Didier Porte nous parle de Guéant…..

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La défaite organisée de la santé publique

04 février 2012 | Par Michel de Pracontal – Mediapart.fr

Acte 1 : les médias font éclater un scandale sanitaire.

Acte 2 : la pression médiatique pousse les politiques à s’emparer de l’affaire ; ils demandent une enquête et mettent en place un système d’indemnisation des victimes.

Acte 3 : le rapport d’enquête révèle que le problème était connu depuis des années, que l’administration de la santé publique avait toutes les informations nécessaires pour éviter ou atténuer les dommages, et qu’elle n’a rien fait.

Acte 4 : on « tire les leçons » de la crise en mettant en place une réforme consistant à reconduire le système en place en lui donnant un nouveau nom.

Acte 5 : au terme d’une course de lenteur entre la justice, l’administration et les autres parties en cause (laboratoires, entreprises privées…), un procès se tient, alors que la plupart des victimes sont mortes ou indemnisées, ou les deux, et s’achève sur une décision de non-lieu général…

Sang contaminé, amiante, hormone de croissance, vache folle, Mediator et aujourd’hui prothèses PIP… avec des variantes mineures, ce drame en cinq actes décrit le déroulement de la plupart des scandales sanitaires survenus dans notre pays depuis deux décennies. Cette fois, on a même constaté une accélération du processus : à peine votée, la « loi Mediator » censée réformer le système du médicament n’a pas eu le temps d’entrer en application que l’affaire PIP était déjà à la « une » des journaux.

Prothèse PIP défectueuseProthèse PIP défectueuse© Reuters

Conséquence de l’affaire du sang contaminé : la France totalisait, en 1993, plus de la moitié (57,6 %) des cas de sida post-transfusionnel de toute la communauté européenne, avec un taux 7,43 fois plus élevé qu’en Allemagne et 17,3 fois plus élevé qu’au Royaume-Uni. Dans l’affaire du Mediator, la France est le seul pays où les fenfluramines ont été commercialisées pendant près d’un demi-siècle, de 1963 à 2009 (on retrouve ces molécules dans trois médicaments : le Pondéral et l’Isoméride, vendus comme coupe-faim ; et le Mediator, censé être un antidiabétique alors qu’il a les mêmes propriétés que les deux autres). Dans l’affaire de l’hormone de croissance, la France, pays de Pasteur, ignorait les règles d’hygiène qui auraient évité la transmission de la maladie de Creutzfeldt-Jakob via l’hormone de croissance extraite d’hypophyses. Dans l’affaire des prothèses PIP, la France a continué d’implanter ces prothèses alors qu’elles étaient exclues depuis 2000 du marché des Etats-Unis, et que des procès contre le fabricant de la Seyne-sur-Mer ont été intentés en Grande-Bretagne dès 2003.

Pourquoi le système sanitaire français se montre-t-il systématiquement aussi inefficace et, du point de vue des victimes, d’un aveuglement criminel ? Le caractère répétitif de ces affaires suggère qu’elles ont des traits en commun. L’affaire Mediator a souligné le rôle du lobbying des entreprises privées et des problèmes de conflits d’intérêts. Mais cela n’explique pas tout.

Quatre autres éléments jouent un rôle décisif dans ce qu’Aquilino Morelle, auteur du rapport de l’Igas sur le Mediator, a appelé « la défaite de la santé publique ». Comme on va le voir, il s’agit d’une défaite organisée.

1. – le mensonge d’Etat

Dans la plupart des affaires sanitaires, un discours officiel se met en place, déniant les faits. Son prototype est le discours du professeur Pellerin, en 1986, à propos de Tchernobyl. Contrairement à une légende, Pierre Pellerin, directeur du service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) n’a jamais dit que le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière française, ce qui aurait été faire preuve d’un humour peu apparent chez cet homme austère.

Image du nuage de TchernobylImage du nuage de Tchernobyl© IRSN

En revanche, Pellerin a affirmé, sans la moindre preuve, que ce nuage n’avait pas de conséquences sanitaires pour les Français et par conséquent qu’aucune précaution ne s’imposait. Dans son livre De Tchernobyl en Tchernobyl (Odile Jacob), le prix Nobel Georges Charpak estimait en 2005 que les retombées de la catastrophe pourraient provoquer 300 décès par cancer en France sur trente ans.

A ce jour, aucune étude consacrée spécifiquement à la France n’a permis de trancher, même si globalement des travaux ont montré que l’ensemble de l’Europe avait été affectée par les retombées de Tchernobyl (voir notre article ici). Pellerin a bénéficié en septembre 2011 d’un non-lieu après avoir été poursuivi par la Criirad et l’Association française des malades de la thyroïde. Le procès aura tout de même éclairé les citoyens sur la conception de l’information de ce grand serviteur de l’Etat : on a appris, par exemple, qu’il était le véritable auteur d’un rapport de l’Académie des sciences publié en 2003, rapport qui justifiait les décisions de Pellerin. Ce rapport avait été présenté comme l’œuvre de trois spécialistes de médecine nucléaire et de radiotoxicologie. C’était un faux.

Le mensonge comme méthode

Dans l’affaire du sang contaminé, un autre mensonge d’Etat s’est mis en place : il a consisté à soutenir que le dépistage systématique des dons de sang n’était pas une mesure urgente en 1985. A vrai dire, le problème du dépistage a été en grande partie occulté par celui de la contamination des hémophiles par les produits sanguins distribués par le Centre national de transfusion sanguine (CNTS). Mais parallèlement à la menace pesant sur les hémophiles, de nombreuses contaminations se produisaient quotidiennement lors de transfusions : les dons de sang n’étaient en effet pas soumis à un dépistage systématique, seule mesure pouvant arrêter la diffusion du virus.

Schémas du virus du sidaSchémas du virus du sida© Drs. Louis E. Henderson and Larry Arthur

Pendant les premiers mois de 1985, le lobbying de l’Institut Pasteur auprès de l’administration a retardé le dépistage systématique des dons de sang. Et ce afin d’empêcher que le test américain Abbott ne remporte l’agrément et la majorité du marché du dépistage, nuisant ainsi aux intérêts industriels français (entendez ceux de Diagnostics Pasteur). L’administration a servilement écouté Pasteur sans même être intéressée financièrement à l’affaire.

Aux Etats-Unis, la mise en place du test en mars 1985 a entraîné une baisse immédiate des contaminations post-transfusionnelles. Pendant ce temps, l’administration française multipliait les notes internes affirmant qu’il était trop tôt, que le dépistage systématique ne se justifiait pas du point de vue de la santé publique et que le risque transfusionnel était faible… Les tests ont finalement été mis en place au cours de l’été 1985. La préservation des intérêts industriels français a sans doute provoqué un millier de contaminations.

Qui plus est, lors du procès des ministres à la Cour de justice de la République,  les médias ont massivement relayé la thèse selon laquelle le retard du dépistage n’avait pas joué un rôle important. La Cour de justice n’a prononcé qu’une condamnation symbolique, à l’encontre d’Edmond Hervé, secrétaire d’Etat à la santé. Quant à la question du retard du dépistage, jugée en juillet 2002, elle a abouti à un non-lieu général, confirmé en 2003. Au total, les seules véritables condamnations, visant le docteur Michel Garretta, président du CNTS, et Jean-Pierre Allain, l’un de ses collaborateurs, n’ont concerné que le problème des hémophiles. Or, la faute, du point de vue de la santé publique, était de n’avoir pas dépisté les dons de sang. Elle est restée, non seulement impunie, mais niée.

Dans l’affaire de la vache folle, il a été répété que le nombre de cas de bovins touchés par la maladie ne dépassait pas quelques dizaines. Impossible, si l’on prenait en compte les quantités de farines de viande contaminées et importées du Royaume-Uni en France. Il a fallu attendre la mise au point d’un test de dépistage pour que l’on découvre que le nombre de vaches atteintes par le prion était au moins 100 à 1000 fois supérieur au nombre officiel.

Vache atteinte d'encéphalopathie bovine spongiformeVache atteinte d’encéphalopathie bovine spongiforme© APHIS photos by Dr. Art Davis

En 2004, Virginie Supervie et Dominique Costaglia, de l’Inserm, ont publié un article passé quasiment inaperçu dans la revue Veterinary Research. Les auteurs estiment, par une méthode statistique, qu’en 2000, alors que la surveillance indiquait 100 cas de vaches folles en France, il y en avait… 300.000 ! On ne saura jamais quel était le nombre exact, car aucune étude épidémiologique à grande échelle utilisant les tests n’a été entreprise. Mais la centaine de cas détectés par la surveillance « passive » est sans rapport avec la réalité. Tout a été fait pour accréditer l’idée que le problème de l’ESB était britannique, qu’il s’agissait d’une « maladie exotique », selon l’expression d’un expert. Et le nombre relativement faible de victimes humaines a facilité l’oubli de ce qui aura été une opération de camouflage à grande échelle.

2. – la déresponsabilisation de l’administration

Le mensonge sur le nucléaire, le sang contaminé ou la vache folle ne relève pas de la désinformation gratuite. Il a une fonction précise : il s’agit, à chaque fois, d’exonérer l’administration sanitaire de toute responsabilité. Si le nuage de Tchernobyl n’était pas dangereux, il n’y avait pas à s’en protéger. Si le dépistage des dons de sang n’était pas important, on ne peut pas reprocher à la Direction générale de la santé de ne pas l’avoir instauré. Si le Mediator n’était pas un anorexigène, on n’avait pas à le traiter comme l’Isoméride et le Pondéral (dans ce dernier cas, le mensonge d’Etat est au départ celui du groupe Servier).

Mais la déresponsabilisation ne s’exerce pas au seul niveau de l’information. Un système instauré à partir de 1991 a permis de mettre à chaque fois hors de cause, du point de vue judiciaire, l’Etat et son administration sanitaire : il s’agit de l’indemnisation des victimes basée sur un dispositif de solidarité.

Irresponsables, mais coupables

« Dans l’affaire du sang contaminé, la loi de solidarité se met en place fin 1991, raconte l’avocat François Honnorat, qui a défendu des victimes dans toutes les affaires de santé publique des vingt dernières années. Le problème de cette loi, c’est que les victimes qui acceptent d’être indemnisées s’engagent à renoncer à tout recours contre l’Etat. En clair, on troque la responsabilité contre la solidarité. Ce système est pervers. En démocratie, la solidarité et la responsabilité devraient être indépendantes l’une de l’autre. En escamotant la responsabilité administrative, on interdit à ce champ de se réformer de manière adéquate. »

 

Molécule de somatotropine, l'hormone de croissanceMolécule de somatotropine, l’hormone de croissance© DR

Ce qui s’est passé pour le sang contaminé s’est répété pour l’hormone de croissance et la vache folle : les victimes qui acceptent d’être indemnisées renoncent à une action judiciaire contre l’administration. C’est aussi ce qui s’est passé pour les victimes de l’amiante, dont le fonds d’indemnisation (FIVA) a été créé en 2000.

Dans le cas du Mediator, outre une pseudo-réforme du système du médicament qui n’apporte aucun élément nouveau, le principal dispositif est l’indemnisation par l’Oniam (l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux). Comme nous l’avons écrit (voir ici), et comme cela s’est passé dans l’affaire du sang contaminé, ce dispositif peut très efficacement éviter une mise en cause de la responsabilité de l’Etat. Or, dans le cas du Mediator, et quoi qu’il en soit de la responsabilité du groupe Servier, l’administration s’est rendue coupable de graves défaillances.

Dans la situation actuelle, on peut craindre que ces défaillances ne soient jamais jugées, ou le soient dans un délai trop long pour que cela ait un impact. Deux procédures sont en cours : l’une pour tromperie, auprès du Tribunal de Nanterre. L’autre pour tromperie aggravée, homicide involontaire et escroquerie, auprès du Tribunal de grande instance de Paris. La première pourrait aboutir dans un délai relativement court, mais par sa nature elle cible le seul groupe Servier.

Molécule de l'IsomérideMolécule de l’Isoméride© Harbin

De plus, l’enquête de l’Igas sur le Mediator, dont le rapport constitue une démonstration très documentée de la tromperie de Servier, ne cible pas ou peu l’administration de la santé publique (voir ici). En fin de compte, ce rapport pourrait préfigurer un règlement de la situation dans lequel Servier serait condamné pour tromperie, les victimes plus ou moins bien indemnisées, et l’administration absoute, une fois de plus.

La deuxième procédure pourrait mettre en cause l’administration, mais elle risque de durer beaucoup plus longtemps, et de mener, comme pour l’hormone de croissance, à une décision de justice sans enjeu réel, parce que les principaux acteurs concernés ne seront plus là. Compte tenu des difficultés que soulève cette procédure pour les victimes, bon nombre d’entre elles opteront sans doute pour l’indemnisation et abandonneront toute action ultérieure.

Dans le cas des prothèses PIP, la situation n’est pas éclaircie. La première mesure du gouvernement a été de mettre en place le remboursement de l’explantation des prothèses pour les porteuses d’implants PIP. Par ailleurs, plus de 2.400 porteuses de ces implants ont déposé plainte pour des faits de « tromperie aggravée », mais cette plainte vise les dirigeants de PIP, non l’administration. Or, comme le démontre le rapport d’enquête publié le 1er février (voir notre article ici), l’administration sanitaire a là encore brillé par son inefficacité.

L’absence de sanctions à leur égard favorise chez les fonctionnaires de la santé publique le sentiment qu’ils ne sont pas vraiment responsables des conséquences de leurs décisions. A rebours du fameux « Responsable, mais pas coupable » de la ministre Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé, ils se montrent souvent irresponsables mais coupables…

3. – les conflits d’intérêts

Jacques ServierJacques Servier© DR

Ils ont été omniprésents dans le cas du Mediator. Le groupe Servier a tout mis en œuvre pour s’attirer les bonnes grâces des autorités de santé publique et des responsables de la pharmacovigilance, en octroyant à des personnages importants divers avantages (voir notre article sur le lobbying de Servier).

A l’image du professeur Jean-Michel Alexandre, qui fut pendant des années un personnage clé du système français du médicament : il a présidé la commission d’autorisation de mise sur le marché de 1985 à 1993, puis a dirigé la commission d’évaluation de l’Agence du médicament de 1993 à 2000, tout en exerçant la même responsabilité au niveau de la commission européenne.

Comme si l’on traversait la place de la Concorde sans voir l’obélisque

Auditionné le 10 février 2011 par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur le Mediator, présidée par le député Gérard Bapt, le professeur Alexandre s’est présenté accompagné de son avocate (ce que n’a fait aucune autre personnalité interrogée dans le cadre de cette mission). Il a affirmé qu’il n’avait touché aucun émolument de Servier ni d’aucun autre laboratoire pharmaceutique pendant qu’il exerçait ses fonctions administratives. Mais une fois à la retraite, le professeur Alexandre a touché, comme consultant, près de 1,2 million d’euros de la part des laboratoires Servier entre 2001 et 2009. Dans les années 1990, Alexandre a de facto rendu de grands services au groupe Servier notamment quand il s’est agi de commercialiser l’Isoméride aux Etats-Unis (voir ici et ici). Si Alexandre avait fait barrage à Servier et à ses fenfluramines, la firme se serait sans doute choisi un autre conseiller.

L'obélisque de la place de la ConcordeL’obélisque de la place de la Concorde© DR

Il est difficile de ne pas mentionner aussi le professeur Lucien Abenhaim, épidémiologue « de réputation mondiale », qui a dirigé entre 1992 et 1995 une étude internationale sur les risques des fenfluramines, l’étude IPPHS (International primary pulmonary study). Cette étude, commanditée par Servier, a contribué à la mise en évidence des dangers de l’Isoméride et à son retrait du marché mondial en 1997. Mais étrangement, elle n’a pas fait apparaître les risques liés au Mediator. Le professeur Abenhaim a constamment affirmé que le Mediator n’était pas apparu dans l’IPPHS. Or, comme Mediapart l’a révélé, l’une des patientes figurant dans l’IPPHS avait consommé du Mediator !

D’autre part, deux co-signataires de l’étude, le professeur Bernard Bégaud et le professeur Emmanuel Weitzenblum, étaient au courant, au moins dès 1994, de cas d’hypertension pulmonaire liés au Mediator. Le premier était l’un des piliers de la pharmacovigilance française, le second un pneumologue chargé d’expertiser les cas. Enfin, un troisième signataire de l’IPPHS, responsable de la pharmacovigilance en Belgique, le docteur Xavier Kurz, a rédigé fin 1994 un rapport sur 22 cas de valvulopathies associées à la prise de fenfluramines (voir notre article ici).

Mises ensemble, les informations connues de Bernard Bégaud, Emmanuel Weitzenblum et Xavier Kurz auraient dû logiquement, d’une part attirer l’attention sur le Mediator, d’autre part empêcher que l’Isoméride soit commercialisé en 1996 aux Etats-Unis (avant d’être retiré en 1997). Le professeur Abenhaim, directeur de l’étude IPPHS et qui, à la même époque, travaillait avec Xavier Kurz sur une autre étude financée par Servier, n’a pas eu, d’après ses dires, connaissances de tous ces éléments.

Quant à Bernard Bégaud, dont l’unité, à l’université de Bordeaux, enseignait (et continue d’enseigner) la pharmacovigilance aux médecins français, il n’a pas non plus été mis en alerte. On ajoutera qu’il a fondé une association loi 1901, Arme-P, sponsorisée par plusieurs laboratoires, dont Servier (voir notre article ici).

La « pharmacosomnolence » dont ont fait preuve les professeurs Abenhaim, Bégaud et Weitzenblum relève-t-elle du conflit d’intérêts ? Il n’est en tout cas pas établi que l’on puisse toucher de l’argent d’un labo et se montrer très critique à l’endroit du même labo. De plus, il est difficile de comprendre comment des spécialistes aussi compétents que ces trois professeurs ont pu passer à côté du problème du Mediator, un peu comme si l’on traversait la place de la Concorde sans voir l’Obélisque. Il est impossible aussi d’ignorer que le professeur Abenhaim, devenu directeur général de la santé de 1999 à 2003, n’a jamais, pendant cette période charnière pour l’affaire Mediator, pris la moindre mesure défavorable à ce médicament.

4. – la confusion entre intérêts privés et service public

Dans le cas de Servier, le lobbying et l’intéressement des acteurs de la santé publique jouent un rôle prépondérant. Stratégie théorisée par l’un des conseillers occultes de Servier, Patrice Corbin (voir notre article ici). « Les laboratoires Servier ont toujours eu une grande tradition d’influence scientifique par le truchement du dialogue singulier avec un certain nombre de leaders médicaux… », écrivait-il en 2006 dans une note destinée à Jacques Servier.

Énarque, Patrice Corbin a été collaborateur de Pierre Mauroy à Matignon, secrétaire général de l’Assistance publique jusqu’en 1994, puis secrétaire général du Conseil économique et social, avant d’être nommé conseiller maître à la Cour des comptes en 2005. Parallèlement à ces fonctions publiques, il est depuis 1997 en contrat avec le groupe Servier. Sa mission est sobrement décrite dans les documents internes du groupe comme « Conseil de JPS » (Jacques Paul Servier).

Une vision technocratique et réglementaire de la médecine

En fait, cette mission consiste essentiellement à utiliser ses relations dans l’administration pour donner au groupe pharmaceutique des conseils sur la meilleure manière de maintenir à un niveau élevé le remboursement d’un médicament, ou pour éviter qu’un produit ne soit plus remboursé, etc. Mélange des genres qui n’exprime guère l’impartialité dont est censé faire preuve un fonctionnaire, énarque de surcroît.

Il est courant, chez les hauts fonctionnaires français, et en particulier dans le domaine de la santé, de passer du privé au public ou inversement, quand on ne joue pas sur les deux tableaux comme Patrice Corbin. Au moment de l’affaire du sang contaminé, l’un des personnages intervenus le plus activement pour retarder le dépistage systématique a été Jean Weber, patron de Diagnostics Pasteur. Auparavant, Jean Weber avait été directeur de la pharmacie et du médicament, nommé par Simone Veil en 1974. Autant dire qu’il a d’autant mieux su faire valoir les intérêts de sa société, qu’il disposait d’un réseau dans l’administration sanitaire.

Ajoutons que pour évaluer les médicaments et établir les recommandations de bonne pratique, l’administration, faute d’experts indépendants financés par la puissance publique, fait appel à des spécialistes qui sont aussi en contrat avec les laboratoires concernés. Un exemple éloquent est celui des traitements anti-Alzheimer, dont l’utilité est aujourd’hui fortement remise en cause (voir notre article ici).

Alois Alzheimer, le médecin allemand qui a décrit la maladie (1864-1915)Alois Alzheimer, le médecin allemand qui a décrit la maladie (1864-1915)© DR

En 2008, la Haute autorité de santé a publié une recommandation qui engageait les médecins à prescrire les traitements anti-Alzheimer, et qui ne mentionnait que de manière allusive les effets indésirables les plus graves. Cette recommandation était issue d’un comité d’experts dont la plupart des membres avaient des contrats avec les laboratoires produisant les traitements en question. Cette recommandation a été supprimée, mais le système reste en place.

L’un des plus ardents défenseurs des médicaments anti-Alzheimer est le professeur Bruno Dubois, directeur de l’Institut de la mémoire et de la maladie d’Alzheimer à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Le professeur Dubois a eu ces dernières années des contrats avec tous les laboratoires qui fabriquent les médicaments dont il fait l’éloge. Son Institut de la mémoire est soutenu par au moins deux de ces laboratoires.

Autrement dit, lorsqu’il s’agit d’évaluer le bien-fondé d’un traitement, l’administration sanitaire est conduite à faire appel à des experts qui se trouvent en situation de conflit d’intérêts, ou qui sont à la fois juge et partie. Là encore, le service public est influencé, sinon manipulé, par les intérêts privés.

5. – l’absence de culture de santé publique

L’administration sanitaire française manque d’une vision de sa mission à la hauteur de ce que devrait être la santé publique. Elle a une conception technocratique et réglementaire de la médecine. S’y associe une forme de chauvinisme qui se traduit notamment par le « syndrome du nuage de Tchernobyl » : l’a priori que ce qui se passe dans les autres pays n’arrive pas en France.

Cela n’est pas seulement vrai pour les risques de la radioactivité. L’une des convictions de bon nombre de responsables du monde de la transfusion, au moment de l’affaire du sang, était que le sang français ne pouvait pas être porteur du virus du sida. De même, nos vaches ne pouvaient pas attraper la maladie exotique de leurs congénères d’outre-Manche, quand bien même on les nourrirait avec les mêmes poisons.

Ces œillères franco-françaises ont joué un rôle dans l’affaire des prothèses PIP : il semble que le seul signal auquel ait été sensible l’administration, c’était la conformité à la réglementation hexagonale. Tant que PIP ne se rendait pas coupable d’infractions manifestes, il n’y avait pas lieu de s’interroger. Le fait qu’une première alerte ait été donnée en 1996 (voir notre article ici), ou que la Food and Drug Administration américaine ait fait un état des lieux dévastateur de la société, n’a pas alarmé l’Afssaps.

Certes, il n’y avait pas d’accord de coopération systématique entre la FDA et l’Afssaps, mais l’agence française n’aurait-elle pas dû s’intéresser à une société française qui était dans le collimateur de l’administration américaine ? Et d’ailleurs, pourquoi l’administration française n’a-t-elle pas cherché à renforcer sa collaboration avec la FDA qui, sans être bien sûr infaillible, constitue sans doute un modèle d’agence sanitaire compétente ? Enfin, même si l’Afssaps ignorait les travaux de la FDA, comment expliquer que l’administration américaine en ait su plus que la nôtre sur une société française ?

L’obsession réglementaire a aussi empêché l’Afssaps d’exploiter les informations dont elle disposait sur les problèmes des prothèses remplies de sérum physiologique. Comme ces dernières ont été de moins en moins utilisées, on s’en est désintéressé. Or, les défauts qui les affectaient étaient liés à l’ensemble du processus de fabrication et concernaient aussi les prothèses au gel de silicone. L’Afssaps n’a pas fait le lien. Contrairement à la FDA, qui n’a jamais laissé les prothèses PIP au gel de silicone entrer sur le marché américain.

L’absence de culture de santé publique de notre administration sanitaire se manifeste aussi par une amnésie systématique : les informations pertinentes semblent littéralement s’évaporer une fois qu’elles sont entrées dans le système. On l’a vu avec les prothèses PIP, dont on a oublié au fur et à mesure les incidents qu’elles avaient provoqués quasiment dès l’entrée du fabricant sur le marché. On l’a vu avec le Mediator, pour lequel toutes les alertes depuis 1994 ont été ignorées jusqu’à 2008.

Virus de l'hépatite BVirus de l’hépatite B© DR

Ce processus de déperdition de l’information s’est aussi produit pour le sang contaminé : dès la fin des années 1970, l’Institut Pasteur avait été confronté, à cause du vaccin contre l’hépatite B, au risque de la contamination par des virus. A l’époque, Françoise Barré-Sinoussi, future découvreuse du VIH et prix Nobel, est envoyée au laboratoire de Robert Gallo, aux Etats-Unis, pour apprendre les techniques d’isolement de l’enzyme caractéristique des rétrovirus.

C’est en utilisant ces techniques que Françoise Barré-Sinoussi a isolé le LAV en 1983. Elle les avait apprises dans le cadre d’une démarche qui visait à détecter un éventuel virus contaminant, avant même qu’il ne soit question de sida. Autrement dit, l’Institut Pasteur était parfaitement au courant du problème du dépistage d’un rétrovirus, bien avant qu’il ne se pose à grande échelle. Personne n’a exploité ce savoir en 1985.

L’amnésie a rendu possible la catastrophe sanitaire du sang contaminé, la matrice des suivantes. Nous vivons aujourd’hui la répétition indéfinie de cette histoire de mensonge, d’oubli, d’intérêts mal compris, de conformisme et d’irresponsabilité.


Yves Marignac: «Les intérêts d’EDF vont contre l’intérêt général»

06 février 2012 |
Par Jade Lindgaard
– Mediapart.fr

Sans doute peu connu, Yves Marignac est l’un des experts sur l’énergie les plus actifs aujourd’hui en France. Consultant à but non lucratif sur les risques nucléaires et les politiques énergétiques, il rédige notes et études pour des acteurs institutionnels et associatifs. Il dirige Wise-Paris. Cette association a été fondée en 1983 pour mettre à disposition du public des informations sur l’énergie et faciliter ainsi le jeu démocratique. Il vient de contribuer au Manifeste Négawatt, livre tout juste publié par le réseau d’experts éponyme sur la manière de réussir la transition énergétique.

C’est le cinquième volet de nos entretiens en vue de la présidentielle de 2012, où nous demandons à des chercheurs et intellectuels de livrer leurs analyses.

Notre dépendance au nucléaire crée-t-elle un handicap pour le développement des énergies renouvelables, et plus largement, pour la transition vers un modèle plus économe et plus durable ?

Yves Marignac, à Paris, le 24 janvier 2012(JL)Yves Marignac, à Paris, le 24 janvier 2012(JL)

Yves Marignac. J’en suis convaincu. L’énergie dans un pays fait système. Il y a une imbrication très étroite entre l’organisation d’une société et son système énergétique. Le nucléaire, s’il ne représente qu’environ 17 % de l’énergie que nous consommons en France, est totalement structurant. Par exemple, la question des transports est éclipsée de presque tous les débats énergétiques, alors que la consommation d’énergie dans les transports n’a cessé de croître, et que notre gestion de l’espace s’est complètement organisée autour du tout-voiture.

Plus généralement, les grands acteurs du système ne savent pas appréhender la question énergétique dans le bon sens, c’est-à-dire en partant des besoins au lieu de l’offre.

Par ailleurs, la faillite de l’entreprise Photowatt, le retard français dans le développement de l’éolien, du photovoltaïque et de la biomasse, alors que la France possède le meilleur potentiel en Europe, ne s’expliquent que par le primat du nucléaire et la volonté de ne pas laisser ces alternatives lui prendre de la place. Ce n’est pas le nucléaire qui sert la politique énergétique mais l’inverse, d’où un débat systématiquement biaisé.

La France se caractérise par le monopole d’EDF sur le transport et la distribution de l’électricité – l’activité de production et de vente ayant été ouverte à la concurrence. Ce système unifié, intrinsèquement lié à notre conception du service public de l’énergie, ne rend-il pas difficile l’essor des énergies renouvelables ? Ne sera-t-il pas nécessaire de réformer ce système pour accélérer la transition énergétique ?

Autour de l’acteur EDF, on trouve une gestion unifiée du parc de production, du réseau de transport d’électricité, d’une très large partie de sa distribution mais aussi de l’ensemble des règles tarifaires – puisque une grande majorité des consommateurs restent dans le tarif régulé. Cela permet à l’acteur public de tirer toutes les ficelles. De là, tous les débats sur la réalité des coûts du nucléaire. Le tarif de l’électricité ne reflète pas les nécessités économiques en termes de coût de production, ni la nécessité des investissements massifs à venir dans la sûreté et le réseau. D’où la demande formulée aujourd’hui par EDF d’augmenter de 30 % les tarifs d’électricité.

Le système électrique est pensé en fonction du nucléaire et en défense de ce choix. La transition énergétique ne se fera pas sans réformer ce modèle. Historiquement, il s’est produit une sorte d’assimilation entre le choix nucléaire, le service public EDF et la protection des consommateurs français en termes de tarif d’électricité. Or il existe un capital énorme de sympathie pour le modèle du service public national, qui renvoie à l’héritage du Conseil national de la résistance. Ce sont des choses ancrées profondément, et qui sont intégrées comme participant de l’intérêt général. Le programme nucléaire est en partie assimilé à ce système.

Henri Proglio, PDG d'EDF, et Nicolas Sarkozy en 2010 (©Reuters)Henri Proglio, PDG d’EDF, et Nicolas Sarkozy en 2010 (©Reuters)

L’un des paradoxes de la situation actuelle, c’est qu’EDF s’éloigne de ce modèle, en se comportant de plus en plus comme un acteur privé jouissant d’un monopole public. Mais tout en conservant cette image extrêmement positive auprès des Français. EDF profite clairement de cette situation pour capter la rente que constitue le nucléaire historique et la détourner de l’intérêt général.

Une illustration de ce phénomène est donnée par la décision qu’EDF a prise, avec l’aval de son actionnaire l’Etat, fin 2010, d’inscrire dans le fond séparé de provisions pour le démantèlement futur des installations nucléaires la moitié de la valeur en actifs du réseau de transport d’électricité. Cela représente 2 milliards d’euros. Alors que ce fond est censé garantir les provisions disponibles pour le démantèlement, on y inscrit quelque chose qui, non seulement n’est pas disponible, et en plus fait partie des bijoux de famille de cet héritage de la nationalisation de 1946 !

Les Français ont payé le développement de ce réseau, paient sur chaque kWh des provisions pour le démantèlement. Mais cette décision va conduire, quand on va démanteler, à avoir le choix entre se séparer du réseau de transport, en clair le vendre au privé pour obtenir les liquidités, ou alors, payer le démantèlement une nouvelle fois ! Cela va, sans aucune contestation possible, contre l’intérêt général. Il n’y a eu aucun débat public sur le sujet.

Si l’on ajoute à cela le fait qu’EDF a comme principal intérêt aujourd’hui de défendre son parc nucléaire, de l’utiliser le plus longtemps possible à moindre coût, de résister au développement trop important des renouvelables et de la maîtrise de la consommation, on peut dire que ses intérêts vont contre l’intérêt général énergétique à long terme. Il y a donc un besoin urgent de réinventer un modèle pour le secteur, où l’on pourra préserver les acquis, en laissant de côté toutes les évolutions négatives des dernières années. L’acquis de service public est extrêmement important.

Ce qui manque, c’est le lien entre les échelons national et local. On a l’exemple de la mobilisation sociale dans la transition énergétique que facilite le caractère décentralisé du système allemand. Dès que les projets ont trait à une maîtrise publique locale ou coopérative, l’acceptabilité est beaucoup plus grande. Par exemple, il n’y a pas d’opposition aux fermes éoliennes développées dans le cadre d’une régie publique d’électricité.

On retrouve ici le lien auquel les Français sont attachés entre l’intérêt public et le développement des outils de production. Dans le cas du programme nucléaire, à partir du moment où l’équation économique est devenue mauvaise, et où le parc s’est trouvé en surcapacité, les choix faits se sont de plus en plus éloignés de l’objectif de moindre coût et de meilleur service pour la communauté. A l’inverse, au niveau local, le développement maîtrisé des outils de production peut se faire en lien avec les besoins. La décentralisation est indispensable car les gisements d’économie d’énergie et de renouvelables, qui sont à portée de main, sont locaux.

Le quinquennat de Nicolas Sarkozy a débuté avec le lancement du Grenelle de l’environnement, d’abord encensé comme le lancement d’un « new deal » écologique, mais décrié désormais par les associations et mouvements écologistes pour ses faiblesses. N’était-il pas dès le départ condamné à l’inefficacité, du fait d’avoir exclu le nucléaire de son périmètre de réformes ?

Le Grenelle a été un vrai moment de concertation et de construction d’un consensus sur la question énergétique, avec des avancées réelles dans la réflexion et les objectifs. Mais cet espace de discussion n’a pu fonctionner que par le choix initial de laisser le nucléaire hors du champ. C’était fou puisqu’on voit que le nucléaire structure tout le reste et, en même temps, je fus le premier à considérer à l’époque que c’était peut-être une façon d’avancer sur les deux priorités de la transition énergétique : l’action sur les consommations d’énergie et le développement des renouvelables.

Nicolas Sarkozy et Al Gore, octobre 2007, lors du lancement du Grenelle de l'environnement (©Reuters/Philippe Wojazer)Nicolas Sarkozy et Al Gore, octobre 2007, lors du lancement du Grenelle de l’environnement (©Reuters/Philippe Wojazer)

En fait, le paradoxe s’est avéré mortel. Une fois le Grenelle terminé, l’administration et les politiques ont fait l’addition du Grenelle et du choix du nucléaire, comme si ces deux choses étaient compatibles. En réalité, elles ne le sont pas. Cela s’est traduit par un scénario énergétique improbable, élaboré par la Direction générale de l’énergie et du climat du ministère de l’écologie. Pour la première fois, les pouvoirs publics ont proposé un scénario de baisse immédiate de la consommation énergétique. Sauf que leurs prévisions tablaient à la fois sur le maintien du niveau nucléaire et sur 20 % d’énergies renouvelables  requis par nos engagements européens. Le problème, c’est que la somme de ces projections conduit à un fort excédent d’électricité.

La conclusion du ministère a été de boucler le scénario par une augmentation sans fondement du solde exportateur. La France, qui a connu un pic d’exportations de 70 TWh au début des années 2000, devait parvenir à exporter presque le double, 130 TWh, ce qui est hautement improbable dans un marché beaucoup plus libéralisé et fluide. Quand j’ai demandé quelle étude fondait la faisabilité de cet objectif, la réponse a été : aucune. C’était une façon de ne pas reconnaître que ces objectifs du Grenelle et le statu quo nucléaire étaient en fait contradictoires.

François Hollande veut ramener la part d’électricité d’origine nucléaire à 50 % en 2025, contre 75 % aujourd’hui. Cet objectif vous semble-t-il cohérent ?

Il y a une ambiguïté sur l’objectif à plus long terme, et une incohérence à plus court terme. Nous sommes pris dans un jeu de contraintes créé par la vitesse de réalisation du programme nucléaire français  80 % des réacteurs ont été mis en service entre 1977 et 1987 , par la durée de vie prévue à la conception de ces réacteurs, et la remise en question de leur sûreté après Fukushima.

Un objectif de fonctionnement sûr de ces tranches après 30 ans et jusqu’à 40 ans est aujourd’hui tout à fait incertain, sans parler des projections au-delà. Les “stress test” le montrent bien : il y a tout un travail à faire de réévaluation des exigences de sûreté. Par exemple, le processus de vieillissement des cuves de certains réacteurs est bien connu, et il renforce le risque d’accident.

50 % d’électricité en 2025 – sous réserve que la consommation d’électricité se stabilise – signifie la fermeture d’un tiers du parc. Le problème, c’est qu’avant 2027, juste deux ans plus tard, ce n’est pas un tiers du parc actuel mais 80 % des réacteurs qui atteignent 40 ans. Il n’est pas réaliste d’imaginer fermer la différence, soit la moitié du parc, en deux ans, entre 2025 et 2027.

Donc cet objectif pour 2025 soit devra être revu avec plus d’ambition, soit conduira à la construction de nouveaux réacteurs ou entraînera la prolongation de la durée de vie d’une quinzaine de réacteurs au-delà de 40 ans. Un tel prolongement paraît en l’état des connaissances extrêmement risqué. Je crois que c’est sincèrement que François Hollande s’est orienté vers cette position qu’il a perçue comme un compromis. Mais le compromis avec la sûreté n’est pas possible.

Avec les experts de l’association Négawatt, nous avons calculé que l’horizon de fermeture du parc actuel, à la fois nécessaire du point de vue de la sûreté et raisonnable du point de vue de la transition énergétique, se situe entre 2030 et 2035.C’est une fenêtre très étroite. Surtout, elle ne pourra être atteinte que si l’on prend très vite la bonne pente. C’est-à-dire si on ferme rapidement des réacteurs, parce que dans un système où le nucléaire est en surcapacité, il faut faire de la place physiquement et économiquement aux énergies renouvelables, et aux actions efficaces de maîtrise de la demande d’électricité.

Si on ne fait pas ça, s’il n’y a pas d’impulsion forte pendant la prochaine mandature, c’est là que le risque d’échec est réel. Et le risque de se retrouver confrontés dans une dizaine d’années à un choix impossible, entre fermer les réacteurs sans avoir mis en place les solutions alternatives, ou les prolonger dans des conditions de sûreté dont on ne pourra pas nier qu’elles sont extrêmement dégradées.

Presque un an après l’accident de Fukushima, la façon dont on débat de l’énergie en France s’est-elle profondément modifiée ?

Le changement pour les experts non institutionnels comme moi est manifeste. Le besoin d’expertise existait déjà avant. Mais le choc de Fukushima est plus profond que ça. Depuis des années, et même des décennies, la politique énergétique française était un non-sujet politique : le nucléaire était installé dans l’esprit des gens, même s’ils n’y étaient pas nécessairement favorables. Les décisions étaient confisquées, du fait que les responsables politiques déléguaient avec beaucoup de satisfaction cette question technique qui ne les intéresse pas fondamentalement aux administrations et au Corps des Mines.

Pendant trois, quatre décennies, la politique énergétique s’est donc construite sur la politique nucléaire. C’était insensible aux alternances politiques. Je crois que cette parenthèse historique s’est refermée avec Fukushima, qui a créé un besoin plus profond de se dire qu’une alternative au nucléaire est possible. C’est insupportable pour la société française de se sentir condamnée au choix nucléaire et condamnée, peut-être, à une catastrophe. C’est manifeste dans l’évolution de l’offre politique en vue des prochaines échéances électorales.

La centrale de Fukushima Daiichi, en novembre 2011 (©Reuters)La centrale de Fukushima Daiichi, en novembre 2011 (©Reuters)

Pourtant les intentions de vote pour Eva Joly, la seule candidate à mener aussi volontairement campagne pour la sortie du nucléaire, sont très faibles dans les sondages. 

Il y a peut-être un paradoxe. Ce besoin qui s’exprime se joue dans d’autres mouvements politiques que le mouvement écologiste. Il se joue dans les débats qui s’ouvrent en interne, et dans les évolutions des hommes et femmes politiques. On l’a vu notamment au Parti socialiste, dans le cadre de la primaire, avec les prises de position très engagées de Martine Aubry, et celles, moins radicales mais qui rompent avec les lignes antérieures, de François Hollande. Ségolène Royal s’est aussi plus ou moins prononcée pour une sortie du nucléaire.

Du côté de la gauche du PS, les choses évoluent aussi fortement. Le candidat du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, s’exprime pour une sortie du nucléaire mais compose avec un Parti communiste dont la ligne officielle reste la continuation du programme.

Un véritable espace de débat s’est donc créé. Mais on constate aussi l’inculture massive des acteurs médiatiques et politiques. Par exemple, la plupart d’entre eux ne connaissent pas la différence entre l’énergie primaire et l’énergie finale, qui distingue la quantité d’énergie mesurée au niveau de la ressource de celle de votre consommation. Or la différence est extrêmement importante car, entre les deux, se joue tout le rendement de la chaîne énergétique. C’est-à-dire, la quantité d’énergie nécessaire pour produire et transporter l’électricité à partir de l’uranium, du pétrole, ou d’un rayon de soleil…

Or en France, une large part du débat tourne autour de la façon dont on cache ou révèle la très mauvaise performance du nucléaire : seulement 33 % de l’énergie libérée dans la chaudière nucléaire est livrée sur le réseau. Si bien que des pertes massives de chaleur se dissipent dans nos rivières et dans les airs. Ce sont ces grands panaches de vapeur qui s’échappent des fameuses tours aéro-réfrigérantes des centrales nucléaires.

Cette inculture énergétique forte des acteurs politiques, des médias et du grand public permet à certains mythes fondateurs de perdurer. Comme celui de l’indépendance énergétique.

Pourquoi parlez-vous de mythe ?

L’indépendance énergétique mesure le ratio entre l’énergie produite et consommée en France. Pour la calculer, on compte l’énergie produite dans les centrales nucléaires, les centrales hydro-électriques, l’éolien, le photovoltaïque… que l’on rapporte à ce que l’on consomme, déduction faite de la part d’électricité qu’on exporte. On y ajoute, enfin, tout le pétrole, le gaz et le charbon qu’on importe pour faire fonctionner nos voitures et nos chaudières.

Le chiffre officiel, c’est que la France produit à peu près 50 % de l’énergie qu’elle consomme. Ce taux a doublé par rapport à l’époque du premier choc pétrolier, où il était environ de 25 %. Or derrière cette vision très favorable, il y a deux conventions éminemment contestables : la première, c’est de prendre en compte l’énergie primaire et non l’énergie finale. Du coup, toute la chaleur gaspillée par les réacteurs du fait de leur mauvais rendement est comptée comme une énergie qu’on est content d’avoir produite et consommée. Le paradoxe, c’est que si on avait des réacteurs encore moins performants, avec 10 % ou 5 % de rendement seulement, on augmenterait complètement artificiellement cette indépendance énergétique !

La deuxième convention majeure dans ce calcul, c’est de considérer que l’énergie nucléaire est produite en France, en évacuant le fait que l’uranium qui sert à la produire est totalement importé. Ainsi, quand vous importez du pétrole brut, que vous le raffinez en France, et que vous le brûlez dans une centrale thermique pour produire de l’électricité, c’est comptabilisé comme une importation d’énergie. Mais quand vous importez de l’uranium, que vous l’enrichissez en France, et que vous l’utilisez dans une centrale pour fabriquer de l’électricité, c’est une production domestique.

Résultat : si on remplace ces deux conventions par un calcul en énergie finale, et en comptant l’uranium comme une énergie importée, on n’est plus sur une hausse de 25 % d’indépendance énergétique en 1973 à 50 % aujourd’hui, mais sur une baisse de 30 % en 1973 jusqu’à 15 % seulement aujourd’hui.

Ces deux conventions sont par nature deux représentations discutables du réel. Mais a minima, la seconde me paraît mieux représenter les enjeux de la situation actuelle. C’est un débat que les associations et les experts non institutionnels portent depuis des années. La comptabilité officielle ne changera pas parce que ce chiffre de 50 % a pris au fil des ans le statut d’un mythe. Il n’est plus discutable et sert de justification absolue à la poursuite du programme nucléaire. L’existence d’un lobby fort d’un côté, et l’inculture générale de l’autre, permettent de maintenir des biais incroyables dans l’analyse statistique de notre bilan énergétique.

Carte de France des centrales nucléaires (©ASN)Carte de France des centrales nucléaires (©ASN)

Pensez-vous que le nucléaire puisse jouer un rôle d’énergie de transition ?

La question est en effet aujourd’hui de savoir si le nucléaire, dont on ne peut plus raisonnablement soutenir qu’il est durable dans sa forme actuelle, est une énergie du passé ou une énergie de transition qui a sa place pour aller vers un autre système énergétique. Comme nous l’avons vu, le nucléaire est dans le cas de la France un obstacle à la transition énergétique.

À l’inverse, le pays le plus engagé aujourd’hui dans la transition énergétique est l’Allemagne. Il y a une cohérence entre la volonté réaffirmée de sortir du nucléaire, les ambitions que l’Allemagne se donne dans la maîtrise de l’énergie et la montée des renouvables, et un lien évident avec la façon dont les acteurs  la société civile, les politiques, les industriels  se mobilisent pour atteindre ces objectifs.

Ce qui est très frappant quand on compare les discours, c’est qu’en Allemagne les orientations politiques sont portées par une vision à long terme. En France, la vision qui structure la politique énergétique, c’est l’ambition de maintenir le choix nucléaire. On est allé au bout de cette perspective avec 75 % de nucléaire dans l’électricité, ce qui est sans équivalent dans le monde. On a poussé aussi loin que possible les usages de l’électricité, parfois de la façon la plus absurde comme avec l’équipement massif des bâtiments en chauffage électrique.

Ce système est à bout de souffle. Sa prolongation n’est pas une perspective pour faire avancer la donne énergétique.

On le voit dans l’évolution du bilan énergétique : nous ne parvenons pas à atteindre les objectifs que nous nous fixons. Part des renouvelables en 2010 fixée par la loi POPE en 2004, objectif de renouvelables et d’économies d’énergie pour 2020, horizon de diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre en 2050 : nous ratons ces échéances ou sommes en mauvaise voie pour les respecter. Cela montre bien que le système n’est pas mobilisé vers les objectifs fixés. Il n’y a pas de tendances claires. Alors que la transition énergétique est chaque jour un peu plus une urgence, la seule tendance, c’est le statu quo.

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/030212/yves-marignac-les-interets-dedf-vont-contre-linteret-general

Xavier Bertrand ou la République fraudée

06 février 2012 |
Par Les invités de Mediapart
– Mediapart.fr

Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’homme, revient sur le souhait de Xavier Bertrand, ministre du travail, de voir dans la presse les noms des fraudeurs aux allocations sociales, qui dessine «une justice dont la vertu tiendrait strictement à sa nature répressive, voire terrorisante».

 

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puceinvite.jpg«Il ne s’agit pas d’être dur pour être dur, il s’agit tout simplement d’être juste.» Ce truisme est gouvernemental; l’air vif des Vosges a, semble-t-il, ce genre d’effet stimulant sur les ministres en recherche d’échos médiatiques. Ce jeudi 26 janvier dernier, donc, Xavier Bertrand, encore en charge du Travail et débonnaire comme toujours, livre à la presse sa modeste contribution à l’entreprise élyséenne de récupération de voix portées sur le muscle, l’ordre et la muselière.

Confronté aux périls qui menacent les équilibres macro-économiques du pays, au chômage persistant et croissant, aux périls qui planent sur l’emploi industriel et ainsi qu’à quelques autres broutilles, Xavier Bertrand récidive sans hésitation et pointe du doigt un cancer majeur: les fraudeurs aux allocations sociales. Prenant le taureau par les cornes, il suggère –à titre de mesure dissuasive– que les noms des dits fraudeurs soient publiés dans la presse. Tout en précisant dans la foulée que ladite publication devrait suivre –et non précéder– une décision judiciaire. On respire…

La fraude sociale n’est certes pas un mal à prendre à la légère, puisque la Cour des comptes l’estime entre deux et trois milliards d’euros par an. Reste que c’est peu au regard des fraudes aux cotisations –largement dues aux employeurs mauvais payeurs et au travail au noir–, estimées entre 8 et 15,8 milliards d’euros. «Moi, je mets la même énergie à traquer les salariés qui fraudent qu’à traquer les patrons qui ont recours au travail dissimulé», avait d’ailleurs assuré en son temps le ministre du Travail dans Direct Matin. On ne sache pas, pourtant, qu’il ait proposé de rendre publique par voie de presse l’identité des employeurs fraudeurs. On croit même garder le souvenir lointain d’une liste d’entreprises «mauvaises élèves» au chapitre de la responsabilité sociale, affichée sur le site Internet du ministère de l’Environnement et qui en avait prestement été enlevée. Xavier Bertrand était alors ministre en charge; sans doute la méthode avait-elle été jugée, pour le coup, «dure pour être dure».

Quelques années plus tard et à l’orée d’une présidentielle difficile, brandir la menace d’une peine de publication redevient donc tendance. On frémit à l’idée de ce que pourrait entrainer sa mise en œuvre, fatalement élargie. Pourquoi la justice se cantonnerait-elle en effet aux seuls «fraudeurs»; les surendettés, petits délinquants, toxicomanes et contrevenants au code de la route auraient très vite, eux aussi, l’honneur douteux de la publication, sans parler, car cela va sans dire, des délinquants sexuels. Dénoncés par l’Etat à la vindicte populaire et sans aucun droit à l’oubli, tous ces «voleurs du peuple» devraient le cas échéant affronter la conception de la justice de leur voisinage… Cela ne sent pas encore le bûcher, mais le goudron et les plumes ne sont pas loin.

Xavier Bertrand est trop ministre pour l’ignorer et sa sortie n’en est que plus ignoble. Du moins a-t-elle le mérite de nous renseigner sur l’ordre social qui lui est cher, dur aux faibles et compréhensif aux puissants.

Elle dessine également sa vision de la justice, une justice dont la vertu tiendrait strictement à sa nature répressive, voire terrorisante. Cette conception s’est largement traduite durant la législature par plusieurs dizaines de modifications du code pénal et la multiplication de gadgets sécuritaires allant de la systématisation de la vidéo surveillance aux «voisins vigilants». Qu’y a-t-il au bout de cette course folle? La délation généralisée, le pilori aux carrefours des villes? Et après?

La République a su abolir la peine de mort parce qu’elle a, enfin, constaté l’absence de lien entre la férocité de la peine et son efficacité; parce qu’elle a préféré la sérénité de la justice à l’exemplarité supposée de la vengeance.

Mais d’évidence, ce 26 janvier, dans les Vosges, Xavier Bertrand était davantage en mission de rabattage électoral qu’en mission de ministre de la République. Fraude lourde.  cleardot.gif


Menace d’une nouvelle crise politique en Grèce

04 février 2012 |
Par La rédaction de Mediapart
– Mediapart.fr

Trois mois à peine après avoir été nommé, le premier ministre grec Lucas Papademos menace de démissionner. Il pourrait abandonner ses fonctions dès lundi, s’il ne parvient pas à obtenir l’accord des trois partis politiques grecs qui siègent au gouvernement – Pasok (parti socialiste, droite et La.Os (extrême droite) sur le plan de sauvetage de la Grèce. Une réunion devait se tenir samedi pour tenter d’arracher leur signature.

Dans le cadre du plan de sauvetage grec, les créanciers privés sont prêts à effacer 50 % de la dette qu’ils détiennent, soit une centaine de milliards d’euros environ. De leur côté, le FMI et l’Europe envisagent d’apporter une nouvelle aide de 130 milliards d’euros environ. Mais, en contrepartie de ces efforts, la Troïka, qui réunit les experts de la BCE, du FMI et de l’Union européenne, a formulé de nouvelles exigences. Outre les privatisations, la disparition des professions réglementées, la réduction de la fonction publique, l’augmentation des taxes et des impôts déjà prévues au programme, elle entend imposer une nouvelle condition : la diminution de 25 % du salaire minimum dans le secteur privé (actuellement de 750 euros).  Cette réduction est indispensable, selon elle, pour permettre à la Grèce de retrouver sa compétitivité.

Réunis jeudi, les représentants du patronat, toutes catégories confondues, et des salariés du secteur privé, se sont opposés à cette demande. S’ils acceptent de négocier un éventuel gel de salaires pendant trois ans, ils refusent toute remise en cause des conventions collectives et du salaire minimum. « La compétitivité au niveau national est bien davantage influencée par d’autres facteurs que les coûts salariaux, dont la bureaucratie générée par la réglementation excessive, l’intervention de l’Etat, les impôts, la corruption et les comportements hostiles aux affaires », écrivent patronat et syndicats dans une lettre commune adressée aux partis politiques, au gouvernement et à Bruxelles.

Les trois partis politiques qui siègent au gouvernement soutiennent leur position et refusent de signer tout accord qui les engageraient sur ce point dans l’avenir. Leur position est d’autant plus ferme que des élections législatives doivent se tenir en avril. Lucas Papademos se retrouve donc isolé dans la négociation face aux créanciers privés et à l’Europe. Il n’a plus que sa démission comme arme pour amener les partis politiques à transiger avec la troïka.

Annoncé comme « imminent » il y a plus d’une semaine, l’accord sur le plan de sauvetage de la Grèce n’est toujours pas signé.  Le ministre grec des finances, Evangélos Vénizélos, a reconnu samedi que les discussions «étaient sur le fil du rasoir». «Tout être conclu d’ici à dimanche soir, si nous voulons respecter le calendrier et les échéances du mois de mars», a-t-il expliqué.  Le 14 mars, le gouvernement grec doit payer une échéance de 14,5 milliards d’euros qu’il ne pourra honorer sans l’aide de l’Europe.


A quoi sert l’insupportable M. Guéant ?

Créé le 05-02-2012 à 19h42 –

Mis à jour à 22h11   Par Renaud Dély

LE NOUVEL OBSERVATEUR

Pas de dérapage, pas de maladresse, pas de provocation, ce que le ministre de l’Intérieur dit, c’est ce qu’il pense. Tant mieux. Au moins, les choses sont claires. La preuve, il le confirme, le répète, l’explicite. Claude Guéant est un homme lucide, réfléchi, parfaitement maître de ses émotions et de ses propos. Lorsqu’il réglait le tempo gouvernemental depuis sa fonction de secrétaire général de l’Elysée, n’avait-il pas glané le surnom de « Monsieur zéro défaut » ?

Tout est donc parfaitement contrôlé, ciselé, précisé dans la déclaration du ministre de l’Intérieur. Il faut commencer par la disséquer pour mieux en comprendre le véritable sens. Et l’objectif politique.

Raccourcis stupides

Pour Claude Guéant, donc « contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ».

Le ministre opère là une succession de raccourcis stupides et d’amalgames douteux. Qu’est-ce donc d’abord que cette « idéologie relativiste de gauche » ? Où se cachent ces mécréants pour lesquels tout se vaudrait, le Bien comme le Mal, la liberté comme l’oppression, la démocratie comme la tyrannie ? S’agit-il des mêmes que ceux qui, selon les milieux catholiques intégristes, renvoient dos à dos la Vie et la Mort en défendant la liberté de l’avortement ?

En bonne logique, pour prolonger sa charge sémantique et ses cours de civilisations comparées, Claude Guéant devrait reprendre la logorrhée des commandos anti-IVG… Mais aussi approuver haut et fort le fameux cri du cœur de Jean-Marie Le Pen qui, sous l’influence des théories racialistes de Bruno Mégret, clamait, à l’été 1996, qu’il croyait à « l’inégalité des races ». Mais peut-être s’agit-il là de la prochaine étape de sa périlleuse escalade rhétorique ?

Et le « printemps arabe » ?

En fait, le ministre de l’Intérieur use sciemment du terme de « civilisation » en lieu et place de celui de « régime ». Si l’on se place d’un point d’Occidental éclairé, héritier des Lumières et défenseur des droits de l’homme, point de vue qui est bien sur celui qu’adopte l’apprenti philosophe de la place Beauvau, le seul « printemps arabe » de l’année dernière, comme les avancées, lentes mais réelles, de la démocratie et des libertés, hier en Amérique latine, aujourd’hui sur le continent asiatique ou jusqu’au cœur de l’Afrique noire, démontrent la bêtise de cette thèse selon laquelle certaines civilisations seraient par essence interdites de se convertir un jour à la démocratie.

Claude Guéant quitte définitivement son habit de pandore de la République pour revêtir sa panoplie de dangereux pyromane en désignant l’ennemi, l’inévitable, l’omniprésent Islam ! « En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation ! », lance ce nouvel apôtre du « Choc des civilisations » cher à Samuel Hutington.

Mais contre qui ?

Protéger notre civilisation ? Diantre… Mais contre qui ? Contre quoi ? Contre la déculturation engendrée par les excès de l’ »American way of life » ? Contre la destruction de notre modèle social rongé par la concurrence du « péril jaune » économique ? Mais non, contre les musulmans, bien entendu, cette horde anonyme désignée en une masse informe et menaçante comme le surlignent les explications d’un ministre si fier, comme il le répète, d’avoir fait interdire le port de la burqa et les prières de rue.

Ce faisant, Claude Guéant confirme qu’il est bien en mission pour le président-candidat. Celui-ci ne pouvant se risquer sur le terrain des questions économiques et sociales au vu de son bilan, et de l’intensité de la crise, il a décidé, poussé en ce sens par l’influent Patrick Buisson, d’arpenter de nouveau le terrain de chasse des « valeurs » délaissé depuis le fiasco du débat sur « l’identité nationale » et le naufrage du discours de Grenoble.

Au risque de servir une nouvelle fois la cause de l’extrême droite… sauf à ce que Marine Le Pen ne dispose pas des parrainages suffisants pour concourir à l’Elysée. Souffler sur les braises identitaires de l’extrême droite pour améliorer les reports de voix venus du FN en vue du second tour, ou récupérer ses brebis dès le premier au cas où elles seraient abandonnées par leur bergère (de Montretout plutôt que de Domrémy..) incapable de se présenter, tel est donc l’ultime carte que s’apprête à jouer Nicolas Sarkozy.

L’Histoire n’est jamais finie

C’est pourquoi, plutôt que de s’indigner de la déclaration de « guerre des civilisations » lancée par Claude Guéant qui la repeint tant bien que mal en acte de « légitime défense », il convient de souligner à quel point le ministre de l’Intérieur fait fausse route. En se plaçant résolument sur un terrain historique, politique et donc purement factuel, et non pas en se hasardant sur celui de la morale où le piège sarkozyste voudrait nous entraîner.

Si la hiérarchie des civilisations esquissée par Claude Guéant est absurde, c’est parce qu’elles ne sont pas immuables, et que leur cours n’est pas linéaire. L’Histoire n’est jamais finie et le devenir des hommes qui la font et la subissent jamais écrit.

Au regard de l’idéal démocratique qui nous est cher, les civilisations, toutes les civilisations, même la nôtre, connaissent des progrès formidables… et des reculs terribles. L’Europe occidentale engendra la Révolution de 1789 ou le printemps 1848 avant de subir la boucherie de la Grande Guerre ; elle s’enorgueillit de la Révolution industrielle avant d’être traumatisée par l’horreur du nazisme et du stalinisme. Et il n’est pas inutile de rappeler aux thuriféraires de la Sarkozye en péril que « l’homme africain » était « entré dans l’histoire » bien avant l’Européen…

Mutations lentes mais continues

Comme le montra si bien Fernand Braudel dans sa « Grammaire des Civilisations » que Claude Guéant serait bien inspiré de consulter à l’avenir avant de s’exprimer, « une civilisation est (…) un langage, une langue avec laquelle il importe de se familiariser ».

Objet de mutations lentes mais continues, une civilisation « n’est ni une économie donnée, ni une société donnée, mais ce qui, à travers des séries d’économies, des séries de sociétés, persistent à vivre en ne se laissant qu’à peine et peu à peu infléchir ». Bref, par-delà leurs traits culturels pérennes, les civilisations évoluent, changent, progressent. Plus, sans doute, que les réflexions philosophiques de certains locataires de la place Beauvau…