Ce que François Hollande veut faire en Europe

Par Lénaïg Bredoux

23 juin 2012 | Mediapart.fr

De notre envoyée spéciale à Rome

La photo devait être belle : Angela Merkel, Mariano Rajoy, Mario Monti et François Hollande posant dans les magnifiques jardins de la villa Madama à Rome pour, une nouvelle fois, sauver l’Europe. Vendredi, les chefs d’Etat et de gouvernement des quatre premières économies de la zone euro se sont mis d’accord sur un « paquet de croissance » de 130 milliards d’euros, avant le conseil européen à vingt-sept des 28 et 29 juin à Bruxelles.

Mariano Rajoy, François Hollande, Mario Monti et Angela Merkel à RomeMariano Rajoy, François Hollande, Mario Monti et Angela Merkel à Rome© Reuters

Pour Hollande, la victoire est plus que symbolique : les mesures retenues sont précisément celles qu’il avait présentées au lendemain du premier tour de la présidentielle. C’est aussi, mot pour mot, ce qui figure dans le document envoyé par Paris aux autres capitales européennes la semaine dernière, et que Mediapart a pu consulter (l’existence de ce document a été révélée dimanche dernier par le JDD).

En échange, la France est prête à lâcher sur le projet « d’union politique » défendu mordicus par Angela Merkel. En clair : davantage de transferts de souveraineté et un nouveau “saut fédéral” dans la décennie à venir. La méthode Hollande consiste à discuter des obsessions de chacun des pays de la zone euro : « Vendredi, autour de la table, il y avait Rajoy et ses banques, Monti et ses taux d’intérêt, le président avec sa croissance, et Merkel avec son match de foot », le quart de finale Allemagne-Grèce (remporté par l’Allemagne), ironisait un proche de François Hollande. Avec Merkel, le chef de l’Etat veut faire du donnant-donnant: un transfert de souveraineté doit être compensé par un nouvel instrument de solidarité ou de contrôle démocratique. « Faisons étape par étape », a dit Hollande vendredi.

La croissance : le quasi-consensus

Intitulé « pacte pour la croissance en Europe », en écho au pacte budgétaire négocié par le duo Angela Merkel-Nicolas Sarkozy à l’automne, le document de 11 pages préparé par la France propose de « réorienter le cours de la construction européenne ». « L’Union européenne doit retrouver le chemin de la croissance économique, du progrès social et œuvrer au bien-être de ses peuples » : voilà pour les grands principes. Ils sont ensuite déclinés en quatre volets, d’inégale importance : la croissance, le « produire en Europe », la « stabilité financière » face aux attaques répétées des marchés contre l’euro et une nouvelle étape dans l’intégration européenne.

Sur le premier, les mesures de croissance, estimées à 120 milliards, doivent provenir de la Banque européenne d’investissement (60 milliards), des fonds structurels de l’Union européenne (55 milliards) et de « project bonds », ces emprunts servant à financer des investissements à l’échelle du continent (5 milliards).

Dans un deuxième temps, la France propose de les « amplifier » en développant les « project bonds » (10 milliards d’euros permettraient de lever jusqu’à 150 milliards d’investissements), en affectant une part du futur budget européen 2014-2020 à la croissance et en instaurant une « taxe sur les transactions financières à assiette large ». « Une partie du produit de cette taxe pourrait être affectée soit au budget européen, soit à des projets de soutien à la croissance », précise le “mémorandum” français, sans jamais préciser de montant. Mais Hollande a aussi dit à Rio, au sommet sur le climat, que la taxe pourrait également financer des projets de développement en dehors des frontières européennes. « L’affectation peut être multiforme, ce n’est pas tranché », explique un conseiller français.

« Cette taxe était un vrai serpent de mer, là on progresse », sourit un de ses collègues. Vendredi, Hollande, Merkel, Rajoy et Monti s’y sont dits favorables (lire notre article) et, en l’absence de consensus dans les vingt-sept pays de l’Union européenne, une « douzaine de pays » sont prêts à la lancer seuls dans le cadre d’une « coopération renforcée ». Mais le processus sera long, et les négociations âpres sur les contours de la taxe. François Hollande l’a lui-même reconnu dans les jardins du palais Farnese, siège de l’ambassade de France, à Rome : « Cela ne changera pas la réalité de la finance mais ce sera, au moins, un moyen de prélever sur la finance. »

C’est sur ce volet croissance que les négociations européennes ont le plus avancé. D’abord parce que plusieurs des projets de Hollande étaient déjà dans les cartons de la Commission de Bruxelles depuis de longs mois. Ensuite parce qu’ils ne grèvent que très marginalement les budgets européens – seule la recapitalisation de la Banque européenne d’investissement obligera les Etats à mettre la main à la poche. La France devra ainsi trouver 1,6 milliard d’euros. Au total, les 130 milliards proposés correspondent à seulement 1 % du Produit intérieur brut (PIB) européen – à titre de comparaison, le plan de relance américain de 1 000 milliards de dollars revenait à injecter plus de 7 % du PIB des Etats-Unis dans l’économie.

« Mais ces sujets étaient encore tabous il y a quelques semaines. Ils sont maintenant à l’ordre du jour du conseil ! L’élection française a vraiment créé une dynamique. Et c’est cette dynamique qu’il faut préserver pour réorienter l’Union européenne vers la croissance », défend un proche de François Hollande. « On dira “c’est trop ou c’est trop peu”. Mais c’est déjà une première étape », a plaidé vendredi le chef de l’Etat devant la communauté française de Rome. En marge, son équipe se refusait à prédire quelles conséquences réelles (et chiffrées) un plan de 130 milliards pourrait avoir sur la croissance de chaque pays.

« Produire en Europe » : pas de libéralisation du marché du travail

Comme tous (ou presque) les chefs d’Etat avant lui, François Hollande veut aussi une politique industrielle européenne permettant, par exemple, de soutenir des « technologies d’avenir » comme les réseaux haut débit ou la fibre optique. Le président français suggère aussi la création d’un « fonds social pour les restructurations ».

Mais il ne dit quasiment pas un mot de la protection de l’industrie face à la concurrence des pays à bas salaires : il n’est guère question dans le document du projet d’une taxe aux frontières européennes pour les produits fabriqués sans respecter le droit du travail ou les normes environnementales. Hollande n’évoque pas davantage le terme de « juste échange ». C’était pourtant une promesse de campagne.

Hollande esquive aussi le sujet qui fâche : le renforcement de la compétitivité, auquel Merkel est particulièrement attachée. Elle réclame de ses voisins des réformes similaires à celles qu’a engagées l’Allemagne au début des années 2000 (et sous la direction d’un chancelier social-démocrate, Gerhard Schröder), qui consistent à libéraliser le marché du travail. Pour Hollande, qui n’a pas d’objection sur le principe, c’est à chaque Etat souverain de conduire « les réformes nécessaires à partir de sa situation spécifique ».

La stabilité financière : la BCE portée disparue 

Le dossier est technique, mais il est essentiel : depuis bientôt trois ans, la monnaie unique est attaquée sur les marchés, au point que plusieurs pays ont toutes les peines du monde à emprunter pour se financer. C’est bien sûr le cas de la Grèce mais aussi de l’Espagne et de l’Italie, dont les taux d’intérêt, très élevés, étouffent un peu plus les économies. En bientôt trois ans, de sommet de crise en réunion de la dernière chance, d’où les dirigeants sortaient finalement en jurant avoir « sauvé l’euro », les Européens ont bâti un fonds permanent de solidarité pour éviter la faillite d’un Etat – c’est le FESF, qui va devenir le MES, mécanisme européen de stabilité. Mais il est jugé insuffisant, comme le montre le cas de l’Espagne, plombée par ses banques.

« Sans changer les traités », François Hollande veut renforcer le MES en lui accordant une licence bancaire – concrètement, elle permet une garantie auprès de la BCE. Il a depuis longtemps abandonné l’idée de demander à l’Allemagne que la Banque centrale européenne puisse directement prêter aux Etats. Un projet qu’il avait pourtant porté dans la campagne. Mais, à Berlin, l’indépendance de la BCE est une ligne rouge absolue : même les sociaux-démocrates du SPD sont contre toute remise en cause de ce principe. D’où l’idée d’une licence bancaire pour le MES, défendue dans le “mémo” français.

Les pays du sud de l’Europe y sont favorables, la chancelière allemande est réticente. Vendredi, lors de la conférence de presse donnée par les quatre chefs d’Etat et de gouvernement, Angela Merkel s’est une nouvelle fois montrée intraitable : elle ne pourra pas défendre devant ses contribuables le fait de prêter de l’argent à des Etats ou des banques sur lesquels ils n’ont aucun contrôle. « Responsabilité et contrôle doivent aller de pair », a-t-elle répété.

En revanche, les discussions progressent sur le renforcement de la supervision bancaire, pour le moins défaillante jusque-là. Notamment sur la mise en place d’une autorité de contrôle dotée de plus de pouvoirs que celle créée après le G20 de Londres en pleine crise financière. Les « 4 » sont d’accord sur le principe, mais « au conseil de la semaine prochaine, ce n’est pas gagné », lâche un conseiller français.


L’usine à gaz fédéraliste et les eurobonds

C’est le grand projet défendu par Angela Merkel : la crise montre qu’il faut renforcer l’intégration européenne et bâtir une « union politique ». Un terme que François Hollande rechigne à employer. Dans le document envoyé à ses partenaires, il évoque « une union économique et monétaire renforcée ». Mais le principe est le même. Le chef de l’Etat propose « d’approfondir la coordination » des politiques économiques « dans le cadre des sommets de la zone euro » et de l’Eurogroupe, qui rassemble les ministres des finances. Le tout dans le cadre, prévu par le traité budgétaire, du « semestre européen » – une appellation absconse qui consacre le contrôle des budgets nationaux par la Commission.

François Hollande et Mario Monti à RomeFrançois Hollande et Mario Monti à Rome© Reuters

Le président français a aussi renoncé à proposer, dans l’immédiat, les fameux « eurobonds » qui doivent permettre aux Etats de la zone d’euro d’émettre des obligations communes. Dans le document envoyé à ses partenaires, la France parle désormais « d’eurobills », un projet nettement moins ambitieux qui ne porte que sur des emprunts à court terme. Car, là encore, Merkel est farouchement opposée aux « eurobonds ». Elle craint que l’Allemagne ne doive emprunter plus cher sur les marchés par la faute de pays incapables de maîtriser leurs dépenses publiques et qu’elle ne pourrait pas contraindre à mener une autre politique. Selon un conseiller français, le sujet n’a même pas été abordé vendredi à Rome.

Le “mémo” français n’évoque plus les eurobonds que dans le cadre d’une « feuille de route pour les dix prochaines années », dans laquelle s’insère aussi l’harmonisation fiscale pour « assurer aux entreprises des conditions d’échange équitables » ou la mise en place d’un « socle salarial et social ». La « feuille de route » doit aussi permettre – la formulation est très prudente – « d’examiner les conditions d’intégration notamment budgétaire, et le cadre institutionnel et politique permettant de parvenir à ses objectifs ». En d’autres termes, de nouveaux transferts de souveraineté et un saut fédéral. Hollande propose que le président du Conseil, Herman Van Rompuy, soit chargé de l’élaboration de cette « feuille de route », « avec un premier rapport dès octobre ». Une méthode validée par le mini-sommet de Rome vendredi.

« L’Allemagne a une demande forte d’intégration politique et de supervision budgétaire. Pourquoi pas mais avec un contrôle démocratique et une dimension sociale. Sinon, on ne s’y engagera pas », explique un conseiller français. L’Elysée sait le sujet hautement polémique : Hollande reste marqué par son échec lors du référendum de 2005 où il avait engagé le PS, en tant que premier secrétaire, dans la bataille du « oui ». Il sait aussi qu’une grande partie de son électorat est très méfiante à l’égard des institutions européennes, où la doxa libérale règne en maîtresse. Le vote du MES cet hiver à l’Assemblée nationale a également prouvé que son propre parti reste divisé sur l’Europe : plusieurs députés socialistes avaient outrepassé les consignes (lire notre article) pour voter contre, mêlant leurs voix à celles du Front de gauche. Mélenchon et ses camarades ont d’ailleurs promis de continuer à mener la bataille sur la question de l’Europe.

Mais à l’échelle européenne, la pression allemande est très forte. « Angela Merkel a fait beaucoup d’efforts sur la taxe sur les transactions financières et sur la croissance. (…) C’est sur l’approfondissement de l’union que c’est le plus difficile », a concédé vendredi François Hollande. Pour le dire vite, Merkel fait du renforcement de l’intégration européenne le préalable à toute solidarité supplémentaire quand le président français procède en sens inverse – c’est la solidarité qui peut justifier davantage de fédéralisme. « Donc faisons étape par étape », a concédé le socialiste vendredi. « A chaque transfert de souveraineté, il faut un nouvel instrument », précise un de ses proches. « On discute des différents volets en même temps pour que le processus réponde aux préoccupations de chacun… », explique un conseiller français.

C’est sur tous ces sujets que le conseil européen de la semaine prochaine, à Bruxelles, devra trancher. François Hollande avait fait campagne sur la renégociation du traité « Merkozy » et sur sa volonté de « réorienter profondément » l’Europe. C’est toujours l’objectif affiché par l’Elysée, qui se refuse à donner un calendrier de ratification par le parlement français. « S’il n’y a pas de dimension de croissance, on ne le ratifiera pas », explique un conseiller. Un autre dit : « Il faut que le cadre ait changé. » Mais, dans le document de 11 pages préparé par la France, pas une ligne ne remet en cause les mesures du « pacte budgétaire », qui prévoit notamment l’adoption d’une règle d’or dans tous les pays de la zone euro et un contrôle des budgets nationaux par la Commission de Bruxelles. La renégociation chez Hollande ne renverse pas la table : elle la complète.

La boîte noire :

n/a

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/international/230612/ce-que-francois-hollande-veut-faire-en-europe
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Les inégalités scolaires ont-elles diminué ?

par Pierre Mercklé le 8 juin 2012 ·

Vous parcourez peut-être ces lignes parce que vous venez de lire le billet publié dans Le Monde, à la une du cahier « Science & Techno » du samedi 9 juin 2012, et que vous avez voulu en savoir un peu plus ? Alors bienvenue !

Le format de cette « carte blanche » oblige à la concision, et ne permet guère ni de créditer ni a fortiori de citer de façon suffisamment détaillée les recherches et les publications sur lesquelles je me suis appuyé pour la rédiger. Aussi, tant que durera cette tribune (et je viens d’apprendre qu’elle continuera de m’être offerte toute l’année prochaine), je vous propose de retrouver ici, au moment de la parution de chacune de ces « cartes blanches », un billet plus long dans lequel j’essaierai de développer mon propos, et d’apporter quelques suggestions de lectures : ce sera une façon de rendre à mes collègues ce que je leur aurai emprunté pour écrire ces courts billets.

Les Français inégaux face aux vacances

Pour cette dernière carte blanche avant l’interruption estivale, j’avais dans un premier temps imaginé prendre pour objet les vacances, et en particulier la persistance, relativement méconnue, des inégalités de départs en vacances. J’aurais ainsi commencé par rappeler que quand on veut mesurer quelque chose, il faut d’abord le définir, et qu’il faut donc préalablement s’entendre sur une définition de ce que c’est que « partir en vacances ». Si on retient la définition de l’INSEE, qui l’emprunte à l’Organisation mondiale du tourisme, sont comptés comme « départs en vacances » les déplacements d’au moins quatre nuits consécutives hors du domicile, à l’exclusion des déplacements professionnels, des voyages d’études, des séjours motivés par la maladie ou le décès d’un proche et des séjours de santé dans des établissements spécialisés.

Munis de cette définition, qu’observe-t-on ? Il y a une dizaine d’années, un article de Céline Rouquette dans Economie et statistique rappelait la persistance des inégalités de départs en vacances au cours des années 1990. Dix ans plus tard, le taux de départ a régressé dans l’ensemble de la population, puisque aujourd’hui c’est à peine la moitié (53%) des Français qui partent en vacances au moins une fois dans l’année, contre les deux tiers au cours des années 1990. Et surtout, les disparités sont toujours là : 71% des cadres partent en vacances au moins une fois dans l’année, contre seulement 41% des ouvriers, selon une étude du CREDOC.

Comment mesurer les inégalités ?

Juste avant l’été, je voulais prendre ce « prétexte » et cet exemple pour expliquer que les enquêtes sociologiques, contrairement aux expériences des sciences comme la biologie ou la physique, ne produisent que rarement des « découvertes », et que leurs résultats s’énoncent rarement sous la forme de « lois » immuables. Peu de découvertes donc, mais souvent, d’indispensables rappels : contre les discours enchantés de toutes sortes, il s’agissait de montrer que le travail sociologique a donc d’abord pour vocation de mesurer, décrire et tenter de démonter les mécanismes de production et de reproduction des inégalités qui persistent en France dans de nombreux domaines de la vie sociale, en matière de départs en vacances comme on vient de le voir, mais aussi bien sûr en matière d’éducation, de travail, de salaires, de santé, d’accès aux loisirs, de sentiment d’insécurité… Sans ce travail parfois fastidieux et un peu désespérant, mais absolument fondamental, que d’ailleurs l’Observatoire des inégalités s’efforce de rendre le plus visible possible, est-ce que nous n’aurions pas tendance à oublier que les salaires des femmes restent 20% plus faibles que ceux des hommes, que l’espérance de vie des cadres dépasse toujours de six ans celle des ouvriers, et donc que 75 ans après l’instauration des congés payés, encore moins de la moitié d’entre eux partent en vacances ?

Mais arrivé à ce point, je me suis dit que la question sans doute la plus intéressante à traiter dans cette carte blanche, c’était de savoir comment ces inégalités ont évolué au cours des dernières décennies, et si la société française est devenue moins inégalitaire ou si elles sont creusées au contraire. La question est facile à formuler, la réponse l’est beaucoup moins. Comment, en effet, mesure-t-on les inégalités ? Pour rester dans l’actualité, à quelques jours des épreuves du baccalauréat, j’ai voulu prendre un exemple simple, que vous pouvez facilement représenter sur une feuille de papier dans un tableau à deux lignes et deux colonnes : celui de l’évolution des inégalités d’obtention du précieux sésame. Il y a un demi-siècle, 45% des enfants de cadres l’obtenaient, contre seulement 5% des enfants d’ouvriers ; aujourd’hui, 90% des enfants de cadres sont bacheliers, contre 45% des enfants d’ouvriers. Voici ce tableau très simple, que je ne pouvais malheureusement pas reproduire dans la carte blanche, mais qui aide pourtant bien à visualiser les inégalités et leurs évolutions :

Les inégalités ont-elles augmenté ou diminué ? Si on mesure les différences entre ces proportions, elles semblent avoir augmenté (l’écart passe de 45-5=+40 points à 90-45=+45 points). Mais si on mesure les inégalités par un « rapport », elles semblent au contraire avoir diminué : en 1960, la proportion des enfants de cadres qui devenaient bacheliers était 9 fois plus grande (45/5) que celle des enfants d’ouvriers, elle est désormais seulement 2 fois plus grande (90/45)…

Non seulement ces deux façons de mesurer les inégalités se contredisent, mais en plus elles ne sont pas forcément adaptées à la comparaison de pourcentages, parce que ceux-ci… ne peuvent pas dépasser 100% : pour maintenir un taux d’obtention du bac 9 fois plus élevé que celui des enfants d’ouvriers, les enfants de cadres devraient désormais… être 405% à l’obtenir !

Il faut donc recourir à des indices qui tiennent compte du fait que sur le chemin qui mène ne serait-ce qu’aux fameux « 80% d’une classe d’âge au baccalauréat » (c’était l’objectif à l’horizon 2000, qui avait été fixé en 1985 par Jean-Pierre Chevènement, le ministre de l’éducation de l’époque), les dernières longueurs sont plus difficiles à parcourir que les premières. Pour en tenir compte, il y a au moins deux indicateurs concurrents envisageables. Le premier consiste à diviser la progression effectuée par le maximum de la progression possible : entre 1960 et aujourd’hui, les enfants de cadres ont parcouru (90-45)/(100-45) = 82% du chemin qui les séparaient de la réussite totale au baccalauréat, et les enfants d’ouvriers seulement (45-5)/(100-5) = 42%% de ce chemin. Tenons-nous enfin notre réponse ? Les inégalités scolaires ont-elles augmenté ?

Le problème, c’est que le second indicateur possible, celui qui en réalité s’est imposé parmi les sociologues, dit plutôt le contraire. Il consiste à calculer et comparer plutôt des odds ratio, ou « rapports des chances relatives », autrement dit les rapports entre le taux de réussite et le taux d’échec. Par exemple, aujourd’hui, un enfant de cadres a 90/(100-90) = 9 fois plus de chances d’obtenir le bac que de ne pas l’obtenir. Et à l’aune de ces rapports de chances relatives, les inégalités scolaires auraient plutôt diminué : en 1960, les enfants de cadres avaient [45/(100-45)]/[5/(100-5)] = 15,5 fois plus de chances que les enfants d’ouvriers d’obtenir le bac plutôt que de ne pas l’obtenir ; aujourd’hui, ils ont « seulement » [90/(100-90)]/[45/(100-45)] = 11 fois plus de chances.

« Conclusions roses » et « conclusions noires »

Si les phrases qu’il faut faire pour énoncer ces odds ratio sont parfois un peu alambiquées, avec ces « plutôt que le contraire » qui les parsèment, il faut bien reconnaître qu’ils sont très séduisants, parce qu’ils sont faciles à calculer (pas besoin de logiciel compliqué, une minuscule calculatrice suffit), et qu’ils semblent résoudre de façon très satisfaisante pour l’esprit le problème de la non-linéarité des progressions en pourcentage. Pourtant, pour certains, si les odds ratio se sont imposés depuis les années 1990, en particulier parmi les sociologues de l’éducation, qui en font une grande consommation, ce ne serait pas parce qu’ils mesureraient plus correctement les variations des inégalités, mais parce qu’ils les mesureraient… de façon plus optimiste !

C’est tout le sens de la « controverse » sur la mesure des inégalités, qui traverse la sociologie française depuis le milieu des années 1980. Je n’en donnerai qu’un aperçu rapide, mais voici déjà la bibliographie, dans l’ordre chronologique de parution, des principaux articles qui jalonnent cette passionnante discussion méthodologique :

Combessie Jean-Claude, 1984, « L’évolution comparée des inégalités : problèmes statistiques », Revue française de sociologie, 25(2), 1984, p. 233-254. En ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1984_num_25_2_3793

Florens Jean-Pierre, 1984, « Inégalité et dépendance statistique », Revue française de sociologie, 25(2), p. 255-263. En ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1984_num_25_2_3794

Grémy Jean-Paul, 1984, « Sur les différences entre pourcentages et leur interprétation », Revue française de sociologie, 25(3), p. 396-420. En ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1984_num_25_3_3824

Prévot Jean, 1985, « À propos d’indices et de comparaisons de proportions », Revue française de sociologie, 26(4), p. 601-628. En ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1985_num_26_4_3987

Combessie Jean-Claude, 2004, « Trente ans de comparaison des inégalités des chances : quand la méthode retenue conditionne la conclusion », Courrier des statistiques, 112, , p. 37-54. En ligne : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/cs112e.pdf

Vallet Louis-André, 2007, « Sur l’origine, les bonnes raisons de l’usage, et la fécondité de l’odds ratio », Courrier des statistiques, 121-122, p. 59-65. En ligne : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/cs121k.pdf

Combessie Jean-Claude, 2007, « Réponse à Louis-André Vallet », Courrier des statistiques, 121-122, p. 66. En ligne : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/cs121l.pdf

Combessie Jean-Claude, 2011, « Analyse critique d’une histoire des traitements statistiques des inégalités de destin. Le cas de l’évolution des chances d’accès à l’enseignement supérieur, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 188, p. 4-31.

Comme on peut le voir à travers cette bibliographie, c’est une affaire qui tenait particulièrement à cœur à Jean-Claude Combessie. Il m’est difficile de résumer son argument en quelques lignes, mais la lecture de son dernier article, paru en 2011 dans les Actes de la recherche en sciences sociales, la revue créée en 1975 par Pierre Bourdieu, peut en offrir une très bonne synthèse. Malheureusement, l’article n’étant disponible en ligne qu’en accès restreint sur Cairn, vous pouvez aussi lire son article de 2004, et celui publié par Louis-André Vallet en 2007, dans le Courrier des statistiques, tous les deux d’accès facile et surtout gratuit. Voici de quoi il retourne : Jean-Claude Combessie passe en revue les différentes façons différentes de mesurer les inégalités que nous avons évoquées précédemment (différence, rapport, taux de variation par rapport au maximum de variation, odds ratio), et les soumet à l’épreuve de la mesure des évolutions de différentes formes d’inégalités scolaires depuis trois décennies, pour démontrer que le recours à l’odds ratio aboutit plus souvent que les autres mesures, et en particulier plus souvent que le taux de variation par rapport au maximum de variation, à des « conclusions roses », autrement dit à des mesures suggérant une diminution des inégalités.

L’odds ratio, une « révolution conservatrice » ?

Toute la question est ensuite de savoir s’il y a un indicateur qui est meilleur que les autres. Pour Louis-André Vallet c’est le cas : il s’agit de l’odds ratio, qu’il y a de « bonnes raisons statistiques » de considérer comme l’indicateur le plus « naturel » pour rendre compte des évolutions plafonnées, comme c’est le cas pour les pourcentages. Pour Jean-Claude Combessie, il n’y au contraire rien de naturel là-dedans, et il faut plutôt s’interroger sur les raisons qu’ont les sociologues de privilégier cet indicateur, qu’il soupçonne de ne pas être toujours « statistiques ». En effet, dans le second volet de sa démonstration, Jean-Claude Combessie reprend les données analysées dans la littérature des trente dernières années sur les inégalités scolaires (les principaux articles sont signalés dans la bibliographie à la fin de ce billet), calcule les différents indicateurs pour voir s’ils aboutissent à des conclusions « noires » ou « roses », et compare avec ceux effectivement utilisés par les auteurs des articles : il apparaît alors que plus souvent qu’attendu, ceux-ci tendent à utiliser les indicateurs qui permettent de conclure à une diminution des inégalités scolaires. Dans certains cas, les mêmes auteurs peuvent changer d’indicateur d’un article à l’autre, pour choisir justement tel ou tel en fonction des conclusions « optimistes » auquel il permet de parvenir.

Pour Jean-Claude Combessie, aucun indicateur n’étant ni « statistiquement » ni « sociologiquement » meilleur qu’un autre, il faut donc s’interroger sur les significations sociales et politiques des choix effectués par les sociologues de l’éducation, interrogation qui le conduit à décrire le succès de l’odds ratio comme un symptôme d’une « révolution conservatrice » dans la mesure des inégalités, qui tend à  décrire des améliorations là où l’orthodoxie statistique précédente tendait à décrire des aggravations.

Pour un éclectisme statistique

Quelle conclusion pratique faut-il en tirer ? Pour y voir plus clair pratiquement, on peut reprendre l’exemple de l’évolution des inégalités d’obtention du baccalauréat, cette fois en examinant une série plus complète de données. Celle-ci n’est pas très facile à trouver, mais on peut se servir du graphique ci-dessous, publié dans la dernière édition de L’état de l’école, une publication du Ministère de l’éducation nationale, pour tenter de la reconstituer :

Dans le tableau ci-dessous, j’ai dans les colonnes de gauche essayé de reconstituer approximativement les taux d’obtention du baccalauréat dans les générations successives d’enfants de cadres et d’enfants d’ouvriers, puis dans les colonnes de droite j’ai mesuré les variations de ces taux avec les quatre indicateurs évoqués depuis le début de ce billet :

Qu’y voit-on ? Que dans l’ensemble, il n’arrive presque jamais aux rapports et aux odds ratio de rendre des « conclusions noires », alors que c’est très clairement le cas en particulier du rapport entre l’écart et l’écart maximum possible. Que faut-il faire dans ces cas-là ? Une position relativement simple consiste à favoriser l’éclectisme statistique, et donc à présenter les résultats divergents rapportés par les différents indicateurs. On indiquera ainsi par exemple qu’entre les enfants de cadres et les enfants d’ouvriers nés entre 1979 et 1983, et qui ont donc atteint l’âge normal du baccalauréat entre 1997 et 2001, les inégalités d’obtention du bac avaient diminué si l’on considère l’odds ratio, mais augmenté si l’on considère le rapport entre l’écart observé et l’écart maximum possible, sans qu’il soit possible de décider qu’un de ces deux indicateurs est « meilleur » que l’autre. D’un côté, on peut dire par exemple que l’odds ratio permet de rendre compte de façon satisfaisante de la réduction de l’écart entre des valeurs dont les variations sont plafonnées, comme c’est le cas pour les pourcentages ; mais de l’autre côté, le taux de variation par rapport au maximum de variation possible rend bien compte des perceptions subjectives des inégalités restantes que peuvent avoir les individus : à mesure que leurs situations s’améliorent, par exemple en matière scolaire, les générations successives deviennent plus sensibles à des écarts plus petits, qui auraient auparavant été tenus pour négligeables.

L’évolution des inégalités scolaires, une équation complexe

Jusqu’ici, j’ai essayé de faire attention à ne parler que des inégalités d’obtention du baccalauréat entre enfants de cadres et enfants d’ouvriers. En réalité, si l’on souhaite juger de l’évolution des « inégalités scolaires en général », alors l’équation devient encore un peu plus complexe, et ce n’est plus seulement une question de choix d’indicateurs. D’une part en effet, pour reprendre le titre d’un article publiée par Françoise Oeuvrard il y a plus de trente ans, il ne faut pas confondre « démocratisation » et « élimination différée » : l’éventuelle réduction des inégalités d’obtention du bac s’est accompagnée d’une diminution du pouvoir discriminant de celui-ci sur le marché du travail, au profit de niveaux supérieurs d’études où l’on n’assiste pas à la même réduction des inégalités. Comment mesurer les effets de ce déplacement sur l’évolution générale des inégalités ? Il y a quelques hypothèses intéressantes à ce sujet dans l’article de Claude Thélot et Louis-André Vallet sur « la réduction des inégalités sociales devant l’école depuis le début du siècle » (2000).

Et d’autre part, il y a au moins un autre phénomène à prendre compte si on veut mesurer l’évolution générale des inégalités scolaires : il ne suffit pas de mesurer les inégalités entre enfants de cadres et d’ouvriers, ou plus généralement entre enfants de différents milieux sociaux, il faut aussi tenir compte du fait que la structure sociale elle-même se modifie, que la distribution des élèves entre les différents milieux sociaux change, et que par exemple il y a de plus en plus d’enfants de cadres et de moins en moins d’enfants d’ouvriers. Même à taux de réussite scolaire inchangés pour ces deux catégories, ces modification de sa structure suffisent à modifier le niveau global des inégalités dans l’ensemble de la population considérée. Il faut alors d’autres indicateurs, comme par exemple le coefficient de Gini, mais c’est une autre histoire… Ce sera pour un prochain billet !

Références bibliographiques

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