En France, une révolution culturelle de velours depuis 35 ans

Il y a des fois où les statisticiens du ministère de la culture se transforment en funambules. Une mission ô combien vertigineuse les attend : observer, quantifier les comportements culturels des personnes âgées de plus de 15 ans, à Paris, en région, en milieu urbain, en zone rurale… Garçons, filles, commerçants, étudiants, ouvriers, cadres supérieurs… Puis il faut affiner les résultats, plutôt mille fois qu’une, tant la question est sensible. A qui profite la culture ? La démocratisation culturelle a-t-elle eu lieu ? Ou pas… Combien de livres les Français ont-ils lus dans les douze derniers mois ? Combien de temps ont-ils passé devant la télévision ? Sont-ils allés au théâtre, au musée, au cinéma ? L’arrivée d’Internet et le temps consacré aux « écrans » ont-ils fait chuter la fréquentation des équipements culturels ?

Depuis le début des années 1970, cinq enquêtes intitulées « Pratiques culturelles » ont vu le jour – en 1973, en 1981, en 1989, en 1997 et en 2008 (elles ont été réalisées selon la méthode des quotas, lors d’un entretien en face-à-face au domicile de la personne interrogée. La taille de l’échantillon était de 2000 en 1973, 3 000 en 1981, 5 000 en 1989, 4 353 en 1997 et 5 000 en 2008). Les trois dernières enquêtes ont été pilotées par Olivier Donnat, sociologue au département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) au ministère de la culture et de la communication.

Les tendances lourdes se confirment : en hausse continue, la consommation de télévision (même si la nouvelle génération marque le pas), l’écoute de la musique, les sorties dans les établissements culturels (théâtres, musées, cinémas), avec un léger tassement, toutefois, ces dernières années, du côté des bibliothèques.

LA LECTURE POUR LES FEMMES, LES ÉCRANS POUR LES HOMMES ?

L’enquête montre par ailleurs que la progression de la fréquentation des bibliothèques que l’on a pu observer jusqu’en 1997 est entièrement due au public féminin. Et pose cette question : la lecture pour les femmes, les écrans pour les hommes ? Le public masculin, à partir de l’adolescence, semble avoir délaissé les livres au profit des jeux vidéo, des nouvelles technologies. L’étude attire l’attention sur une certaine fracture de genre. Surtout dans les milieux populaires : à la question « Avez-vous lu un livre durant les douze derniers mois ?« , 71 % des femmes ouvrières répondent oui en 2008 (64 % en 1973), contre 52 % des ouvriers (alors qu’ils étaient 70 % en 1973). Outre les livres, l’écoute de la radio et la lecture de quotidiens ont chuté.

Surtout, l’enquête pointe ce constat sociologique qui fait hérisser le poil de tout directeur de lieu culturel : ce sont les mêmes qui profitent le plus de la culture dite « institutionnelle » (cadres supérieurs et professions libérales) tandis que les ouvriers calent toujours devant la porte d’entrée : 44 % des cadres supérieurs et des professions libérales sont allés au théâtre dans les douze derniers mois, selon l’enquête de 2008 (39 % en 1973), contre 10 % pour les ouvriers (6 % en 1973). En revanche, les pratiques amateurs sont mieux réparties socialement. Surtout, elles se sont en partie déplacées sur Internet, avec l’essor des blogs. Les amateurs – ceux qui aiment une discipline ou la pratiquent – commentent les films, réalisent des vidéos en ligne, coproduisent des oeuvres musicales ou cinématographiques.

Le ministère de la culture et de la communication publie, aujourd’hui, une analyse rétrospective de ces cinq études, comme s’il fallait tourner la page (Pratiquesculturelles.culture.gouv.fr). Pourquoi ? Tout simplement parce que l’exercice a atteint ses limites. Olivier Donnat en donne un exemple précis, dans un document intitulé « Questions de mesure et d’interprétation des résultats ». La situation a beaucoup évolué depuis 1973, dit-il, avec l’arrivée de nouvelles disciplines (arts de la rue, concerts de musique électronique) et de nouvelles pratiques (visionnage à domicile de vidéos ou de films, sans parler d’Internet). Or ces facteurs « perturbants » ne sont pas directement étudiés dans les dernières enquêtes – par définition, on ne peut pas mesurer l’évolution de la fréquentation des spectacles de rue depuis 1973, puisqu’ils n’étaient pas identifiés dans le paysage culturel…

LA GÉNÉRATION 1968 AUX CONCERTS

Ensuite, le multimédia nous a fait entrer dans l’ère de la pluriactivité : depuis son ordinateur, on peut écouter de la musique tout en achetant en ligne un billet de spectacle, pendant que la machine télécharge un film – légalement, bien sûr. Les experts ne peuvent donc plus poser les questions comme avant, à l’époque où chaque activité occupait un temps distinct. Et il y a fort à parier que le questionnaire de la prochaine enquête sur les pratiques culturelles sera profondément remanié.

En attendant, l’étude attire l’attention sur le vieillissement des publics, tout particulièrement ceux du théâtre, des musées et aussi du cinéma. Les plus de 60 ans – génération 1968 – fréquentent assidûment les équipements culturels et compensent, pour l’instant, la relative désaffection de ces mêmes lieux par les nouvelles générations. Mais il y a bien un jour où cet effet de vases communicants va s’arrêter. Du moins cette perspective pose-t-elle avec encore plus d’acuité la question du renouvellement des publics, et de l’éducation artistique des jeunes dès l’école.

Les cheveux grisonnants, on les voit jusque dans les concerts de rock. En 1973, le taux de fréquentation des concerts de jazz ou de rock (le fait d’avoir un assisté à un concert dans les douze derniers mois) dans la tranche d’âge 40-59 ans était de 2 % ; or il s’établit aujourd’hui à 13 %, tandis que la part des plus de 60 ans est passée de 2 % à 4 % durant la même période.

A tel point que, aujourd’hui, des directeurs de lieux jugent nécessaire d’installer davantage de sièges dans les salles, ou du moins d’opter pour des gradins modulables quand il s’agit de construire un nouvel équipement. Sans surprise, la musique classique est la plus concernée par le vieillissement des amateurs : en 1973, l’âge moyen dans un concert de musique classique s’établissait à 39 ans ; il est désormais de 50 ans.

Puisqu’il est question de se projeter vers le futur, posons cette question délibérément provocante : quel sera le public de la Philharmonie en 2020, la grande salle de concerts de musique classique actuellement construite par Jean Nouvel, qui devrait ouvrir ses portes en 2013, dans le Parc de La Villette, à Paris ?

Clarisse Fabre

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