientèle internationale ont presque été multipliés par 1,5, passant de 9 à 15 milliards d’euros d’actifs gérés. Les effets de la mondialisation, sans doute. « Nous aurions dû tous nous alarmer quand la liste noire des paradis fiscaux établie par l’OCDE, qui était censée être la ligne de front du combat mondial contre l’opacité était vide dès le 7 avril 2009, seulement cinq jours après le communiqué du G20. Les paradis fiscaux sont maintenant censés être nettoyés. Pendant ce temps, les banques internationales continuent de prospérer dans la gestion de fortune », insiste James Henry.

Les paradis fiscaux, cependant, comme le souligne l’étude, ne sont bien souvent que des structures de transit, des lieux de passage. Car si les grandes fortunes recherchent l’opacité et le secret pour fuir les impôts et les taxes, elles veulent en même temps bénéficier des meilleures garanties pour protéger leurs avoirs. Elles veulent la sécurité du droit et de la loi. Et il n’y a que les grands pays développés qui peuvent leur apporter cette sécurité.

Les vrais paradis fiscaux, ce ne sont pas les îles Caïmans ou les îles Vierges, mais Londres, la Suisse, le Luxembourg et New York, rappelle l’étude. « Nous avons ici la stabilité. Stabilité du régime juridique et fiscal et stabilité politique, économique et sociale, ce qui est très important pour les investisseurs », rappelait Fernand Grulms, président de Luxembourg for Finance, cité par Nichaols Shaxson, dans son ouvrage très complet sur les paradis fiscaux.

 

Un système opaque que pour les non-initiés

Les grandes banques sont devenues expertes dans ces prestations sur mesure, offrant à la fois les meilleurs conseils fiscaux, juridiques et de placement, sachant passer d’un fonds à un autre, d’une place à une autre dans la plus totale discrétion, pour le plus grand profit mutuel de leur établissement et de leurs clients. L’enquête menée par la Barclays avant de consentir un prêt de 13,6 millions d’euros à son nouveau client, Ziad Takieddine, (lire l’article publiée par Mediapart), est à cet égard, un modèle du genre. Là où la justice aurait sans doute mis des années avant de découvrir la géographie du capital de l’intermédiaire sur les marchés d’armes, il n’a fallu que quelques semaines à la banque britannique pour recouper les montages et mener l’enquête. Ce que l’on supposait se vérifie : le système n’est opaque que pour les non-initiés. Mais les banques y naviguent sans grande difficulté.

La conclusion de l’enquête réalisée par la Barclays illustre combien l’évasion fiscale, le mensonge, la corruption sont désormais des facteurs « normaux » dans le monde bancaire : « Comme on peut s’y attendre pour un client de la nature de Ziad, ses avoirs sont détenus par le biais de structures offshore, bien qu’il soit, lui et non un trust, le bénéficiaire direct de chacune (…) En raison de sa résidence (fiscale – ndlr) à Paris, la structure de ses propriétés d’actifs est un peu complexe », observait la Barclays, avant de conclure que le nouveau prêt passerait par une structure aux îles Vierges.

Mais il y a longtemps que les banques ont appris à fermer les yeux. Après avoir accueilli dès les débuts des années 1970, les dictateurs africains ou des pays sous-développés qui reconvertissaient (dans les semaines voire les heures après) en avoirs personnels les crédits obtenus par leur pays, en laissant les dettes à leur population, elles ont ouvert les bras à tous à partir des années 1980, à la faveur de la libéralisation des marchés de capitaux et de la baisse des impôts, voulues par Ronald Reagan et Margaret Thachter. Qu’ils soient fondateurs dans la Silicon Valley, propriétaires de grands groupes, sportifs, oligarques russes, ou narco-trafiquants, tous sont les bienvenus.

Ils sont les 1 % bénéficiaires de la mondialisation. Dans une deuxième étude sur les inégalités, la fondation Tax justice network rappelle les travaux de l’économiste Thomas Piketty, de l’école économique de Paris, et d’Emmanuel Saez, de l’université de Berkeley, sur les revenus aux États-Unis entre 1980-2010. Durant cette période, les revenus des 1 % les plus riches ont doublé, ceux des 0,1 % les plus riches ont triplé, ceux des 0,01 % les plus riches ont quadruplé. Pendant ce temps, les 90 % restants ont perdu plus de 5 % de revenus.

Une à une, les théories libérales tombent. L’augmentation des revenus des plus riches ne se transmet pas au reste de la population, comme prévu la libéralisation des marchés des capitaux ne garantit pas l’efficience des marchés, mais au contraire favorise les trous noirs de plus en plus importants de la finance internationale. La baisse des impôts n’endigue pas, bien au contraire, l’évasion fiscale, et accroît les inégalités, en cassant les systèmes de redistribution.

L’économiste Paul Krugman a dénoncé depuis longtemps cette machine inégalitaire qui menace l’économie, la cohésion sociale, voire la démocratie. Alors qu’elle le considérait jusqu’ici comme hérétique, l’OCDE est en train de se convertir à la thèse. Dans son dernier rapport sur l’économie américaine, l’organisation souligne que « les inégalités de revenus et la pauvreté y sont parmi les plus élevées de toute la zone OCDE. (…) Pour diminuer à la fois les inégalités de revenus et les distorsions de l’allocation des ressources, il faudrait progressivement limiter les dépenses fiscales avantageant les hauts revenus de manière disproportionnée ». Cela tient d’une petite révolution pour une institution jusqu’alors chantre de l’orthodoxie.

Des pays débiteurs qui sont en fait créanciers

Mais le prix de cette opacité financière et ces inégalités ne s’arrête pas là. Ces disparités deviennent de moins en moins tolérables au moment où il n’est question que de récession, de dettes, de coupures dans les budgets sociaux et d’éducation. James Henry a fait le calcul : sur la base d’un rendement de 3 %, les revenus des milliards dissimulés au fisc, s’ils étaient imposés à 30 %, rapporteraient entre 155 et 225 milliards d’euros aux gouvernements.

Ces sommes, elles, manquent d’abord aux pays non occidentaux. L’évasion qu’ont connue l’Amérique latine, l’Afrique ou l’Asie depuis plus de trente ans est spectaculaire.

 

« Les 139 pays aux revenus les plus bas dans le monde qui sont considérés comme traditionnellement débiteurs net, affichent, selon les statistiques officielles, une dette extérieure de 4 900 de milliards d’euros, à la fin 2010. Mais si les réserves en devises étrangères et les comptes extérieurs, y compris off shore, de leurs riches ressortissants sont inclus, l’image s’inverse totalement : ils sont créanciers nets à l’égard du reste du monde à hauteur de 12 200 à 15 800 milliards d’euros. Le problème est que les actifs sont détenus par un petit nombre d’individus riches tandis que la dette est supportée par l’ensemble de la population de leur pays », note James Henry.

Mais l’Europe, en pleine crise financière, est dans le même cas. Si l’évasion fiscale et l’opacité financière ne minaient pas le système, la zone euro serait aussi créancière nette à l’égard du reste du monde, assure Thomas Piketty. Et les dettes jugées insupportables des pays comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, diminueraient de façon spectaculaire si l’argent exilé en Suisse, au Luxembourg ou à Londres revenait dans les pays d’origine et payait normalement l’impôt.

Au-delà des bonnes paroles de mise, quel responsable européen a osé soulever la question ? Qui a demandé aux banques internationales d’en finir avec leurs filiales off shore et l’évasion fiscale ? Aucune interdiction, aucune limite n’a été posée, en dépit des scandales bancaires qui chaque fois mettent le système un peu plus à nu, dévoilant l’état de corruption qui règne dans le monde bancaire. Même la taxe sur les transactions financières est régulièrement renvoyée aux calendes grecques. Il a fallu un changement présidentiel pour que la justice française accepte de désigner un juge d’instruction pour enquêter sur le système d’évasion fiscale organisé par la banque suisse UBS.

Les grandes fortunes et les banques sont arrivées à un niveau de puissance où elles organisent le système pour leur unique profit, exigeant auprès des politiques les meilleurs services et les meilleures protections, sans accepter de payer le prix, comme insiste Thomas Piketty. Dans le même temps, ce sont les mêmes qui, au travers des banques, des hedge funds, des fonds d’investissement, grâce aux masses de capitaux qu’ils ont accumulés pendant ces trois décennies, organisent la déstabilisation de la zone euro, et protestent contre l’ampleur des dettes. Au moment où l’Europe court à sa ruine, où les mêmes dépenses sociales et d’éducation sont considérées comme des luxes insupportables, la question de la reprise du contrôle de ces trous noirs financiers organisés par la finance ne peut pas être éternellement différée.

La boîte noire :

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/240712/le-prix-exorbitant-des-paradis-fiscaux