Privatiser la formation des enseignants: l’UMP ouvre la brèche

MEDIAPART
19 janvier 2012 | Par Lucie Delaporte
Depuis que le Conseil d’Etat a retoqué l’arrêté ministériel sur la masterisation estimant que le ministère avait commis un « abus de pouvoir » sur cette réforme cruciale de la formation des enseignants, on attendait une réponse du côté de la rue de Grenelle. C’est par la voix du député UMP Jacques Grosperrin, par ailleurs auteur d’un rapport prônant la suppression des concours d’enseignement, que cette réponse vient d’arriver.
Alors que le gouvernement était appelé à rouvrir les négociations sur cet épineux dossier, dont même les députés UMP disent qu’il a conduit à un immense gâchis, la proposition de loi déposée le 10 janvier arrive comme une habile parade pour sauver la réforme. Plus besoin, dès lors que les principes de la masterisation sont inscrits dans la loi, de consulter le Haut conseil à l’éducation. « C’est un simple toilettage technique pour se mettre en conformité avec le Conseil d’Etat», affirme le député Jacques Grosperrin.
Mais en proposant de remplacer dans l’article L. 625-1 al. 1 du code de l’éducation la phrase « la formation des maîtres est assurée par les IUFM » par « elle est assurée notamment par les universités », la proposition de loi a déclenché une vague d’interrogations dans le monde enseignant. « Notamment »…, l’adverbe a mis le feux aux poudres. Graver dans la loi que la formation des enseignants est « notamment » du ressort des universités, ouvre la porte à d’autres acteurs, estiment en effet la plupart des syndicats enseignants. Pour le Snesup, c’est tout simplement le rôle « exclusif » des universités à former les profs qui serait ainsi supprimé. Par cette formulation, la loi laisse « la possibilité aux officines privées de prendre le relais, mettant ainsi en cause le lien enseignement-recherche consubstantiel d’une formation universitaire », affirme le syndicat dans un communiqué. Alors que la formation des enseignants a été déconstruite, pourquoi ne pas offrir au secteur privé une partie de ce service sur un plateau, et alléger, un peu, le fardeau de l’Etat ?
Le scénario n’est pas absurde. « En détruisant la formation, on a créé un vide, souligne Patrick Gonthier, secrétaire général du SE Unsa. Comme la nature a horreur du vide et que les besoins vont exister, cela laisse de la place à l’enseignement catholique, mais aussi aux officines privées. »
Fantasme sur un adverbe ? Le député Jacques Grosperrin affirme que la lecture des syndicats enseignants est erronée. « Nous n’avons pas du tout l’intention d’ouvrir la formation au privé, affirme-t-il. Par contre, si on supprimait l’adverbe « notamment », on exclurait de fait les écoles qui, à ce jour, proposent cette formation. Que faites-vous de Normale sup, de Sciences-po, de l’institut agronomique de Toulouse, de l’université de Lorraine (passée grand établissement, elle a un statut dérogatoire – ndlr) mais aussi des universités catholiques ?»
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Du côté de Sauvons l’université, l’argument fait sourire. « Depuis quand Sciences-po forme les enseignants ? Ce n’est pas parce qu’on délivre un master qu’on forme les enseignants ! », s’étrangle Etienne Boisserie, président de SLU pour qui M. Grosperrin « maîtrise visiblement mal son sujet mais c’est sans doute pour ça qu’il est là ». Selon lui, la nouvelle rédaction proposée du code de l’éducation est une réponse directe à l’annulation par le Conseil d’Etat de la circulaire du 25 février 2010, qui comportait déjà une formulation ambiguë sur ce point. Plus qu’un simple « toilettage technique », la proposition de loi correspondrait plutôt à une vieille lubie de la droite de libéraliser ce secteur stratégique.
La suppression du « cahier des charges » sur la formation des enseignants, remplacé par un simple « référentiel » dans la proposition de loi (article L. 625-1 alinéa 2), est, elle aussi, loin d’être anodine. Alors que le cahier des charges imposait des contraintes fortes sur la formation en terme d’horaires notamment, le référentiel est, lui, des plus souples. Chaque université, ou chaque officine privée, serait libre de proposer sa propre formule de formation dès lors qu’elle respecte un référentiel a minima. Une rupture inacceptable du cadre national, jugent les syndicats enseignants. « Enfin, c’est déjà un peu ce qui se passe aujourd’hui », concède Jacques Grosperrin lorsqu’on l’interroge sur ce risque. En ce sens, sa proposition de loi ne ferait qu’acter des distorsions qui existent déjà. Pas très rassurant.
Soucieux d’aller vite sans doute, le gouvernement a poussé pour que la proposition soit examinée dans les plus brefs délais. « Cette question d’une extrême importance qu’est la formation des maîtres ne mérite pas d’être traitée ainsi », a prévenu en commission la députée communiste Marie-Hélène Amiable, très en pointe sur le sujet. « L’Etat renonce à tout engagement précis sur la formation des enseignants. Lorsque l’on met ça en lien avec l’autonomie des établissements, la possibilité de recrutement local ou la suppression à terme des concours…, on voit bien vers quel modèle on se dirige », assure-t-elle.
La proposition de loi devrait être examinée en commission dès le 8 février. Jacques Grosperrin, qui assure vouloir avant tout apaiser le débat, explique qu’il « auditionnera tout le monde » pour lever toutes les inquiétudes.


La folle spirale

Cela résonne comme un cri de douleur. Ou un immense éclat de rire. Ce « AAA », que l’on peut déclamer, à la manière de Cyrano, sur le mode bravache, ou comme une longue plainte ou – un ton en dessous – comme un râle d’agonisant, nous a bercés pendant tout le week-end, jusqu’à ce qu’un paquebot de croisière vienne montrer ses munificences un peu trop près de la côte toscane. Qui, il y a seulement dix ans, avait entendu parler de ces agences de notation ? À part quelques spécialistes de la finance, personne ! La première fois qu’on a cité leur nom, c’était pour s’en gausser : elles n’avaient pas vu venir la crise des subprimes ; elles avaient accordé un brevet de bonne conduite aux escrocs d’Enron, et commis quelques autres cagades de même acabit. Et voilà qu’aujourd’hui notre vie semble dépendre de leur implacable jugement. Aussitôt l’annonce de la dégradation de la note de la France faite, tous les ministres se sont relayés pour dire que le prix à payer par nos concitoyens serait terrible. L’un d’entre eux a même conclu qu’il fallait supprimer la cinquième semaine de congés payés. Tous, ministres, socialistes, experts sont convenus qu’il allait falloir sérieusement changer nos comportements. Fini, les grandes vacances ! Et tous, que l’élection présidentielle se jouait sur ce froncement de sourcils de Standard and Poor’s.

 

À nos lecteurs

Rappel : L’assemblée annuelle de l’association Pour Politis se tient samedi 4 février, à partir de 11 h, au Caveau de la République, à Paris. L’occasion de débattre du journal, de sa nouvelle maquette, son site, son positionnement pour la présidentielle, ses projets… Venez nombreux.

Sans aller chercher le Persan de Montesquieu, n’importe quel petit gars qui reviendrait dans nos contrées après un long voyage serait frappé de stupeur. Qu’est-ce qui a bien pu changer dans ce bas monde qui nous a soudain transformés en esclaves de Standard and Poor’s ? L’absurde est partout dans cette affaire. En amont, parce qu’une officine d’experts autoproclamés prétend décider de la pluie et du beau temps pour des centaines de millions de femmes et d’hommes. En aval, parce que cette prétention à nous donner des bons et des mauvais points à nous autres, pauvres pénitents, est admise sans l’ombre d’une remise en cause, sans la moindre distance critique, par nos gouvernants. Le comble de l’absurde n’est-il pas d’ailleurs dans cette apparente soumission ?Mais qui se soumet ? Nos ministres, notre président de la République. Mais pourquoi se soumettent-ils ? N’est-ce pas pour mieux nous soumettre ? Cette réforme des retraites, ce « travailler plus pour gagner moins », ces suppressions de postes dans l’enseignement, cette destruction des services publics, c’est une politique antisociale insupportable quand elle est l’œuvre de M. Sarkozy, mais elle devient une fatalité quand elle est décrétée par Standard and Poor’s. Non seulement notre société subit alors une politique contraire à ses intérêts, mais on lui vole son droit à la révolte.

Et pourtant, si j’osais, je défendrais un instant ces agences de notation qui ne font finalement que remplir leur office. Elles sont là, paraît-il, depuis le début du XXe siècle. Au service des marchés. Clairement au service des marchés. Mais, longtemps, leurs commentaires nous ont laissés de marbre. Depuis 1945, elles notaient des banques, pas les États. Ce qui a changé, ça n’est donc pas l’agence de notation, mais la politique qui a décidé de replacer les États sous le regard de ces censeurs dépourvus de toute morale. C’est le système que nous avons mis en place du fait des politiques néolibérales qui a mis nos pays dans la soumission aux marchés. C’est parce qu’aujourd’hui les États « modernes » empruntent sur les marchés qu’ils se soumettent à ces agences qui défendent les intérêts des prêteurs. L’absurde déroule ensuite sa « logique » particulière. La mauvaise note signifie que le pays endetté a une faible capacité de remboursement. Mais la mauvaise note, en provoquant le renchérissement des taux d’intérêt, alourdit la dette et affaiblit encore davantage notre capacité de remboursement. Nous voilà dans une folle spirale. Ce ne sont pas les agences de notation qui nous ont mis dans cette situation, mais les politiques néolibérales qui dominent l’Europe depuis trente ans.

Nos dirigeants nous ont-ils engagés dans cette impasse par aveuglement, ou par imprévoyance ? Certainement pas ! Même s’il leur arrive, comme c’est le cas aujourd’hui, de perdre la maîtrise de la machine, c’est de propos délibéré qu’ils nous ont embarqués dans cette galère. Nous l’avons déjà dit : il s’agit de nous imposer des mesures socialement régressives que nous n’aurions pas acceptées dans d’autres conditions. Au bout du chemin, il y a toujours quelque chose qui s’apparente à une redistribution des richesses, mais dans le sens le plus injuste. Quelque chose qui ressemble à la forme la plus édulcorée, ou la mieux dissimulée, de la lutte des classes. Si, dans le cas présent, Nicolas Sarkozy a perdu la maîtrise de la machine, c’est que la dégradation de la note de la France vient télescoper l’agenda politique que l’on devine. L’idéal eût été pour lui de jouer de la menace de la dégradation sans subir la dégradation. Pour imposer ses « réformes » et interdire toute politique de relance. Standard and Poor’s ne l’a pas voulu ainsi. C’est son côté mélenchonien…