L’affaire PSA

Éditorial

Par Denis Sieffert19 juillet 2012

« Un choc pour la Nation. » C’est en ces termes que le ministre du Redressement productif (on a du mal à s’y habituer !) a accueilli l’annonce de la fermeture du site d’Aulnay de PSA. Sous l’emphase des mots, Arnaud Montebourg a mis le doigt sur une contradiction typique du néolibéralisme : si PSA, société de droit privé, peut bien théoriquement embaucher et licencier qui bon lui semble, pourvu qu’elle respecte les procédures, les conséquences, elles, sont éminemment politiques. Cela tient, bien sûr, à l’ampleur du désastre social, mais aussi à la portée symbolique de la marque et à la place de l’automobile dans notre histoire industrielle. Pour preuve, c’est bien vers le gouvernement que les salariés se tournent. Et c’est bien la réaction de François Hollande que la « Nation » guettait samedi dernier.

L’écart entre la responsabilité morale du président de la République, son gouvernement, et leur pouvoir réel est béant. François Hollande a certes évité de dire, comme jadis Lionel Jospin, que « l’État ne peut pas tout » pour suggérer qu’il ne peut rien, mais ses mouvements de menton n’ont pas d’autre sens. Un plan « inacceptable en l’état » – pour reprendre ses propres mots –, n’est-ce pas un plan que l’on s’apprête à accepter, moyennant quelques retouches de pure forme ? Sans plaider ici pour un retour à la politique des nationalisations, on peut tout de même s’interroger sur l’impuissance de l’État, placé devant un fait accompli mais sommé de faire face politiquement. C’est en ce sens qu’il n’est pas incongru de parler d’interdiction des licenciements ou, à tout le moins, de moratoire. Fût-ce en empiétant sur le domaine privé. PSA n’est pas au bord de la faillite. Ses actionnaires ont encore touché des dividendes en 2011. Un an auparavant, son PDG avait porté sa rémunération annuelle à 3,2 millions d’euros. Et il s’est félicité récemment des juteuses affaires de sa banque, PSA Finance. La firme peut donc attendre et repenser avec le gouvernement une stratégie dont la politique n’est pas absente puisque, comme l’a noté le délégué CGT d’Aulnay, c’est l’État qui a interdit à la firme de vendre en Iran pour cause de boycott. Pour toutes ces raisons, tant en analysant les origines de la crise actuelle qu’en considérant ses effets, il serait logique que l’État s’arroge le droit d’intervenir autrement qu’à la marge. La politique est partout dans cette affaire, sauf là où il faudrait. Les politiques devraient, par exemple, se pencher sur les causes profondes de la crise. Car « l’affaire PSA » pose tous les problèmes du monde. Celui de la surproduction dans la société capitaliste. Celui de l’avenir de la voiture. Et celui du réchauffement climatique, auquel, on le sait, le trop-plein d’automobiles n’est pas étranger.

L’incohérence du discours dominant – de la plupart des politiques, comme de la majorité des éditorialistes – est à cet égard affligeante  [1]. Tantôt on tient les délocalisations pour responsables du chômage, et tantôt on vante la stratégie de Renault qui a su délocaliser « quand il fallait ». Tantôt on s’indigne de l’incapacité des États à maîtriser les émissions de CO2, et tantôt on déplore que PSA n’ait pas réussi, comme l’a fait Volkswagen, à envahir le marché chinois. Puisque l’Europe est gavée d’automobiles, allons donc écouler nos surplus à Pékin et à Shanghai. Et que va-t-on faire quand la Chine sera à son tour saturée de bagnoles ?

Bien entendu, ces quelques remarques à caractère écologique ne font pas l’affaire des salariés, qui voient arriver le chômage à brève échéance, ou qui craignent d’être mis en demeure d’accepter n’importe quoi n’importe où. Mais une réflexion à long terme sur les limites du productivisme et une décision immédiate de sauvegarde de l’emploi ne sont pas inconciliables. Il faudrait pour cela que l’on cesse de vivre les mutations de notre société comme autant de soubresauts d’une crise sans fin. Que PSA ait commis des « erreurs stratégiques » par rapport à ses concurrents ne laisse évidemment pas indifférents les salariés d’Aulnay, ni ceux de Rennes, eux aussi menacés. Que les dirigeants n’aient pas délocalisé « assez tôt », qu’ils n’aient pas licencié « quand il fallait », qu’ils n’aient pas « adapté leur production » au marché chinois, c’est bien possible. Qu’ils soient, eux ou leurs prédécesseurs à la tête de Peugeot, de piètres gestionnaires, doublés de cyniques et de profiteurs, c’est infiniment probable. Mais quand on a dit cela et qu’on a administré à M. Varin des leçons de bonne gouvernance de cet acabit, on n’a pas pour autant pris la mesure de la situation. Ni par rapport à l’urgence sociale ni en regard de la nécessaire transition écologique.

Nota Bene :

P.-S.  : Lire aussi, sur le même sujet, la chronique de Liêm Hoang-Ngoc.

[1] L’édito du Monde daté du 14 juillet était typique de cette propension du journaliste à se faire stratège en management.

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Peugeot, l’Etat et le redressement productif

Le Temps

Merci à Courrier International

Aprés l’annonce – fracassante, au sens propre – de la suppression de 8000 emplois chez Peugeot et de la fermeture de l’usine d’Aulnay, les yeux se tournent vers le gouvernement. Fera-t-il quelque chose, et quoi ? Arnaud Montebourg justifiera-t-il l’existence de son ministère ?

13.07.2012 | Frédéric Lelièvre | Le Temps

Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.Dessin de Burki paru dans 24 Heures, Lausanne.

Une page de l’histoire industrielle française se tourne. La dernière fermeture d’usine automobile remontait à 1992. Renault abandonnait alors BoulogneBillancourt. L’éternel rival, PSA, affronte à son tour cette situation. Le site d’Aulnay avait ouvert il y a presque quarante ans.

Le deuxième constructeur européen, qui fabrique les Peugeot et les Citroën, paie pour ses erreurs stratégiques et pour un marché en forte surcapacité. Selon les estimations, l’Europe produit jusqu’à 2 millions de voitures de trop. Renault, Fiat et GM souffrent aussi, Volkswagen et son génie marketing constituant l’exception qui confirme la règle dans un marché plus que développé. Cependant PSA souffre davantage. Faute de commandes, ses usines tournent au ralenti, et le groupe perd tellement d’argent qu’il est en train de sombrer. D’où l’annonce de fermeture officialisée ce jeudi [12 juillet], et un nouveau train de suppressions de postes.

Le drame est bien sûr aussi humain, et familial. Des pères, des fils, des oncles, des tantes travaillent pour ce qu’ils prenaient pour leur autre famille, les Peugeot.

En France, comme à l’accoutumée, tous les regards se tournent à présent vers l’Etat. On imagine facilement que, s’il était resté au pouvoir, Nicolas Sarkozy serait monté aux barricades, sur les abords des sites de production, pour promettre de sauver Aulnay, Rennes et les autres.

La question se pose à présent au nouveau gouvernement. La réponse permettra de savoir ce que Paris entend par « redressement productif ». Arnaud Montebourg, à la tête de ce ministère au nom improbable, a déjà fait savoir qu’il n’acceptait pas le plan de PSA. A l’inverse, le ministre du Travail, Michel Sapin, a indiqué que l’Etat n’avait pas à se substituer aux entreprises. Qu’il devait cependant accompagner, aider les employés victimes de cette restructuration.

Dès lors, ou Paris prend le risque de monter sur un bateau qui coule. Ou Paris préfère envoyer sa flotte pour ramener les naufragés à bon port.

La France a encore les moyens d’agir. Ses finances publiques ne sont certes pas florissantes, mais cette semaine les marchés lui ont prêté de l’argent à un taux d’intérêt négatif. Le pays a ainsi rejoint le cercle restreint des Etats qui, comme l’Allemagne ou la Suisse, inspirent encore la confiance des épargnants. Les premières déclarations du président Hollande, qui a maintenu l’objectif d’assainissement des comptes, expliquent cette confiance. La réponse au drame d’Aulnay, et plus largement à la façon de restaurer la compétitivité du pays, confirmera que la voie prise est, ou pas, la bonne.