Présidentielle: «La France n’est pas coupée en deux, elle est pliée en quatre»

MARIANNE 02/01/12

Philippe Cohen | Lundi 2 Janvier 2012 à 05:01 |
Voici plusieurs mois que l’on nous concocte LE match Sarkozy-Hollande. Certains indices tendent pourtant à montrer que les deux favoris ont aussi des fragilités dont pourraient profiter les deux outsiders en embuscade, François Bayrou, qui a réussi son entrée en campagne et Marine Le Pen.
Présidentielle: «La France n'est pas coupée en deux, elle est pliée en quatre»
Le quatre quart est un classique de la gastronomie familiale. Mais il pourrait bien devenir l’horizon de la toute prochaine bataille électorale. A quatre mois et demi de l’échéance, un sentiment étrange flotte autour des deux candidats favoris.
Personne n’ose entrevoir comment Nicolas Sarkzoy pourrait être reconduit. Faisons court : un bilan calamiteux, des promesses envolées, un discrédit profond auprès une partie de la droite, un chômage qui s’accroit de 20 à 30 000 unités chaque mois et la perspective de se serrer la ceinture en fredonnant chaque matin « Danke Angela ». Comment avec un tel programme, trouver une majorité ?François Hollande est, du coup, devenu le « favori » de la compétition. Les sondages continuent de lui donner une confortable avance sur Nicolas Sarkozy. Il s’est, très tôt dans cette pré-campagne, forgé un profil d’anti-Sarkozy naturel : un homme normal, rigoureux, compréhensif et humaniste. Un Chirac de gauche en quelque sorte. Manifestement, les électeurs de gauche témoignent à son endroit une indulgence sans bornes, même si souvent, ils n’en pensent pas moins. Il faut les comprendre : ils n’ont pas envie, qu’une fois de plus, les bisbilles au sein de la gauche leur volent une victoire qu’ils jugent naturelle, l’alternance étant l’un des fondements de la démocratie.
Nous aurons donc Sarkozy-Hollande, LE match, tel qu’il est anoncé par la doxa médiatique. Dès lors, tout se passe comme si la parole des autres compétiteurs, leurs idées et leurs propositions ne présentaient qu’un intérêt secondaire.

Les dernières semaines de l’année donnent cependant à penser que ce scénario médiatique pourrait être bousculé. De Balladur-Delors à Chirac-Jospin, la tradition médiatique est forte de matchs annulés après avoir été dûment programmés. Les électeurs peuvent-ils, cette fois encore déjouer le scénario présidentiel ? Comment et au profit de qui?

Flairant la bonne affaire éditoriale, l’ex-conseiller de l’Elysée Dominique Paillé – encore un déçu du sarkozysme – publie ces jours-ci un ouvrage pronostiquant un second tour Bayrou-Le Pen. Remarquons d’abord que les deux outsiders ne sont pas entravés par ce qui, incontestablement gêne les deux favoris : un puissant parti et un entourage attentif, jusqu’alors gages de la victoire à une élection présidentielle. Bayrou a fait le vide en « bayroutie », sauf le respect dû à Marielle de Sarnez et à sa fidélité. Quant à Marine Le Pen, elle fait de louables efforts pour faire apparaître quelques seconds couteaux, mais celui qui osera contester sa stratégie et ses décisions n’est pas encore adhérent du Front National ou même des partis-frères qui se constituent autour de sa candidature.
Bref, alors que les éléphants et le PS dans son ensemble apparaît comme le pire ennemi d’Hollande, l’empêchant d’apparaître, jusqu’à présent, comme un candidat libre, alors que le président traîne comme un boulet cette Sarkozie faite de trahisons, de félonies et de coups bas, François Bayrou et Marine Le Pen semblent beaucoup plus libres de leurs mouvements, plus gaulliens, plus proches d’un positionnement de rupture attendu par nombre d’électeurs.
Or, cette élection présidentielle comporte un paramètre aussi essentiel qu’inédit : elle est en permanence ballotée par une crise qui n’est plus seulement financière mais économique, européenne et mondiale et personne ne sait exactement comment son évolution va peser sur le choix des électeurs. Peur de l’inconnu ou appétit d’aventure ?Derrière la compétition électorale de 2012 se joue peut-être un autre match que celui du second tour, celui oposant la raison des marchés, chaque jour relayée par les agences de notation et les médias qui popularisent leurs jugements, et la raison démocratique, qui impose de maintenir l’existence de choix politiques alternatifs proposés aux citoyens.
En tout cas, on a bien vu comment, en quelques jours, l’une des « pré-promesses » de François Hollande – les fameux 60 000 postes d’enseignants – a été si ce n’est balayée, du moins très affaiblie, à tort ou à raison. On voit bien aussi la prudence des uns et des autres concernant la façon doit la France peut affronter cette crise. Sarkozy joue les présidents protecteurs, désignant les autres pays européenes supposément en plus grande difficulté que nous, tout en annonçant de nouvelles mesures contre le chômage. François Hollande propose d’articuler la rigueur, la croissance et la justice fiscale. Espérons que ce tryptique, encore bien abstrait, trouvera à se concrétiser dans les semaines qui viennent.

En face d’eux, leurs challengers peuvent manifester plus d’imagination ou en tout cas surprendre davantage. Quoiqu’on en pense sur le fond, la sortie « made in France » de François Bayrou a frappé les esprits. On l’aurait attendu chez Marine Le Pen. Dans la bouche de l’européen Bayrou, elle prend une autre totalité. Le génie de ce candidat est celui de l’incarnation. Rappelons-nous que c’est en giflant un sauvageon qui lui faisait les poches qu’il avait dépassé Chevènement en 2002. Ce dernier défendait les valeurs de l’école républicaine avec des mots. Bayrou avait su trouver le geste. « Produire et instruire », le slogan de Bayrou, est une belle formule qui désigne deux priorités essentielles. En tout cas, en deux semaines, le Béarnais a doublé son capital électoral, pasant de 7 à 14% dans le sondage Opinion-Way-Les Echos-radio Classique et de 7 à 11% dans celui du Journal du Dimanche, tandis que Marine Le Pen progresse à 20%, réalisant ses meilleurs scores dans les catégories ouvriers (35%) et actifs (35-49 ans), la cible du fameux slogan sarkozyen « travailler plus pour gagner plus ».

On dira, et on aura raison, que tout ça est encore de la communication. Daniel Cohn-Bendit a déclaré voici quelques mois qu’en des temps aussi incertains que ceux que nous vivons, les candidats ne se feront plus élire sur un programme – si rien n’est sûr rien ne peut être promis – mais sur une aptitude à affronter des situations difficiles. Bref, la personnalité, la confiance qu’elle suscite ou pas, deviendraient beaucoup plus convaincantes qu’un programme dont le candidats comme les électeurs savent désormais qu’il sera fonction des aléas de la conjoncture.

Sans partager forcément cette vision – qui réduit considérablement le champ de la politique et de la démocratie – il faut reconnaître que le comportement des candidats – prudent, sauf Marine Le Pen, en matière de promesses – lui donne plutôt raison. Cette autre donnée renforce encore les chances des outsiders. Et celle de l’aventure que doit continuer à constituer une élection présidentielle, donnant à tous les candidats la possibilité de proposer et d’être entendu. Sinon, autant installer tout de suite Jean-Claude Trichet à l’Elysée, à l’instar de ce qui s’est passé en Italie ou en Grèce. Ou, plus sérieusement, s’attendre à un fort taux d’abstention.

Si, dans les semaines qui viennent, la campagne devait donner plus de crédit au pronostic de Dominique Paillé, nous aurions alors quatre candidats dans une fourchette allant de 17 à 23%. Qui donnerait une seconde jeunesse à la formule de Coluche : « la France n’est pas coupée en deux, elle est pliée en quatre ».