Le Une de Libé contestable…

Sondage: Libé réduit 2% des Français au silence

09 Janvier 2012 Par Michaël Hajdenberg

A la Une de Libé, ce lundi, en énorme: «30% n’exclueraient pas de voter Le Pen». Voici la question et les réponses telles qu’elles étaient proposées:

 

Comme le lui suggère ViaVoice, Libé innove en agrégeant des gens qui répondent oui et d’autres qui répondent non pour arriver au chiffre de 30% qui assure des reprises médiatiques.

 

Quelques jours après une manchette consacrée à Bourdieu (pour qui «l’opinion publique n’existe pas»), le conditionnel – et la faute d’orthographe – témoignent d’une gêne. Forcément: ce 30% n’est pas tout à fait exact. Pourquoi ne pas ajouter les 2% qui ne se prononcent pas? Ils n’ont pas dit qu’ils ne voteraient «certainement pas» Le Pen puisqu’ils n’ont rien dit. En réalité, ce sont donc 32% des 2011 sondés qui n’exclu(e)raient pas de voter Le Pen.ViaVoice et Libé auraient dû aller plus loin. S’ils avaient remplacé «Non certainement pas» par «Non, certainement pas, si je le faisais finalement, je demande à ce que toute ma famille meure dans d’atroces souffrances après torture, coups de machettes, et brûlures des pupilles», le score de ceux qui n’excluent pas de voter Le Pen aurait sûrement été supérieur. Mais, là encore, le conditionnel est de rigueur.

Retrouvez tous nos articles sur le sujet dans notre dossier Les sondages en questions

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Sondage complémentaire à lire….

http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/01/09/65-des-francais-ont-une-opinion-negative-de-nicolas-sarkozy-selon-lh2_1627593_1471069.html


Noisy-le-Sec : grève de soutien à une lycéenne sans papiers..

http://www.liberation.fr/societe/01012382225-noisy-le-sec-les-professeurs-de-la-lyceenne-sans-papiers-se-mettent-en-greve


Un homme frappé dans un commissariat pour avoir sifflé «l’Internationale»

MEDIAPART

09 janvier 2012 | Par Louise Fessard

Un homme affirme avoir été violemment frappé, dans un commissariat parisien, par un policier agacé qu’il siffle «L’Internationale». Denis Godard, 47 ans, a déposé plainte le 6 janvier 2012 pour violences volontaires aggravées. Depuis son passage le même jour au commissariat du troisième arrondissement, il souffre d’une fracture du plancher de l’orbite (l’os sous l’œil) avec douze jours d’interruption temporaire du travail (ITT).

 

Denis Godard dimanche. Denis Godard dimanche.© DR

Selon son témoignage recueilli dimanche par Mediapart, il a été interpellé en état d’ébriété rue Beaubourg à Paris, vendredi 6 janvier vers 5 heures du matin, par des policiers de la brigade anticriminalité, alors qu’il se trouvait avec deux de ses collègues, salariés de l’association Act-Up comme lui.«Nous avions consommé de l’alcool, nous cherchions un taxi et Denis a accroché un scooter avec sa sacoche, on l’a relevé, mais les policiers n’ont rien voulu savoir et ont embarqué Denis», explique sa collègue Cécile Lhuillier, vice-présidente d’Acte Up.

Amené au commissariat du troisième arrondissement, Denis Godard dit avoir été placé sur un banc dans un couloir bordé de cellules, en attendant l’examen médical de routine à l’Hôtel Dieu. «Je me suis mis à siffler l’Internationale, ce qui m’est passé par la tête, raconte-t-il. Un policier m’a dit qu’il fallait que j’arrête car « J’emmerdais tout le monde, ceux qui travaillaient et ceux qui dormaient ».»

Denis Godard lui aurait demandé ce qu’il comptait faire pour l’arrêter et le policier lui aurait alors montré sa main.

«J’ai continué à siffler, poursuit-il. Le policier a fermé la porte donnant sur le hall du commissariat, ce qui fait que nous étions seuls, et il m’a frappé au visage, une seule fois et la main ouverte. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à continuer comme ça, car les choses se verraient. Il a répondu qu’il savait faire et avait l’habitude. Ensuite, ça s’est arrêté là, trois policiers sont arrivés pour m’emmener à l’Hôtel Dieu. Quand j’ai abordé le sujet, ils ont parlé d’autre chose. Et paradoxalement, j’étais persuadé que ça ne se voyait pas puisque le policier l’avait affirmé !»

Après quelques heures en cellule de dégrisement, Denis Godard passe devant un officier de police judiciaire. «J’avais un coquard qui commençait à enfler, il a pris ma plainte, il semblait savoir de qu’il s’agissait, même si je ne connaissais pas le nom du policier», explique-t-il. Contacté dimanche soir, l’un des deux OPJ de service au commissariat du troisième n’était pas au courant des faits. Egalement sollicitée, la préfecture ne nous a pas encore répondu.

Denis Godard a été examiné samedi aux urgences médico-judiciaires de l’Hôtel Dieu.  «Les médecins étaient surpris par la violence du coup», explique-t-il. Il présente une fracture du plancher orbital et pourrait devoir subir une opération chirurgicale, car un nerf innervant la moitié du visage serait touché. «S’il est lésé, j’aurai un problème de sensibilité définitif pour la moitié du visage», précise-t-il.

Par ailleurs militant du NPA (mais ce militantisme, tout comme son emploi chez Act Up, qu’il n’avait pas mentionné aux policiers, n’ont, a priori, aucun lien avec les faits), Denis Godard se dit scandalisé qu’«un policier se sente suffisamment en situation d’impunité pour agir ainsi, dans un cas aussi anodin».

«Je suis un homme blanc, de nationalité française, âgé de 47 ans, que se passe-t-il quand ce sont de jeunes gens, arabes ou noirs, qui se font arrêter dans des situations plus chaudes ?», demande-t-il.


EDF sait-elle vraiment démanteler ses centrales nucléaires ?

Défi industriel

Par Nathanael Rouny (4 janvier 2012)

Que la France décide de maintenir ses centrales ou de sortir du nucléaire, le démantèlement des réacteurs est inéluctable une fois atteint l’âge limite. Interventions en milieu hostile, techniques complexes, pollutions radioactives, déchets encombrants, personnels irradiés, coûts exorbitants… Les premiers chantiers de déconstruction menés actuellement par EDF sont loin d’être maîtrisés.

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) s’apprête à donner son avis sur la poursuite ou l’arrêt de l’un des réacteurs de Fessenheim, la doyenne des centrales nucléaires françaises. Mais qu’en est-il des réacteurs déjà arrêtés en France ? 68 réacteurs nucléaires, répartis dans 22 centrales, ont été érigés depuis le lancement du programme électronucléaire civil par de Gaulle dans les années 1960.

Quels sont les réacteurs déjà arrêtés ?

Parmi eux, 10 réacteurs sont actuellement en cours de démantèlement [1]. Mis en service entre 1963 et 1986, ces réacteurs ont été conçus comme des prototypes, ne fonctionnant pas tous avec la même technologie. Ils sont moins puissants que ceux actuellement en service (sauf Superphénix), et ont relativement peu fonctionné : entre dix et vingt-quatre ans pour la majorité d’entre eux.

Les réacteurs de « première génération » (Chinon, Saint-Laurent-des-Eaux et Bugey) fonctionnaient à l’uranium naturel et au graphite-gaz. Pur produit du savoir-faire français, cette filière (dite UNGG) est arrêtée par Georges Pompidou en 1969, après la fusion partielle du cœur d’un des réacteurs de la centrale de Saint-Laurent, le plus grave accident nucléaire en France, et en raison de la préférence d’EDF pour les réacteurs à eau pressurisée mis au point aux États-Unis. Le réacteur de Brennilis, en Bretagne, devait tester la technologie eau lourde-gaz. Jugée non rentable, elle a aussi été abandonnée. Chooz fut la première centrale de type REP (réacteur à eau pressurisée) construite dans l’Hexagone. C’est cette filière, conçue par la compagnie américaine Westinghouse, et dont EDF a acheté la licence dans les années 1960, qui constitue la totalité du parc actuel de 58 réacteurs. Enfin, le surgénérateur Superphénix est un réacteur à neutrons rapides, refroidi au sodium liquide, arrêté en 1997 sous le gouvernement de Lionel Jospin. Son ancêtre, Phénix, à Marcoule, a fonctionné pendant 36 ans. Son démantèlement s’étalera sur 15 ans, jusqu’en 2027.

Démantèlement immédiat : mission impossible ?

EDF avait choisi de prendre son temps pour démanteler ces 10 réacteurs : vingt-cinq à cinquante ans, voire au-delà, après leur mise à l’arrêt définitif. Le temps que la radioactivité accumulée en leur sein diminue. Mais, à la faveur d’un avis de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’électricien change de stratégie en 1999 et opte pour le démantèlement « immédiat ». En 2001, le Centre d’ingénierie déconstruction et environnement (Ciden), chargé du démantèlement, est créé.

Un démantèlement « immédiat » permet, selon la version d’EDF, de bénéficier de la mémoire des travailleurs qui ont œuvré sur ces technologies aujourd’hui obsolètes. Et aux générations futures de s’affranchir de la tâche délicate de la déconstruction. Problème : 40 % des 25 000 salariés de l’électronucléaire français partiront à la retraite d’ici à 2015… « En réalité, EDF et ses partenaires, comme Areva, ont changé de cap car ils se sont aperçus qu’il y avait un énorme marché mondial du démantèlement. Et pour se placer sur ce marché, ils doivent montrer qu’ils savent intervenir sur des réacteurs de puissance », estime Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad). « Or, le démantèlement immédiat n’est pas la meilleure solution, que ce soit pour les travailleurs, à cause de la radioactivité, ou pour l’élimination des déchets, qui nécessite des entreposages temporaires ».

Où en est la filière du démantèlement ?

EDF se targue de maîtriser les opérations de démantèlement dans un cadre industriel. Une posture battue en brèche par les experts scientifiques indépendants de Global Chance. La déconstruction des réacteurs « reste en grande partie théorique en l’absence de retour d’expérience suffisant (…). L’expérience accumulée jusqu’ici renforce au contraire l’image d’une démarche compliquée », voire «  complexe », écrivent-ils [2]. En cause : les problèmes techniques ou les difficultés réglementaires qui apparaissent, au cas par cas, sur les chantiers. « Les techniques de déconstruction ne sont pas du tout acquises par EDF, ajoute Roland Desbordes. Le démantèlement, ce sont des mauvaises surprises à mesure que vous avancez. Il n’y a pas de solution miracle. »

Censé être le symbole – créé par la fine fleur de l’industrie nucléaire elle-même – du démantèlement « à la française », le chantier de Brennilis, au cœur des monts d’Arrée (Finistère), révèle à lui seul les difficultés de la déconstruction. Démarré en 1985, ce chantier, qui devait marquer « l’aboutissement de la phase expérimentale et le passage à une phase industrielle » du démantèlement, selon Global Chance, n’est toujours pas achevé. À la suite d’un recours déposé par le réseau Sortir du nucléaire, le Conseil d’État a annulé, le 6 juin 2007, un décret de 2006 qui autorisait la dernière phase du démantèlement : la démolition du bâtiment réacteur et le démontage de ses équipements. Le défaut d’information de la population de la part d’EDF, au vu des recommandations européennes, n’a pas été du goût de la haute juridiction. En juillet dernier, un nouveau décret a toutefois autorisé la reprise du chantier.

Combien de réacteurs définitivement démantelés ?

Sur les 10 réacteurs arrêtés, aucun n’a donc encore encore été complètement démantelé. Plus largement, 54 « installations nucléaires de base » (INB [3]) – petits réacteurs expérimentaux du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), les premières usines de fabrication de combustible ou de retraitement (Saclay, Cadarache, Pierrelatte…), des accélérateurs de particules destinés à la recherche… – ont été stoppées depuis 1973. Seules 22 ont été officiellement démantelées. Cependant, aucune de ces installations nucléaires civiles « n’a atteint le stade dit du « retour à l’herbe », c’est-à-dire l’effacement de toute trace visible et de toute contamination et la libération inconditionnelle du site », relèvent les experts de Global Chance.

Les chantiers de déconstruction sont-ils sûrs ?

Le démantèlement, à Brennilis, du plus petit réacteur français – 70 mégawatts (MW), à comparer aux 1 500 MW des réacteurs les plus récents – est également une aberration environnementale. L’Autorité de sûreté nucléaire y a découvert que 20 % des fûts de déchets radioactifs présentaient des signes de corrosion externe « assez prononcée ». Le gendarme du nucléaire a en outre estimé que l’activité radiologique des déchets était « fortement sous-évaluée », quand elle n’était pas mal identifiée. En 1999, des personnes ont été exposées au tritium, un radioélément toxique difficile à détecter. Un an plus tard, c’est une station de traitement des effluents qui présentait des fuites. En 2006, enfin, la Criirad détectait une présence anormale de césium 137, d’actinium 227 et de cobalt 60 aux abords de la centrale. Selon l’ASN, 38 incidents « significatifs » ont eu lieu sur les chantiers de démantèlement français en 2009.

Le chantier de Superphénix est à l’avenant. Stoppé il y a quinze ans, le surgénérateur de Creys-Malville (Isère), renferme encore – en plus du plutonium retraité en combustible MOX – 5 500 tonnes de sodium inflammable au contact de l’air et explosif s’il est mélangé à de l’eau. Ce métal, chauffé en permanence à 180 °C pour être liquéfié et transformé en soude, sera coulé, d’ici à 2025, dans 37 000 cubes de béton. Leur avenir n’est pas officiellement scellé, mais la Criirad craint qu’ils deviennent des déchets « valorisables » et qu’ils soient utilisés comme matériaux de construction, avec le risque que la population soit exposée à de faibles doses radioactives (lire notre article sur le sujet)

Le démantèlement a-t-il été anticipé ?

La déconstruction des centrales nucléaires, quelle que soit leur puissance, s’avère donc infiniment problématique. Selon l’anthropologue et philosophe Christine Bergé, une industrialisation de leur démantèlement, vantée par EDF, relève du « mythe » (voir notre entretien). « Si le démantèlement [des 10 réacteurs aujourd’hui arrêtés] se présente dans des conditions très différentes du futur démantèlement des réacteurs du parc nucléaire actuel – et qu’à ce titre toute transposition des observations menées sur les chantiers en cours est difficile –, on peut au moins tirer un enseignement général sur la complexité et le lourdeur des opérations », notent les experts de Global Chance.

Le jugement de l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) est lui aussi sans appel : « Il apparaît évident depuis quelques années que le démantèlement de centrales nucléaires des [anciennes générations] aurait pu être facilité si on avait davantage tenu compte de cet aspect de la gestion dès la conception de l’installation et sur toute la durée de son exploitation. » [4] Et l’agence de préciser : « Une meilleure planification du démantèlement dès l’origine aurait en effet pu permettre de diminuer les doses reçues par les travailleurs et de réduire les coûts. » Autrement dit, aucun des réacteurs mis en service en France – pour une durée de vie initiale de trente ans – n’a été conçu pour être un jour déconstruit… Les autorités de sûreté des pays de l’OCDE exigent désormais, pour chaque nouvelle centrale, que les électriciens leur délivrent des plans préliminaires de démantèlement et de gestion des déchets.

Où stocker les déchets radioactifs ?

Avec les dix chantiers de déconstruction actuels, EDF prévoit de produire plus d’un million de tonnes de déchets, dont 20 % radioactifs. Le Ciden construit actuellement une installation de conditionnement et d’entreposage de déchets activés (Iceda) [5] à Saint-Vulbas (Ain), à proximité de la centrale du Bugey. En 2014, ce site accueillera, pour une durée limitée de cinquante ans, promet EDF, 500 tonnes de déchets moyennement radioactifs à vie longue, en bordure du Rhône. « En plus d’être en zone sismique, Iceda est menacée par une rupture du barrage de Vouglans, à 30 kilomètres en amont, qui la noierait sous 9 mètres d’eau », s’inquiète Roland Desbordes. Ce barrage, le troisième de France, est d’ailleurs étroitement surveillé par EDF, car il présente des signes de faiblesse…

Pour le président de la Criirad, qui a déposé, avec six autres associations, un recours devant le Conseil d’État contre le projet, « Iceda légalise en fait une pratique illégale. À savoir, l’entreposage de déchets en vrac ou mal conditionnés issus de centrales en fonctionnement ainsi que des générateurs de vapeur ». Par ailleurs, il n’existe toujours pas de centre de stockage définitif pour les 17 100 tonnes de graphite provenant des anciens réacteurs UNGG. Les deux communes finalistes (sur 3 115) de l’appel à candidatures, lancée en 2008 par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) – Auxon et Pars-lès-Chavanges (Aube) – ont finalement abandonné ce cadeau empoisonné.

Quel est le coût du démantèlement ?

Comme la gestion des déchets nucléaires, le coût global du démantèlement des centrales françaises est lui aussi sujet à caution. De nombreux chiffres, évalués à la louche, sont récemment parus dans les médias. Or, la complexité des chantiers de déconstruction actuels montre combien l’exercice est périlleux. Pour preuve, EDF, qui s’était appuyée sur les calculs préconisés en 1979 par la Commission Peon (Production d’électricité d’origine nucléaire), estimait initialement le chantier de Brennilis à 19,4 millions d’euros. La Cour des comptes l’évalue aujourd’hui à 482 millions ! [6] Soit 25 fois plus cher que prévu. Pour démanteler ses 68 réacteurs, EDF a provisionné 10,8 milliards d’euros. La Cour des comptes, elle, chiffre ce programme à plus du double : 23,5 milliards. Autre incertitude : le groupe étant côté en Bourse, ses provisions seront-elles toujours disponibles ? Rien n’est moins sûr. Au Royaume-Uni, le démantèlement de 10 réacteurs, et son lot de sites de stockage des déchets et de centres de retraitement, est estimé à 100 milliards d’euros par l’autorité en charge du démantèlement (Nuclear Decommissioning Authority).

Auditionnés en avril 2010, dans le cadre de la mission sur la filière nucléaire française, commandée par Nicolas Sarkozy à François Roussely, le président d’honneur d’EDF, les Verts ont proposé que le démantèlement devienne un des métiers à part entière du groupe. Mais cette suggestion ne figure pas dans le rapport Roussely… De leur côté, les scientifiques de Global Chance regrettent « le manque d’une vision stratégique globale » de la part d’EDF. Ils enjoignent l’électricien à « sortir de la vision subie du démantèlement […] pour y voir au contraire une opportunité de nouveaux développements ». D’après eux, le marché est « gigantesque » : 125 réacteurs sont déjà fermés dans le monde et la moitié des 441 réacteurs actuellement en service seront arrêtés dans les vingt prochaines années. Alors, EDF, futur leader mondial du démantèlement nucléaire ?

Nathanaël Rouny

En photos :
- Opération de découpe sur un réacteur de l’usine de Marcoule (Gard) / source.

- La centrale de Brennilis (Finistère) / source.

- Au cœur de feu Superphénix : voir le diaporama sur le site du Temps.

Notes

[1] 3 à Chinon (Indre-et-Loire), 2 à Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) 1 à Bugey (Ain), celui de Brennilis (Finistère), 1 à Chooz (Ardennes), Superphénix (Isère) et Phénix à Marcoule (Gard).

[2] Les Cahiers de Global Chance n° 29 (avril 2011).

[3] Une installation nucléaire de base (INB) met en jeu, en un lieu fixe (par opposition à des installations nucléaires mobiles, comme les sous-marins), des substances radioactives. Une INB est placée sous le contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Il existe également des installations nucléaires de base secrètes (INBS), relevant de la Défense nationale.

[4] Rapport n° 6946 (2010) de l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

[5] Les déchets activés – des pièces métalliques pour l’essentiel – sont rendus radioactifs par leur exposition aux flux de neutrons générés par les fissions en chaîne dans les cœurs des réacteurs.

[6] Rapport de la Cour des comptes (janvier 2005).


Jean Ziegler : « Les spéculateurs devraient être jugés pour crime contre l’humanité »

Alimentation

Par Elodie Bécu (19 décembre 2011)

Les ressources de la planète peuvent nourrir 12 milliards d’humains, mais la spéculation et la mainmise des multinationales sur les matières premières créent une pénurie. Conséquence : chaque être humain qui meurt de faim est assassiné, affirme Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Il dénonce cette « destruction massive » par les marchés financiers. Des mécanismes construits par l’homme, et que l’homme peut renverser. Entretien.

Basta ! : Craignez-vous que la crise financière amplifie celle de la faim dans le monde ?

Jean Ziegler : Tous les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Près d’un milliard d’humains sur les 7 milliards que compte la planète souffrent de sous-alimentation. La pyramide des martyrs augmente. À cette faim structurelle, s’ajoute un phénomène conjoncturel : les brusques famines provoquées par une catastrophe climatique – comme en Afrique orientale, où 12 millions de personnes sont au bord de la destruction – ou par la guerre comme au Darfour. En raison de la crise financière, les ressources du Programme alimentaire mondial (PAM), chargé de l’aide d’urgence, ont diminué de moitié, passant de 6 milliards de dollars à 2,8 milliards. Les pays industrialisés ne paient plus leurs cotisations car il faut sauver la Grèce, l’Italie et les banques françaises. Une coupe budgétaire qui a un impact direct sur les plus démunis. Dans la corne de l’Afrique, le PAM est contraint de refuser l’entrée de ses centres de nutrition thérapeutique à des centaines de familles affamées qui retournent dans la savane vers une mort presque certaine.

Et les financiers continuent de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base, maïs, blé et riz – qui couvrent 75 % de la consommation mondiale – ont littéralement explosé. La hausse des prix étrangle les 1,7 milliard d’humains extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète, qui doivent assurer le minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. Les spéculateurs boursiers qui ont ruiné les économies occidentales par appât du gain et avidité folle devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité.

Les ressources de la planète suffisent à nourrir l’humanité. La malnutrition est-elle seulement une question de répartition ?

Le rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains [1], presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Il n’est pas la victime d’une « loi de la nature » !

Au-delà de la spéculation, quelles sont les autres causes de la faim dans le monde ?

Tous les mécanismes qui tuent sont faits de main d’homme. La fabrication d’agrocarburants brûle des millions de tonnes de maïs aux États-Unis. L’océan vert de la canne à sucre au Brésil mange des millions d’hectares de terres arables. Pour remplir un réservoir de 50 litres de bioéthanol, vous devez brûler 352 kg de maïs. Au Mexique ou au Mali, où c’est l’aliment de base, un enfant vit une année avec cette quantité de maïs. Il faut agir face au réchauffement climatique, mais la solution ne passe pas par les agrocarburants ! Il faut faire des économies d’énergies, utiliser l’éolien, le solaire, encourager les transports publics.

Autre élément : le dumping agricole biaise les marchés alimentaires dans les pays africains. L’Union européenne subventionne l’exportation de sa production agricole. En Afrique, vous pouvez acheter sur n’importe quel étal des fruits, des légumes, du poulet venant d’Europe à quasiment la moitié du prix du produit africain équivalent. Et quelques kilomètres plus loin, le paysan et sa famille travaillent dix heures par jour sous un soleil brûlant sans avoir la moindre chance de réunir le minimum vital.

Et la dette extérieure des pays les plus pauvres les pénalise. Aucun gouvernement ne peut dégager le minimum de capital à investir dans l’agriculture, alors que ces États ont un besoin crucial d’améliorer leur productivité. En Afrique, il y a peu d’animaux de traction, pas d’engrais, pas de semences sélectionnées, pas assez d’irrigation.

Enfin, le marché agricole mondial est dominé par une dizaine de sociétés transcontinentales extrêmement puissantes, qui décident chaque jour de qui va vivre et mourir. La stratégie de libéralisation et de privatisation du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a ouvert la porte des pays du Sud aux multinationales. La multinationale Cargill a contrôlé l’an dernier 26,8 % de tout le blé commercialisé dans le monde, Louis Dreyfus gère 31 % de tout le commerce du riz. Ils contrôlent les prix. La situation est la même pour les intrants : Monsanto et Syngenta dominent le marché mondial – donc la productivité des paysans.

Que faire face à cette situation ?

Ces mécanismes, faits de main d’homme, peuvent être changés par les hommes. Mon livre, Destruction massive, Géopolitique de la faim, malgré son titre alarmant, est un message d’espoir. La France est une grande et puissante démocratie, comme la plupart des États dominateurs d’Europe et d’Occident. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Nous avons toutes les armes constitutionnelles en main – mobilisation populaire, vote, grève générale – pour forcer le ministre de l’Agriculture à voter pour l’abolition du dumping agricole à Bruxelles. Le ministre des Finances peut se prononcer au FMI pour le désendettement total et immédiat des pays les plus pauvres de la planète.

La crise de la dette européenne rend cette position plus difficile à envisager…

Elle complique la situation. Mais la taxe Tobin, quand elle a été proposée par Attac il y a quinze ans, était qualifiée d’irréaliste. Aujourd’hui, elle est discutée par le G20 ! Les organisations internationales sont obligées de constater la misère explosive créée par la hausse des prix des matières premières. Un chemin se dessine. Nous avons un impératif catégorique moral – au-delà des partis, des idéologies, des institutions, des syndicats : l’éveil des consciences. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde où des enfants meurent de faim alors que la planète croule sous les richesses. Nous ne voulons plus du banditisme bancaire. Nous voulons que l’État à nouveau exprime la volonté du citoyen, et ne soit pas un simple auxiliaire des entreprises multinationales. Ces revendications créent des mouvements dans la société civile.

La crise ne risque-t-elle pas de provoquer une montée du populisme en Europe, plutôt qu’un nécessaire sursaut des consciences ?

La lutte est incertaine. Le chômage et la peur du lendemain sont les terreaux du fascisme. Mais il y a une formidable espérance à la « périphérie », comme le montrent les insurrections paysannes pour la récupération des terres que les multinationales se sont appropriées au nord du Brésil et du Sénégal, au Honduras ou en Indonésie. Si nous arrivions à faire la jonction, à créer un front de solidarité entre ceux qui luttent à l’intérieur du cerveau de ces monstres froids et ceux qui souffrent à la périphérie, alors l’ordre cannibale du monde serait abattu. J’ai d’autant plus d’espoir que l’écart entre Sud et Nord se réduit, parce que la jungle avance. La violence nue du capital était jusqu’ici amortie au Nord, par les lois, une certaine décence, la négociation entre syndicats et représentants patronaux. Aujourd’hui, elle frappe ici les populations humbles. Il faut montrer la voie de l’insurrection et de la révolte.

Propos recueillis par Élodie Bécu

À lire : Jean Ziegler, Destruction massive : Géopolitique de la faim, 2011, Éditions du Seuil, 352 pages, 20 euros.

Notes

[1] Selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé : 2 200 calories par individu et par jour.


Sûr, pas cher et créateur d’emplois : les trois mensonges du nucléaire

Tribune 05/01/2012 à 17h2
Corinne Lepage
Présidente de Cap21

Dans la centrale nucléaire du Bugey à Saint-Vulbas, le 19 avril 2011 (Benoit Tessier/Reuters)

L’argumentaire du lobby nucléaire, largement repris par Nicolas Sarkozy dans son discours de Pierrelatte, repose sur la sûreté maximale des centrales françaises, l’avantage compétitif dû au bas coût de l’énergie nucléaire et enfin l’avantage en termes d’emplois de la filière nucléaire.

Il s’agit de trois mensonges que le rapport de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et surtout les déclarations de Jacques Repussard, directeur de l’institut de recherche et de sûreté nucléaire (IRSN), anéantissent.

1

Le mensonge sur la sûreté

Tout d’abord, le rapport de l’ASN, s’il ne réclame pas la fermeture de centrales, met l’accent sur les incontestables faiblesses particulières de certaines centrales soumises au risque sismique ou aux risques d’inondations, voire aux deux comme Fessenheim.

Nos centrales sont exposées à des risques non maîtrisés et en conséquence, la sûreté absolue dont se gargarisent les défenseurs du nucléaire est un mythe. Ainsi, le directeur de l’IRSN déclare :

« EDF et Areva…n’ont pas fait leur “révolution culturelle”. Fukushima a changé la donne et révélé qu’un accident grave était possible, même dans un pays considéré comme sûr. Nous devons accepter que l’impossible puisse se produire et il faut pouvoir y remédier.

Depuis 2003, nous mettons les gouvernants en garde quant aux risques liés aux séismes, sans être vraiment écoutés. J’espère que nous le serons cette fois. Sinon, ils devront s’en expliquer. Il ne faut plus laisser croire que le nucléaire est une technologie parfaite. Le gouvernement et EDF ont sous-estimé le risque d’un accident et du rejet du nucléaire par la société. »

On ne saurait être plus clair. Il est évident que le gouvernement et EDF décident, en toute connaissance de cause, et alors que les travaux ne sont pas réalisés, voire pas même programmés, de laisser fonctionner des centrales à risque. Il en va d’autant plus ainsi que l’ASN a délibérément écarté de son champ d’application toute une série de risques dont ceux de chute d’avions et de terrorisme.

Pourtant, la démonstration faite par Greenpeace est particulièrement éloquente. Il conviendra du reste de savoir la position que choisira de prendre la commission dans le cadre du contrôle des stress tests sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, la responsabilité qui est prise n’est pas seulement morale, elle est aussi juridique et engage à titre personnel ceux qui la prennent.

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Le mensonge du nucléaire pas cher

Le rapport de l’ASN fixe une liste impressionnante de travaux à réaliser dont EDF considère qu’ils avoisineront les 10 milliards d’euros et dont les experts considèrent qu’ils seront beaucoup plus élevés.

Cela signifie donc que la poursuite de l’exploitation actuelle des centrales nucléaires va faire grimper brutalement le prix de revient du kilowatt-heure nucléaire des anciennes centrales. Le coût de revient du kilowatt-heure nucléaire des nouvelles centrales EPR pourrait s’élever jusqu’à 0,80 euro pour une centrale dont le prix de revient devrait être supérieur à 7 à 8 milliards d’euros.

A ces prix et à ces niveaux d’investissement, la question de la comparaison avec le prix de revient des kilowatt-heure d’énergies renouvelables est évidemment posée. Elle l’est d’autant plus que la comparaison avec les prix européens est faussée car la taxation est très différente selon les nations et car la France encourage la consommation électrique alors que d’autres pays la décourage.

La réalité des coûts est donc aujourd’hui de 0,97 euroo le kilowatt-heure en France entre 1,22 euro au Danemark et non pas 1,27 euro contre 2,69. Si, de surcroît, les prix n’étaient pas administrés et avaient suivi la courbe européenne, la France serait aujourd’hui dans la moyenne.

EDF reconnaît aujourd’hui qu’une hausse de 30% du prix de l’électricité sera nécessaire pour couvrir ces investissements. Rappelons que le cash-flow dégagé par la rente nucléaire financée par tous les Français a été utilisé à tout sauf à investir en France sur la sécurité des centrales, l’entretien des réseaux et les provisions raisonnables pour le démantèlement et le traitement des déchets à long terme.

Rappelons aussi que l’industrie nucléaire est une des seules au monde à n’être pas assurée, ce qui signifie que les citoyens français ont payé les centrales, vont payer plus cher leur électricité et sont de surcroît les assureurs d’une industrie non sécure ! Tout ceci fait que la prétention des défenseurs du nucléaire à une énergie moins coûteuse et plus rentable est totalement fausse.

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Le mensonge sur les emplois

Enfin, la question des emplois est bien entendu centrale. Le lobby nucléaire n’a jamais osé prétendre que le nucléaire allait créer des emplois. Le président de la République défendait les emplois existants… Sauf que c’est la cécité et le déni de réalité dans lequel se complaisent industrie nucléaire et défenseurs qui menacent aujourd’hui les emplois et en particulier ceux d’Areva.

Et il est probable que le coût réel des travaux qui devront être réalisés conduira à la fermeture de Fessenheim et peut-être à d’autres centrales, avec, bien entendu les conséquences sur l’emploi quoique la fermeture d’un site nucléaire ne signifie en aucune manière la disparition de l’emploi. C’est au contraire une pérennisation des emplois pour des décennies et tout d’abord pour assurer la sûreté puis organiser le démantèlement.

En revanche, la destruction des emplois dans les filières renouvelables est bien réelle, à commencer bien sûr par celle du photovoltaïque.

Ainsi, l’industrie nucléaire vit sur trois mensonges dont les conséquences devront être assumées par les citoyens pour des décennies en termes économiques, en espérant qu’il n’y en aura pas d’autres.